samedi 28 mars 2026

"Tel est pris qui croyait prendre"

 
Chaque matin, j'ouvre mon ordinateur, la boule au ventre.

Quelle catastrophe m'a réservée cette nuit ?

Depuis 4 ans, ça concernait l'Ukraine. S'y ajoute maintenant l'Iran. 

Mais je me prends à devenir moi-même cynique : si je n'entends parler que de quelques bombardements, qui ont pourtant fait de nombreux morts, ça va, je suis rassurée.

C'est tout de même vertigineux que les deux pays les plus chers à mon cœur soient en guerre. Heureusement que je ne suis pas superstitieuse, que je ne crois pas au "c'était écrit".

Mais c'est à peine si on continue de parler aujourd'hui de l'Ukraine. Pourtant, cette semaine m'a réservé un sacré choc: l'Eglise et Monastère des Bernardins de ma ville de Lviv touchés par un drone Shahed. Des monuments absolument admirables du 16ème siècle. Mais qui se préoccupe aujourd'hui des destructions d'un patrimoine culturel ? On est parvenus à ce point d'ignominie, que ça parait futile de parler de ça. Pourtant, c'est comme si on s'était attaqués à une part de moi-même. Je me sens donc bien seule. 


Quant à l'Iran, je ne sais plus que dire, non plus.

Je suis partagée, déchirée.

Bien sûr que je souhaite ardemment la chute des mollahs. Le régime est absolument détesté par l'immense majorité de la population. Et cela quasiment depuis son début parce que les religieux n'ont conquis le pouvoir que sur un coup de force.


C'est la guerre contre l'Irak qui leur a, paradoxalement, permis de survivre et d'acquérir une relative légitimité en entretenant un culte du martyre.

J'avoue n'avoir jamais entendu que sarcasmes et mépris à l'encontre des mollahs. Et nul doute que s'ils sont renversés, c'est une Joie immense qui s'exprimera dans tout le pays.

Mais d'un autre côté, qui a envie d'être libéré par les deux abrutis que sont Trump et Netanyahou ? Leur suffisance n'a d'égale que leur insuffisance. 

Et que penser de "libérateurs" qui bombardent allègrement le pays, font des milliers de victimes civiles, répandent l'angoisse et la Terreur et endommagent des monuments du Patrimoine Mondial (le Palais du Golestan, la Place royale d'Ispahan) ?


Emporté par son "hubris", Trump a cru qu'il allait pouvoir régler le dossier iranien en quelques jours, comme au Venezuela. 

Mais il ignorait à qui il avait affaire: des religieux chiites. Et les religieux chiites ne voient absolument pas comme nous le monde et son devenir. Il y a un véritable messianisme, presque un mysticisme, de cette religion. Un Sauveur est à venir (l'Imam caché) et il faut en préparer la venue.

Qu'importent dès lors les souffrances et misères de la vie. Elles préludent justement à la Grande Révélation. C'est pourquoi le Chiisme entretient un culte morbide du martyre. C'est la plus belle chose qui puisse arriver, la rédemption assurée.

Dès lors, Trump peut continuer à bombarder l'Iran comme un dingue. Ca n'émeut pas beaucoup les religieux. Ceux-ci ont d'ailleurs encore une énorme capacité de mobilisation. On estime ainsi qu'il existe au moins 200 000 gardiens de la Révolution et 600 000 bassidjis entièrement dévoués au Régime auquel ils doivent richesse et considération. Les petits commandos de Trump, d'une dizaine de milliers d'unités, risquent d'être submergés par ces fanatiques indifférents à la mort.

Il commence d'ailleurs à le comprendre et il cherche à se retirer du guêpier. Il se démène comme un canard sans tête, il ne cesse de faire "TACO" (Trump Always Chickens Out). Mais il est peut-être trop tard. Il y a une expression slave que j'aime bien qui résume la situation : "Il a mis le doigt dans le pot de chambre".


Images de Zdzislaw Beksinski, Forough Alaei, Parya Vatankha,

Je recommande:

- Sofia Andrukhovych: "Amadoca". Un livre monstre dont seule la 1ère partie est aujourd'hui publiée. Avec son père Yuri, elle est l'un des grands noms de la littérature ukrainienne. Amadoca est un livre monstre dont la mémoire est la grande affaire, individuelle et collective. Il est à noter qu'il a été écrit avant l'invasion russe de 2022 mais intègre la première guerre du Donbass. Un livre magnifique mais, pour moi, franchement déprimant. Mais il est vrai qu'on ne peut pas attendre, aujourd'hui, beaucoup d'allégresse dans un roman ukrainien.

- on vient de rééditer, en poche, sous le titre "Vers le soleil persan - Voyages extraordinaires au Moyen-Orient" les récits de l'aventurière et archéologue, Jane Dieulafoy. Celle-ci, déguisée en homme et en compagnie de son mari, a longuement exploré, à la fin du 19ème siècle, l'Iran et ses vestiges antiques. Elle a notamment rapporté les frises de Suse, aujourd'hui exposées au Louvre. Son récit, près de 1 000 pages, est très vivant, très juste et absolument fascinant. Un très grand livre de voyage, exploration.


