samedi 25 avril 2026

Bulgarie - Des Roses et des Epines


 On avait à peine fini de célébrer la défaite de Orban en Hongrie que, patatras !, notre bel élan démocratique vient de se casser le nez, juste une semaine après, en Bulgarie.

Le Diable vient de ressurgir de sa boîte ce qui n'est peut-être pas étonnant en Bulgarie puisque le tableau le plus célèbre de la National Gallery de Sofia est celui du "Lucifer" du peintre symboliste Franz Von Stück.

Etrangement, on n'a quasiment pas commenté les élections bulgares dans les médias français et, quand on l'a fait, c'était simplement, pour essayer de se rassurer: le pays allait pouvoir trouver un peu de stabilité politique. Pourtant le nouveau 1er ministre, Rumen Radev, n'a rien de rassurant: une brute moyenne aux opinions bien tranchées mais sachant dissimuler sa pensée: pro-Russe mais n'osant pas l'exprimer trop ouvertement. Et puis, il a su gagner en agitant des idées populaires, voire populistes: mettre fin à la corruption et aux oligarques. Qui peut être contre un tel programme ?

Mais il est vrai que la Bulgarie, ça n'évoque à peu près rien aux Français: juste des vacances bon marché sur les plages de la mer Noire.

Moi, le pays, j'aime bien même si ça fait un bon moment que je n'y ai pas mis les pieds. Des Bulgares, j'en ai rencontré plein à Odessa, une ville, pour eux, toute proche. Des petits truands s'y livraient à des trafics divers. Ce qui m'amusait, c'est que leur langue est quand même très proche du russe et quand on les entend,  on a alors sans cesse envie de les corriger.

Ce qui me plaît surtout, c'est l'Histoire incroyable, merveilleuse, de ce petit pays. On ne le sait pas trop mais il y a d'abord eu, au Moyen-Age, un très "Grand Empire Bulgare" qui fut le rival de Byzance et trouva son apogée au 13ème siècle. Il couvrait alors de grands pans de la Grèce, Roumanie, Serbie actuelles.

Et les Bulgares étaient connus à cette époque en Royaume Franc. Ils sont ainsi à l'origine du mot français "bougre" qui désignait aussi les sodomites ou homosexuels parce qu'à l'époque, les Bulgares étaient considérés comme des hérétiques. Hérétiques parce que c'est au sein du Royaume Bulgare que s'est développée la secte manichéenne des Bogomiles. Un Manichéisme slave qui allait influencer le mouvement cathare en Occitanie. 

Quoi qu'il en soit, les Bulgares, avant cet épisode bogomile, ont décidé d'embrasser précocement le Christianisme. Et pour l'imposer aux populations, ils ont inventé, grâce aux frères Cyrille et Méthode, un nouvel alphabet, le cyrillique qui a servi à unifier politiquement la plupart des peuples orthodoxes.

Et la Bulgarie continue de s'afficher aujourd'hui comme le peuple des lettres et de l'alphabet. Chaque 24 mai, il y a ainsi une grande fête nationale où l'on commémore la création de l'alphabet cyrillique. Une fête consacrée à des lettres que brandissent les manifestants, je trouve ça éminemment poétique.

A titre personnel, je n'ai rien contre l'alphabet cyrillique. Il n'est ni inférieur, ni supérieur au romain et je passe de l'un à l'autre en mode automatique. Mais le problème, c'est que la transcription exacte d'un mot, d'une langue slave dans une autre européenne et inversement, est toujours approximative. Si un Français évoque, par exemple, les grands noms de la littérature russe, à peu près personne ne comprendra, en Russie, de qui il s'agit.

Quoi qu'il en soit, c'est cet alphabet cyrillique qui a permis aux Bulgares de rester unis et de renaître, à la fin du 19ème siècle à la suite de plusieurs siècles d'occupation ottomane.

Et il faut bien reconnaître que ce sont les Russes qui ont permis aux Bulgares de proclamer leur indépendance en 1908. Et les Bulgares continuent de s'en sentir redevables aujourd'hui même si les Russes se fichaient bien alors de la Bulgarie. Ils avaient simplement une vieille dent, depuis Catherine II, contre les Turcs (Istanbul, c'était Byzance, le haut lieu de l'orthodoxie).

