samedi 6 août 2022

Roxelane, la sultane: une inspiratrice


Il y a quinze jours, je regardais à la télévision la rencontre tripartite, à Téhéran, de la Russie, de l'Iran et de la Turquie (soit Poutine, Raïssi et Erdogan). Un trio satanique, une réunion du club des assassins. 


Ce qui me sidère, c'est que pour les Russes, ça représente quand même une sacrée révolution mentale. Parce que dans toute leur éducation, façonnée par l'Histoire, on leur a appris à redouter les Turcs et les Persans. Et il faut dire que pendant tout le 19ème siècle et une partie du 20ème, les guerres avec ces deux pays ont été quasi incessantes. Avec deux moments forts d'humiliation : l'assassinat de Griboïedov à Téhéran et la défaite à l'issue de la guerre de Crimée (1856). Les Russes continuent de ruminer ça.


Mais jusqu'alors, les Russes se considéraient tout de même comme les porte-drapeaux de la culture européenne face à la barbarie asiatique. Et l'Asie, que l'on étendait à la Mongolie et à la Chine et au Japon (je ne parle pas de la déculottée prise face au Japon en 1905), on s'en méfiait terriblement. On en avait même une vision absolument xénophobe. Rien que des fourbes et des cruels. 


Alors quand Poutine vient aujourd'hui raconter à ses "vassaux" qu'ils ne sont pas des Européens mais davantage proches des Turcs, des Iraniens et des Chinois, c'est normalement, pour eux, un véritable renversement copernicien. Mais c'est toujours la même apathie de leur part. Alors, je ne me prive pas, quand je rencontre des Russes, de les faire enrager en leur précisant qu'ils sont des Asiatiques.


Pour ce qui me concerne, j'ai toujours eu le sentiment de vivre en proximité avec la Turquie. D'abord parce que le territoire de l'ancien Empire ottoman s'étendait jusqu'en Galicie, pourtant très au Nord de l'Europe. Non loin de Lviv, il existe ainsi de multiples vestiges des anciens postes-frontières entre les Turcs et ce qui était le Royaume de Pologne. Le symbole le plus marquant, c'est à Kamenets-Podolski (image ci-dessus) dont la cathédrale Saint Pierre et Paul demeure flanquée d'un minaret.


Surtout, la Galicie est le lieu de naissance de la Sultane Roxelane (1498-1558), l'ancienne esclave qui est devenue, rien que ça, l'épouse de Soliman le Magnifique (1494-1566). Soliman, le grand sultan qui faisait trembler le monde, l'Empire des Habsbourg et les Perses. Celui qui a porté l'Empire ottoman au sommet de sa puissance mais qui a déposé les armes devant une esclave chrétienne.


Roxelane, elle est très connue en Pologne et en Ukraine. Beaucoup moins ailleurs mais elle devient aujourd'hui une icône mondiale, celle de nouvelles féministes. Des féministes qui ne s'adonnent pas à l'esprit victimaire mais font face à l'adversité, en tirent même parti, et ne dédaignent pas le pouvoir et la puissance. On surnommait même Roxelane "la Joyeuse", ce qui est tout de même un comble quand on a traversé mille épreuves et été une esclave.


Roxelane, elle est née dans une petite ville située tout près de Liv (45 kms au Sud) : Rohatyn (d'où provient le nom du grand financier et ambassadeur des USA à Paris : Feliks Rohatyn). Sur la grand place, on a érigé une statue (photo ci-dessus) de Roxelane. La langue maternelle de Roxelane était donc probablement le polonais.


Et puis, un jour, Roxelane, elle a été enlevée par des Tatars. C'était fréquent à l'époque pour les jeunes filles au teint clair et aux cheveux blonds qui venaient approvisionner le marché turc aux esclaves. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on emploie le mot "Slave" (venant d'esclave).


