samedi 28 février 2026

La civilisation de l'évaluation

 
Depuis l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux, nos sociétés sont prises d'une inquiétante passion et frénésie: celle de l'évaluation et du commentaire.

Dès que j'ai effectué un achat quelconque ou eu recours à un service ou prestation, on se dépêche de me contacter pour me demander si j'ai été satisfaite du produit et de l'accueil qui m'a été fait.

Et même après un simple appel téléphonique, on m'interroge  ensuite, souvent, pour savoir si l'entretien s'est bien déroulé et si j'ai eu réponse à mes questions.

Et à chaque fois, on me demande, bien sûr, de donner une note, assortie d'une appréciation générale.

Personnellement, ça me sidère et je me refuse absolument à rentrer dans ce jeu. Je ne commente donc jamais sauf quand je suis vraiment très contente de mon achat ou du service.


Mais je me rends compte que j'apparais une véritable ringarde en adoptant une pareille position. Pour les "jeunes", en particulier, ça ne pose aucun problème, c'est jugé normal, de commenter, évaluer les autres.

Même le livreur pakistanais qui vous a semblé un peu grognon après avoir grimpé 5 étages pour vous livrer une pizza à minuit. Même le chauffeur Uber dont on n'apprécie pas la musique d'ambiance que diffuse sa  radio.

Ca me terrifie cette logique folle de l'avis. Chacun semble honoré d'être sollicité et s'en donne alors à cœur joie pour exprimer son ressenti.

De prime abord, c'est l'expression achevée de la démocratie: grâce à Internet, tous les citoyens, sans exception, peuvent exprimer, en toute égalité ("Vive Tocqueville") leur point de vue.

Il faudrait donc s'en réjouir. Sauf que ça dessine aussi les contours d'un nouveau monde dans le quel l'absurde le dispute à l'odieux et au cynique. 

L'absurde ? Plus aucun élément, plus rien de ce qui constitue notre monde concret (objet infime, lieu sinistre, échange social anodin) n'échappe désormais à notre passion du commentaire.

On trouve ainsi, sur Internet, une foule d'avis péremptoires sur les toilettes de la Gare du Nord ("on perçoit leur odeur jusqu'à Calais"), le Péage de Saint-Arnoult ("très décevant"), les frites ("boulets de charbon") de tel restaurant, l'ambiance "Shining" d'un hôtel, l'impolitesse de tous ces personnels d'accueil, de ces serveurs, qui ne reconnaissent pas l'éminence de notre petite personne.

Et moi-même, comme presque tout le monde, je suis très malléable: je consulte et me laisse influencer par ces petits avis lorsque je voyage (hôtel, restaurant) ou réalise un achat significatif. La distance critique, on perd ça, à cette occasion, très facilement et on oublie qu'on peut torpiller, en quelques phrases assassines, un petit commerce ou un artisan.

De prime abord, tous ces commentaires, ça dessine un monde gentiment cocasse et absurde, d'un comique échevelé. Du Surréalisme en acte. "Beau comme la rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie" disait André Breton glosant Lautréamont.

Sauf que ces commentaires ne font jamais dans la demi-mesure et dessinent, bien vite, un monde franchement inquiétant. C'est le grand déchaînement des "passions tristes", des petites haines et rancœurs.

Ce torrent d'avis, sur tout et n'importe quoi, ce sont plutôt les sinistres "chroniques de la haine ordinaire". Devenir des petits Saint-Just, des procureurs, envoyer les autres à l'échafaud, ça nous passionne. Ca nous permet de nous acheter une bonne conscience à bon compte, de nos afficher comme des gardiens de la moralité et du savoir.

Les Purs contre les déviants, on n'en a jamais fini avec ça.


Images de Dorothea TANNING (sauf la 15ème). Elle fut, comme Leonora Carrington, une compagne de Max Ernst. Les biographies et les œuvres de ces deux femmes entretiennent d'ailleurs d'étranges correspondances.


Je recommande:

- Mara GOYET: "La civilisation du commentaire". J'ai rencontré, dans ce livre, beaucoup de mes préoccupations que je n'arrivais pas formuler aussi clairement. Pourquoi cette folle passion du commentaire aujourd'hui ? Je suis personnellement plutôt sensible à ses aspects les plus noirs mais Mara Goyet veut quand même y voir une avancée démocratique.

