samedi 15 janvier 2022

Le romancier des "Catleyas"


 Je l'ai déjà évoqué : cette année, on célèbre le centenaire de la mort de Marcel Proust.

Parmi les grands lecteurs, il y a vraiment les Proustiens (tous fervents) et les non-Proustiens.


Je comprends parfaitement qu'on soit non-Proustien et n'arrive pas à "rentrer dans la Recherche". Le monde de Proust semble aussi éloigné que possible de celui du commun des mortels. Qu'est-ce que c'est que ces histoires de duchesses ? C'est de la littérature de vieux, de l'Art pompier, archi-bourgeois, du snobisme désuet. Et puis cette écriture, ce style "nouilles" dans lequel tout s'emmêle et s'embrouille. On est bien loin de la clarté de la langue française, simple et épurée, on croirait plutôt des phrases à l'allemande (Proust précisera plutôt une filiation avec le latin). Proust aurait même initialement souhaité que l'on publie "La Recherche" en un seul volume, en un flux continu, sans alinéas, sans marges, sans parties, sans chapitres ni découpage en livres.

Mais ce qui est sûr, c'est que les Proustiens (dont je fais partie) reviennent sans cesse à son œuvre. "La Recherche", ça fait partie de ces rares bouquins que l'on ne cesse de lire et relire. Et chaque passionné y trouve "son Proust", différent des autres mais qui suscite sa réflexion.

Pourquoi ? Sans doute parce qu'on y puise de multiples leçons de vie. J'ai compris ça après avoir lu le petit livre de Josef CZAPSKI (écrivain et peintre polonais) : "Proust contre la déchéance". Il s'agit d'un ensemble de petites conférences prononcées à l'attention de ses codétenus (dans un camp soviétique), dans les années 1940-1941.  Échanger sur Proust alors qu'on crève de faim et qu'on va probablement être bientôt fusillé, ça apparaît, bien sûr, totalement surréaliste. Et pourtant, ces leçons simples et lumineuses ont sans doute aidé ceux qui les ont écoutées à mieux comprendre comment les humains fonctionnaient entre eux, comment s'établissait la comédie cruelle de leurs relations. Ça a peut-être permis à certains de survivre.

Moi, j'ai commencé à lire Proust juste après mon baccalauréat. Il faut dire qu'à l'époque, j'étais pleine d'assurance et de certitudes comme toutes les filles un peu trop courtisées. J'étais même sans doute imbuvable. Et puis, je n'avais sans doute pas encore un niveau de français suffisant pour pleinement l'apprécier. J'étais sceptique au départ, je ne pensais pas pouvoir aller au delà d'une dizaine de pages mais j'ai bien vite été entraînée. Étrangement peut-être, ça m'a d'abord fait beaucoup rire, j'ai trouvé hilarante cette comédie du mensonge des signes. Proust était-il vraiment snob ? Il ne cessait avec sa gouvernante, Céleste Albaret, d'observer puis imiter ses proches et fréquentations mondaines et d'en rire.

Et puis, ça m'a mentalement dépucelée. On a une vision simplificatrice des relations sociales. On a tous plus ou moins intégré le schéma marxiste, simplet, d'un rapport de domination de la bourgeoisie sur le prolétariat. Domination non seulement économique mais également symbolique avec le support d'une idéologie dominante (cf. les inénarrables Bourdieu/Jdanov et Pinçon-Charlot) qui opprimerait (aliènerait) une classe ouvrière vertueuse.  Mais c'est beaucoup plus complexe avec Proust. Il appréhende les rapports de classes en termes d'imitation, de vanité et surtout de cruauté. Et de ce comportement, personne (bourgeois, aristos, ouvriers) n'est exempt. La seule émancipation possible, c'est de n'être pas dupe de ce jeu retors.


Notre époque est celle du sacre de l'authenticité (Gilles Lipovetsky). Quelle rigolade ! L'avènement de nouveaux citoyens, aux "pensées pures", épris de transparence, altruisme et sincérité est une vision pleine de naïveté. En réalité, le mensonge et l'opacité sont universels et règlent les relations sociales. Soi-même, on essaie de se présenter sous un abord sympathique mais c'est pour contenir l'angoisse que suscite, en nous, l'autre. A qui ai-je donc affaire ? Celui-ci qui me proclame son attention, son admiration, son amour, ne me déteste-t-il pas, en fait, de tout son cœur ? Mais il a pu, aussi, à certaines périodes de sa vie, m'aimer réellement parce qu'on est, en réalité, continuellement changeants, la passion alternant avec la désillusion. Je ne peux retirer que des incertitudes sur les sentiments que me portent mes proches, même ma famille, même mes amis, même ceux, pleins d'apparente bonté, qui m'accompagnent depuis toujours.