Ensuite, les Bulgares se sont égarés dans des guerres stupides (les guerres balkaniques où elle perd beaucoup de plumes) et des alliances douteuses (avec l'Autriche-Hongrie puis l'Allemagne nazie). Difficile de faire pire.

Et il est intéressant de préciser que c'est en Bulgarie qu'a été inventé, dans les années 30, le terrorisme moderne. Il y a, à ce sujet, un bouquin étonnant du journaliste Albert Londres: "Les komitadjis". A cette époque, on se tirait joyeusement dessus dans les rues de Sofia et à peu près tout le monde servait de cible. Un bilan total de 20 000 à 30 000 morts donne une  idée de l'énorme massacre dans la capitale dans ces années noires.

Quant à aujourd'hui, il faut d'abord affronter une réalité démographique incontournable. La Bulgarie subit un effondrement dramatique de sa population, le plus prononcé en Europe. Ca explique sans doute beaucoup de choses. Il n'y a plus aujourd'hui que 6,4 millions de Bulgares mais c'était encore 7,6 millions en 2005 et 9,6 en 1985. Soit une dégringolade de plus de 30%. Et c'est encore pire si on considère le nombre annuel de naissances: 57 000 aujourd'hui contre 125 000 en 1985. De quoi psychoter sur sa proche disparition.

S'ajoutant à une corruption endémique, ça explique l'embourbement économique du pays, le plus pauvre de l'Union Européenne. On dit de la Bulgarie qu'elle est le pays des roses. Probablement..., mais les roses, c'est plein d'épines.

Mais le pire n'est jamais certain et je voudrais plutôt retraduire le plaisir que j'ai éprouvé au cours de mon séjour à Sofia. Une ville toute jaune, un jaune éclatant rehaussé par les coupoles d'or de la cathédrale Alexandre Nevski.

Surtout une ville dominée par la montagne, le Mont Vitosha (1 800 mètres). Une route conduit en quelques minutes près de son sommet. J'y ai tout de suite eu l'impression de me retrouver à Téhéran ou à Grenoble.

Et puis une ville très arborée avec de nombreux parcs un peu sauvages et une grande rivière à l'écoulement sonore et que l'on retrouve un peu partout.

Enfin, c'est vrai que, comme en Russie, les gens ne sourient pas beaucoup. Mais on croise plein de filles énigmatiques et étrangement belles avec des cheveux très noirs mais aux yeux bleus. Et on retrouve celles-ci, la nuit, dans des boîtes de nuit délirantes.

Images de Franz Von Stück ("Lucifer") puis de Street Art à Sofia. La dernière image est de moi-même. Et l'avant-dernière, c'est bien sûr l'Arc de triomphe enveloppé par Christo, le plus connu des artistes bulgares.

Hormis Elias Canetti (d'expression allemande), je ne suis pas très connaisseuse en littérature bulgare.

J'aime beaucoup quand même :

- Elitza Gueorguieva: "Les cosmonautes ne font que passer" et "Odyssée des filles de l'Est". C'est décalé et hilarant.

- Sybille Lewitscharoff: "Apostoloff". Le périple de deux sœurs à travers l'Europe pour atteindre la Bulgarie. Très féroce.

- Gueorgui Gospodinov : "Tous nos corps", "Le pays du passé", "Le jardinier et la mort", "L'alphabet des femmes". Le plus célèbre et le plus talentueux. Il compte parmi les grands écrivains européens.

- Victor Paskov: "Ballade pour Georg Henig". Ca vient tout juste de sortir avec une critique très louangeuse.

Et puis il faut rappeler les deux grands critiques Bulgares installés en France : 

- Tzvetan Todorov (1939-2017) dont tous les bouquins sont remarquables de clarté et pertinence.  J'aime beaucoup en particulier ses réflexions sur la pensée des Lumières, sur la Démocratie et sur la littérature russe. 

- Julia Kristeva, épouse de Philippe Sollers. Une théoricienne impressionnante mais vraiment difficile à lire. On peut du moins lire le récit de sa venue en France, "Les Samouraïs".

