dimanche 1 juillet 2012

Humiliation





De l’humiliation, on ne parle presque jamais.


Un silence complet…dans les conversations ou dans les livres.




C’est le non-dit absolu parce que ça a partie liée avec la honte.




Pourtant, bien plus que des événements heureux, ce dont on se souvient le plus précisément et  avec le plus d’intensité dans notre vie, ce sont des expériences d’humiliation.




Quand on est enfant, on a fait pipi dans sa culotte, la maîtresse nous a flanqué une grande claque devant tout le monde, on nous a coupé les cheveux très court, on nous a mis une robe de pauvresse.




Adolescente, il y a l’humiliation des règles et puis on n’a pas de seins et on se fait piquer ses mecs par ses copines. On est nulle au lit mais on se laisse sauter par à peu près n’importe qui et on fait à peu près n’importe quoi après avoir un peu bu. Le matin, c’est glauque.




Adulte, au boulot, on se fait humilier par ses supérieurs, on accepte des tâches débiles, on s’habille conforme. On nous dit qu’on est nulle pour baiser : on ne raffole pas de la sodomie et des fellations. Si on se fait mettre en cloque, il y a l’humiliation du gros ventre et de la liberté perdue. Et puis, il y a l’humiliation quotidienne de la fille moche mais aussi de la fille belle, harcelée 50 fois par jour.




Ensuite, l’humiliation, elle se poursuit dans la vieillesse avec la dégradation généralisée de notre corps et elle s’achève dans la mort,…. ultime expérience d’humiliation.




Tout ça, c’est l’humiliation subie, celle dont on accepte, à l’extrême rigueur, de parler à quelques proches.


On subit, on est mortifiés, on est victimes.




Mais ce dont on ne parle absolument pas, ce que l’on n’aura jamais l’honnêteté de reconnaître, c’est que l’on participe nous-mêmes au mécanisme de l’humiliation et qu’on y prend grand plaisir. 




L’humiliation est partout dans la société humaine; elle est la plus forte expression de la pulsion de mort mais il est clair qu’il n’y a pas d’un côté quelques monstrueux persécuteurs et de l’autre une masse immense d’innocentes victimes. 


Persécuter, participer à la persécution, on adore tous ça, on s’en délecte, mais on ne veut pas l’avouer.






Ce n’est pas seulement notre participation au monde des media saturé d’images de vexations et d’abaissement. Bien sûr qu’on s’est tous réjouis de l’humiliation infligée à Hollande par Trierweiller et de l’écrabouillement de Ségolène. Ou bien DSK, il nous a bien distraits mais on voudrait maintenant que sa bonne femme le jette dehors sans ménagement pour qu’il soit encore plus ridicule. Ou bien nos têtes de turcs habituelles : Johnny Halliday, Bernard Henri-Lévy et Paris Hilton. Les stars, elles ne sont pas là en fait pour faire rêver mais aussi pour être humiliées; ça nous met en joie quand elles sont traînées dans la boue, on prend un plaisir fou à les haïr par media interposés. 




Avec nos proches, on n’est pas beaucoup mieux. Notre patron, on rêve qu’il se casse la gueule, que sa boîte coule et qu’il fasse de la prison pour escroquerie. Tant pis si nous-mêmes on perd notre boulot. Nos copains, nos copines, il ne faut pas qu’ils la ramènent trop. On aime bien les voir se prendre une gamelle, économique ou sentimentale, qu’ils soient dans la dèche absolue.




Il faut le reconnaître : le fonctionnement social repose sur des rapports d’humiliation dont on est tour à tour victimes et …acteurs. C’est bien noir évidemment et ça n’incline pas à croire, comme J.-J. Rousseau dont on parle beaucoup en ce moment, en la naturelle bonté humaine.




Est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire cependant qu’on n’est tous qu’une grande bande de sadiques et de masochistes qui s’auto-entretiennent les uns les autres dans un jeu infiniment réversible ? Est-ce que tout ça est complètement gratuit et mauvais ?






C’est troublant parce qu’il faut aussi constater que je suis souvent plus humilié(e) que l’humilié (e) par l’intermédiaire de mon regard sur lui. 


Et d’ailleurs l’humiliation a aussi une fonction rédemptrice. Chaque femme le sait, parce que cela est assez fréquent : après avoir été humiliée on se sent étrangement calme, apaisée. S’exposer à l’humiliation, c’est aussi s’en libérer.




Le jeu terrible de l’humiliation aurait donc aussi une vertu pédagogique.


En fait, on ne peut pas imaginer une société sans humiliation parce que celle-ci fait partie du processus de civilisation. Elle est presque un rite de passage pour que nous en revenions à plus de modestie et nous débarrassions de notre  « hubris », de notre orgueil.






Ce post se veut un hommage au livre formidable de Wayne Koestenbaum, professeur de littérature à New-York : « Humiliation ».


Ce n’est pas une critique, ce sont simplement les prolongements que j’ai trouvés.


Tableaux de Felix Labisse, Max Ernst, T. Groslier et Pierre Klossowski




4 commentaires:

Anonyme a dit…

-"Humiliation" de W.K. est-il publié en français ?j'ai lu l'article du NYTimes et cela pique ma curiosité .Je lis l'anglais avec une relative facilité ...je relis Conrad en VO (difficile de trouver en bilingue et le voc marin très précis est ardu )et un texte sur l'art (200p) je sature un peu !je parcours votre blog,à
rebours ! (OK sur M.Cerf)merci lola

Carmilla Le Golem a dit…

Oui Lola !

"Humiliation" est paru cette année, au mois de mars, en français : "un livre étonnamment drôle et immensément triste". C'est aux Editions Climats.

S'agissant de Conrad, je connais la richesse de son expression. Ce qui est étonnant, c'est qu'un peu comme Nabokov, il était un cas de dédoublement linguistique extraordinaire. Sa langue maternelle était le polonais et il a vécu son adolescence dans une petite ville d'Ukraine, Berditchev, tout près de Kiev. J'y passerai d'ailleurs cet été et j'ai l'intention de visiter sa maison natale. Il paraît qu'il parlait l'anglais avec un fort accent.

Carmilla

Anonyme a dit…

Merci pour le renseignement sur W.K ;je le commande en fr.Vous faites allusion à Nabokov.un écrivain qui me fascine par sa maîtrise et la richesse des personnages et des situations . La 1° page de Lolita est un chef-d'oeuvre . J'espère que vous rapporterez des "souvenirs" de Conrad ,à votre manière!!!je parcours votre blog ,en musant .lola.

Carmilla Le Golem a dit…

Je n'ose songer au scandale que soulèverait "Lolita" aujourd'hui.

Sinon, j'essaierai bien sûr de ramener quelques souvenirs photographiques de Conrad.

Ce qui est très curieux, c'est qu'un autre personnage célèbre a très bien connu la ville de Conrad. Il s'agit d'Honoré de Balzac qui s'y est marié. Enfin ça, j'en parlerai sûrement plus en détail dans quelques semaines.

Carmilla