Quand nos parents nous ont raconté cette histoire, ça nous a terrorisées, ma sœur et moi. Tout de suite, on s'est vues capturées puis expédiées dans un harem turc. On a eu beau nous dire que c'étaient de vieilles histoires et que la Turquie se situait aujourd'hui très loin de l'Ukraine, on n'a jamais été entièrement convaincues. L'angoisse enfantine a perduré et j'en conserve, pour ma part, un intérêt marqué pour la question (généralement occultée) de l'esclavage en pays musulman. Et puis, les hommes turcs me font frémir, vraiment pas mon genre.


La "chance" (très relative) de Roxelane, c'est qu'elle a été achetée par la mère de Soliman et aussitôt affectée au harem de son fils en compagnie de quelques trois cents femmes, toutes chrétiennes: des Grecques, des serbes, des Italiennes, des Caucasiennes etc... Et dans ce milieu sans doute impitoyable, d'une férocité absolue, Roxelane va s'imposer par sa beauté et son caractère. Elle va ainsi rapidement conquérir Soliman qui deviendra fou amoureux d'elle. 


Il faut dire que pour parvenir à cette fin, Roxelane n'a pas ménagé sa peine: elle a appris le turc, s'est convertie à l'Islam, est devenue experte en toutes sortes d'art: musique, danse, chant. Elle était sans doute aussi redoutablement intelligente mais sa réussite fut telle que ses détracteurs lui prêtèrent également des talents de sorcière: elle enduisait, dit-on, ses mamelons de haschich afin d'envoûter Soliman.


Elle parviendra ainsi à épouser Soliman au grand dam de ses conseillers. C'est doublement incroyable : d'une part parce qu'elle était une esclave chrétienne, d'autre part parce que, depuis la prise de Constantinople, les sultans n'avaient pas le droit de se marier. Et puis, un sultan tout puissant mais fou amoureux, ça ne fait pas très sérieux et c'est, paraît-il, soigneusement gommé, aujourd'hui, par l'historiographie turque. Pour l'amour de Roxelane, Soliman ira ainsi jusqu'à renoncer à son propre harem.  


Et Roxelane ne se contentera pas ensuite d'être l'épouse du Sultan. Elle se mêlera directement des affaires de l'Empire. Elle a ainsi participé à l'élaboration des grands travaux lancés à Jérusalem et La Mecque et s'est vu confier de nombreuses missions diplomatiques. Grâce à elle, notamment, le Royaume de Pologne a été épargné par les invasions turques.


Et surtout, elle a touché au pire du pire. Elle s'est montrée intrigante, manœuvrière, cruelle, impitoyable. Elle n'hésite d'abord pas à se débarrasser de ses ennemis. En premier lieu Ibrahim Pacha, l'ami et grand vizir de Soliman qui le considérait presque comme son frère. Il a été assassiné par les eunuques du harem. Un peu plus tard, c'est le fils aîné du Sultan qui est exécuté, celui même qui devait lui succéder. Roxelane a ainsi assuré la succession de ses propres enfants.


Roxelane n'était donc sûrement pas un ange. Elle s'est laissée emporter par l'abus de pouvoir et la duplicité (sa fidélité au christianisme malgré sa conversion à l'Islam). Elle était peut-être une courtisane mais les hommes, elle n'en avait, au fond, pas grand chose, à fiche. Ce qui l'intéressait avant tout, c'était le pouvoir et sa conquête. Une mentalité bien différente de celle des féministes actuelles. 


Mais ce qui est remarquable, c'est que de toutes ses aventures, complots et machinations, Roxelane est sortie absolument indemne. A tel point qu'après sa mort, Soliman lui fera construire un grand mausolée (toujours existant auprès de la mosquée Süleymaniye, image 10 de ce post).


Pour ma part, je pense souvent à Roxelane. Une polono-ukrainienne transférée à l'étranger, dans un milieu totalement hostile. Dans un monde incertain, en proie à la guerre et à la fureur. Comment continuer de vivre, survivre, dans un environnement entièrement défavorable, que l'on n'a pas choisi ?


