samedi 16 mai 2026

Aux bordures de l'Europe


Etymologiquement, l'Ukraine, c'est le pays des confins.
 

Depuis le début de la guerre, je suis taraudée par l'indécision : y aller, ne pas y aller.

 Indépendamment du risque des bombardements, on a fini par m'en dissuader. 


Quelqu'un de l'Ouest qui s'y rend est forcément considéré par la population ukrainienne avec une inévitable ambiguïté: de la sympathie, bien sûr, mais aussi de l'envie et même de la colère. 


Notre présence tranquille, à l'occasion de vacances ou même de missions humanitaires généralement symboliques, a forcément quelque chose de presque insultant. 


Qu'est-ce que je pourrais raconter, là-bas, de ma vie à Paris ? On ne peut que nous en vouloir de les laisser crever en toute bonne conscience. 


Et que dire du tourisme de guerre ? Qu'est-ce que cherchent à s'acheter, si ce n'est une gloriole personnelle, ceux, plus nombreux qu'on ne pense, qui s'y adonnent ?


Et puis, j'ai appris que ma ville de Lviv, qui comptait, autrefois, un peu moins de 1 million d'habitants, en totalise aujourd'hui 2 millions. 



C'est bien sûr lié au transfert massif de la population ukrainienne de l'Est vers l'Ouest pour y trouver un peu plus de sécurité. Mais c'est évidemment devenu une toute autre ville.



Alors je préfère rencontrer en territoire neutre mes amis ukrainiens, c'est-à-dire en Pologne. 


En Pologne, c'est fou le nombre d'Ukrainiens, et aussi de Biélorusses, qu'on y rencontre. Mais il faut vraiment être expert pour les détecter.


Ils semblent parfaitement intégrés. D'abord parce qu'il n'y a pas du tout de chômage en Pologne et que, donc, tout le monde y travaille.


Et puis les langues, les cultures, cuisines, modes de vie, relations humaines, sont vraiment très proches.



Quoi qu'il en soit, c'est généralement dans la Pologne du Sud-Est que je me rends.


Celle qui recouvre le territoire de l'ancienne Galicie dont les deux villes phares étaient Cracovie et Lviv.




La Galicie, c'est pour moi le pays des merveilles, celui dont j'aimerais la résurrection.


Une vaste région polyglotte et multiculturelle qui, avant la grande catastrophe de la Shoah, était le grand foyer de la culture juive.


Et puis, des paysages campagnards idylliques et plein de villes à l'architecture magnifique où tout le monde arrivait, à peu près, à vivre ensemble.


Et je me réjouis que, dans la partie polonaise, cela soit un peu ressuscité et que l'on y retrouve un petit parfum de l'ancien temps.


Mais je voudrais surtout relater la rencontre la plus marquante que j'ai faite là-bas.

 

A Zamosc, une ville Renaissance magnifique, à quelques kilomètres de la frontière, j'ai rencontré, de bon matin dans un café qui venait d'ouvrir, un groupe de jeunes femmes ukrainiennes en tenue militaire.


Elles s'étaient engagées et suivaient, en Pologne, une préparation à la guerre.


Certes, on n'allait pas les affecter au combat direct mais certaines allaient devenir dronistes, d'autres tireuses d'élite. Des postes très dangereux malgré les apparences.


Parmi ces filles, beaucoup étaient très jeunes, une vingtaine d'années, et très jolies.


Il est vrai que l'armée ukrainienne recrute maintenant beaucoup de femmes.


Mais cela laisse, malgré tout, sans voix. Qu'est-ce que je pouvais bien leur dire sinon mon admiration ?


Plus généralement, il faut bien reconnaître qu'on assiste, aujourd'hui, à une mutation majeure de civilisation.

Il y a seulement deux ou trois décennies, la guerre et les femmes, c'était encore jugé comme deux choses absolument incompatibles.


Depuis des millénaires, depuis le début de l'Histoire des civilisations, la Guerre c'était considéré comme l'affaire exclusive des mecs. Les femmes, elles devaient se contenter d'attendre leurs héros de soldats.


Et puis, tout vient de brutalement changer. Même en France, où l'on envisage parfois le rétablissement d'un service national, il semble évident de ne plus en exclure les femmes.

