samedi 4 avril 2026

La Mathématisation du monde


Les chiffres, beaucoup de gens sont complétement brouillés avec ça.

Même les ordres de grandeurs, au-delà de 1 000, ils sont perdus. Dès qu'on atteint les millions, les milliards, ça ne dit plus rien du tout.


Comment tu peux faire un boulot pareil ? me dit-on souvent quand je confesse mon travail. Rien que des chiffres, ça me déprimerait complétement.

Ca m'énervait beaucoup au début, ces remarques. Comme si j'étais supposée être idiote avec mes chiffres. C'est négliger que les chiffres sont, pour moi, aussi parlants que les lettres.

Et puis, j'ai réfléchi à cette résistance massive aux chiffres. Est-ce que les nuls en maths sont des gens qui ne sont simplement pas doués ? Ou bien, est-ce que leur attitude ne traduit pas aussi une sourde révolte contre une société de plus en plus encadrée, disciplinaire, exclusivement tournée vers le progrès économique et matériel ?

Il faut bien le dire, en effet. On estime que, dans l'histoire des civilisations, l'apparition des chiffres a précédé celle des lettres. On a toujours su compter, dénombrer, avant de savoir écrire.

Pourquoi ? Parce que compter, c'est, au départ, s'approprier, s'accaparer un patrimoine (des animaux, un terrain). C'est inscrire un Pouvoir et commencer ainsi à faire société en découpant celle-ci. C'est-à-dire en séparant les propriétaires d'un côté, les exploitants et usagers de l'autre, avec les droits et devoirs de chaque groupe. La naissance des différentes civilisations s'est ainsi toujours accompagnée d'un système plus ou moins élaboré de dénombrement, comptabilité.  

Les chiffres sont ainsi inséparables du Politique et ils n'ont cessé de gagner en force, notamment avec l'invention de la monnaie. Celle-ci est d'ailleurs généralement frappée à l'effigie du Roi.

Et avec les "Temps Modernes", on est passés vraiment à un autre stade.

Il faut rappeler, ainsi, que la Révolution Française était absolument obsédée par les chiffres. Et cette obsession, elle s'exprimait au nom du Culte de la Raison.

C'est vrai qu'il y avait un sacré foutoir dans les chiffres sous l'Ancien régime. Nulle part, on ne comptait pareil, ni les heures, ni les poids, ni les longueurs. Les comparaisons étaient toujours approximatives.

La Révolution Française, on l'a largement oublié, s'est donc d'abord attachée à donner un grand coup de balai dans tous les chiffres.

Et les députés de la Convention ont, ainsi, d'abord consacré de très longs débats à une uniformisation des règles de mesure. Ca a notamment débouché sur le mètre étalon et le kilogramme. Les temps ont bien changé et on imagine mal nos députés discuter aujourd'hui de questions scientifiques.

A cette époque révolutionnaire, on était fous de science et de rationalité. On croyait absolument au Progrès et on était convaincus que l'on sortait de ténèbres.

C'est dans ce contexte qu'on s'est pris de passion pour le système décimal (la numération utilisant la base de 10 chiffres) qui semblait le plus rationnel. On l'a appliqué aux poids et aux longueurs mais aussi au calendrier, c'est à dire au découpage de l'année civile. 

C'est ainsi qu'on a mis en place le calendrier révolutionnaire ou calendrier républicain qui se voulait d'abord plus scientifique en adoptant le système décimal. Et ce calendrier, il a tout de même duré plus de 12 ans (de 1793 à 1805) alors qu'il introduisait des bouleversements considérables.

Outre la suppression de toutes les fêtes religieuses, il se caractérisait principalement, au nom de l'application du système décimal, par des semaines de 10 jours (dont 1 de repos) avec obligation pour tous les agents de l'Etat de travailler 9 jours successifs. Les mois étaient, quant à eux, composés de 3 semaines aux quelles on ajoutait, en fin d'année, 5 ou 6 jours complémentaires.

Cette idée de remplacer le jour de repos hebdomadaire (le dimanche) par un jour de repos décadaire était certes intéressante mais il est évident qu'avec nos 35 heures, on aurait bien du mal à la réintroduire aujourd'hui, même au nom de la laïcité et de la science. 

Mais à l'époque, on s'y était adapté et le calendrier républicain n'a été abrogé que parce que Napoléon a voulu se rabibocher avec le Pape. 

Quant à l'Heure (60 minutes de 60 secondes), on n'y a pas touché, on en est restés au système sexagésimal (base 60) étrangement hérité des Sumériens et des Babyloniens (on perpétue également cette logique babylonienne quand on commande une douzaine d'huîtres ou d'œufs). Ca aurait trop heurté les sensibilités de la convertir en système décimal.