Je n'ai sûrement pas la force mentale d'une Roxelane mais, de même que Théodora ancienne Impératrice de Byzance, elle a quand même été une inspiratrice. Il ne faut pas se laisser emporter par la nostalgie, il ne faut pas rejeter ce monde qui vous semble hostile, voilà ce qu'elle m'a appris. Il faut d'abord s'adapter, se plier aux nouvelles règles. A partir de là, de cet immense effort, on peut retirer une nouvelle satisfaction de son existence. Peut-être même plus que si on était resté dans sa coquille initiale. Et tant pis si on ne vous comprend pas toujours bien.

 
Tableaux principalement de Joanna CHROBAK, née en 1968 à Poznan (Pologne). Les autres œuvres picturales sont de Lecomte du Nouy, Trouillebert, Ingres, Renoir, Matisse. Il existe, à vrai dire, une peinture orientaliste surabondante consacrée, à la fin du 19ème siècle, au harem. Ca a vraiment été le grand fantasme de l'Europe industrielle.

Images des villes-forteresses (contre les Turcs) de Kamenets-Podolski et de Khotyn en Ukraine de l'Ouest. Image également de la place de Rohatyn. Des lieux que je connais bien mais qui n'ont guère attiré de touristes étrangers jusqu'alors et ça n'est sans doute pas près de changer de si tôt. Image enfin du mausolée de Roxelane à Istanbul.

Mes recommandations :

La Russie d'abord :

- Iouri TYNIANOV : "La mort du Vazir Moukhtar". A mes yeux, l'un des grands romans russes. Le héros en est Alexandre Griboïedov, diplomate et poète (presque l'égal de Pouchkine), massacré à Téhéran en 1829 (à l'âge de 35 ans). En complément, on lira :

- Alexandre POUCHKINE : "Voyage à Arzroum". Arzroum, c'est l'actuelle Erzurum en Turquie Centrale, l'ancienne capitale de l'ancien Royaume d'Arménie. Pouchkine s'y est rendu sans autorisation en 1829 au cours d'un périple de 3 000 kms. Il a alors croisé le convoi qui ramenait le cadavre de Griboïedov. Un livre très singulier et totalement méconnu de Pouchkine.

- Vsevolod IVANOV : "Le retour de Bouddha". Les Mongols continuent de faire très peur aux Russes. Il s'agit d'une expédition en train au début des années 20 pour restituer, en pleine guerre civile, une statue du Bouddha aux Mongols. Un roman fantastique alliant le bouddhisme à la Révolution et dans lequel l'URSS apparaît un véritable Royaume des morts.

Puis l'Islam :


- Lady Mary W. MONTAGU : "L'Islam au cœur 1717-1718 Correspondance". Une merveilleuse curiosité rédigée par l'épouse de l'ambassadeur britannique à Constantinople. Voltaire avait beaucoup apprécié ce livre.

- Gilles MILTON : "Captifs en Barbarie - L'histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d'Islam". Ce très grand livre m'a bouleversée. Il faut absolument l'avoir lu. Il traite d'un chapitre fascinant et méconnu d'une histoire qui ne prendra fin qu'en 1816 (il y a seulement deux siècles). C'est l'aventure cruelle de dizaine de milliers d'Européens capturés et vendus sur les grands marchés d'esclaves.

- Murray GORDON : "L'esclavage dans le monde arabe VIIème-XXème siècle". Ce livre s'élargit à l'esclavage des Africains.

- Steinunn JOHANNESDOTTIR : "L'exclave islandaise" 2 tomes. Un roman d'aventures basé sur des faits réels. Au 17ème siècle, des centaines d'Islandaises ont été enlevées par des pirates puis vendues comme esclaves. Une histoire enfouie aujourd'hui redécouverte par les Islandais.

samedi 30 juillet 2022

Je ne suis pas drôle

 

Je le reconnais, je ne suis pas facile à vivre. Non pas que je sois méchante ou insultante. Et d'ailleurs, je suis très contenue, je m'exprime peu et suis même très peu bavarde et plutôt souvent muette. Quant à m'énerver, me mettre en colère ? Jamais, je suis au-dessus de ça. On peut aussi me crier dessus, ça ne semblera pas m'atteindre. Je suis sans doute exaspérante, je laisse penser que je suis un mur ou n'ai rien à dire. 