La Guerrière, c'est la nouvelle icône moderne.


Mes petites photos de Pologne prises, principalement, à Varsovie, Lublin et Zamosc.

Il est à noter que l'image 10, c'est un hommage au grand écrivain Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature et auteur du "Magicien de Lublin" (ville qu'il connaissait très bien).

J'avais emporté avec moi le dernier bouquin de Mikolaj Lozinski: "Les enfants Stramer". Un bouquin terrible évoquant la survie de jeunes juifs durant l'occupation allemande dans différentes villes de Pologne.



samedi 25 avril 2026

Bulgarie - Des Roses et des Epines


 On avait à peine fini de célébrer la défaite de Orban en Hongrie que, patatras !, notre bel élan démocratique vient de se casser le nez, juste une semaine après, en Bulgarie.

Le Diable vient de ressurgir de sa boîte ce qui n'est peut-être pas étonnant en Bulgarie puisque le tableau le plus célèbre de la National Gallery de Sofia est celui du "Lucifer" du peintre symboliste Franz Von Stück.

Etrangement, on n'a quasiment pas commenté les élections bulgares dans les médias français et, quand on l'a fait, c'était simplement, pour essayer de se rassurer: le pays allait pouvoir trouver un peu de stabilité politique. Pourtant le nouveau 1er ministre, Rumen Radev, n'a rien de rassurant: une brute moyenne aux opinions bien tranchées mais sachant dissimuler sa pensée: pro-Russe mais n'osant pas l'exprimer trop ouvertement. Et puis, il a su gagner en agitant des idées populaires, voire populistes: mettre fin à la corruption et aux oligarques. Qui peut être contre un tel programme ?

Mais il est vrai que la Bulgarie, ça n'évoque à peu près rien aux Français: juste des vacances bon marché sur les plages de la mer Noire.

Moi, le pays, j'aime bien même si ça fait un bon moment que je n'y ai pas mis les pieds. Des Bulgares, j'en ai rencontré plein à Odessa, une ville, pour eux, toute proche. Des petits truands s'y livraient à des trafics divers. Ce qui m'amusait, c'est que leur langue est quand même très proche du russe et quand on les entend,  on a alors sans cesse envie de les corriger.

Ce qui me plaît surtout, c'est l'Histoire incroyable, merveilleuse, de ce petit pays. On ne le sait pas trop mais il y a d'abord eu, au Moyen-Age, un très "Grand Empire Bulgare" qui fut le rival de Byzance et trouva son apogée au 13ème siècle. Il couvrait alors de grands pans de la Grèce, Roumanie, Serbie actuelles.

Et les Bulgares étaient connus à cette époque en Royaume Franc. Ils sont ainsi à l'origine du mot français "bougre" qui désignait aussi les sodomites ou homosexuels parce qu'à l'époque, les Bulgares étaient considérés comme des hérétiques. Hérétiques parce que c'est au sein du Royaume Bulgare que s'est développée la secte manichéenne des Bogomiles. Un Manichéisme slave qui allait influencer le mouvement cathare en Occitanie. 

Quoi qu'il en soit, les Bulgares, avant cet épisode bogomile, ont décidé d'embrasser précocement le Christianisme. Et pour l'imposer aux populations, ils ont inventé, grâce aux frères Cyrille et Méthode, un nouvel alphabet, le cyrillique qui a servi à unifier politiquement la plupart des peuples orthodoxes.

Et la Bulgarie continue de s'afficher aujourd'hui comme le peuple des lettres et de l'alphabet. Chaque 24 mai, il y a ainsi une grande fête nationale où l'on commémore la création de l'alphabet cyrillique. Une fête consacrée à des lettres que brandissent les manifestants, je trouve ça éminemment poétique.

A titre personnel, je n'ai rien contre l'alphabet cyrillique. Il n'est ni inférieur, ni supérieur au romain et je passe de l'un à l'autre en mode automatique. Mais le problème, c'est que la transcription exacte d'un mot, d'une langue slave dans une autre européenne et inversement, est toujours approximative. Si un Français évoque, par exemple, les grands noms de la littérature russe, à peu près personne ne comprendra, en Russie, de qui il s'agit.

