
Depuis l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux, nos sociétés sont prises d'une inquiétante passion et frénésie: celle de l'évaluation et du commentaire.
Dès que j'ai effectué un achat quelconque ou eu recours à un service ou prestation, on se dépêche de me contacter pour me demander si j'ai été satisfaite du produit et de l'accueil qui m'a été fait.
Et même après un simple appel téléphonique, on m'interroge ensuite, souvent, pour savoir si l'entretien s'est bien déroulé et si j'ai eu réponse à mes questions.
Et à chaque fois, on me demande, bien sûr, de donner une note, assortie d'une appréciation générale.
Personnellement, ça me sidère et je me refuse absolument à rentrer dans ce jeu. Je ne commente donc jamais sauf quand je suis vraiment très contente de mon achat ou du service.
Mais je me rends compte que j'apparais une véritable ringarde en adoptant une pareille position. Pour les "jeunes", en particulier, ça ne pose aucun problème, c'est jugé normal, de commenter, évaluer les autres.
Même le livreur pakistanais qui vous a semblé un peu grognon après avoir grimpé 5 étages pour vous livrer une pizza à minuit. Même le chauffeur Uber dont on n'apprécie pas la musique d'ambiance que diffuse sa radio.
Ca me terrifie cette logique folle de l'avis. Chacun semble honoré d'être sollicité et s'en donne alors à cœur joie pour exprimer son ressenti.
De prime abord, c'est l'expression achevée de la démocratie: grâce à Internet, tous les citoyens, sans exception, peuvent exprimer, en toute égalité ("Vive Tocqueville") leur point de vue.
Il faudrait donc s'en réjouir. Sauf que ça dessine aussi les contours d'un nouveau monde dans le quel l'absurde le dispute à l'odieux et au cynique.
L'absurde ? Plus aucun élément, plus rien de ce qui constitue notre monde concret (objet infime, lieu sinistre, échange social anodin) n'échappe désormais à notre passion du commentaire.
On trouve ainsi, sur Internet, une foule d'avis péremptoires sur les toilettes de la Gare du Nord ("on perçoit leur odeur jusqu'à Calais"), le Péage de Saint-Arnoult ("très décevant"), les frites ("boulets de charbon") de tel restaurant, l'ambiance "Shining" d'un hôtel, l'impolitesse de tous ces personnels d'accueil, de ces serveurs, qui ne reconnaissent pas l'éminence de notre petite personne.
Et moi-même, comme presque tout le monde, je suis très malléable: je consulte et me laisse influencer par ces petits avis lorsque je voyage (hôtel, restaurant) ou réalise un achat significatif. La distance critique, on perd ça, à cette occasion, très facilement et on oublie qu'on peut torpiller, en quelques phrases assassines, un petit commerce ou un artisan.
De prime abord, tous ces commentaires, ça dessine un monde gentiment cocasse et absurde, d'un comique échevelé. Du Surréalisme en acte. "Beau comme la rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie" disait André Breton glosant Lautréamont.
Sauf que ces commentaires ne font jamais dans la demi-mesure et dessinent, bien vite, un monde franchement inquiétant. C'est le grand déchaînement des "passions tristes", des petites haines et rancœurs.
Ce torrent d'avis, sur tout et n'importe quoi, ce sont plutôt les sinistres "chroniques de la haine ordinaire". Devenir des petits Saint-Just, des procureurs, envoyer les autres à l'échafaud, ça nous passionne. Ca nous permet de nous acheter une bonne conscience à bon compte, de nos afficher comme des gardiens de la moralité et du savoir.
Les Purs contre les déviants, on n'en a jamais fini avec ça.
Images de Dorothea TANNING (sauf la 15ème). Elle fut, comme Leonora Carrington, une compagne de Max Ernst. Les biographies et les œuvres de ces deux femmes entretiennent d'ailleurs d'étranges correspondances.
Je recommande:
- Mara GOYET: "La civilisation du commentaire". J'ai rencontré, dans ce livre, beaucoup de mes préoccupations que je n'arrivais pas formuler aussi clairement. Pourquoi cette folle passion du commentaire aujourd'hui ? Je suis personnellement plutôt sensible à ses aspects les plus noirs mais Mara Goyet veut quand même y voir une avancée démocratique.
Je précise enfin que je vais m'accorder une petite pause. Retour dans 15 jours.



















