On est tous, en fait, riches ou pauvres, profondément cruels et méchants. Mais on a presque une excuse. La cruauté, la méchanceté, c'est une forme de guerre et si on s'y adonne, c'est d'abord une expression de notre volonté de vivre au sein d'un monde emporté par les luttes et les conflits. La méchanceté, c'est notre élan vital et elle n'a que faire de la grande morale sociale.


Avec le mensonge, la méchanceté, c'est ce qui nous permet de nous fondre entièrement dans le paraître, dans le jeu des relations affectives et sociales. Croire la politesse et l'amabilité réelles, c'est se condamner à devenir le jouet d'illusions vertueuses. C'est, paradoxalement, être mal éduqué, mal préparé à cet état de guerre universelle qu'est la vie.
 

Et on a tous, plus ou moins obscurément, bien conscience de cela. C'est pourquoi l'idée d'un Art populaire, d'un Art engagé, répugne profondément à Proust. "Les romans populaires ennuient [..] les gens du peuple [...] et les ouvriers sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers" (Le Temps retrouvé). Le Réalisme, c'est un énorme appauvrissement de la vie. Ce ne sont pas les faits bruts qui comptent mais les lois secrètes qui les régissent, lois que l'on peut mettre à jour par correspondances, rapprochements, mises en relation. Le Réel est toujours creusé d'autre chose qui a trait à notre passé intime.
 

Finalement, j'ai l'impression que la lecture de Proust m'a d'abord rendue lucide sur le monde qui m'entourait, les flatteries et  admirations qui pouvaient m'être dispensées mais aussi les haines et détestations exprimées. Mais je me demande aussi parfois s'il ne m'a pas rendue cynique et désabusée, incapable de spontanéité.


Quoi qu'il en soit, et ça étonnera peut-être, je trouve le personnage réel, Marcel Proust, profondément sympathique. Même sous ses aspects un peu ridicules et comiques, ses côtés infantiles et hypocondriaques. J'aime surtout son caractère lunatique, lunaire, finalement aérien, hors des contingences de ce bas-monde. Je suis ainsi fière et heureuse d'habiter les quartiers qu'il a principalement, voire exclusivement, fréquentés : le 8ème, le 16ème, le 17ème. Ça me donne de multiples occasions de penser à lui.
 

C'est quelqu'un que j'aurais aimé connaître même si je ne sais de quoi j'aurais pu l'entretenir. Mais il était aussi un inverti qui s'intéressait aux femmes, les observait avec une extrême attention. Ses facettes sont, en fait, multiples : un côté ringard côtoie une extrême modernité comme en témoigne son intérêt pour l'automobile, l'aviation, le téléphone et surtout l'avant-garde artistique littéraire, picturale, musicale (Mallarmé, Ravel, Debussy, l'Impressionnisme).
 

Enfin, je me suis personnellement intéressée à ce qui est "dans mes cordes" : son rapport à l'argent. Ça m'a beaucoup plu parce que je me suis découvert si ce n'est des points communs, du moins des affinités. 
 

Proust avait ainsi la chance d'être rentier mais n'était nullement économe ou avare. D'ailleurs, il détestait les chiffres et les budgets et il ne connaissait jamais trop la situation de ses comptes. Il ignorait même le prix des choses les plus simples, tout simplement parce qu'il ne faisait jamais, lui-même, de courses. Il offrait ainsi des cadeaux ou des pourboires insensés et il lui arrivait de perdre des sommes folles dans les casinos. Les économies, ça n'était vraiment pas sa préoccupation.
 
 
Il avait en fait la "fibre financière", celle qui vous pousse à savoir dépenser plutôt qu'à économiser. Il fréquentait de nombreux banquiers et agents de change. Sa fortune, il l'investissait en Bourse (et pas dans l'immobilier).  Étonnamment, il connaissait bien la Cote et les principaux mécanismes boursiers : il usait et abusait ainsi des "facilités" du marché à terme mais comme il était perpétuellement indécis, ça lui coûtait finalement très cher. Seul gros problème : il manquait de sang-froid, était trop émotif, affectif. Il se laissait séduire par des "valeurs exotiques" (du style Rio de la Plata ou Doubowaïa) ou abuser par des obligations à haut rendement. Et puis, il intervenait à contretemps, se laissant emporter par les fièvres acheteuses ou vendeuses. Amusant, non ?

Images, principalement, de Leon BAKST (1866 à Grodno-1924 à Rueil ), peintre et décorateur (en particulier des Ballets russes). Proust l'avait beaucoup apprécié. Je l'adore mais il est, étrangement, tombé dans l'oubli en France (il est enterré au cimetière des Batignolles à Paris 17ème).
 
