samedi 30 mai 2026

De la fatigue de vivre - L'enfermement dans l'IA

 

On en a parlé dans les journaux comme s'il s'agissait d'une banale brève. Le Pape Léon XIV a publié une Encyclique Magnifica Humanitas consacrée à l'intelligence artificielle et à la dignité humaine.

Je suis une mécréante et je n'y ai, moi-même, pas trop prêté attention.

Pourtant, pour une fois, l'Eglise ne dit pas: "La modernité est mauvaise". Elle est plus subtile cette fois ci, elle ne rentre pas en guerre contre la science. Elle affirme qu'une puissance technique est en train de redéfinir ce que signifie "être humain". Et le vrai danger, ce n'est pas la technologie mais sa diffusion générale, l'envahissement des aspects les plus intimes et les plus infimes de nos vies.

Avec l'IA, on commence à se délester de l'énorme poids de nos existences: celui de la responsabilité de nos vies. Bientôt, on arrivera à tout déléguer: jugement, mémoire, décision, création. Même si ça foire, on aura un alibi, une excuse (je me suis fié à l'IA). 

Ce sera évidemment, à maints égards, plus rassurant et plus peinard. Finies les corvées et les embrouilles. On sera toujours à jour dans ses tâches quotidiennes et on ne se disputera plus avec ses collègues et amis (notre chatbot trouve toujours les expressions conciliantes). On n'a d'ailleurs même plus besoin de se rencontrer pour de vrai. En visio, c'est plus apaisé, plus cool.

L'IA,  elle est sans doute appelée à remodeler entièrement nos sociétés. Avec elle, on rentrera enfin dans une ère de joyeuse innocence, irresponsabilité. On en deviendra des prisonniers volontaires.

Son attrait est, en effet, irrésistible; simplement parce qu'elle va nous délivrer de tout ce à quoi on se heurte dans la vie et qui fait peser sur nous une charge mentale extraordinaire: la contingence, l'adversité, la difficulté à décider. Sans cesse, on rencontre des obstacles, des adversaires.

C'est pour ça qu'on est tous plus ou moins stressés et angoissés.

C'est pour cette raison que Jacques Lacan disait que vivre était épuisant.

Tellement épuisant même, qu'il concluait en disant qu'on avait heureusement la perspective de la mort pour espérer être délivrés, un jour, de cette tension permanente.

De cette angoisse primitive, l'IA va nous délivrer en grande partie. Et tant pis si, pour parvenir à cette fin, elle nous condamne à devenir des prisonniers volontaires qui tourneront en rond comme des souris en cage. Parce que c'est bien ainsi que l'IA fonctionne: elle reproduit simplement les schémas et modèles existants. Il n'y a aucune créativité à attendre d'elle.

Elle n'opère, tout au plus, que des variations plus ou moins originales ou esthétiques sur un thème.

On peut, par exemple, affirmer que l'IA ne révolutionnera jamais l'Art. Elle ne pourra que produire de "jolies choses": un roman ou une chanson qui "réconfortent, qui font du Bien". Ou bien, un tableau, style impressionniste qui ne dérange personne.

Mais on sait bien que l'Art, ce n'est pas le Beau ou le joli.

L'Art, c'est, plutôt, ce qui élargit les consciences, ce qui perturbe et dérange. L'Art est toujours malaisant. Et cela, l'IA en sera toujours incapable.

La nouvelle civilisation de l'IA, ce sera donc celle de l'ennui absolu:  la répétition sans fin dans un monde absolument lisse et uniforme que rien d'imprévu ne vient déranger. Un monde sans rêves et sans altérité.

Images de Gerda Weneger, Felice Casorati (1883-1963)

Il y a encore peu de publications consacrées à l'IA. Je signale néanmoins le n° d'avril dernier de la trop méconnue revue Sciences Humaines. Elle est disponible en kiosque et n'est jamais jargonnante.


samedi 23 mai 2026

Voir/être vu









Voir/être vu, rien de plus simple en apparence. On a toujours tendance à croire en l'objectivité et la neutralité du réel. Et notre regard n'en serait qu'un simple reflet presque indifférent.

En fait, rien n'est plus chargé d'affectivité et de désir que le regard. On ne cesse de projeter nos désirs sur le monde qui nous entoure. Et à chaque fois, il s'agit d'une véritable confrontation, d'un affrontement. On en retire aussi bien plaisir qu'inquiétude.

