On avait à peine fini de célébrer la défaite de Orban en Hongrie que, patatras !, notre bel élan démocratique vient de se casser le nez, juste une semaine après, en Bulgarie.

Le Diable vient de ressurgir de sa boîte ce qui n'est peut-être pas étonnant en Bulgarie puisque le tableau le plus célèbre de la National Gallery de Sofia est celui du "Lucifer" du peintre symboliste Franz Von Stück.
Etrangement, on n'a quasiment pas commenté les élections bulgares dans les médias français et, quand on l'a fait, c'était simplement, pour essayer de se rassurer: le pays allait pouvoir trouver un peu de stabilité politique. Pourtant le nouveau 1er ministre, Rumen Radev, n'a rien de rassurant: une brute moyenne aux opinions bien tranchées mais sachant dissimuler sa pensée: pro-Russe mais n'osant pas l'exprimer trop ouvertement. Et puis, il a su gagner en agitant des idées populaires, voire populistes: mettre fin à la corruption et aux oligarques. Qui peut être contre un tel programme ?
Mais il est vrai que la Bulgarie, ça n'évoque à peu près rien aux Français: juste des vacances bon marché sur les plages de la mer Noire.
Moi, le pays, j'aime bien même si ça fait un bon moment que je n'y ai pas mis les pieds. Des Bulgares, j'en ai rencontré plein à Odessa, une ville, pour eux, toute proche. Des petits truands s'y livraient à des trafics divers. Ce qui m'amusait, c'est que leur langue est quand même très proche du russe et quand on les entend, on a alors sans cesse envie de les corriger.
Ce qui me plaît surtout, c'est l'Histoire incroyable, merveilleuse, de ce petit pays. On ne le sait pas trop mais il y a d'abord eu, au Moyen-Age, un très "Grand Empire Bulgare" qui fut le rival de Byzance et trouva son apogée au 13ème siècle. Il couvrait alors de grands pans de la Grèce, Roumanie, Serbie actuelles.
Et les Bulgares étaient connus à cette époque en Royaume Franc. Ils sont ainsi à l'origine du mot français "bougre" qui désignait aussi les sodomites ou homosexuels parce qu'à l'époque, les Bulgares étaient considérés comme des hérétiques. Hérétiques parce que c'est au sein du Royaume Bulgare que s'est développée la secte manichéenne des Bogomiles. Un Manichéisme slave qui allait influencer le mouvement cathare en Occitanie.
Quoi qu'il en soit, les Bulgares, avant cet épisode bogomile, ont décidé d'embrasser précocement le Christianisme. Et pour l'imposer aux populations, ils ont inventé, grâce aux frères Cyrille et Méthode, un nouvel alphabet, le cyrillique qui a servi à unifier politiquement la plupart des peuples orthodoxes.
Et la Bulgarie continue de s'afficher aujourd'hui comme le peuple des lettres et de l'alphabet. Chaque 24 mai, il y a ainsi une grande fête nationale où l'on commémore la création de l'alphabet cyrillique. Une fête consacrée à des lettres que brandissent les manifestants, je trouve ça éminemment poétique.
A titre personnel, je n'ai rien contre l'alphabet cyrillique. Il n'est ni inférieur, ni supérieur au romain et je passe de l'un à l'autre en mode automatique. Mais le problème, c'est que la transcription exacte d'un mot, d'une langue slave dans une autre européenne et inversement, est toujours approximative. Si un Français évoque, par exemple, les grands noms de la littérature russe, à peu près personne ne comprendra, en Russie, de qui il s'agit.
Quoi qu'il en soit, c'est cet alphabet cyrillique qui a permis aux Bulgares de rester unis et de renaître, à la fin du 19ème siècle à la suite de plusieurs siècles d'occupation ottomane.
Et il faut bien reconnaître que ce sont les Russes qui ont permis aux Bulgares de proclamer leur indépendance en 1908. Et les Bulgares continuent de s'en sentir redevables aujourd'hui même si les Russes se fichaient bien alors de la Bulgarie. Ils avaient simplement une vieille dent, depuis Catherine II, contre les Turcs (Istanbul, c'était Byzance, le haut lieu de l'orthodoxie).
