samedi 22 août 2026

La chère et l'esprit

 


M'inviter dans un restaurant, ça n'est sûrement pas très drôle.

Je suis, en effet, adepte du régime pas de graisse, pas de sucre et pas de sel. C'est, en gros, le régime méditerranéen avec son prolongement le régime D.A.S.H. .

Ca marche, bien sûr, et on ne peut vraiment pas dire que je souffre de surcharge pondérale.

Evidemment, les choucroutes ou les entrecôtes/frites, ça n'est vraiment pas mon truc. Et encore moins les grands desserts glacés et crémeux. Je ne mange, en fait, quasiment que du poisson, des tomates et des fraises et myrtilles.

Mais on s'habitue très bien, très vite et, à aucun moment, je n'ai envie de craquer pour quelque chose que je m'interdis. Mais je me rends compte quand même que mon intransigeance irrite beaucoup mon entourage. Peut-être parce que je les conduis à culpabiliser sur leur propre intempérance.

C'est peut-être facilité par mes origines. Il faut bien dire que la cuisine et la cérémonie des repas ne revêtent pas du tout la même importance dans les pays slaves. C'est à peine plus raffiné qu'en Allemagne: du bourratif et du nourrissant très peu hygiéniques. Pas étonnant qu'au delà de 40 ans, les femmes, autrefois si séduisantes, se transforment en sinistres Babas. 

Je me dis souvent que les hommes se plaisent à gaver leurs femmes pour tuer, en elles, tout esprit de conquête amoureuse. Ils peuvent rentrer tranquillement chez eux, Bobonne sera toujours devant ses fourneaux. Elle ne cavale pas dans les rues dans une tenue indécente. Lady Godiva, c'est le fantasme le plus absolument scandaleux.

Je suis donc sans doute un peu toquée mais je me dis aussi que tout le monde suit, en fait, sans s'en rendre compte, un régime alimentaire. On sélectionne tous des aliments, on les partage en licites et illicites. Il suffit de voyager un peu pour s'en rendre compte. Chacun considère, même les Britanniques, que sa cuisine est la meilleure du monde. Et la cuisine française, ça ne me dit, à moi-même, à peu près rien. Seules les saveurs de l'enfance sont, en fait, évocatrices.

Tout ce qu'on mange, on ne cesse de le rapporter à nos propres catégories mentales. On a tous besoin de règles en la matière et ça va bien au-delà des interdits religieux. Faire bonne chère, ce n'est pas seulement bien manger, c'est aussi reproduire un ordre symbolique.

On dit souvent ainsi que le génie du Christianisme, ça a été de s'affranchir des tabous alimentaires, tels ceux, très proches, du judaïsme et de l'Islam (le porc et les poissons sans écailles notamment).

Mais, dans le monde chrétien, on prolonge aussi le monde romain en accordant une importance essentielle au pain et au vin. Le pain qui unit et le vin qui est assimilé à la vie.

Et puis on ne mange pas tous les animaux: ni les chiens, ni les chats, ni les serpents et les vers, ni les insectes, ni de nombreux oiseaux (Le Paon et le cygne ont cessé d'orner nos tables, comme au Moyen-Age). Et les abats et les tripes sont en voie de disparition.

Et les Français mangeurs de grenouilles et d'escargots font l'objet de nombreux sarcasmes. Quant à la viande de cheval et au lapin, c'est plutôt latin et ça dégoûte franchement en Europe Centrale et du Nord.

Et puis, il faut bien reconnaître qu'on constate aujourd'hui une extension des marchés halals. Et un développement des banquets de saucisson.  C'est évidemment destiné à discriminer d'autres religions.

Et ça devient écolo de s'intéresser aux insectes...

Mais surtout, aujourd'hui, on devient obsédés par la diététique. De nombreux médias font fortune avec leurs recettes amincissantes. Etre trop gros, c'est désormais assimilé à un coupable laisser-aller, c'est donc quelqu'un en qui on ne peut pas avoir entièrement confiance. 

D'où le succès du véganisme et du végétarisme tellement en accord avec l'esprit d'entreprise.

On rejoint aussi le mythe chrétien du pêcheur. Le pêcheur, sa seule voie de rédemption, c'est de faire pénitence. Les liens de la Religion avec la nourriture, on n'en est finalement guère sortis. L'alimentation, ça n'est pas qu'une affaire goût.

 Images du Satyricon de Fellini, de Jérôme Bosch, de Breughel, de Franz Marc

Je recommande :

- Massimo Montanari : "La chère et l'esprit". Le Christianisme a certes libéré ses communautés des  interdits alimentaires juifs mais il a néanmoins créé d'autres règles. Dans ce que l'on mange ou ne mange pas, on exprime toujours quelque chose.

- Claude Levi-Strauss: "Le cru et le cuit". "Pour atteindre le réel, il faut, au préalable, parvenir à faire abstraction du vécu".

Je précise enfin que je viens de partir en vacances. Pas de post de Carmilla, donc, avant 15 jours.


samedi 15 août 2026

La répétition libératrice

 


Dans ma vie, la répétition joue un grand rôle. Je suis une obstinée et, sans cesse, je reviens à la tâche. Il ne faut surtout rien lâcher.