Lors de mes récents congés, ma grande distraction, c'était, de bonne heure le matin, de m'attarder dans la salle du petit déjeuner de l'hôtel. 

Là, j'observais mes voisins. A partir de leur attitude, de leurs vêtements, de leurs expressions, j'essayais de deviner quelle pouvait être leur vie, médiocre ou aventureuse.

Mais je savais qu'en même temps, on m'observait moi aussi. Mon physique, mon drôle d'accent en polonais, mon habillement et, surtout, le fait que je sois seule. Qu'est ce que je pouvais bien fiche dans ces petites villes de Galicie ?

On est tous des voyeurs en même temps qu'on est des personnes regardées. 

Mais quelquefois, on en a marre de ce jeu. Ca devient carrément épuisant, voire inquiétant, surtout pour une femme.

Mais d'un autre côté, que peut-il y avoir de pire que de se sentir transparente ? Que plus personne ne vous mate, que l'on ait l'impression d'être devenue une babouchka informe fondue dans le décor général. Un objet mis au rebut avant disparition définitive.

Ce qui fait, malgré tout, le sel de la vie, son intensité, ce sont les regards échangés. Et la confrontation et la lutte qui vont avec. Et ce sont les regards qui initient les rencontres. 

Rien de plus simple mais aussi de plus complexe. On sent, à ce moment là, qu'on "matche" ou pas.

Même si, en fait, ça ne matche jamais complétement entre deux personnes. Parce que les regards ne sont jamais complétement amicaux en réalité. L'autre, il peut nous attirer, nous fasciner momentanément mais il nous devient vite insupportable, un rival qu'on aimerait pouvoir anéantir.

C'est la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. On prend plaisir, si ce n'est à tuer symboliquement l'autre, du moins à le rabaisser, à l'humilier.

Et ça ne se joue pas seulement entre les deux sexes, entre l'homme et la femme. Mais aussi entre hommes et, peut-être surtout, entre femmes. Une fille plus séduisante que nous, ça nous perturbe gravement.

Je suis d'ordinaire très réservée, je m'exprime très peu dans un groupe. Mais parler en public ne me gêne pas. Je suis même très à l'aise dans l'exercice. J'ai l'impression d'y trouver un surplus d'existence, un surplus conquis dans les regards portés sur moi.

Et de manière plus générale, j'aime bien séduire mais tout en me dérobant. C'est mon côté hystérique, ma manière de jouer à la poupée qui fait non, non. Pour signifier que je dicte le jeu, que j'ai barre sur l'autre, que je suis la maîtresse. Evidemment, ça ouvre aussi la voie à bien des déceptions.


Je suis un peu dingue sans doute, vraiment difficile à vivre, mais j'ai, du moins, la lucidité de l'admettre.

Il faut croire en quelque chose plutôt qu'en rien, c'est ma conviction. C'est un peu ce qui fait le fil ténu de nos vies. Et moi, je crois en la puissance du rêve et de l'imagination. Je me projette dans de multiples personnages et je me vis bien dans le registre de la séduction. Carmilla, c'est une fantaisie, bien sûr, mais c'est aussi plus que ça. Il faut me prendre, à la fois, pas du tout au sérieux et, en même, temps, complétement.

Images d'abord d'Amedeo Modigliani (9 premières), le peintre des yeux et du regard. Et puis de Jeanne Hebutern (2 photos+5 tableaux). Sa jeune compagne et inspiratrice, artiste elle-même, trop méconnue. Elle s'est suicidée le 26 janvier 1920, à 21 ans, au surlendemain de sa mort. Et elle a intitulé, prémonitoirement, ses deux derniers tableaux (ci-dessus) "mort" et "suicide".

C'est, bien sûr, le cinéma qui a offert les meilleures illustrations du thème du regard et notamment :

- Alfred Hitchcock: "Fenêtre sur cour"

- Krzysztof Kieslowski : "Brève histoire d'amour"

- Patrice Leconte: "Monsieur Hire" avec Michel Blanc

- Jaume Balaguero: "Malveillance"

- Asghar Farhadi: "Vies parallèles". Actuellement au Festival de Cannes, ce film, inspiré de Kieslowski, a reçu des critiques mitigées. Ce n'est pas mon point de vue. 



samedi 16 mai 2026

Aux bordures de l'Europe


Etymologiquement, l'Ukraine, c'est le pays des confins.
 

Depuis le début de la guerre, je suis taraudée par l'indécision : y aller, ne pas y aller.

 Indépendamment du risque des bombardements, on a fini par m'en dissuader. 