Enfin, mes petits conseils de lecture :
 
- Joseph CZAPSKI : "Proust contre la déchéance-Conférences au camp de Griazowietz". Un livre d'une étonnante clarté. Comment Proust peut nous aider à vivre, survivre.
 
- Laure HILLERIN : " Proust pour rire".  Bréviaire jubilatoire de "A la Recherche du Temps Perdu". Si vous avez jusqu'alors échoué à lire Proust, essayez du moins cette anthologie qui vous fera passer des moments réjouissants.
 
-Jean-Yves TADIE : "Le lac inconnu-Entre Proust et Freud" . La proximité de Freud et de Proust est évidente. Ils sont contemporains mais on ne croit pas qu'ils aient entendu parler l'un de l'autre. Un très joli livre, presque poétique.
 
- Michel ERMAN : "Les 100 mots de Marcel Proust". Un petit "Que sais-je ?" tout nouveau mais remarquable de précision, concision.
 
Je signale enfin aux Parisiens que le Musée Carnavalet (entièrement réaménagé) consacre une Exposition à Marcel Proust jusqu'en Avril prochain. Mais ces mêmes Parisiens feront tout aussi bien de se rendre sur les lieux qu'il a fréquentés.


samedi 8 janvier 2022

L'ombre de Yalta

 

 C'était récemment (le 25ème décembre dernier), le 30ème anniversaire du décès de l'URSS.

On n'en a guère parlé  à l'Ouest sauf pour évoquer une nostalgie et un désenchantement qui seraient généralisés.  Ça me gêne beaucoup cette analyse journalistique tant elle s'impose maintenant comme un cliché. J'ai vraiment l'impression que, pour je ne sais quelles obscures raisons, la Fable est en train de supplanter le Réel. Je me sens donc obligée d'exprimer mon petit point de vue, peut-être pas plus illégitime que beaucoup d'autres.

- Il faut d'abord rappeler la joie délirante des populations au lendemain de la Chute du communisme, une joie dont on ne peut guère avoir idée ici tant elle était unanime et tant l'événement était inespéré. Le Parti avait réussi à dissoudre le Peuple et, brusquement, d'un simple coup de pied, comme dans un rêve, le Peuple parvenait à dissoudre le Parti. C'étaient même deux siècles de "servitude" qui, pour certains pays (la Pologne, les États Baltes), s'effaçaient tout à coup. 


 - Et puis ensuite, les choses n'ont, certes, pas évolué sans mal...C'est incontestable mais tout de même...! Il y a eu un décollage économique impressionnant de la quasi totalité des pays de l'ancien bloc soviétique. On a pris l'habitude de considérer un peu de haut tous ces pays subalternes que l'on confond plus ou moins. Mais il suffit de voyager aujourd'hui un peu. 

Sait-on que la République Tchèque, la Pologne, l'Estonie ont maintenant des niveaux de vie tout proches de la moyenne européenne et que leur croissance continue de battre, chaque année, des records ? Que la Roumanie devient une grande usine de l'Europe ? Qu'il n'y a, nulle part, de chômage ? Que dans tous ces pays (et notamment en Ukraine et Bulgarie), on assiste à l'éclosion d'une nouvelle génération d'informaticiens de premier plan ? Ce qui a posé problème, c'est qu'au cours de ces 30 dernières années, ces pays se sont massivement vidés de leurs population (le record, la Bulgarie : 2 millions d'habitants en moins sur un total initial de 9 millions). Mais on constate aujourd'hui un retour des "expatriés" avec, enfin, un solde positif des migrations.


 - Partout, on vit matériellement beaucoup mieux. C'est avec amertume que je pense à mes parents dont la majorité de l'existence a été une humiliation permanente Aucun des besoins de base n'était satisfait : une alimentation rare, infecte et anti-hygiénique, des vêtements d'une grotesque laideur, des réseaux d'eau et d'électricité redoutables ( toujours prêts à vous inonder ou vous électrocuter quand ils n'étaient pas en panne), des logements minuscules dans les quels il fallait s'entasser, un téléphone rare et dans le quel il fallait hurler, des transports chaotiques et cahotants. Et que dire des possibilités de voyages, de la culture, des librairies ? Seul point positif : le système était très égalitaire mais ça peut faire réfléchir à une époque où une nouvelle démagogie, à l'Ouest, dénonce, avec beaucoup d'approximations (Piketty et consorts), les intolérables inégalités de la société capitaliste. 

- Quand j'entends donc parler de nostalgie, de désenchantement, ça me fait bien rigoler. Quoi qu'on en dise à l'Ouest, ça n'est pas le sentiment de l'immense majorité des populations. Les imbéciles qui le sont, c'est de leur jeunesse. Et puis, ils appréciaient sans doute le côté peinard, paresseux et parfaitement sûr, sans imprévu, de la société soviétique. Je ne crois pas non plus à cette idée, développée par Svetlana Alexievitch, d'un "Homme Rouge", désintéressé et pétri d'idéaux collectifs, qui serait aujourd'hui désorienté au sein de l'anarchie capitaliste. 