Je précise enfin que je vais m'accorder une petite pause. Retour dans 15 jours.



samedi 21 février 2026

Le retour des Boucs-Emissaires












Le monde démocratique, c'est très récent et demeure fragile. Ca aurait débuté avec l'effacement progressif de la violence exercée par un groupe social envers ceux qui sont jugés étrangers ou réfractaires. La société démocratique, c'est la fin de la "violence mimétique" envers les autres, l'accueil des opposants en son sein. 

Parce que les sociétés trouvaient, jusqu'alors, leur unité dans la désignation de "barbares", d'anormaux ou pervers, exposés à la vindicte publique. 

"La route antique des hommes pervers", c'est ainsi le titre d'un bouquin de René Girard qui permet d'éclairer les violences et aveuglements qui ont mené et mènent encore le monde. L'Histoire des cultures, on la présente souvent de manière brillante, comme celle d'un progrès vers davantage de raffinement et liberté. Est-ce qu'elle n'est pas plutôt une suite de lynchages ?

Des sociétés primitives aux régimes totalitaires d'aujourd'hui, il y a une sinistre continuité: les collectivités reposent sur le sacrifice d'une victime expiatoire et sur la répétition rituelle de ce meurtre. C'est le ressentiment, débouchant sur la violence, qui mène le monde.

Et les sociétés totalitaires d'aujourd'hui continuent de reposer sur ce mécanisme. Elles ont besoin de désigner des "pervers" (des dissidents) en leur sein. Et elles ont besoin que ces "pervers" avouent leurs crimes. Il faut que l'accusé confesse une culpabilité dont tout le monde sait qu'elle est fausse.

Chaque société, chaque culture, trace ses frontières et ses exclusions. On épouse tous, plus ou moins, les préjugés et l'idéologie de notre temps. L'universalisme absolu n'est qu'une utopie.

Mais l'erreur serait de jeter aux orties les religions sous prétexte qu'elles seraient l'expression de l'obscurantisme et de l'aliénation.

René Girard souligne ainsi que le Christianisme a renversé le cours de l'Histoire, introduit une Révolution fondamentale en mettant fin au mécanisme du bouc émissaire. Il a ainsi pris explicitement parti en faveur des victimes, des criminels et des débauchés.

C'est vrai que le Christianisme, ça a aussi été l'Inquisition, les sorcières, l'antisémitisme, l'ordre moral et le puritanisme.

Mais son message initial, accueillir tout le monde sans exception, était exactement inverse, absolument universaliste.

Que le Christ meure entouré de deux brigands, c'est, ainsi, un message absolument sidérant. Ou bien qu'il pardonne à une prostituée.

Il dit même: "Je ne suis pas venu apporter la Paix mais le Glaive. Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère".

Même Lénine n'est pas allé aussi loin.

C'est aussi ma vision propre de la religion inspirée par Dostoïevsky quand il affirme que le criminel et le pécheur sont plus proches de Dieu que le dévot.

On est tellement loin de ça aujourd'hui alors qu'on vit maintenant dans un état de frousse permanente. La bien-pensance et la moraline triomphent et on se considère soi-même comme des "Purs". Et on se sent entourés, contre toute évidence, d'une multitude de classes ou de groupes dangereux. La mécanique primitive du bouc-émissaire redémarre à fond.

Les institutions organisent aussi, c'est vrai, de multiples découpages et ségrégations: les malades, les vieux, les délinquants, les "assistés", les jeunes, les immigrés.


Des catégories dont les populistes pensent qu'il faut se prémunir. Et ils sont secourus par les médias qui s'acharnent à faire peur et entretiennent une ambiance anxiogène.

Peut-être qu'on a besoin d'un peu de tragique pour sortir de cette banalisation délétère.

Images de Van Eyck ("L'agneau mystique" du retable de Gand), Francisco Goya, Artemisia Gentileschi,  Andreï Mironov, Ilya Repin, Johan Heinrich Füssli, Charles-Louis Mueller, Leonora Carrington

Je recommande; 

- bien sûr, les bouquins de René Girard (notamment "La violence et le sacré" et "la route antique des hommes pervers") même s'ils sont un peu répétitifs avec ces théories, mille fois énoncées, de la violence et du désir mimétiques qui expliqueraient tout. 