Je précise enfin que je vais m'absenter un peu. Retour sur mon blog dans 3 semaines. Mais on peut toujours m'écrire.



samedi 18 avril 2026

Modernité de la Hongrie


Je me suis réveillée un peu plus gaie au début de cette semaine. Alors que l'actualité internationale va, depuis quelques années, de Charybde en Scylla  il y a enfin eu une bonne nouvelle: la défaite cinglante d'un affreux, Viktor Orban; un sombre connard, bête et méchant, aussi suffisant qu'insuffisant, de la trempe d'un Poutine, Trump, Bardella. Malheureusement, ça n'est peut-être qu'une petite éclaircie provisoire avant d'autres cataclysmes.

Mais ça va peut-être m'inciter à revenir, bientôt, faire un tour en Hongrie. Parce que j'aimais beaucoup, autrefois, le pays. Il était à peu près le seul du bloc socialiste à offrir un visage avenant et un peu gai. Il y avait même d'extraordinaires restaurants offrant une cuisine hongroise diabolique.

On y trouvait aussi de jolies choses dans les magasins : des tissus, de la porcelaine (la fameuse Herend comparable à celle de Meissen). Et puis, j'adorais le Rubik's cube et le spectacle des joueurs d'échecs dans les parcs et les piscines thermales.

L'ancienne ambiance, celle de mes souvenirs d'enfant,  n'était quand même pas très folichonne. Mais ce qu'il y avait de positif a été complétement balayé avec l'ouverture du pays: les rues de la magnifique ville de Budapest aussi mouvementées, comme Prague, que le métro parisien. Et puis la généralisation de la camelote et des fast-food. Mais bien sûr aussi qu'on ne peut pas être nostalgiques.

Et surtout, la réapparition du démon nationaliste avec la nostalgie de la Grande Hongrie. En France, on considère généralement avec condescendance ce tout petit pays de moins de moins de 10 millions d'habitants. 

Mais ce n'est pas du tout ainsi que les Hongrois se perçoivent. Ils s'estiment victimes d'une injustice et portent tous en eux le souvenir de l'Empire Austro-Hongrois entièrement dissous après la 1ère Guerre Mondiale.

Et il faut, en effet, s'interroger sur l'extraordinaire sévérité dont les "Alliés" ont alors fait preuve envers l'Autriche-Hongrie. Un contraste immense avec leur mansuétude, finalement coupable, envers l'Empire allemand.

L'Autriche et la Hongrie ont alors été réduits à la dimension de minuscules Etats, de confettis qui ne semblaient pas viables sur le plan économique.

Et la Hongrie s'est vue amputée de territoires où l'on parlait, et parle encore, Hongrois: la grande Transylvanie, un grand morceau de Croatie, un morceau de Serbie, un morceau d'Ukraine. Peut-on, dès lors, vraiment blâmer les Hongrois ? Que diraient les Français aujourd'hui si leur territoire avait été réduit de moitié à la même époque ?

Et la faute en est justement aux Français avec leur traité scélérat de Trianon (1920). Mais, ce forfait, tous les Français l'ont oublié avec cynisme.

Ce qui n'est nullement le cas des Hongrois et Orban a eu beau jeu, à l'issue de plusieurs décennies de communisme qui proscrivaient tout nationalisme, de surfer sur le ressentiment et la nostalgie.

C'est en fait de reconnaissance qu'ont le plus besoin tous les anciens pays communistes d'Europe Centrale.  Car il est vrai qu'à l'Ouest, on a longtemps entretenu une ignorance et un mépris à peine voilé à leur égard. Et moi-même, il m'a fallu bien longtemps avant d'oser avouer mes origines.

Quant à la Hongrie, on a effectivement trop oublié son apport majeur à la culture européenne: la musique (Liszt, Bartok, Kodaly, Ligeti), la littérature, la psychanalyse (Sandor Ferenczi). Il faut le rappeler, la Hongrie a été, aux côtés de Vienne, un grand acteur de la modernité européenne au début du 20ème. Et elle disputait en audace et créativité avec Paris, à cette époque.

Images de Jozsef Rippl-Ronai, Karoly Ferenczy, Csontvary, Janosz Vaszary, Geza Farago, Frenc Helbing.

Il y a, en ce moment, à Paris, une belle exposition consacrée, au Petit Palais, à Karoly Ferenczy, très connu en Hongrie, quasi inconnu en France.

Je recommande :

- Evidemment, les bouquins de Sandor Marai et d'Imre Kertesz (Prix Nobel 2002).  "Etre sans destin" est le livre de Kertesz qui m'a le plus marquée par l'acuité des questions dérangeantes qu'il pose.