C'est le cas, notamment, en matière sportive. Après la course à pied, traumatisante à hautes doses, je me consacre plutôt maintenant à la natation.

Mais ce n'est pas tellement le plaisir qui me motive. Je n'ai, en fait, qu'un objectif: nager le plus vite et le plus longtemps possible. 

A cette fin, il faut une discipline absolue et s'entraîner tous les jours, sauf rares exceptions. L'ennui, la lassitude, il faut que je les surmonte. Mais je ne suis pas la seule et j'ai remarqué que le public des piscines est majoritairement constitué d'habitués et de métronomes imperturbables. Ca me rassure: il n'y a pas que moi qui sois dingue.

La difficulté à Paris, c'est plutôt de trouver une piscine ouverte tôt le matin. Ensuite, c'est dynamisant de trouver un rythme de vie.

Evidemment, on peut penser qu'il faut être psychorigide ou obsessionnel pour s'astreindre à ça, pour répéter, chaque jour, les mêmes séances d'entraînement. D'autant que je ne serai jamais une championne de natation parce que des muscles, je n'en ai pas trop et je n'ai vraiment pas le gabarit adéquat. 

Mais ça n'a pas d'importance. C'est au point que je considère comme gâchée une journée sans piscine.

La sulfureuse Constance Debré, très bonne nageuse, s'est exprimée, à ce sujet, dans son dernier bouquin: "Protocoles". S'entraîner tous les jours, c'est une manière de soumettre son existence à une Loi, de l'extirper du désordre et du Chaos. C'est aussi une manière de transformer sa vie en Destin.

Finalement, c'est l'interrogation: "Comment doit-on conduire sa vie ?" En barbotant, de temps en temps et à petites brasses, dans la mer ou bien en suivant l'implacable voie des couloirs de piscines avec des temps et des distances.

C'est la question importante de la répétition dans les conduites humaines. C'est celle qui détermine nombre de nos comportements au point, parfois, de nous rendre malades. C'est l'obsessionnel, le névrosé, l'hystérique etc..., toutes ces pathologies qui relèvent de ce que l'on appelle la maladie mentale.

Mais sans atteindre ces extrémités, chacun de nous multiplie souvent les actes manqués, les erreurs, les maladresses, s'interdit souvent de vivre.

C'est la répétition qui enchaîne, qui asservit. Mais à côté de cette répétition négative, il y a la répétition qui libère. C'est celle du sportif, de l'artiste (musicien, peintre, écrivain) qui, sans cesse, reviennent sur leur ouvrage, essaient de le perfectionner, d'accéder à un niveau supérieur.

L'entraînement, la répétition obstinée permettent, par une véritable ascèse, d'accéder à un stade supérieur de la vie.

C'est aussi la question qu'avait posée le philosophe danois Sören Kierkegaard. Il y a, selon lui, un plaisir et même une jouissance de la répétition. Il exprime très bien ça dans son petit bouquin "La répétition" qu'on traduit plutôt, aujourd'hui, par "La reprise". Il y est beaucoup question d'amour et Jacques Lacan l'a commenté.

Le comportement amoureux de Kierkegaard était, en effet, bizarre: il plaquait brutalement ses fiancées,, sans raisons claires, notamment Régine Olsen, une femme adorable, admirable. Dans son entourage, c'était l'incompréhension générale.

Mais il est vrai aussi qu'en amour, on ne cesse généralement d'avancer en territoire balisé. Nos élu(e)s sont toujours, plus ou moins, la reproduction d'un modèle conventionnel que nous avons intérieurement façonné. Dans nos expériences amoureuses, on ne cesse, en fait, de se répéter à peu de choses près (avec, bien sûr, tous les risques d'échec, liés à cette démarche inhibée).

Après Kierkegaard s'amusait à reprendre mentalement le souvenir de ses amours non pas en cherchant à les reproduire à l'identique mais en les évoquant, les revivifiant, dans une jouissance active. La répétition/reprise, c'est ainsi se retrouver au présent dans une situation vécue mais différemment. Ou mieux, c'est une possibilité de recommencer autrement.


Kierkegaard ne veut, en fait, surtout pas se répéter en amour. Il veut carrément passer à un autre stade de l'existence.

Et finalement, pour lui, il est préférable de vivre dans le ressouvenir continuel d'un grand amour plutôt que de se cogner un jour au triste Réel en découvrant que l'Aimée est une sinistre mégère dont il faut se dépêcher d'effacer les souvenirs.

C'est un point de vue qui se défend et est-ce qu'on ne partage pas tous cette vision ? Est-ce qu'on ne vit pas tous dans le souvenir/ressouvenir d'un grand Amour qui nous procure une secrète et précieuse jouissance, qui illumine notre vie ?

La répétition, elle n'enchaîne pas forcément. Elle est souvent, aussi, libératrice.


