samedi 8 août 2026

Du "Manque à Etre"


Quand j'étais lycéenne, j'avais un surnom redoutable, "Cosmos", que les profs eux-mêmes avaient intégré.

C'était sans doute cette impression que je n'étais pas là, absente plutôt que distante, dans mon propre monde. Et je n'ai évidement pas tellement changé.

C'est que le Réel est pour moi toujours déceptif.

Mais je ne crois pas à être la seule à éprouver cela. Jacques Lacan, relisant Freud, a théorisé cela sous la dénomination du "manque à être".

C'est ce qui signe la condition humaine, son caractère tragique. Entre le Réel et nous-mêmes, il y a un décalage incontournable, ça ne correspond jamais complétement à nos attentes, on est toujours déçus.

C'est la chanson des Rolling Stones: "I can't get satisfaction". Et cet échec, c'est en dépit de tous nos efforts pour y parvenir.

Le bonheur, l'intensité pure, on ne les connaîtra donc jamais. On est même voués au malheur.

Cela parce qu'on n'est pas des animaux, qu'on ne vit pas, comme eux, dans un monde de satisfaction pleine et sans détour. 

Il y a toujours une barrière qui s'érige entre nous et le monde. Cette barrière, c'est celle de la culture qui filtre nos impulsions sous formes de Désirs, des désirs changeants, papillonnants qui s'expriment à travers les rêves et les fantasmes mais aussi, et surtout, par le biais du langage. 

Notre approche du monde est donc toujours biaisée. Elle est affectée, d'une faille, d'une béance, d'une incomplétude.

L'insatisfaction, l'inassouvissement, c'est donc ce qui signe notre Destinée.

Et il faut bien dire que je suis très marquée par ça. Je ne me sens jamais pleinement heureuse. Où que je sois, je voudrais être ailleurs. Si je suis à Berlin, je me dis que je serais mieux à Vienne. Si je fais quelque chose (de la natation), je me dis que je ferais mieux de faire autre chose (du vélo ou du jogging). Et c'est aussi pour cette raison que je ne lis jamais un seul livre mais toujours 4 ou 5 à la fois. Heureusement,  je ne me mélange jamais les pinceaux, je découvre simplement, parfois, d'étranges correspondances.

Notre destin, ce n'est donc pas le Bonheur mais, plutôt, différentes façons "d'aller pas bien". Notre vie est toujours bancale et boiteuse, rien ne s'accorde vraiment, il faut s'en accommoder.

Ca peut sembler déprimant et, effectivement, beaucoup de gens baissent les bras et se réfugient alors dans la voie du conformisme le plus étroit récompensé par les colifichets de la vie sociale.

Mais même ceux-là, ils pètent parfois les plombs: ils quittent leur femme pour la première venue, se battent pour des causes qui ne sont pas les leurs, commettent des actes manqués à répétition sans comprendre le pourquoi du comment.

On ne cesse tous d'errer à la recherche de son Désir. Ceux, plutôt rares, qui réussissent à le trouver, Lacan leur conseille de ne surtout pas "céder" dessus. Mais pour l'immense majorité d'entre nous, on passe l'essentiel de notre vie à carburer plus ou moins à chercher son chemin et on enchaîne les déceptions.". Les non dupes errent". écrit Lacan. Ca veut dire qu'on a cessé de croire aux anciens interdits paternels et religieux ("Les Noms du Père") mais, comme on a perdu tout pont de référence, on ne sait plus vraiment où aller.

Mais qu'importe à vrai dire. L'essentiel, c'est ce qui fait bouger, nous arrache à notre condition. Qu'on ne sache ce que l'on veut, c'est finalement une chance, ce qui nous arrache à nous-mêmes, à notre mal-être. Le malheur de l'insatisfaction devient une chance et ouvre la voie à l'invention, à la créativité, à l'Art.

Imagine-t-on, d'ailleurs, un monde où tout le monde serait satisfait? Ce serait d'un ennui désespérant. et surtout, la stagnation totale.

Le manque, vouloir toujours autre chose et être quelqu'un d'autre, c'est bien le moteur de l'humanité.

.Images de la photographe d'origine russe, Anka Zhuravleva. Disons qu'elle remue en moi des souvenirs profonds, ceux de l'émergence de la Beauté dans la Banalité, voire la laideur.

Je recommande: 

- Sigmund Freud: "Cinq psychanalyses". Un des bouquins majeurs de Freud. 5 histoires, 5 grands romans. Mon personnage préféré: évidemment Dora, jeune hystérique et grande amoureuse. Elle est un peu Moi.



samedi 1 août 2026

Du sentiment océanique

 
Les vacances, c'est, depuis plus d'un siècle, très largement associé à la Mer. 