Ensuite, les Bulgares se sont égarés dans des guerres stupides (les guerres balkaniques où elle perd beaucoup de plumes) et des alliances douteuses (avec l'Autriche-Hongrie puis l'Allemagne nazie). Difficile de faire pire.
Et il est intéressant de préciser que c'est en Bulgarie qu'a été inventé, dans les années 30, le terrorisme moderne. Il y a, à ce sujet, un bouquin étonnant du journaliste Albert Londres: "Les komitadjis". A cette époque, on se tirait joyeusement dessus dans les rues de Sofia et à peu près tout le monde servait de cible. Un bilan total de 20 000 à 30 000 morts donne une idée de l'énorme massacre dans la capitale dans ces années noires.
Quant à aujourd'hui, il faut d'abord affronter une réalité démographique incontournable. La Bulgarie subit un effondrement dramatique de sa population, le plus prononcé en Europe. Ca explique sans doute beaucoup de choses. Il n'y a plus aujourd'hui que 6,4 millions de Bulgares mais c'était encore 7,6 millions en 2005 et 9,6 en 1985. Soit une dégringolade de plus de 30%. Et c'est encore pire si on considère le nombre annuel de naissances: 57 000 aujourd'hui contre 125 000 en 1985. De quoi psychoter sur sa proche disparition.
S'ajoutant à une corruption endémique, ça explique l'embourbement économique du pays, le plus pauvre de l'Union Européenne. On dit de la Bulgarie qu'elle est le pays des roses. Probablement..., mais les roses, c'est plein d'épines.
Mais le pire n'est jamais certain et je voudrais plutôt retraduire le plaisir que j'ai éprouvé au cours de mon séjour à Sofia. Une ville toute jaune, un jaune éclatant rehaussé par les coupoles d'or de la cathédrale Alexandre Nevski.
Surtout une ville dominée par la montagne, le Mont Vitosha (1 800 mètres). Une route conduit en quelques minutes près de son sommet. J'y ai tout de suite eu l'impression de me retrouver à Téhéran ou à Grenoble.
Et puis une ville très arborée avec de nombreux parcs un peu sauvages et une grande rivière à l'écoulement sonore et que l'on retrouve un peu partout.
Enfin, c'est vrai que, comme en Russie, les gens ne sourient pas beaucoup. Mais on croise plein de filles énigmatiques et étrangement belles avec des cheveux très noirs mais aux yeux bleus. Et on retrouve celles-ci, la nuit, dans des boîtes de nuit délirantes.
Images de Franz Von Stück ("Lucifer") puis de Street Art à Sofia. La dernière image est de moi-même. Et l'avant-dernière, c'est bien sûr l'Arc de triomphe enveloppé par Christo, le plus connu des artistes bulgares.Hormis Elias Canetti (d'expression allemande), je ne suis pas très connaisseuse en littérature bulgare.
J'aime beaucoup quand même :
- Elitza Gueorguieva: "Les cosmonautes ne font que passer" et "Odyssée des filles de l'Est". C'est décalé et hilarant.
- Sybille Lewitscharoff: "Apostoloff". Le périple de deux sœurs à travers l'Europe pour atteindre la Bulgarie. Très féroce.
- Gueorgui Gospodinov : "Tous nos corps", "Le pays du passé", "Le jardinier et la mort", "L'alphabet des femmes". Le plus célèbre et le plus talentueux. Il compte parmi les grands écrivains européens.
- Victor Paskov: "Ballade pour Georg Henig". Ca vient tout juste de sortir avec une critique très louangeuse.
Et puis il faut rappeler les deux grands critiques Bulgares installés en France :
- Tzvetan Todorov (1939-2017) dont tous les bouquins sont remarquables de clarté et pertinence. J'aime beaucoup en particulier ses réflexions sur la pensée des Lumières, sur la Démocratie et sur la littérature russe.
- Julia Kristeva, épouse de Philippe Sollers. Une théoricienne impressionnante mais vraiment difficile à lire. On peut du moins lire le récit de sa venue en France, "Les Samouraïs".
Je précise enfin que je vais m'absenter un peu. Retour sur mon blog dans 3 semaines. Mais on peut toujours m'écrire.
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