En fait, je suis probablement déprimante, épuisante. Parce que je suis tellement peu expressive que  j'apparais indéchiffrable aux autres. Qu'est-ce que je pense d'eux à vrai dire ? Est-ce que je les apprécie ou les déteste ? Ils se sentent sans doute, a contrario, observés, évalués, notés, par moi. Dans mon travail, je crois être plutôt sympa mais pas liante du tout. A tort ou a raison, je considère que ce n'est pas possible.

Et puis, il y a ma manière de susciter/ne pas susciter l'attention. Ma façon de simplement distiller des informations sur ma personne, ce que j'ai fait, vu, lu. Une règle absolue : ne jamais trop en dire. Laisser entendre simplement, ne donner que quelques indications. Mes études, mes diplômes, mon travail, mes voyages, je n'en parle pas. Cette question très française du : "Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?", j'y réponds de la manière la plus évasive. Trop s'exposer, j'ai vite compris que ça plongeait les autres ou bien dans l'embarras, ou bien dans l'envie, ou bien dans la détestation. 


Tant pis si, en me soustrayant aux catégorisations sociales, je peux passer pour une idiote. Mais il est vrai aussi que je suis méfiante. J'ai vécu quelques expériences troublantes au cours des quelles j'ai eu le sentiment déplaisant que l'on avait épié, disséqué, ma vie. Je redoute la curiosité humaine insatiable, inquiétante. Surtout, je n'aime pas que l'on m'aime ou me déteste en raison de ma situation professionnelle. Qu'on ne puisse avoir prise sur moi, que je sois hors d'atteinte, c'est ce que je cherche et c'est pour ça que je me dérobe sans cesse.


Sur un plan plus personnel, il y a mon mode vie. Toujours levée entre 4H 30 et 5H 30 du matin, ça convient à peu de gens. Après, il faut faire du sport, natation ou course à pied.  Mais ça ne doit jamais être une balade tranquille, une détente. Ca doit être comme si on préparait une compétition: il faut se chronométrer, évaluer les kilométrages parcourus.


 En fait, je suis très disciplinée, mes journées sont cadencées comme une horloge. Je suis implacablement à l'heure. J'avais été très impressionnée par le récit de la vie quotidienne d'Emmanuel Kant à Koenigsberg  par le penseur russe Arsenij Gulyga.  Il était plein de manies sans doute un peu grotesques. Mais j'avais bien aimé cette idée que, pour dépasser les contingences matérielles, il faut savoir s'imposer quelques contraintes extérieures. On en retire une véritable force intérieure.


Cette discipline, je l'étends à l'ensemble de ma vie. Et notamment à mon apparence physique, corporelle, pour laquelle je recherche une perfection fantasmée. Pas question d'avoir un gramme de graisse en trop. Je suis toujours effrayée par le spectacle des corps à la piscine : ces ventres bedonnants, ces seins emportés par la gravité, ces culs proéminents. Je fais donc toujours très attention à ce que je mange. Mes ennemis, ce sont le sucre, les graisses et le sel. Je pense que c'est énervant pour ceux qui m'invitent au restaurant.


C'est pareil pour la façon dont je m'habille (même si ça peut être fantaisiste) ou l'agencement de mon logement. J'ai un côté prussien, je déteste ce qui est de travers, déglingué ou ne marche pas. Les vieilleries, la camelote, ça va immédiatement à la poubelle. Mais je conçois bien que, là encore, ça peut être horripilant pour les autres.


L'hyper contrôle, l'hyper activité, c'est ma manière d'exister, de conquérir une identité. C'est une véritable domination de l'esprit sur le corps. Et en la matière, je ne donne guère dans la modération. Quand j'ai commencé quelque chose, je ne sais plus trop ensuite m'arrêter. Dans tout ce que je fais, j'ai tendance à être excessive.