Les vraies vacances, ce serait pouvoir contempler, sans fin, l'horizon depuis une plage. L'Eternité, disait Rimbaud, "c'est la mer allée avec le soleil".

Ca peut sembler complétement vain et les beaux esprits peuvent en ricaner mais c'est, en fait, une expérience quasi mystique.

Les "plagistes" s'adonnent en réalité à un étrange sentiment fusionnel qu'a bien décrit un ancien Prix Nobel de Littérature (1915), largement oublié, peut-être à tort, Romain Rolland.

Il s'agit du "sentiment océanique". C'est cette impression de communion originelle avec l'ensemble du monde, voire avec un grand Tout. C'est une approche quasi mystique dont Romain Rolland voit même la source de la religion.

Ca concerne évidemment, au premier chef, tous les gens qui aiment l'eau, la mer, la Nature. Des gens plutôt heureux, en général, et pas trop anxieux. "Homme libre, toujours tu chériras la mer" écrivait ainsi Baudelaire en évoquant l'albatros dont les ailes de géant l'empêchaient de marcher.

On peut les appeler des "merriens" et ce sont plutôt des personnes assez sereines et faisant preuve d'équanimité, d'égalité d'humeur.

Ce qui est intéressant, c'est que ce sentiment océanique, qui n'est tout de même pas si rare, a donné à un débat célèbre avec Sigmund Freud. Un débat retranscrit dans son bouquin "Malaise dans la civilisation".

Le sentiment océanique, ça n'a, pour Freud, rien à voir avec la religion ou la mystique. Ca n'est qu'une réminiscence, actualisation, de notre bonheur infantile primaire primaire. Celui de cette courte période des premiers mois de la vie durant la quelle les interdits de la culture n'ont pas encore imprimé leurs marques et leurs brûlures dans le psychisme du nouveau-né.

C'est plus tard et petit à petit que vont survenir l'angoisse et la détresse liées à la découverte que l'on n'est pas tout puissants.

Et c'est alors que l'homme se verra sans cesse contrecarré dans la recherche du plaisir et fera progressivement l'apprentissage du malheur.

C'est à partir de ce moment crucial que se développe la conscience tragique.

Mais à des degrés divers selon les individus. En caricaturant beaucoup, on peut dire, ainsi, que l'humanité se divise entre ceux qui aiment la mer, les "merriens", et ceux qui ne l'aiment pas.

Je fais, bien sûr, partie de cette seconde catégorie qui comprend tous les gens anxieux, torturés. Presque paradoxalement, en effet, même si je nage beaucoup et plutôt pas mal, je n'aime pas la mer. Je m'y ennuie à périr et nager dans la mer, ce n'est pas du tout pareil, je n'y ai plus aucun repère sur le quel me caler.

Et je crois enfin qu'il faut savoir accepter sa finitude. Peut-on rencontrer l'infini ? Pour moi, c'est résolument non à la différence des "merriens".

Images de Georges Lacombe, Hokusaï, Pierre Bonnard, Claude Monet.

Je recommande:

- Sigmund Freud : "Malaise dans la civilisation". L'un des bouquins les plus pessimistes de Freud, rédigé à la fin de sa vie. Le crime est consubstantiel à l'homme et celui cherche de plus en plus à s'affranchir des contraintes de la civilisation. L'Histoire lui a, hélas, vite donné raison.

- Mike Dash : "L'archipel des Hérétiques - La terrifiante histoire des naufragés du Batavia".  Un livre extraordinaire, à lire par tous les amoureux d'expéditions maritimes. Tout y est: le drame, la Mort, la lutte pour la survie. Et puis les rapports de pouvoir qui s'établissent avec la soumission et la cruauté. Et tout se termine dans la Folie.



samedi 25 juillet 2026

Le "Roi" Christine











On redécouvre en ce moment, avec de nombreuses rééditions et biographies, deux grandes écrivain(e)s : George Sand et Colette. J'ai lu un peu plus la première que la seconde mais j'avoue connaître mal l'une et l'autre.

Mais c'est vrai que des femmes qui ont fait l'Histoire, culturelle ou politique, il y en a assez peu. Et j'ai moi-même beaucoup de lacunes les concernant.

Il en est une qui, toutefois, depuis mon adolescence, m'a beaucoup intéressée: Christine de Suède qui fut "Roi" (c'est son titre officiel) de son pays au 17ème siècle.

Ca semble très lointain, très brumeux. Mais il y avait tout de même une grande ébullition intellectuelle à cette époque. 

Surtout, la Suède comptait alors parmi les grandes puissances européennes.


 Ca m'étonne toujours un peu parce qu'en France, on a une vision déformée de cette grande zone géographique qu'est l'Europe Centrale et du Nord. On croit que ça s'est toujours résumé, pour l'essentiel, à l'Allemagne et à la Russie.

