samedi 21 mars 2026

La Normandie en Sicile

 

Je sais que ça peut étonner parce que le Sud et la Méditerranée, ça ne fait pas trop partie de mes préoccupations, moi qui me sens viscéralement du Nord. Le soleil, la mer, très peu pour moi. Ca m'ennuie tout de suite.


Je me suis toutefois rendue en Sicile. Plus précisément à Palerme et à Taormine.


Mais ce qui m'a principalement incitée à me rendre là-bas, c'est mon intérêt pour un épisode, largement oublié mais extraordinaire, de l'Histoire du monde. Il s'agit de la conquête de la Sicile par les Normands au XIème siècle.


Tout le monde a entendu parler de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Ou bien de l'épopée des Croisades à destination de Jérusalem. C'était exactement à la même époque et ça s'est déroulé dans la violence et le sang avec une volonté d'assujettissement, d'extermination. Ca a constitué un premier prototype des guerres coloniales et c'est peut-être pour cette raison qu'on en a entretenu le souvenir.


Mais la conquête de la Sicile par les Normands, ça ne s'est pas du tout déroulé selon ce modèle.


Tout est parti de l'initiative de quelques seigneurs locaux issus d'un petit bled de la Manche, Hauteville. L'esprit d'aventure les conduisit à aller chercher gloire et fortune loin de leur pays natal.


Ils se firent d'abord mercenaires dans une Italie du Sud déchirée entre les Lombards, les Grecs byzantins et les Arabes.


Et leur talent militaire, leur efficacité comme chefs de guerre, les conduisit, petit à petit, à conquérir la Sicile alors sous domination arabe et musulmane.


Mais une fois vainqueurs, les Normands avaient bien perçu qu'ils n'étaient que des rustres en comparaison des Arabes alors beaucoup plus éduqués et civilisés (notamment dans les domaines techniques, mathématiques et scientifiques).


Ils ont alors eu l'intelligence de ne pas mettre en place une politique de répression et de domination.


Ils ont plutôt cherché à faire vivre ensemble les différentes communautés qui peuplaient la Sicile. Pas de domination coloniale donc, pas de conquête d'anéantissement, mais une véritable coopération générale. Rien à voir, donc, avec l'intolérance, culturelle et religieuse, des Croisades.


C'est au point que l'on continue, aujourd'hui, d'avoir un bon souvenir des Normands en Sicile.


Et cette domination normande, elle a duré tout un siècle (milieux des XIème, XIIème siècles).


Pendant cette longue période, a été édifié un Etat entièrement multiculturel, multiracial, pluriconfessionnel et polyglotte.


Arabes, Grecs et Normands ont pu continuer d'y suivre leurs propres traditions culturelles dans la concorde et la liberté sous l'autorité d'un gouvernement centralisé.


Cette cohabitation a surtout été mise à profit pour des réalisations architecturales époustouflantes. De saisissantes synthèses des cultures normandes, arabes et byzantines.


Et la plupart de ces monuments subsistent aujourd'hui. Sait-on qu'il existe davantage d'églises normandes en Sicile qu'en...Normandie ?


Cette histoire normando-sicilienne se pare même, sur sa fin, d'une figure féminine remarquable.


Il s'agit de Constance de Hauteville qui, depuis Palerme, fut Reine de Germanie puis Impératrice du Saint-Empire. Rien que ça ! Mais qui la connaît en France ?


Pourquoi a-t-on jeté aux oubliettes de l'Histoire ce long épisode, plutôt glorieux, des Normands en Sicile ? Pourquoi lui a-t-on préféré les sanglantes boucheries des Croisades et de l'Angleterre ?


Mon analyse, sans doute sommaire, c'est que rien n'est plus politique que l'enseignement de l'Histoire. Il suffit de feuilleter les manuels d'Histoire d'un autre pays pour s'en rendre compte. Rien ne concorde: ni les faits, ni leur analyse.


C'est vertigineux ! Pas étonnant qu'après lecture, on ait envie d'en découdre.


En fait, ce n'est pas l'Histoire que l'on enseigne mais un Roman National dans le quel on construit son identité par rapport aux autres, c'est-à-dire par rapport à ceux que l'on désigne comme nos ennemis.



Il est probablement significatif, à cet égard, que l'on privilégie aujourd'hui l'Histoire des Croisades et que l'on occulte la Normandie sicilienne. 


Que l'on préfère une conquête éphémère d'anéantissement à la construction durable d'une société harmonieuse et multiculturelle.


Et aujourd'hui même, l'envie de vivre ensemble, on semble l'avoir perdue. On préfère les pantoufles du chez soi, on préfère se réfugier dans le cadre étriqué de son territoire, sa langue, sa religion. C'est le temps des tribus et de leurs affrontements qui revient.









Ci-dessus, mes petites photos siciliennes.

Je n'ai trouvé aucun bouquin spécifiquement consacré à la Normandie sicilienne.
Il existe tout de même sur le sujet un beau film autrichien de Klaus Steindl; "La Sicile normande".