Je me dis souvent que, d'une certaine manière, je suis un pur produit du système d'enseignement français au cours des études supérieures. J'ai pu comprendre ça comparativement à d'autres pays. On vous enseigne d'abord, en France, la pensée abstraite et à construire une argumentation raisonnée. C'est formidable mais ça n'est pas sans conséquence. Je crois que j'ai réussi à piger à peu près la mécanique mais c'est vrai qu'à ce régime, vous êtes rapidement vidé de toute expression affective. On devient vite désincarné, très abstrait, raisonneur et finalement d'un ennui mortel tellement on est stéréotypé.


Je me rends compte des dégâts sur moi-même. Je crois que je sais à peu près rédiger une dissertation ou une note technique à toute allure. Mais s'il fallait écrire un roman ou, pire, de la poésie, ce serait une véritable catastrophe. De l'émotion, de l'affectivité, je ne sais plus si j'en ai beaucoup.

Je suis donc très "construite", pleine de manies et de principes. Ca ne rigole donc pas vraiment avec moi. Un type cool et relâché, il est éjecté en cinq minutes. Mais je ne crois pas non plus être conventionnelle. Ce que je déteste, en fait, c'est la normalité. Les gens que j'aime, ce sont ceux qui savent sortir des sentiers battus à force d'audace de curiosité et de persévérance. Parvenir à se frayer un chemin propre, ça a tout de même certaines exigences.


Tableaux de Michal SWIDER (1962-2019), peintre polonais.

Dans le prolongement de ce post, mes conseils hebdomadaires:

- Anne AKRICH : "Le sexe des femmes - Fragments d'un discours belliqueux". Les bouquins féministes, je trouve ça d'un ennui mortel tellement c'est radoteur et vindicatif. Mais j'ai été étonnée par ce livre complétement iconoclaste, très drôle et à l'écriture abrasive. A offrir à son copain et à sa copine.

- Solène CHALVON-FIORITI : "La femme qui s'est éveillée - Une histoire afghane". Voici enfin un livre qui évoque, de manière très concrète, le vécu mental de jeunes étudiantes Afghanes au cours de cette dernière décennie. L'auteur, correspondante de Radio France, Arte, RFI, a une remarquable expérience du terrain en Afghanistan et au Pakistan. On découvre surtout un pays infiniment plus moderne que les images habituellement diffusées.

- Eva IONESCO : "Les enfants de la nuit". Sa mère Irina,  photographe autrefois renommée mais aujourd'hui très controversée, vient de mourir. Eva a consacré, en 2017, un très beau livre ("Innocence", Le livre de poche) à son enfance-adolescence et à sa mère. Je le recommande particulièrement. "Les enfants de la nuit" est également magnifique, rythmé par une grande qualité d'écriture. Le roman d'éducation/initiation d'une jeune fille dans le Paris des années 70 en compagnie de celui qui deviendra le célébrissime grand chausseur, Christian Louboutin.

samedi 23 juillet 2022

De la cuisine


 Manger, se nourrir, on croit souvent qu'il n'y a rien de plus simple, de plus naturel. On satisfait un simple besoin.

Mais c'est sans doute plus complexe. Il y a aussi une dimension culturelle et symbolique. C'est d'abord un langage, une communication. Ca engage également mon propre rapport aux autres et au monde. 


La communication, l'échange ? C'est le partage des repas et la singularité de chaque cuisine. Une illustration m'en a été fournie par un récent article de "L'Obs" relatant quelques cas (rares) où l'accueil de "réfugiés" ukrainiens par des Français ne se passe pas bien. Cela atteint un point où les deux familles ne se supportent plus.


Il y a deux motifs majeurs d'incompréhension : outre l'éducation plus permissive (contrairement à ce qu'on imagine généralement) des enfants ukrainiens  qui les fait apparaître "mal élevés", il y a le problème majeur des repas.


Je ne développerai pas le premier point mais c'est vrai que je constate souvent, avec étonnement, que les parents français apprécient de hurler sur leurs enfants (mais il est vrai que les mères russes sont, probablement, encore pires, de vraies folles, à la différence des mères ukrainiennes ou polonaises, toujours impassibles).