En réalité, ces deux pays fragmentés, divisés, ne comptaient quasiment pas à l'époque. Les grandes puissances, c'étaient plutôt alors des pays que l'on considère aujourd'hui comme négligeables : le Danemark, la Suède, la Pologne (la République des deux Nations). Et il s'en est fallu de peu que l'un de ces pays ne conquière une hégémonie définitive en Europe. Et c'est peut-être dommage parce qu'on n'aurait pas aujourd'hui à ferrailler avec la Russie sauvage.

C'est donc dans un pays puissant d'Europe que Christine de Suède a été proclamée "Roi" en 1632, à l'âge de 6 ans. Elle abdiquera 2 décennies plus tard. 

Durant son règne, elle promeut un développement général de la culture en faisant largement appel à des intellectuels et artistes étrangers, Français et Italiens notamment.

On connaît notamment son lien avec le philosophe Descartes qu'elle invita à Stockholm. Mais l'hiver suédois, s'ajoutant à la désinvolture de Christine, lui sera fatal et il mourra là-bas en 1650.

Mais il faut souligner que Christine a fortement renforcé les liens de son pays avec la France. Ceux-ci ont d'ailleurs été initiés au cours de la terrible Guerre de 30 ans, cette grande catastrophe européenne durant  la quelle, c'est généralement méconnu, Français et Suédois étaient curieusement alliés.

On  a souvent prêté à Christine une personnalité scandaleuse. Elevée comme un garçon, elle est aujourd'hui souvent présentée comme une lesbienne ou une égérie "queer".

La vérité, c'est plutôt qu'elle a été élevée avec exigence et rigueur, voire dureté, pour se préparer à l'exercice du pouvoir. Le commandement militaire, la diplomatie, les langues étrangères, elle a été formée, comme un homme, à tout cela. Christine de Suède a, en fait, ouvert la grande question de la relation entre le genre et le pouvoir.

Quant à ses tendances sexuelles, il est vrai qu'elle ne s'est jamais mariée alors qu'une Reine se doit de donner un héritier à son trône. Mais de quel homme peut-on rêver quand on est toute puissante et à la tête d'un grand Etat européen ?

Disons qu'elle était plutôt asexuelle comme beaucoup de femmes à cette époque. Mais elle s'est montrée conséquente. Cette absence d'héritier a motivé sa démission.

Après sa démission, elle entame une étrange vie itinérante dans toute l'Europe et principalement en Italie et en France.

Sa vie sera alors marquée par plusieurs scandales. Le premier d'entre eux est qu'elle abjurera le protestantisme pour embrasser le catholicisme. Une vraie trahison pour les Suédois très ancrés dans le Lutherianisme. Et d'un autre côté, elle ne se montrera pas, non plus, une très bonne catholique.

Et puis, elle se montrera cruelle, impitoyable, en assassinant à Fontainebleau, sur un coup de tête son écuyer soupçonné d'avoir transmis des informations sensibles à l'Espagne.

Enfin, elle se montre peu à peu nostalgique du pouvoir, espérant même reconquérir la Suède ou la Pologne.

Quand ces espoirs seront déçus, elle se résignera et passera les 30 dernières années de sa vie à Rome où elle soutiendra les Arts (la musique et le théâtre) et les sciences. Elle repose dans la crypte de Saint-Pierre de Rome.

Le destin romanesque de cette femme, pétrie de contradictions et ambiguïtés m'apparaît très inspirant. Probablement parce que je suis un peu comme elle : imprévisible et difficile à cerner et dominer. Elle m'évoque aussi irrésistiblement Greta Garbo, pareillement seule, distante, froide et sans enfants. Une femme d'une beauté sans pareille mais qui, paradoxalement, ne parvenait pas à se sentir incarnée dans un corps et un sexe.


Images de Greta Garbo, Colette, George Sand, Christine de Suède (à différents âges).


Je recommande :

- Stéphane Guégan; "Les amours de George". C'est tout récent et c'est édité par Gallimard. Les deux grandes affaires de la vie de George Sand, ça a été l'amour et l'écriture. On découvre dans ce bouquin une foule de célébrités: Mérimée, Musset, Balzac, Chopin, Delacroix, Marie Dorval. Très agréable.

- René de Ceccaty: "Un renoncement". Un bouquin un peu ancien (2013) qui m'avait fascinée. Consacré à Greta Garbo et à son incapacité à se sentir tout simplement vivre. Sa beauté presque irréelle faisait qu'elle s'éprouvait presque immatérielle, sans corps et sans sexe. "Je mourrai en vieux célibataire" disait-elle.

- Marion Lemaignan: "Christine de Suède". La plus récente et la plus complète biographie du "Roi Christine". Passionnant.