Et enfin, j'ai relu, pendant mon séjour, le grand écrivain-voyageur italien (dont tous les livres ne sont malheureusement pas traduits): Paolo Rumiz. Notamment, bien sûr, "L'ombre d'Hannibal". Hannibal qui continue de hanter l'imaginaire italien. Il s'en est fallu de peu qu'il ne gagne contre Rome. Si ça avait été le cas, la face du monde ne serait probablement pas la même aujourd'hui: beaucoup plus orientale et africaine.




samedi 28 février 2026

La civilisation de l'évaluation

 
Depuis l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux, nos sociétés sont prises d'une inquiétante passion et frénésie: celle de l'évaluation et du commentaire.

Dès que j'ai effectué un achat quelconque ou eu recours à un service ou prestation, on se dépêche de me contacter pour me demander si j'ai été satisfaite du produit et de l'accueil qui m'a été fait.

Et même après un simple appel téléphonique, on m'interroge  ensuite, souvent, pour savoir si l'entretien s'est bien déroulé et si j'ai eu réponse à mes questions.

Et à chaque fois, on me demande, bien sûr, de donner une note, assortie d'une appréciation générale.

Personnellement, ça me sidère et je me refuse absolument à rentrer dans ce jeu. Je ne commente donc jamais sauf quand je suis vraiment très contente de mon achat ou du service.


Mais je me rends compte que j'apparais une véritable ringarde en adoptant une pareille position. Pour les "jeunes", en particulier, ça ne pose aucun problème, c'est jugé normal, de commenter, évaluer les autres.

Même le livreur pakistanais qui vous a semblé un peu grognon après avoir grimpé 5 étages pour vous livrer une pizza à minuit. Même le chauffeur Uber dont on n'apprécie pas la musique d'ambiance que diffuse sa  radio.

Ca me terrifie cette logique folle de l'avis. Chacun semble honoré d'être sollicité et s'en donne alors à cœur joie pour exprimer son ressenti.

De prime abord, c'est l'expression achevée de la démocratie: grâce à Internet, tous les citoyens, sans exception, peuvent exprimer, en toute égalité ("Vive Tocqueville") leur point de vue.

Il faudrait donc s'en réjouir. Sauf que ça dessine aussi les contours d'un nouveau monde dans le quel l'absurde le dispute à l'odieux et au cynique. 

L'absurde ? Plus aucun élément, plus rien de ce qui constitue notre monde concret (objet infime, lieu sinistre, échange social anodin) n'échappe désormais à notre passion du commentaire.

On trouve ainsi, sur Internet, une foule d'avis péremptoires sur les toilettes de la Gare du Nord ("on perçoit leur odeur jusqu'à Calais"), le Péage de Saint-Arnoult ("très décevant"), les frites ("boulets de charbon") de tel restaurant, l'ambiance "Shining" d'un hôtel, l'impolitesse de tous ces personnels d'accueil, de ces serveurs, qui ne reconnaissent pas l'éminence de notre petite personne.

Et moi-même, comme presque tout le monde, je suis très malléable: je consulte et me laisse influencer par ces petits avis lorsque je voyage (hôtel, restaurant) ou réalise un achat significatif. La distance critique, on perd ça, à cette occasion, très facilement et on oublie qu'on peut torpiller, en quelques phrases assassines, un petit commerce ou un artisan.

De prime abord, tous ces commentaires, ça dessine un monde gentiment cocasse et absurde, d'un comique échevelé. Du Surréalisme en acte. "Beau comme la rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie" disait André Breton glosant Lautréamont.

Sauf que ces commentaires ne font jamais dans la demi-mesure et dessinent, bien vite, un monde franchement inquiétant. C'est le grand déchaînement des "passions tristes", des petites haines et rancœurs.

Ce torrent d'avis, sur tout et n'importe quoi, ce sont plutôt les sinistres "chroniques de la haine ordinaire". Devenir des petits Saint-Just, des procureurs, envoyer les autres à l'échafaud, ça nous passionne. Ca nous permet de nous acheter une bonne conscience à bon compte, de nos afficher comme des gardiens de la moralité et du savoir.

Les Purs contre les déviants, on n'en a jamais fini avec ça.


Images de Dorothea TANNING (sauf la 15ème). Elle fut, comme Leonora Carrington, une compagne de Max Ernst. Les biographies et les œuvres de ces deux femmes entretiennent d'ailleurs d'étranges correspondances.


Je recommande:

- Mara GOYET: "La civilisation du commentaire". J'ai rencontré, dans ce livre, beaucoup de mes préoccupations que je n'arrivais pas formuler aussi clairement. Pourquoi cette folle passion du commentaire aujourd'hui ? Je suis personnellement plutôt sensible à ses aspects les plus noirs mais Mara Goyet veut quand même y voir une avancée démocratique.

Je précise enfin que je vais m'accorder une petite pause. Retour dans 15 jours.