Quant aux repas, il y a bien sûr d'abord la différence des cuisines. En toute objectivité, je reconnais que les cuisines slaves (à quelques variations près, elles sont toutes les mêmes) c'est d'abord roboratif mais ça n'est pas très sophistiqué et ça ne relève pas vraiment de l'Art culinaire (surtout après quelques décennies de communisme). Ca a du moins l'avantage d'être facile à faire et chacun peut se croire un bon cuisinier.


Mais il est alors bien difficile de comprendre la cuisine française. On trouve que la charcuterie et les saucisses, ça n'est pas terrible et que la pâtisserie est inconsistante, trop légère. Et puis qu'est-ce que c'est ces petits déjeuners ridicules au cours desquels on ne mange à peu près rien ? Quant à la viande, elle est carrément immangeable, elle est toujours mal cuite. Ces biftecks et ces rôtis de bœuf sanguinolents, c'est répugnant. Et que dire de ces poissons et fruits de mer bizarres, ces huîtres en particulier, on dirait un crachat ? On ne connaît même pas la carpe, l'esturgeon, le silure, le brochet. Et puis, pourquoi on ne sert pas les patates cuites à l'eau ? On est privés aussi de chou, de betteraves, de kacha, de cornichons saumurés. Enfin le kvas, ça manque, ça vaut bien le Coca.


Mais surtout, c'est le cérémonial français des repas qui déconcerte. Ces heures fixes et cette durée infinie passée à table (alors qu'on mange à toute heure et rapidement en pays slave). Quelle horreur ces repas du dimanche. On se dit qu'on a vraiment beaucoup de temps à perdre en France. Et puis l'enchaînement immuable des plats et la nécessité de ne pas bouger et de bien se tenir pour les enfants.


La cuisine, c'est donc un vecteur formidable de communication mais aussi de dissension. Ca a un peu façonné l'arrogance des Français tant ils sont persuadés que leur gastronomie est la meilleure du monde. La pire insulte, c'est de mettre ça en question.


Ce qui est sûr, c'est que la cuisine de son enfance, c'est comme une langue maternelle. On y est définitivement et immuablement attachés, elle est incontestablement la meilleure. Même les pires horreurs (les escargots, les cuisses de grenouille, les ris ou la tête de veau, les pieds de porc, les tripes, les rognons, un Maroilles ou une boulette d'Aven par exemple), c'est forcément sublime.


Et une cuisine, c'est comme une langue. Si on n'est pas du pays, on ne la pratiquera jamais aussi bien qu'un natif. 


Personnellement, j'avoue que les Français m'énervent un peu avec leur polarisation sur la cuisine. Ca fait une grande part des conversations et je suis évidemment larguée.


Mais je me suis quand même adaptée et je mange à peu près tout (sauf le lapin et la viande rouge). Mais je n'aime définitivement pas les repas qui traînent en longueur.


Enfin, je n'ai jamais essayé de m'exercer à la cuisine française. Je m'en sens vraiment incapable. Je préfère m'en tenir aux saveurs de mon enfance-adolescence et bricoler mes propres trucs même si je sais que ça n'est pas terrible. Un aliment est surtout chargé d'affectivité. 


Tableaux de Henri Matisse et de Pierre Bonnard, probablement les deux plus grands peintres français du 20ème siècle. Ils ont multiplié les images, moins connues, de salles à manger et de tables garnies.  

On peut lire :

- Yoko Hiramtsu - Jiro Taniguchi : "Un sandwich à Ginza". La cuisine japonaise est, peut-être, encore plus sophistiquée que la française. Elle fait également appel au plaisir visuel. Ce livre, illustré par le maître Taniguchi, est un enchantement.

- Durian Sukegawa : "Les délices de Tokyo". Un très beau film et aussi un bon livre.

samedi 16 juillet 2022

Comprendre les bourreaux

 

La chose la plus difficile, c'est de chercher à comprendre un bourreau.

C'est même absolument impossible pour des victimes aux quelles on ne peut  évidemment pas demander de comprendre leur bourreau. Le type qui vous a violée, le terroriste qui vous a défigurée, le soldat qui a flingué votre famille, on ne peut en retenir que sa violence brute, on veut surtout n'en rien savoir d'autre. C'est parfaitement compréhensible.