 

2 commentaires:

  1. Bonsoir Carmilla,
    La mission d’information sur l’intelligence artificielle de la commission des affaires culturelles et de l'éducation a auditionné jeudi dernier, dans une salle vide, André Markowicz (le président de cette commission est un député fn et linguiste, mais j'ose penser que des travaux avaient été amorcés en amont, indépendamment de ce député).Intervention passionnante. Pour aller très très vite, Markowicz indique alors que l'ia n'est rien de plus qu'un autre golem. Nous savons tous, pardon, vos lecteurs et lectrices, savent que vous êtes non seulement Carmilla, mais Carmilla le golem. Parlez-nous un jour du golem, s'il vous plaît. J'ai noté que les cartographies télévisuelles de l'Iran évacuent toujours l'Ukraine (et inversement), alors que j'ai calculé à tir d'ailes 1000km de la Crimée vers le sud-est, pour voler déjà sur l'Iran*: la Mer noire, un bout de Turquie Kurde ; et c'est l'Iran. En ce qui concerne Trump, on lira parfois qu'il n'a jamais que réinstallé les mollahs (nouvelle génération des dirigeants) et relancé la production de pétrole iranienne, et offert le contrôle iranien du détroit, et quelques autres choses qui font penser que le plan était peut-être là, Trump n'est pas ce fou incontrôlable et aléatoire comme le décrivent cnews ou bfm. Mais folie sanguinaire quand-même. J'ai réservé à Berlin Est, vers le grand lac, et pour la forme je ferai un virage en Pologne le jour de mon passage a Francfort/Oder, plutôt long séjour et donc, je serai preneur de vos recommandations. Au plaisir de vous lire

    * Simorgh, trente oiseaux en poésie persane dont je ne suis malheureusement pas capable d'en donner le nom exact de l'auteur, "la conférence des oiseaux", qui a inspiré jusqu'au jazz (Dave Holland). À la Seine musicale, il y avait ce soir une soirée sur ce sujet, le jazz persan

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  2. Merci Paul,

    C'est vrai que je suis surtout Carmilla et que je parle peu du Golem. Cela parce que, finalement, je ne suis pas si artificielle que ça et même très concrète. Mon blog, à quelques ajustements près (nécessaires à la protection de ma vie professionnelle), c'est tout de même largement moi.

    Et le Golem, c'est évidemment Prague mais mes récents séjours m''ont traumatisée. La magie des lieux a, en partie, été effacée par le cataclysme touristique.

    L'Ukraine, ça n'est effectivement pas si éloigné que ça, géographiquement, de l'Iran. Mais sinon, j'ai bien du mal à trouver des points communs culturels entre les deux pays. C'est plutôt la Russie qui s'est acharnée, au 19ème siècle, à arracher des territoires (le Caucase) à la Perse. Dans l'historiographie russe, il y a le souvenir cuisant du massacre de toute son ambassade à Téhéran en 1829. Et notamment de Griboïedov, diplomate et homme de lettres, dont le cadavre a été exhibé dans les rues. Ca a donné lieu à un grand livre de la littérature russe: "La mort du Vazir Moukhtar" de Youri Tynianov.

    Aujourd'hui, la Russie et l'Iran sont vaguement alliés mais c'est plutôt une alliance politique (celle de dictatures) que culturelle.

    Quant à Trump, je ne sais qu'en penser Je veux bien admettre qu'il soit un tacticien mais j'ai du mal à supporter son plaisir à humilier ceux qu'ils jugent faibles et sa servilité envers les forts. Quant à moi, je ne regarde ni Cnews, ni Bfm, mais plutôt LCI assez juste en ce qui concerne l'Ukraine et l'Iran.

    Berlin, je devrais, moi-même, prochainement m'y rendre. Ce qui est dommage, c'est que le fameux musée Pergamon est fermé pour une longue durée. Mais c'est une ville dont le cosmopolitisme est extraordinaire (30% d'étrangers). Il est très facile de se rendre à Frankfurt sur Oder (nombreux trains pour un parcours de moins d'une heure). La ville a une architecture intéressante et un musée Kleist. En face, se trouve la petite ville polonaise de Slubice que l'on peut gagner, à pied, en traversant un pont. Mais je ne sais vraiment pas ce qu'il y a d'intéressant à voir à Slubice.

    Il y a une vraie passion des Iraniens pour la poésie ("La conférence des oiseaux" c'est un livre célèbre d'un poète mystique) et la musique. Ils disposent d'instruments originaux, notamment le Târ. Mais j'avoue que le jazz iranien, je ne connais pas.

    Et je n'oublie pas votre propre livre dont j'ai découvert une critique élogieuse sur Internet et que je lirai prochainement avec intérêt.

    Bien à vous,

    Carmilla

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