 En réalité, "L'Homme Rouge" n'a jamais existé. Des communistes à l'Est, c'était vraiment une espèce rarissime. "Personne, à part les idiots, ne croyait plus en l'idéologie soviétique" souligne plutôt, fort justement, Boris Akounine. Les dirigeants, on les considérait comme de ridicules pantins et on n'arrêtait pas de s'en moquer. Quant à la fin du communisme, il m'apparaît faux, également, de dire qu'elle a été impulsée par le Parti lui-même et quelques intellectuels. La société toute entière était devenue une marmite bouillante, prête à exploser. Gorbatchev et tous les autres ont été débordés par une population exaspérée, par une vraie Révolution.

- Alors, où est le problème aujourd'hui ? Le problème, il est surtout russe. Il faut dire que si le communisme ne s'est pas écroulé plus tôt, c'est parce que le régime a pu s'appuyer sur la Guerre Froide en faisant peur à la population en lui racontant qu'ils étaient menacés par l'Occident. Et ça excusait tout et surtout les difficultés économiques. On était pauvres mais ça n'était pas de notre faute (il fallait notamment soutenir tous ces fainéants de pays satellites). Et puis, si on était pauvres, on était du moins respectés et on faisait peur aux pays capitalistes.

 C'est exactement ce scénario qu'essaie de rejouer Poutine. Il s'agit de garantir la pérennité du régime et surtout de contenir les aspirations démocratiques et libérales, synonymes de décadence. C'est pour cette raison qu'il déteste l'Ukraine qui, il le sent bien, lui échappe de plus en plus. A cette fin, il cherche à faire peur (aux autres et à sa population), à défaut d'impressionner par les performances économiques de la Russie (l'économie russe, victime de la malédiction des matière premières, ça n'est jamais que l'équivalent de celle de l'Italie, 2,5 fois moins peuplée). Ça lui permet de raviver la nostalgie de beaucoup de Russes convaincus, effectivement, qu'ils étaient une super-puissance (l'actuelle détestation de Gorbatchev est, à cet égard, significative: on lui reproche d'avoir rabaissé la Russie). 


.Ça passe d'abord par la volonté de recoller les morceaux de l'ancien glacis soviétique avec ses satellites et ses "pays tampons". Ça impliquerait d'abord l'arrêt de tout élargissement de l'Otan (notamment pour l'Ukraine, la Géorgie, voire la Finlande). Cela au nom de "prétendues" garanties (dont il n'existe aucune trace) qui auraient été fournies par les États-Unis en 1990. Il s'agirait, en fait, de ressusciter les accords exorbitants et aberrants de Yalta qui garantissaient à la Russie des pays à sa solde. Il faudrait donc refuser à certains pays le droit  d'exprimer ses aspirations européennes et libérales. On saura, la semaine prochaine, si les pays occidentaux ont encore suffisamment de force et de conviction démocratique pour refuser cet odieux chantage.

 On est dans un engrenage dangereux parce que les médias russes (on ne le sait pas trop à l'Ouest) n'arrêtent pas de marteler aujourd'hui que les armées occidentales n'ont qu'un rêve : envahir prochainement la Russie et défiler sur la Place Rouge. Bref, la paranoïa complète mais c'est aussi la vieille tactique russe (qui a aussi été celle de Hitler) : celle de l'agresseur qui se dit agressé. Et puis Poutine a adopté des positions radicales (avec ses "lignes rouges") qui, s'il n'obtient pas complète satisfaction, peuvent le contraindre à engager une guerre en Ukraine.

Quelques-unes de mes photographies  de l'exposition Ilya Répine (1844-1930), peintre qui a traversé les périodes les plus mouvementées de l'Empire des Tsars. C'est au Petit Palais et je la recommande car elle est très complète. Elle rencontre d'ailleurs un grand succès même s'il s'agit d'une peinture "réaliste". Un motif d'irritation toutefois: on fait la publicité de cette exposition en disant de Répine qu'il est "le Peintre de l'âme russe".  D'abord, cette idée d'âme russe, je trouve ça idiot mais surtout, je me permets de signaler que Répine n'était pas Russe mais ...Ukrainien. Cette bourde, c'est vraiment fâcheux aujourd'hui mais il est vrai que si l'on avait évoqué l'âme ukrainienne plutôt que l'âme russe, ça aurait beaucoup moins attiré les foules.