- Evidement aussi le dernier Prix Nobel Laszlo Krasznahorkai. Au début, c'est affolant, on a du mal à s'accrocher avec ces phrases sans fin, s'étirant sur plusieurs pages. On a d'abord envie de fuir et puis, petit à petit, on s'adapte et ça devient fascinant. 

- Enfin, le bouquin d'un très bon auteur français Paul Greveillac : "Art Nouveau". Un livre qui apporte un nouveau regard sur Budapest et son architecture au tournant du 20ème siècle. Très original et passionnant. Lisez aussi les autres bouquins de Paul Greveillac. Un autre ton dans la littérature française: branché sur l'Histoire et non sur sa petite personne.

samedi 11 avril 2026

Des Tulipes et de la Richesse



 
Je me souviens qu'il y a 11 ans, à la même époque, je m'étais enfuie, brusquement et à toute allure, en Hollande. C'était au lendemain de l'enterrement de ma sœur et je m'étais retrouvée à Keukenhof, le célèbre et immense jardin de tulipes.

Quel coup de tête m'avait dirigée là-bas ? Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à l'expliquer.

Peut-être une nostalgie, celle du Moyen-Orient qui avait été le cadre de mes jeunes années.

Parce que la Tulipe, on croit trop qu'elle est une fleur européenne et surtout hollandaise.

Sa véritable origine, elle est plutôt orientale. D'abord les steppes de l'Asie Centrale sur un territoire qui correspond à l'actuel Kirghizistan (où s'est justement développée, en 2005, une éphémère "Révolution des Tulipes").


Et puis l'Empire Ottoman et la Perse qui l'ont acclimatée. L'appellation tulipe dérive ainsi de deux mots proches, en turc et en farsi, signifiant "turban", en rappel, évidemment, de la forme de la fleur. Quoiqu'il en soit, la tulipe demeure, aujourd'hui, une fleur culte en Iran et en Turquie.

Est-elle Ottomane ou Persane (de même que la cerise) ? Je vous laisse choisir et peu importe. Ce qui est important, c'est que la tulipe est apparue en Europe au 16ème siècle et qu'elle a fait, peu à peu, l'objet d'un engouement extraordinaire, notamment aux Pays-Bas.

Au point que cette fleur, presque anodine aujourd'hui, a provoqué le premier grand krach financier de l'Histoire économique.

Une passion, une véritable hystérie, s'est, en effet, développée, en Hollande, pour cette fleur dont les bulbes étaient encore rares. Pour en acquérir, on a même mis en place un marché à terme sur lequel se sont évidemment rués les spéculateurs.

Et il est arrivé ce qui devait arriver. La ruée fut telle que le cours d'un oignon de tulipe est parvenu à atteindre le prix d'une ou deux maisons.

Et puis, un jour, on a été pris de vertige et "la bulle sur les bulbes" s'est subitement dégonflée, en février 1637, ruinant de nombreux spéculateurs et provoquant une crise économique aux Pays-Bas.

Ces braves tulipes sont donc les ancêtres des grandes spéculations boursières de Wall Street 1929 ou des subprimes de 2008. Et probablement bientôt des Bitcoins et de toutes les monnaies numériques, voire même de l'Or. De toutes ces valeurs qui ne reposent que sur du vent, sur l'offre et la demande.

Et ça conduit à s'interroger sur ce qu'est être riche aujourd'hui. On croit de plus en plus aux mirages. A ces "bons coups" qui rendront subitement riches les malins que nous sommes. On croit qu'on peut devenir riche au flair, à l'instinct. Et il est vrai qu'une grande partie de l'économie fonctionne, elle aussi, sur des montages opaques et purement spéculatifs. 

On vit dans un monde de plus en plus virtuel. Mais les rêves vendus sont, généralement, en proportion inverse des désillusions subies après le Grand Krach. Ca n'a curieusement jamais été évoqué mais c'est peut-être l'une des significations des tulipes offertes par Jeff Koons à la Mairie de Paris.

Images de Léon Spilliaert, Jean-Léon Gérôme, Brueghel le Jeune, Jeff Koons

Je recommande:

- Mike DASH: "La Tulipomania - L'Histoire d'une fleur qui valait plus cher qu'un Rembrandt".