Quelqu'un de l'Ouest qui s'y rend est forcément considéré par la population ukrainienne avec une inévitable ambiguïté: de la sympathie, bien sûr, mais aussi de l'envie et même de la colère. 


Notre présence tranquille, à l'occasion de vacances ou même de missions humanitaires généralement symboliques, a forcément quelque chose de presque insultant. 


Qu'est-ce que je pourrais raconter, là-bas, de ma vie à Paris ? On ne peut que nous en vouloir de les laisser crever en toute bonne conscience. 


Et que dire du tourisme de guerre ? Qu'est-ce que cherchent à s'acheter, si ce n'est une gloriole personnelle, ceux, plus nombreux qu'on ne pense, qui s'y adonnent ?


Et puis, j'ai appris que ma ville de Lviv, qui comptait, autrefois, un peu moins de 1 million d'habitants, en totalise aujourd'hui 2 millions. 



C'est bien sûr lié au transfert massif de la population ukrainienne de l'Est vers l'Ouest pour y trouver un peu plus de sécurité. Mais c'est évidemment devenu une toute autre ville.



Alors je préfère rencontrer en territoire neutre mes amis ukrainiens, c'est-à-dire en Pologne. 


En Pologne, c'est fou le nombre d'Ukrainiens, et aussi de Biélorusses, qu'on y rencontre. Mais il faut vraiment être expert pour les détecter.


Ils semblent parfaitement intégrés. D'abord parce qu'il n'y a pas du tout de chômage en Pologne et que, donc, tout le monde y travaille.


Et puis les langues, les cultures, cuisines, modes de vie, relations humaines, sont vraiment très proches.



Quoi qu'il en soit, c'est généralement dans la Pologne du Sud-Est que je me rends.


Celle qui recouvre le territoire de l'ancienne Galicie dont les deux villes phares étaient Cracovie et Lviv.




La Galicie, c'est pour moi le pays des merveilles, celui dont j'aimerais la résurrection.


Une vaste région polyglotte et multiculturelle qui, avant la grande catastrophe de la Shoah, était le grand foyer de la culture juive.


Et puis, des paysages campagnards idylliques et plein de villes à l'architecture magnifique où tout le monde arrivait, à peu près, à vivre ensemble.


Et je me réjouis que, dans la partie polonaise, cela soit un peu ressuscité et que l'on y retrouve un petit parfum de l'ancien temps.


Mais je voudrais surtout relater la rencontre la plus marquante que j'ai faite là-bas.

 

A Zamosc, une ville Renaissance magnifique, à quelques kilomètres de la frontière, j'ai rencontré, de bon matin dans un café qui venait d'ouvrir, un groupe de jeunes femmes ukrainiennes en tenue militaire.


Elles s'étaient engagées et suivaient, en Pologne, une préparation à la guerre.


Certes, on n'allait pas les affecter au combat direct mais certaines allaient devenir dronistes, d'autres tireuses d'élite. Des postes très dangereux malgré les apparences.


Parmi ces filles, beaucoup étaient très jeunes, une vingtaine d'années, et très jolies.


Il est vrai que l'armée ukrainienne recrute maintenant beaucoup de femmes.


Mais cela laisse, malgré tout, sans voix. Qu'est-ce que je pouvais bien leur dire sinon mon admiration ?


Plus généralement, il faut bien reconnaître qu'on assiste, aujourd'hui, à une mutation majeure de civilisation.

Il y a seulement deux ou trois décennies, la guerre et les femmes, c'était encore jugé comme deux choses absolument incompatibles.


Depuis des millénaires, depuis le début de l'Histoire des civilisations, la Guerre c'était considéré comme l'affaire exclusive des mecs. Les femmes, elles devaient se contenter d'attendre leurs héros de soldats.


Et puis, tout vient de brutalement changer. Même en France, où l'on envisage parfois le rétablissement d'un service national, il semble évident de ne plus en exclure les femmes.


La Guerrière, c'est la nouvelle icône moderne.


Mes petites photos de Pologne prises, principalement, à Varsovie, Lublin et Zamosc.

Il est à noter que l'image 10, c'est un hommage au grand écrivain Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature et auteur du "Magicien de Lublin" (ville qu'il connaissait très bien).

J'avais emporté avec moi le dernier bouquin de Mikolaj Lozinski: "Les enfants Stramer". Un bouquin terrible évoquant la survie de jeunes juifs durant l'occupation allemande dans différentes villes de Pologne.