Et que dire, aujourd'hui, des crimes de masse commis arbitrairement par l'armée russe sur des populations civiles ? La plaie pourra-t-elle se refermer ? J'ai bien peur que non. Le traumatisme infligé, ravageur, va perdurer sur plusieurs décennies et il est évident qu'aucun Ukrainien n'a envie de chercher aux Russes des excuses. 


Mais comprendre les bourreaux, c'est peut-être une tâche essentielle si on n'a pas été une victime. Pourquoi et comment certaines personnes s'adonnent-elles, un jour, au Mal ? Il ne s'agit pas de justifier mais de reconstituer certains enchaînements. Cela peut permettre de réfléchir à une possible prévention, d'éviter, peut-être, que l'Histoire ne se répète.


Car les violences particulières relèvent toutes du même mécanisme général. Le soldat, le délinquant, le violeur et même, parfois, le bureaucrate, sont apparentés. S'agissant des violences faites aux femmes, par exemple, leur dénonciation est, bien sûr, entièrement légitime mais se polariser uniquement sur celles-ci, c'est renoncer à essayer de comprendre le fonctionnement global d'une société. 


Il est vrai, toutefois, qu'il y a bien une domination qui est devenue structurelle de l'homme sur la femme. Mais j'ai du mal à considérer ceux qui sont désignés à la vindicte populaire comme des monstres intégraux. Les Strauss-Kahn, les Poivre d'Arvor, les Bourdin, les Hulot, je trouve qu'ils sont, au contraire, d'une sinistre banalité. Ce sont surtout des pauvres mecs, des beaufs moyens, des produits typiques d'une longue éducation : celle de leurs parents (notamment leur mère), puis l'école, éventuellement l'armée, et enfin le milieu professionnel et ses camaraderies. C'est à ces différentes étapes que se façonne tout un comportement, une relation aux autres et notamment avec les femmes.


Il n'y a pas d'un côté les gens bien, les saints, et de l'autre les criminels, les monstres, avec un mur infranchissable entre les deux. Chacun de nous est, en fait, capable des pires saloperies comme des plus belles choses.


A cet égard, l'éducation joue sans doute, en effet, un rôle important. J'ai déjà parlé de l'éducation russe à la virilité sans doute plus énergique et traumatisante qu'à l'Ouest. On peut aussi se reporter au célèbre film "Le ruban blanc" de Michaël Haneke évoquant une éducation germanique. Et que dire des pensionnats anglais ? Chaque parcours de vie est scandé d'humiliations et de violences qui façonnent un individu. C'est au point que ce qu'on a subi dans son enfance-adolescence, il n'apparaît pas, plus tard, illégitime de le  faire subir. Ca semble dans l'ordre normal des choses. Et du reste un bourreau agit au nom de l'ordre établi et non de ses impulsions (Georges Bataille).


Ce qu'enseigne, en fait, l'éducation, c'est une espèce d'apathie et d'indifférence à l'autre, à ses angoisses et tourments. J'ai, sur ce point, été très intéressée par l'ouvrage récent d'un enseignant de l'université de Linz, Roman SANGRUBER : "Le père d'Hitler - Comment son fils est devenu dictateur". S'appuyant sur des correspondances récemment retrouvées du père d'Hitler, son livre renouvelle l'image de l'enfance et de l'adolescence d'Hitler fils. 


Celui-ci n'aurait pas eu une enfance particulièrement malheureuse. Son père, généralement présenté comme un monstre, était, en fait, un honorable et méritant fonctionnaire des Douanes qui n'était ni particulièrement violent, ni particulièrement alcoolique. Simplement, il n'existait que par lui-même et pour lui-même, dans une totale indifférence aux autres. Mais c'était aussi, à l'époque, le comportement habituel des chefs de famille. 


Pourquoi une société engendre des monstres ? On vit, malgré tout, dans des sociétés de moins en moins violentes, Steven Pinker l'a bien démontré. Mais on est hantés, aujourd'hui, par le "crime sexuel": les harceleurs, les violeurs, les pédophiles. Cette polarisation sur le crime sexuel est d'ailleurs problématique dans des sociétés qui prétendent avoir fait leur révolution en la matière.