Sur la chute de l'URSS, des tonnes de livres ont été publiés. Mon point de vue, c'est quand même que la Révolution est venue d'en bas, du Peuple, et non pas d'en haut, de la classe politique. Je suis donc très réservée sur beaucoup d'analyses produites. Je recommande néanmoins :

- Vladimir Fédorovski : "Le roman vrai de Gorbatchev". Fédorovski a bien connu, personnellement, les principaux dirigeants soviétiques et il dresse, ici, un portrait intéressant de Gorbatchev (il était vraiment l'anti-Poutine), un homme malheureusement détesté aujourd'hui par les Russes.

Et puis la Russie, ça n'est pas que l'URSS et le communisme. Pour vous aérer l'esprit, je vous conseille aussi des romans policiers.

- Boris AKOUNINE, très célèbre, vit aujourd'hui à Londres. Ses romans évoquent généralement généralement  la Russie entre 1850 et 1914. Je sélectionne 2 titres : "La ville noire". Ça se passe à Bakou avant la 1ère guerre mondiale."Avant la fin du monde". Quatre nouvelles qui sont des hommages au grands noms de la littérature policière.

- Leonid Youzefovitch : "Le Prince des vents". Très célèbre également. Un grand spécialiste de l'Asie Centrale.


samedi 1 janvier 2022

Choisis/Subis - Les Amis/La Famille

On n'ose pas l'avouer mais le Covid a souvent été un excellent prétexte pour se soustraire à la corvée des réunions familiales à l'occasion des fêtes de fin d'année. On s'est inventé un test positif ou une indisposition pour éviter quelques mémorables engueulades et psychodrames.

Parce qu'il faut bien le dire, même si on prétend généralement le contraire, la famille, c'est quand même un lieu éminemment conflictuel. Quand on se retrouve tous ensemble, tous les vieux antagonismes se dépêchent de ressurgir et on ne se prive pas de s'invectiver et de critiquer férocement les autres. Et ça a vite fait d'exploser. Ça laisse des souvenirs cuisants qu'on rumine  ensuite pendant des mois.

C'est pour ça que de plus en plus de gens préfèrent se mettre en retrait. Se recentrer sur la sphère de l'"intime", du privé. Se mettre à l'abri des personnalités dites "toxiques". C'est l'idéologie New-Age du "feel good", du "no stress", du se sentir bien à l'écart de toutes les situations conflictuelles. C'est la nouvelle société liquide sans accrocs ni aspérités.

Plutôt qu'à sa famille terriblement compliquée, on préfère maintenant se consacrer à ses amis, à un entourage que l'on a choisi et qui vous fait du bien. Des relations sans contraintes, fondées sur le seul plaisir de l'échange et dans le cadre des quelles on parvient à se valoriser à bon compte. Nos amis, ils sont comme nous, irréprochables et pétris de qualités. Rien à voir avec ma tante, mon beau-frère, ma cousine, tous un peu cinglés, addictos et fascistes. De plus en plus de gens, paraît-il, cessent de rencontrer leur famille et s'en détachent.

Et ce retrait de la vie familiale, il trouve aujourd'hui un prolongement avec le retrait de la vie professionnelle grâce au Covid et au télétravail. Enfin, on n'a plus à se coltiner ces insupportables collègues de travail avec les quels on n'a aucune affinité et qui sont souvent des harceleurs, des obsessionnels ou des sadiques. Fini le stress, on peut se recentrer sur sa bulle domestique bien à l'abri des conflits et contrariétés professionnels. Et c'est même encore mieux si on parvient à se replier bien loin des villes, de leur agitation et de leur agressivité, en s'installant en pleine campagne, dans la nature.


 C'est aujourd'hui présenté comme le "Paradis moderne", c'est le triomphe de l'idéologie du "c'est mon choix". Vivre entre gens de bonne compagnie, que l'on a choisis et avec qui on a des affinités. Et surtout ne plus subir de contraintes. 

J'entends bien mais je m'interroge. Je veux bien admettre que la famille soit souvent haïssable mais comme le précise bien Joshua Coleman : "L'intérêt de la famille, c'est quelle connaît nos pires côtés, qu'elle nous met face à ce qu'on a déjà dit ou été. On ne peut pas présenter à ses parents ou à ses frères et sœurs une version idéalisée de nous-même, contrairement à nos amis qui nous disent ce qu'on aime entendre".


 La famille, ce sont en effet des gens qu'on n'a pas choisis et aux quels on est bien obligés de se confronter avec toutes leurs qualités et leurs défauts. On peut même ajouter que le conflit en est le moteur.  Je peux ainsi dire que je n'ai pas cessé de me quereller avec ma sœur mais je considère aujourd'hui, avec le recul, que ça a été bénéfique. Qu'est-ce que ça aurait été si on avait été dans l'adoration l'une de l'autre ? Ça nous aurait sûrement rendues bébêtes,  satisfaites de nous-mêmes et surtout dépourvues de flexibilité psychique. On était complétement déjantées toutes les deux, quoiqu'en des sens différents. Mais on s'est montrées compréhensives pour nos dingueries respectives, qu'on a plus ou moins partagées, et ça nous a, au final, rendues sûrement plus tolérantes.

