Les chiffres, beaucoup de gens sont complétement brouillés avec ça.
Même les ordres de grandeurs, au-delà de 1 000, ils sont perdus. Dès qu'on atteint les millions, les milliards, ça ne dit plus rien du tout.
Comment tu peux faire un boulot pareil ? me dit-on souvent quand je confesse mon travail. Rien que des chiffres, ça me déprimerait complétement.
Ca m'énervait beaucoup au début, ces remarques. Comme si j'étais supposée être idiote avec mes chiffres. C'est négliger que les chiffres sont, pour moi, aussi parlants que les lettres.
Et puis, j'ai réfléchi à cette résistance massive aux chiffres. Est-ce que les nuls en maths sont des gens qui ne sont simplement pas doués ? Ou bien, est-ce que leur attitude ne traduit pas aussi une sourde révolte contre une société de plus en plus encadrée, disciplinaire, exclusivement tournée vers le progrès économique et matériel ?
Il faut bien le dire, en effet. On estime que, dans l'histoire des civilisations, l'apparition des chiffres a précédé celle des lettres. On a toujours su compter, dénombrer, avant de savoir écrire.
Pourquoi ? Parce que compter, c'est, au départ, s'approprier, s'accaparer un patrimoine (des animaux, un terrain). C'est inscrire un Pouvoir et commencer ainsi à faire société en découpant celle-ci. C'est-à-dire en séparant les propriétaires d'un côté, les exploitants et usagers de l'autre, avec les droits et devoirs de chaque groupe. La naissance des différentes civilisations s'est ainsi toujours accompagnée d'un système plus ou moins élaboré de dénombrement, comptabilité.
Les chiffres sont ainsi inséparables du Politique et ils n'ont cessé de gagner en force, notamment avec l'invention de la monnaie. Celle-ci est d'ailleurs généralement frappée à l'effigie du Roi.
Et avec les "Temps Modernes", on est passés vraiment à un autre stade.
Il faut rappeler, ainsi, que la Révolution Française était absolument obsédée par les chiffres. Et cette obsession, elle s'exprimait au nom du Culte de la Raison.
C'est vrai qu'il y avait un sacré foutoir dans les chiffres sous l'Ancien régime. Nulle part, on ne comptait pareil, ni les heures, ni les poids, ni les longueurs. Les comparaisons étaient toujours approximatives.
La Révolution Française, on l'a largement oublié, s'est donc d'abord attachée à donner un grand coup de balai dans tous les chiffres.
Et les députés de la Convention ont, ainsi, d'abord consacré de très longs débats à une uniformisation des règles de mesure. Ca a notamment débouché sur le mètre étalon et le kilogramme. Les temps ont bien changé et on imagine mal nos députés discuter aujourd'hui de questions scientifiques.
A cette époque révolutionnaire, on était fous de science et de rationalité. On croyait absolument au Progrès et on était convaincus que l'on sortait de ténèbres.
C'est dans ce contexte qu'on s'est pris de passion pour le système décimal (la numération utilisant la base de 10 chiffres) qui semblait le plus rationnel. On l'a appliqué aux poids et aux longueurs mais aussi au calendrier, c'est à dire au découpage de l'année civile.
C'est ainsi qu'on a mis en place le calendrier révolutionnaire ou calendrier républicain qui se voulait d'abord plus scientifique en adoptant le système décimal. Et ce calendrier, il a tout de même duré plus de 12 ans (de 1793 à 1805) alors qu'il introduisait des bouleversements considérables.
Outre la suppression de toutes les fêtes religieuses, il se caractérisait principalement, au nom de l'application du système décimal, par des semaines de 10 jours (dont 1 de repos) avec obligation pour tous les agents de l'Etat de travailler 9 jours successifs. Les mois étaient, quant à eux, composés de 3 semaines aux quelles on ajoutait, en fin d'année, 5 ou 6 jours complémentaires.
Cette idée de remplacer le jour de repos hebdomadaire (le dimanche) par un jour de repos décadaire était certes intéressante mais il est évident qu'avec nos 35 heures, on aurait bien du mal à la réintroduire aujourd'hui, même au nom de la laïcité et de la science.
Mais à l'époque, on s'y était adapté et le calendrier républicain n'a été abrogé que parce que Napoléon a voulu se rabibocher avec le Pape.