Je recommande :

- Claude Pujade-Renaud: "Tout dort paisiblement sauf l'amour". Un très beau livre sur la relation amoureuse, compliquée mais suivie, entre Kierkegaard et Régine Olsen. Je précise que c'est très facile à lire contrairement à la prose, souvent désespérante de Kierkegaard.

- Constance Debré : "Protocoles".

- Chantal Thomas: "Femmes sur fond azur". Chantal Thomas est une grande spécialiste de l'admirable 18ème siècle. Elle évoque aussi, à maintes reprises, le plaisir de l'eau et de la nage en mer (sa mer était une championne du crawl.


samedi 8 août 2026

Du "Manque à Etre"


Quand j'étais lycéenne, j'avais un surnom redoutable, "Cosmos", que les profs eux-mêmes avaient intégré.

C'était sans doute cette impression que je n'étais pas là, absente plutôt que distante, dans mon propre monde. Et je n'ai évidement pas tellement changé.

C'est que le Réel est pour moi toujours déceptif.

Mais je ne crois pas à être la seule à éprouver cela. Jacques Lacan, relisant Freud, a théorisé cela sous la dénomination du "manque à être".

C'est ce qui signe la condition humaine, son caractère tragique. Entre le Réel et nous-mêmes, il y a un décalage incontournable, ça ne correspond jamais complétement à nos attentes, on est toujours déçus.

C'est la chanson des Rolling Stones: "I can't get no satisfaction". Et cet échec, c'est en dépit de tous nos efforts pour y parvenir.

Le bonheur, l'intensité pure, on ne les connaîtra donc jamais. On est même voués au malheur.

Cela parce qu'on n'est pas des animaux, qu'on ne vit pas, comme eux, dans un monde de satisfaction pleine et sans détour. 

Il y a toujours une barrière qui s'érige entre nous et le monde. Cette barrière, c'est celle de la culture qui filtre nos impulsions sous formes de Désirs, des désirs changeants, papillonnants qui s'expriment à travers les rêves et les fantasmes mais aussi, et surtout, par le biais du langage. 

Notre approche du monde est donc toujours biaisée. Elle est affectée, d'une faille, d'une béance, d'une incomplétude, que malgré toute notre bonne volonté, on ne parvient jamais à combler.

L'insatisfaction, l'inassouvissement, c'est donc ce qui signe notre Destinée.

Et il faut bien dire que je suis très marquée par ça. Je ne me sens jamais pleinement heureuse. Où que je sois, je voudrais être ailleurs. Si je suis à Berlin, je me dis que je serais mieux à Vienne. Si je fais quelque chose (de la natation), je me dis que je ferais mieux de faire autre chose (du vélo ou du jogging). Et c'est aussi pour cette raison que je ne lis jamais un seul livre mais toujours 4 ou 5 à la fois. Heureusement,  je ne me mélange jamais les pinceaux, je découvre simplement, parfois, d'étranges correspondances.

Notre destin, ce n'est donc pas le Bonheur mais, plutôt, différentes façons "d'aller pas bien". Notre vie est toujours bancale et boiteuse, rien ne s'accorde vraiment, il faut s'en accommoder.

Ca peut sembler déprimant et, effectivement, beaucoup de gens baissent les bras et se réfugient alors dans la voie du conformisme le plus étroit récompensé par les colifichets de la vie sociale.

Mais même ceux-là, ils pètent parfois les plombs: ils quittent leur femme pour la première venue, se battent pour des causes qui ne sont pas les leurs, commettent des actes manqués à répétition sans comprendre le pourquoi du comment.

On ne cesse tous d'errer à la recherche de son Désir. Ceux, plutôt rares, qui réussissent à le trouver, Lacan leur conseille de ne surtout pas "céder" dessus. Mais pour l'immense majorité d'entre nous, on passe l'essentiel de notre vie à carburer plus ou moins à chercher son chemin et on enchaîne les déceptions.". Les non dupes errent". écrit Lacan. Ca veut dire qu'on a cessé de croire aux anciens interdits paternels et religieux ("Les Noms du Père") mais, comme on a perdu tout point de référence, on ne sait plus vraiment où aller.

Mais qu'importe à vrai dire. L'essentiel, c'est ce qui fait bouger, nous arrache à notre condition. Qu'on ne sache ce que l'on veut, c'est finalement une chance, ce qui nous arrache à nous-mêmes, à notre mal-être. Le malheur de l'insatisfaction devient une chance et ouvre la voie à l'invention, à la créativité, à l'Art.

Imagine-t-on, d'ailleurs, un monde où tout le monde serait satisfait? Ce serait d'un ennui désespérant. et surtout, la stagnation totale.

Le manque, vouloir toujours autre chose et être quelqu'un d'autre, c'est bien le moteur de l'humanité.

.Images de la photographe d'origine russe, Anka Zhuravleva. Disons qu'elle remue en moi des souvenirs profonds, ceux de l'émergence de la Beauté dans la Banalité, voire la laideur.

Je recommande: 

- Sigmund Freud: "Cinq psychanalyses". Un des bouquins majeurs de Freud. 5 histoires, 5 grands romans. Mon personnage préféré: évidemment Dora, jeune hystérique et grande amoureuse. Elle est un peu Moi.