Pareil pour la vie professionnelle ! Il faut dire qu'au sortir de mes études, j'étais plutôt sûre de moi. J'étais tellement extraordinaire que tout le monde allait, sans nul doute, m'adorer. Mais dès qu'on est immergée dans la vie professionnelle, confrontée à des gens qu'on n'a pas choisis, on a vite fait de déchanter. Tant qu'on vit entre copains d'université ou de grandes écoles, on a tendance à croire que tout le monde vous aime. Mais, dans le monde du travail, dans le monde réel en fait,  la découverte la plus bouleversante, c'est que les avis sur vous sont très partagés, très affectifs. 

Il y en a, nécessairement, certains qui vous détestent carrément. Ils vous jugent non seulement nulle et incompétente mais, en plus, ils ne supportent pas votre mode de vie, votre apparence physique et vestimentaire. J'ai d'autant plus vécu ça que, dans mes différents boulots, j'ai toujours été recrutée directement et imposée par un directeur général, ce qui génère, inévitablement, une terrible méfiance et des ragots sans fin.  Et puis que dire de mon look et de ma manière affectée de parler ? Ces horreurs qu'on colporte sur vous, au début, ça vous en fiche un coup. Après, il faut essayer de le comprendre, de l'accepter. Ce qui est sûr, c'est que ça vous écorche vive mais que ça vous cuirasse en même temps.

C'est pour ça que je crois aux vertus des conflits et surtout à la confrontation avec des gens qui ne sont pas comme nous. On doit apprendre à faire des concessions et surtout accepter des modes de vie et de pensée qui ne sont pas les nôtres.

Et c'est ce qui m'effraie un peu aujourd'hui. De plus en plus, et c'est particulièrement accentué depuis le Covid, on a tendance à se replier sur soi, à vivre en vase soigneusement clos au milieu de relations choisies, entre semblables. C'est à tel point qu'on ne rencontre quasiment plus de gens vraiment différents de nous.

Mais ça ne nous rend sûrement pas plus tolérants, bien au contraire. On a plutôt tendance à se radicaliser, à afficher des avis extrêmes. On s'assassine mutuellement à coups de mails vengeurs ou de propos définitifs en visio-conférence. Négocier, c'est devenu impossible. Il est en effet facile, sur les réseaux, de désubjectiver, d'essentialiser complétement son interlocuteur, de l'insulter, de l'envoyer promener puisqu'on n'a plus affaire qu'à une image, une masse anonyme. C'est très logique : "plus il y a de distanciation, plus il y a de violence"; on se transforme facilement en "drones tueurs". 

Et quand on se replie chez soi, soit disant pour se ressourcer, on tourne en rond, on s'enferme dans ses idées, on ressasse, on rumine. Mais on ne change surtout pas, on n'évolue pas. Généralement, on ne met d'ailleurs même pas à profit cette période d'isolement pour se cultiver, lire, écouter de la musique, voir des films. On s'entête plutôt dans ses convictions et ses préjugés. Débattre, dialoguer, changer éventuellement d'avis, ce sont des pratiques qu'on juge inutiles, révolues.


 Mais pourquoi tu viens nous ennuyer avec ça en ce Jour de l'An ? Parce que je voudrais faire passer un message :   "Ne vous enfermez pas dans votre coquille, essayez plutôt de vous confronter à l'altérité, au dialogue, à la contradiction. Et tant pis si le conflit est parfois mortifiant". 


 Bonne Année à vous tous, que vous aimiez ou détestiez mon blog ou qu'il vous ennuie simplement !

Photographies de Gerhard Richter (né en 1932) célébrissime artiste allemand alternant les œuvres figuratives et abstraites. Images également de Baselitz et Anselm Kiefer, autres artistes allemands célèbres, et de Jacques Monory.

Dans le prolongement de ce post, je recommande un livre merveilleux (qui vient de sortir) de l'un de mes écrivains russes contemporains préférés  (originaire de la région de Kaliningrad, ancienne Prusse Orientale") :

- Iouri Bouïda : "Les aventures d'un sous-locataire".  La Russie au lendemain de l'effondrement du communisme. Je suis convaincue que les conditions matérielles, notamment de logement, ont durablement façonné les mentalités dans les pays communistes. Comme on vivait dans une totale promiscuité, on était bien obligés d'essayer de vivre ensemble et de se supporter malgré les conflits. Même si on n'en pouvait plus de sa famille et de ses voisins, on n'avait pas le choix. Situation terrible mais, malgré tout, formatrice ! Mais quand on a découvert, après "la Chute", l'individualisme et le "c'est mon choix occidentaux, ça a été terrible.-

samedi 25 décembre 2021

Le Temps vivant

 C'est Noël aujourd'hui ! Cette période où on sent qu'on tient une place accrue dans le Temps.