Quant à l'Heure (60 minutes de 60 secondes), on n'y a pas touché, on en est restés au système sexagésimal (base 60) étrangement hérité des Sumériens et des Babyloniens (on perpétue également cette logique babylonienne quand on commande une douzaine d'huîtres ou d'œufs). Ca aurait trop heurté les sensibilités de la convertir en système décimal.
Mais au total, l'Esprit de la Révolution Française a, quand même, conquis, au prix d'une débauche considérable d'énergie, presque l'ensemble du monde (à l'exception des anglophones) avec le système décimal et la normalisation des poids et mesures.
Mais aujourd'hui, le système décimal, il est lui-même, aujourd'hui, un peu ringard, dépassé. On en est maintenant à la numération binaire. Celle qui a été inventé, il y a 3 siècles (en même temps que le calcul infinitésimal) par le philosophe et mathématicien Leibniz.
Depuis une cinquantaine d'années, sans qu'on s'en rende compte, le monde est devenu Leibnizien. On est tous ses héritiers à chaque fois qu'on allume son ordinateur ou son smartphone ou qu'on échange en ligne (le monde est, pour lui, un vaste système, un immense réseau dont tous les éléments sont connectés).
Et il est intéressant de noter que la révolution leibnizienne (celle de la numération binaire utilisant la base 2 et reposant uniquement sur le 0 et le 1) lui aurait été inspirée par la philosophie chinoise à la quelle il s'était vivement intéressé.
Il y a 3 siècles, personne n'avait prêté attention à la numération binaire de Leibniz. Mais il faut dire que la plupart des gens avaient déjà bien du mal à se débrouiller avec la numération décimale et que nombre de grands Esprits, tel Goethe, savaient à peine effectuer de simples calculs.
Et c'est encore le cas aujourd'hui. Plus personne ne sait compter, surtout avec la généralisation de la calculatrice électronique. Le contact vivant avec les chiffres s'est perdu. On ne sait plus jouer avec eux.
Et bien peu de gens comprennent et réalisent l'immense Révolution numérique initiée depuis 50 ans. La Révolution du système binaire initiée par Leibniz.
Cette logique binaire, elle est celle qui est le plus en adéquation avec les processus de la culture humaine. Et ceux-ci ne sont pas aussi complexes qu'on l'imagine. La règle principale de fonctionnement de l'esprit humain repose, en effet, sur une simple logique classificatoire et un jeu d'oppositions. Ca concerne aussi bien le langage que toutes les manifestations de l'organisation sociale ou des productions culturelles ou artistiques.
On obéit tous, en fait, à un grand schéma interne, à un grand "inconscient transcendantal" de fonctionnement. C'est ce que nous ont appris l'anthropologie (Levi-Strauss) ou la linguistique (Jakobson) structurales.
Que l'on soit sauvage ou civilisé, on pense et crée tous selon les mêmes schémas binaires et classificatoires.
A partir de là, il devient possible de coder et reproduire toute notre vie sociale en utilisant la logique binaire. C'est ce à quoi s'emploient aujourd'hui l'informatique et son prolongement, l'I.A..
Mais on ne se rend pas compte des conséquences. Les mathématiques, qui n'étaient qu'un élément de la culture humaine, sont en train de conquérir un pouvoir absolu.
Tout peut être codé, tout devient donc chiffre. Le Réel est mathématique, proclame-t-on.
C'est un basculement complet qui ouvre évidemment de nouvelles perspectives. Mais s'il en sort le meilleur, il peut aussi en sortir le pire.
Le pire parce que compter, c'est, de manière détournée, s'approprier, établir une relation de pouvoir, sujétion. On prépare donc une grande société de surveillance généralisée et de banalisation, normalisation, de la pensée.
Et dans ce contexte, je comprends ceux qui sont brouillés avec les chiffres, qui prennent la fuite dès qu'ils en voient un.
Moi-même, je refuse absolument cette idée que le Réel soit entièrement mathématique. Je dirais plutôt qu'il est simplement mathématisable mais pas simplement mathématique.
Contre l'envahissement par les chiffres et l'IA, il faut proclamer un Droit à l'intime, à l'imaginaire et aux mauvaises pensées.
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