Voir/être vu, rien de plus simple en apparence. On a toujours tendance à croire en l'objectivité et la neutralité du réel. Et notre regard n'en serait qu'un simple reflet presque indifférent.
En fait, rien n'est plus chargé d'affectivité et de désir que le regard. On ne cesse de projeter nos désirs sur le monde qui nous entoure. Et à chaque fois, il s'agit d'une véritable confrontation, d'un affrontement. On en retire aussi bien plaisir qu'inquiétude.
Lors de mes récents congés, ma grande distraction, c'était, de bonne heure le matin, de m'attarder dans la salle du petit déjeuner de l'hôtel.
Là, j'observais mes voisins. A partir de leur attitude, de leurs vêtements, de leurs expressions, j'essayais de deviner quelle pouvait être leur vie, médiocre ou aventureuse.
Mais je savais qu'en même temps, on m'observait moi aussi. Mon physique, mon drôle d'accent en polonais, mon habillement et, surtout, le fait que je sois seule. Qu'est ce que je pouvais bien fiche dans ces petites villes de Galicie ?
On est tous des voyeurs en même temps qu'on est des personnes regardées.
Mais quelquefois, on en a marre de ce jeu. Ca devient carrément épuisant, voire inquiétant, surtout pour une femme.
Mais d'un autre côté, que peut-il y avoir de pire que de se sentir transparente ? Que plus personne ne vous mate, que l'on ait l'impression d'être devenue une babouchka informe fondue dans le décor général. Un objet mis au rebut avant disparition définitive.
Ce qui fait, malgré tout, le sel de la vie, son intensité, ce sont les regards échangés. Et la confrontation et la lutte qui vont avec. Et ce sont les regards qui initient les rencontres.
Rien de plus simple mais aussi de plus complexe. On sent, à ce moment là, qu'on "matche" ou pas.
Même si, en fait, ça ne matche jamais complétement entre deux personnes. Parce que les regards ne sont jamais complétement amicaux en réalité. L'autre, il peut nous attirer, nous fasciner momentanément mais il nous devient vite insupportable, un rival qu'on aimerait pouvoir anéantir.
C'est la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. On prend plaisir, si ce n'est à tuer symboliquement l'autre, du moins à le rabaisser, à l'humilier.
Et ça ne se joue pas seulement entre les deux sexes, entre l'homme et la femme. Mais aussi entre hommes et, peut-être surtout, entre femmes. Une fille plus séduisante que nous, ça nous perturbe gravement.
Je suis d'ordinaire très réservée, je m'exprime très peu dans un groupe. Mais parler en public ne me gêne pas. Je suis même très à l'aise dans l'exercice. J'ai l'impression d'y trouver un surplus d'existence, un surplus conquis dans les regards portés sur moi.
Et de manière plus générale, j'aime bien séduire mais tout en me dérobant. C'est mon côté hystérique, ma manière de jouer à la poupée qui fait non, non. Pour signifier que je dicte le jeu, que j'ai barre sur l'autre, que je suis la maîtresse. Evidemment, ça ouvre aussi la voie à bien des déceptions.
Je suis un peu dingue sans doute, vraiment difficile à vivre, mais j'ai, du moins, la lucidité de l'admettre.
Il faut croire en quelque chose plutôt qu'en rien, c'est ma conviction. C'est un peu ce qui fait le fil ténu de nos vies. Et moi, je crois en la puissance du rêve et de l'imagination. Je me projette dans de multiples personnages et je me vis bien dans le registre de la séduction. Carmilla, c'est une fantaisie, bien sûr, mais c'est aussi plus que ça. Il faut me prendre, à la fois, pas du tout au sérieux et, en même, temps, complétement.
Images d'Amedeo Modigliani, le peintre des yeux et du regard. Et puis Jeanne Hebutern (2 photos+5 tableaux). Sa jeune compagne et inspiratrice, artiste elle-même, trop méconnue. Elle s'est suicidée le 26 janvier 1920, à 21 ans, au surlendemain de sa mort. Et elle a intitulé, prémonitoirement, ses deux derniers tableaux (ci-dessus) "mort" et "suicide".
C'est, bien sûr, le cinéma qui a offert les meilleures illustrations du thème du regard et notamment :
- Alfred Hitchcock: "Fenêtre sur cour"
- Krzysztof Kieslowski : "Brève histoire d'amour"
- Patrice Leconte: "Monsieur Hire" avec Michel Blanc
- Jaume Balaguero: "Malveillance"
- Asghar Farhadi: "Vies parallèles". Actuellement au Festival de Cannes, ce film, inspiré de Kieslowski, a reçu des critiques mitigées. Ce n'est pas mon point de vue.












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