Mais il est vrai qu'on n'arrivera jamais à clore la question du crime, à lui assigner une origine certaine, parce qu'il y a tout de même beaucoup de gens qui ne s'inscrivent pas dans la répétition de leur éducation, sans pour autant nier et refouler celle-ci. Ils la transforment plutôt, lui donnent une évolution positive.

Et puis, la prévention de la violence suppose aussi une bonne volonté collective. Il s'agit, peut-être, de repenser notre éducation générale. A cet égard, je me risquerai à proposer deux pistes de réflexion :


- Tout d'abord, la violence est un phénomène presque exclusivement masculin. On peut d'ailleurs s'étonner que cette caractéristique ne soit presque jamais mentionnée. Pourtant, les faits sont incontournables. Pour se limiter à la France, les femmes ne représentent ainsi qu'un peu plus de 3% de la population carcérale. Un pourcentage presque constant depuis plusieurs décennies et qui ne correspond qu'à un total d'un peu plus de 2 000 détenues. Un chiffre qui est presque négligeable. On peut donc l'affirmer : la violence est presque étrangère aux femmes. Et ça ne s'explique sans doute pas par une simple question d'hormones ou de gènes.


- Dans tous les pays développés, il y a un écart de 6 années dans l'espérance de vie à la naissance des hommes et des femmes. C'est absolument considérable, c'est une profonde inégalité sur la quelle on ne s'interroge guère. On peut bien sûr évoquer une plus grande fragilité biologique des hommes mais ça n'est pas entièrement convaincant. Mon hypothèse, c'est que les hommes sont plus malheureux et plus angoissés en ce bas monde que les femmes. La preuve : ils meurent davantage d'accidents cardiaques et vasculaires, ce qui relève beaucoup de la dépression psychologique (dépression qu'ils "soignent" en fumant et en buvant). 


Ils sont en fait les premières victimes du système d'éducation qu'ils ont mis en place. Ils sont, en effet, soumis à une injonction permanente de réussite. On exige d'eux qu'ils "assurent", qu'ils soient forts, conquérants, des chefs. Quant à leur sexualité, elle est structurée par l'angoisse de castration qui épargne évidemment les femmes.


Ca fait beaucoup ! Et on comprend que de plus en plus d'hommes deviennent malheureux, se sentent dépassés, plus à la hauteur de toutes ces exigences. Qu'ils aspirent à moins de violence symbolique, moins de contraintes et d'impératifs. Qu'ils préfèrent devenir doux, non-violents.


Le piège, c'est que les femmes elles-mêmes, aliénées par les modèles virils, préfèrent souvent, aux poètes et aux artistes, les brutes, les vrais mecs, ceux qui ont des muscles et qui "font face".

Alors, l'une des clés du problème de la violence, c'est peut-être que les femmes changent elles-mêmes de logiciel amoureux et apprennent à aimer les types doux, délicats et artistes.


Tableaux de la "Neue Sachlichkeit", la "Nouvelle Objectivité" allemande qui fait l'objet, en ce moment, d'une belle exposition au Centre Pompidou. J'aime beaucoup ce courant artistique initié, dans les années 20, avec des peintres comme Beckmann, Dix, Grosz, Schrimpf, mais qui a trouvé des prolongements (Christian Schad) bien au-delà de la seconde guerre.

Je recommande :

- Roman SANGRUBER : "Le père d'Hitler - Comment son fils est devenu dictateur"

- Claude QUETEL : "Hitler (vérités, légendes)". Un petit livre clair et pertinent comme tous les bouquins de Claude Quetel. Outre son livre sur la Révolution française ("Crois ou meurs"), il faut absolument avoir lu :  "Histoire de la folie - De l'Antiquité à nos jours". Une réfutation très convaincante de l'"Histoire de la folie" de Michel Foucault.

- Nancy HUSTON : "Je chemine avec..." Entretiens menés par Sophie Lhuillier