- Charles Dantzig : "Inventaire de la Basse Période". Une charge contre la tyrannie mondiale qui avance. Les Barbares se sont réveillés. L'injure, le narcissisme, l'abandon du Droit au profit de la force, la destruction de la culture. Une réconfortante charge contre le Trumpisme mondial.



samedi 14 février 2026

Du Kurdistan et de l'Islamisme









Dans l'actualité internationale, presque personne n'a fait attention au lâchage des Kurdes de Syrie par les Américains et les Européens. Il s'agirait maintenant de soutenir le nouveau pouvoir en place à Damas.

Ce désengagement, tout le monde s'en fiche complètement: l'indignation internationale, elle est vraiment sélective.

Ces Kurdes de Syrie, ils représentent pourtant 3 millions d'individus (sur une population totale d'environ 30 millions dans tout le Proche-Orient répartis, outre la Syrie, entre la Turquie, l'Irak et l'Iran).

J'ai eu la chance de me balader un peu, autrefois, sur leurs territoires et je peux souligner qu'on y découvre des paysages montagneux d'une beauté magique.

On peut ajouter que leur langue est indo-européenne et qu'en matière religieuse, ils sont plutôt tolérants avec une salade d'influences diverses (Yézidisme, Zoroastrime, Alevisme).

Et puis l'actuel mouvement kurde est largement inspiré du marxisme et prône l'égalité hommes-femmes.

Certes les Kurdes ne sont pas eux-mêmes des anges. Ils ont, autrefois, activement participé au massacre des Arméniens avant d'être eux-mêmes  persécutés par les Turcs, puis les Iraniens et les Irakiens.

Mais depuis plusieurs décennies, ils réclament une indépendance. Et, ils ont été les seuls à résister, dès l'automne 2014, aux djihadistes de l'Etat Islamique. Ils ont d'abord remporté une grande victoire à Kobané. Ensuite, il y a eu Rakka où les combattants Kurdes ont été les alliés des Occidentaux. Pour combattre Daech au sol, les Kurdes ont sacrifié une dizaine de milliers de soldats.

Et dans la foulée de leurs victoires contre l'Etat Islamique, les Kurdes ont occupé, c'est vrai, un petit territoire, situé au Nord-Est de la Syrie, qu'ils ont dénommé "le Rojava". Ce territoire, ils espéraient y conserver une petite autonomie d'administration.

Mais l'Occident (U.S.A. et Europe) vient de se défausser et d'accepter qu'Al-Charra, le Président syrien rétablisse l'autorité arabe sunnite sur l'ensemble du territoire syrien, y compris, donc, sur le Nord-Est kurde (riche notamment en pétrole). C'est "la fin d'une utopie multiethnique, féministe et laïque".

Et il ne faut pas non plus oublier que les Kurdes détenaient prisonniers de nombreux djihadistes étrangers. Ceux-ci vont pouvoir se disperser dans la nature mais ça ne semble pas être un souci pour les Occidentaux.

Aujourd'hui, on lui prête toutes les qualités à cet Al-Charra. On vante ses capacités d'écoute et de dialogue. 

C'est à peine si on mentionne que, sur le terrain, il bombarde consciencieusement les populations kurdes. 

Et dans le même temps, à Damas, il ferme l'Institut de musique, le déclarant illicite. Et aussi le Musée d'Art. Les vieux reflexes  islamistes n'ont pas disparu et les Kurdes ont bien des soucis à se faire.

Mais ça n'émeut personne et personne ne va manifester pour eux. Ne rien voir, ne rien entendre, c'est la politique de lâchage généralisé, à la Trump, pour se débarrasser provisoirement d'un problème.

C'est le grand vertige du silence. Comment s'en étonner alors que, dans le même temps, la révolte en masse des Iraniens contre la religion, contre l'Islam, contre les mollahs, contre le djihad mondial, ne rencontre, dans le monde occidental, qu'une parfaite indifférence ? Aucune manifestation de masse n'y est enregistrée. On adore Gaza, mais l'Iran, on le considère avec suspicion. A croire qu'il y a une véritable mainmise internationaliste des islamistes sur les esprits.

Images d'artistes kurdes, principalement femmes: Fatos Irven, Poshya Kalil, Seyvan Saedi, Asli Filiz, Helly Luv, Jin Jihan Azadi, Dishan Questani, Iana Fares Jaff, Naz Ali Aula, 

Quant à la littérature kurde, j'avoue n'avoir rien lu. Je recommande donc le livre d'un Belge né en Iran:

- Philippe Blasband: "La nuit est encore longue". Un livre que j'ai aimé, dans le quel j'ai retrouvé de multiples impressions, sensations personnelles. Poétique et nostalgique.