Dans le Temps infiniment étiré et non dans l'espace, ce simple ici et maintenant qui, comme on le croit trop souvent, nous identifierait. Mais je ne me trompe pas, ce n'est pas habiter à Paris près du parc Monceau qui me définit. Et Noël, ce n'est pas la fête, somme toute banale, que je célèbre aujourd'hui qui importe. Ce sont plutôt et surtout les multiples Noël que j'ai déjà vécus et tous ceux que l'on m'a évoqués. Parce qu'en fait, on est toujours un peu ailleurs et cet ailleurs c'est dans le Temps qu'il se situe, dans tout ce passé que nous avons déjà traversé.


 Et ce Passé, il n'est nullement révolu, on n'en est jamais radicalement séparés. Il demeure, au contraire, complétement vivant en nos corps, en contiguïté avec notre Présent,  et ne cesse de se manifester à nous par de petits signes. Peut-être pas des souvenirs élaborés mais des impressions fugitives, des lumières, une silhouette, une voix, un regard, une mélodie.


 Des petits riens imprécis que, généralement, notre intelligence refoule : ça n'aurait rien à voir avec la personnalité qu'on s'est construite, avec cette carapace de respectabilité-identité dans la quelle on s'est enfermés.

Et pourtant, ce sont probablement ces multiples petites sensations-souvenirs, bien distincts de la mémoire volontaire, qui ne cessent d'insister en nous, qui nous définissent le mieux. Même si ces impressions se révèlent changeantes et contradictoires, elles n'appartiennent qu'à nous, elles signent notre singularité.

On le sait, l'objectivité historique n'existe pas ou plutôt elle n'existe que comme appauvrissement dramatique du réel. On n'a jamais les mêmes souvenirs que ses proches, ses voisins, ses amis, c'est un désaccord continuel. Ça ne tient pas à une mémoire qui serait défaillante mais à des charges différentes d'affectivité. Et cette affectivité, cette émotion autrefois vécue, telle une bulle d'air dans un ruisseau, elle n'arrête pas d'éclater, de refaire surface en chacun de nous mais notre tort, c'est de la négliger, de n'y pas prêter attention. 

La vérité du monde, ce n'est pas celle de la pensée abstraite ni de la réalité objective, ce sont, plus simplement, des mots, des sons, des couleurs qui viennent frapper aux portes de notre conscience. Qui, parfois, réussissent à nous tirer de notre sommeil rationaliste. Ce sont aussi des hasards, des rencontres, d'étranges correspondances, ou, au contraire, des dissemblances, des contrastes, des écarts.

On est angoissés par la Mort. Mais on ne se rend pas compte qu'à maints égards, on est immortels. D'abord, au cours d'une vie, on meurt soi-même plusieurs fois, on change de moi, d'individualité, on est charmant puis féroce, un saint puis une crapule et il en va de même de nos amours, de nos goûts et dégoûts, qui, au fil du temps, ne sont plus les mêmes. Mais ces morts successives, souvent indifférentes, n'abolissent pas le rapport vivant que l'on continue d'entretenir avec son passé. Ce passé qui n'est jamais effacé, forclos, mais ne cesse, au contraire, de se manifester dans la la continuité de notre vie en ressurgissant inopinément. Ce passé qui, finalement, donne une valeur d'éternité à notre vie pourvu que nous sachions la comprendre, l'interpréter. 

Si on occupe, en effet, une place tellement restreinte dans l'espace, dans le Temps, en revanche, cette place est sans mesure, sans limites. On est comme des géants capables de toucher simultanément, de mettre en correspondance, des époques de notre vie totalement différentes. On atteint ainsi une forme d'immortalité qui va au-delà de notre individualité corporelle. Les Anciens Égyptiens pensaient, paraît-il, que l'on n'était pas mort aussi longtemps que quelqu'un continuait de penser à nous et d'évoquer notre nom. 

Et on a une conscience diffuse de cela. La période de Noël en donne justement un exemple. Parce qu'on le sait bien, et les ethnologues l'ont démontré, le grand repas familial de Noël ne célèbre guère la naissance du Christ (qui s'en soucie vraiment aujourd'hui ?). Il est plutôt une résurgence païenne qui perpétue l'antique tradition du Grand Banquet des Morts, ces Morts que l'on cherche à amadouer par l'intermédiaire des enfants à qui on fait des cadeaux et dont on espère qu'ils sauront rendre moins amère notre existence terrestre.