Mais au total, l'Esprit de la Révolution Française a, quand même, conquis, au prix d'une débauche considérable d'énergie, presque l'ensemble du monde (à l'exception des anglophones) avec le système décimal et la normalisation des poids et mesures.

Mais aujourd'hui, le système décimal, il est lui-même, aujourd'hui, un peu ringard, dépassé. On en est maintenant à la numération binaire. Celle qui a été inventé, il y a 3 siècles (en même temps que le calcul infinitésimal) par le philosophe et mathématicien Leibniz.

Depuis une cinquantaine d'années, sans qu'on s'en rende compte, le monde est devenu Leibnizien. On est tous ses héritiers à chaque fois qu'on allume son ordinateur ou son smartphone ou qu'on échange en ligne (le monde est, pour lui, un vaste système, un immense réseau dont tous les éléments sont connectés).

Et il est intéressant de noter que la révolution leibnizienne (celle de la numération binaire utilisant la base 2 et reposant uniquement sur le 0 et le 1) lui aurait été inspirée par la philosophie chinoise à la quelle il s'était vivement intéressé.

Il y a 3 siècles, personne n'avait prêté attention à la numération binaire de Leibniz. Mais il faut dire que la plupart des gens avaient déjà bien du mal à se débrouiller avec la numération décimale et que nombre de grands Esprits, tel Goethe, savaient à peine effectuer de simples calculs.


 Et c'est encore le cas aujourd'hui. Plus personne ne sait compter, surtout avec la généralisation de la calculatrice électronique. Le contact vivant avec les chiffres s'est perdu. On ne sait plus jouer avec eux.

Et bien peu de gens comprennent et réalisent l'immense Révolution numérique initiée depuis 50 ans. La Révolution du système binaire initiée par Leibniz.

Cette logique binaire, elle est celle qui est le plus en adéquation avec les processus de la culture humaine. Et ceux-ci ne sont pas aussi complexes qu'on l'imagine. La règle principale de fonctionnement de l'esprit humain repose, en effet, sur une simple logique classificatoire et un jeu d'oppositions. Ca concerne aussi bien le langage que toutes les manifestations de l'organisation sociale ou des productions culturelles ou artistiques.

On obéit tous, en fait, à un grand schéma interne, à un grand "inconscient transcendantal" de fonctionnement. C'est ce que nous ont appris l'anthropologie (Levi-Strauss) ou la linguistique (Jakobson) structurales.

Que l'on soit sauvage ou civilisé, on pense et crée tous selon les mêmes schémas binaires et classificatoires.

A partir de là, il devient possible de coder et reproduire toute notre vie sociale en utilisant la logique binaire. C'est ce à quoi s'emploient aujourd'hui l'informatique et son prolongement, l'I.A..

Mais on ne se rend pas compte des conséquences. Les mathématiques, qui n'étaient qu'un élément de la culture humaine, sont en train de conquérir un pouvoir absolu.

Tout peut être codé, tout devient donc chiffre. Le Réel est mathématique, proclame-t-on.

C'est un basculement complet qui ouvre évidemment de nouvelles perspectives. Mais s'il en sort le meilleur, il peut aussi en sortir le pire.

  

Le pire parce que compter, c'est, de manière détournée, s'approprier, établir une relation de pouvoir, sujétion. On prépare donc une grande société de surveillance généralisée et de banalisation, normalisation, de la pensée.

Et dans ce contexte, je comprends ceux qui sont brouillés avec les chiffres, qui prennent la fuite dès qu'ils en voient un.

Moi-même, je refuse absolument cette idée que le Réel soit entièrement mathématique. Je dirais plutôt qu'il est simplement mathématisable mais pas simplement mathématique.

Contre l'envahissement par les chiffres et l'IA, il faut proclamer un Droit à l'intime, à l'imaginaire et aux mauvaises pensées.

Je recommande:

- Denis Guedj : "La Méridienne" et "Le Mètre du Monde". Deux bouquins épatants et pleins d'aventure dans la France Révolutionnaire avec, notamment, un étonnant périple de Dunkerque à Barcelone afin de mesurer le méridien terrestre pour établir la mesure universelle du mètre.

- Michael KEMPE: "Sept jours dans la vie de Leibniz". Lire Leibniz, c'est un peu décourageant. Je recommande donc cette excellente biographie, très attrayante, qui, à partir de la vie même de Leibniz et de ses voyages, décrit bien l'ensemble de ses préoccupations intellectuelles.




samedi 28 mars 2026

"Tel est pris qui croyait prendre"

 
Chaque matin, j'ouvre mon ordinateur, la boule au ventre.

Quelle catastrophe m'a réservée cette nuit ?

Depuis 4 ans, ça concernait l'Ukraine. S'y ajoute maintenant l'Iran. 