 Ce sont donc les Morts qui sont invités au repas de Noël et d'ailleurs, chez les Slaves, on réserve toujours une place et une assiette pour le "visiteur inconnu".  Et le principal sujet de conversation à table, c'est la famille, ses maladies, ses décès, ses frasques, ses aventures, ses défauts. L'opprobre est, à peu près, général sauf pour les ancêtres généralement supposés riches et puissants. Les autres, c'est une grande collection de bandits : le tonton pervers, la mémé gaga, le fiston chômeur, le pépé fasciste, le père alcolo, la mère avare, la sœur volage, le beau-frère flambeur, le cousin tête brûlée, la tante indolente, la belle-mère mythomane, le petit fils toxico, le demi-frère voleur. 
  

Une effroyable galerie ! Noël, c'est souvent un grand moment de lucidité vis-à-vis de soi-même et des autres. On proclame que tout est paix et amour ce jour là mais c'est souvent l'exact contraire qui se produit. Mais au final, on espère bien qu'à l'issue de cette réunion de la famille toute entière et de l'exhibition de ses conflits, nos fautes seront rachetées ou du moins considérées avec indulgence par tous ceux qui nous entourent, morts ou vivants.


Il est vrai que je suis exemptée de tout ce grand déballage. Mais comme tout le monde, je crois, je suis mentalement  hantée, ce jour là, et je n'en mène pas trop large. Je revois d'abord  tous les Noëls de mon enfance-adolescence, plutôt gris et sinistres (Lviv étant, à cette époque, à peine plus gai que Téhéran). Mais le plus effrayant, c'est le lent défilé qui suit de tous ceux qui sont morts dans ma famille.  

Une hantise parce que je me sens coupable vis-à-vis d'eux : mes parents d'abord parce qu'ils étaient persuadés que moi et ma sœur, on allait devenir des quasi-délinquantes; et il est vrai qu'on faisait tellement de bêtises qu'on les a sans doute tués en partie;  ma sœur, ensuite, parce que je l'ai toujours écrasée de ma supériorité; je l'ai sans doute convaincue qu'elle était nulle. 

 

Être immortel, on est généralement persuadés que c'est la félicité, mais j'ai plutôt tendance à penser que ça peut aussi être l'affliction perpétuelle. L'affliction parce que l'Immortalité ne nous délivre pas et ne nous délivrera jamais du Mal.

Images de Claude Monet, Voysey wallpaper, Zdzislaw Beksinski, Vincent Van Gogh (copiant Hiroshige), Arthur Mathews, Edward Steichen, Tiffany, Alfons Mucha, Sonia Delaunay.

Un texte que d'aucuns jugeront peut-être bizarre. Je retraduis à vrai dire, à ma manière, les analyses de Marcel Proust sur le Temps, le Temps perdu et surtout le Temps retrouvé. Ce Temps retrouvé qui confère, à chacun de nous, une espèce d'immortalité. Proust qui me fascine et que je viens de relire un peu, en cette période comprise entre deux anniversaires : le 150ème de sa naissance (10/07/1871) et le 100ème de sa mort (18/11/1922). 

Plein de bons livres ont été publiés sur Proust. Dans la masse, j'en retiens deux (difficiles mais synthétiques et éclairants) :  Gilles Deleuze : "Proust et les signes". Pierre Klossowski :"Sur Proust". 

Plus récents, j'ai bien aimé les livres de : 

- Enthoven (père et fils) : "Dictionnaire amoureux de Marcel Proust", un bouquin agréable, sans prétention ni jargon, qui s'attache, avant tout au "plaisir" de l’œuvre. On n'a ensuite qu'une envie : lire, relire, "La Recherche".

- Jean-Yves Tadié : "Proust et la société". Ça vient de sortir. Un bouquin qui corrige l'image du grand bourgeois, du "salonnard" uniquement préoccupé des duchesses, vivant complétement en dehors des réalités sociales de son temps. Proust sociologue, Proust et les domestiques, Proust et l'actualité internationale, Proust et la Bourse, Proust et l'électricité, le téléphone, l'aviation, l'automobile etc...

- Jean-Marc Quaranta : "Un amour de Proust. Alfred Agostinelli (1888-1914)". En toute honnêteté, je viens seulement de le commencer mais ça se révèle passionnant alors qu'on pouvait en craindre le pire. Ca vient juste de sortir et ça en apprend beaucoup sur le Paris 1900. Les critiques sont excellentes.

En dehors de Proust, il convient également de lire, relire, le remarquable "Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs" de Mathias Enard, l'un des grands écrivains français contemporains;