Mais je me prends à devenir moi-même cynique : si je n'entends parler que de quelques bombardements, qui ont pourtant fait de nombreux morts, ça va, je suis rassurée.

C'est tout de même vertigineux que les deux pays les plus chers à mon cœur soient en guerre. Heureusement que je ne suis pas superstitieuse, que je ne crois pas au "c'était écrit".

Mais c'est à peine si on continue de parler aujourd'hui de l'Ukraine. Pourtant, cette semaine m'a réservé un sacré choc: l'Eglise et Monastère des Bernardins de ma ville de Lviv touchés par un drone Shahed. Des monuments absolument admirables du 16ème siècle. Mais qui se préoccupe aujourd'hui des destructions d'un patrimoine culturel ? On est parvenus à ce point d'ignominie, que ça parait futile de parler de ça. Pourtant, c'est comme si on s'était attaqués à une part de moi-même. Je me sens donc bien seule. 


Quant à l'Iran, je ne sais plus que dire, non plus.

Je suis partagée, déchirée.

Bien sûr que je souhaite ardemment la chute des mollahs. Le régime est absolument détesté par l'immense majorité de la population. Et cela quasiment depuis son début parce que les religieux n'ont conquis le pouvoir que sur un coup de force.


C'est la guerre contre l'Irak qui leur a, paradoxalement, permis de survivre et d'acquérir une relative légitimité en entretenant un culte du martyre.

J'avoue n'avoir jamais entendu que sarcasmes et mépris à l'encontre des mollahs. Et nul doute que s'ils sont renversés, c'est une Joie immense qui s'exprimera dans tout le pays.

Mais d'un autre côté, qui a envie d'être libéré par les deux abrutis que sont Trump et Netanyahou ? Leur suffisance n'a d'égale que leur insuffisance. 

Et que penser de "libérateurs" qui bombardent allègrement le pays, font des milliers de victimes civiles, répandent l'angoisse et la Terreur et endommagent des monuments du Patrimoine Mondial (le Palais du Golestan, la Place royale d'Ispahan) ?


Emporté par son "hubris", Trump a cru qu'il allait pouvoir régler le dossier iranien en quelques jours, comme au Venezuela. 

Mais il ignorait à qui il avait affaire: des religieux chiites. Et les religieux chiites ne voient absolument pas comme nous le monde et son devenir. Il y a un véritable messianisme, presque un mysticisme, de cette religion. Un Sauveur est à venir (l'Imam caché) et il faut en préparer la venue.

Qu'importent dès lors les souffrances et misères de la vie. Elles préludent justement à la Grande Révélation. C'est pourquoi le Chiisme entretient un culte morbide du martyre. C'est la plus belle chose qui puisse arriver, la rédemption assurée.

Dès lors, Trump peut continuer à bombarder l'Iran comme un dingue. Ca n'émeut pas beaucoup les religieux. Ceux-ci ont d'ailleurs encore une énorme capacité de mobilisation. On estime ainsi qu'il existe au moins 200 000 gardiens de la Révolution et 600 000 bassidjis entièrement dévoués au Régime auquel ils doivent richesse et considération. Les petits commandos de Trump, d'une dizaine de milliers d'unités, risquent d'être submergés par ces fanatiques indifférents à la mort.

Il commence d'ailleurs à le comprendre et il cherche à se retirer du guêpier. Il se démène comme un canard sans tête, il ne cesse de faire "TACO" (Trump Always Chickens Out). Mais il est peut-être trop tard. Il y a une expression slave que j'aime bien qui résume la situation : "Il a mis le doigt dans le pot de chambre".


Images de Zdzislaw Beksinski, Forough Alaei, Parya Vatankha,

Je recommande:

- Sofia Andrukhovych: "Amadoca". Un livre monstre dont seule la 1ère partie est aujourd'hui publiée. Avec son père Yuri, elle est l'un des grands noms de la littérature ukrainienne. Amadoca est un livre monstre dont la mémoire est la grande affaire, individuelle et collective. Il est à noter qu'il a été écrit avant l'invasion russe de 2022 mais intègre la première guerre du Donbass. Un livre magnifique mais, pour moi, franchement déprimant. Mais il est vrai qu'on ne peut pas attendre, aujourd'hui, beaucoup d'allégresse dans un roman ukrainien.

- on vient de rééditer, en poche, sous le titre "Vers le soleil persan - Voyages extraordinaires au Moyen-Orient" les récits de l'aventurière et archéologue, Jane Dieulafoy. Celle-ci, déguisée en homme et en compagnie de son mari, a longuement exploré, à la fin du 19ème siècle, l'Iran et ses vestiges antiques. Elle a notamment rapporté les frises de Suse, aujourd'hui exposées au Louvre. Son récit, près de 1 000 pages, est très vivant, très juste et absolument fascinant. Un très grand livre de voyage, exploration.