Quoi qu'il en soit, c'est cet alphabet cyrillique qui a permis aux Bulgares de rester unis et de renaître, à la fin du 19ème siècle à la suite de plusieurs siècles d'occupation ottomane.

Et il faut bien reconnaître que ce sont les Russes qui ont permis aux Bulgares de proclamer leur indépendance en 1908. Et les Bulgares continuent de s'en sentir redevables aujourd'hui même si les Russes se fichaient bien alors de la Bulgarie. Ils avaient simplement une vieille dent, depuis Catherine II, contre les Turcs (Istanbul, c'était Byzance, le haut lieu de l'orthodoxie).

Ensuite, les Bulgares se sont égarés dans des guerres stupides (les guerres balkaniques où elle perd beaucoup de plumes) et des alliances douteuses (avec l'Autriche-Hongrie puis l'Allemagne nazie). Difficile de faire pire.

Et il est intéressant de préciser que c'est en Bulgarie qu'a été inventé, dans les années 30, le terrorisme moderne. Il y a, à ce sujet, un bouquin étonnant du journaliste Albert Londres: "Les komitadjis". A cette époque, on se tirait joyeusement dessus dans les rues de Sofia et à peu près tout le monde servait de cible. Un bilan total de 20 000 à 30 000 morts donne une  idée de l'énorme massacre dans la capitale dans ces années noires.

Quant à aujourd'hui, il faut d'abord affronter une réalité démographique incontournable. La Bulgarie subit un effondrement dramatique de sa population, le plus prononcé en Europe. Ca explique sans doute beaucoup de choses. Il n'y a plus aujourd'hui que 6,4 millions de Bulgares mais c'était encore 7,6 millions en 2005 et 9,6 en 1985. Soit une dégringolade de plus de 30%. Et c'est encore pire si on considère le nombre annuel de naissances: 57 000 aujourd'hui contre 125 000 en 1985. De quoi psychoter sur sa proche disparition.

S'ajoutant à une corruption endémique, ça explique l'embourbement économique du pays, le plus pauvre de l'Union Européenne. On dit de la Bulgarie qu'elle est le pays des roses. Probablement..., mais les roses, c'est plein d'épines.

Mais le pire n'est jamais certain et je voudrais plutôt retraduire le plaisir que j'ai éprouvé au cours de mon séjour à Sofia. Une ville toute jaune, un jaune éclatant rehaussé par les coupoles d'or de la cathédrale Alexandre Nevski.

Surtout une ville dominée par la montagne, le Mont Vitosha (1 800 mètres). Une route conduit en quelques minutes près de son sommet. J'y ai tout de suite eu l'impression de me retrouver à Téhéran ou à Grenoble.

Et puis une ville très arborée avec de nombreux parcs un peu sauvages et une grande rivière à l'écoulement sonore et que l'on retrouve un peu partout.

Enfin, c'est vrai que, comme en Russie, les gens ne sourient pas beaucoup. Mais on croise plein de filles énigmatiques et étrangement belles avec des cheveux très noirs mais aux yeux bleus. Et on retrouve celles-ci, la nuit, dans des boîtes de nuit délirantes.

Images de Franz Von Stück ("Lucifer") puis de Street Art à Sofia. La dernière image est de moi-même. Et l'avant-dernière, c'est bien sûr l'Arc de triomphe enveloppé par Christo, le plus connu des artistes bulgares.

Hormis Elias Canetti (d'expression allemande), je ne suis pas très connaisseuse en littérature bulgare.

J'aime beaucoup quand même :

- Elitza Gueorguieva: "Les cosmonautes ne font que passer" et "Odyssée des filles de l'Est". C'est décalé et hilarant.

- Sybille Lewitscharoff: "Apostoloff". Le périple de deux sœurs à travers l'Europe pour atteindre la Bulgarie. Très féroce.

- Gueorgui Gospodinov : "Tous nos corps", "Le pays du passé", "Le jardinier et la mort", "L'alphabet des femmes". Le plus célèbre et le plus talentueux. Il compte parmi les grands écrivains européens.

- Victor Paskov: "Ballade pour Georg Henig". Ca vient tout juste de sortir avec une critique très louangeuse.

Et puis il faut rappeler les deux grands critiques Bulgares installés en France : 

- Tzvetan Todorov (1939-2017) dont tous les bouquins sont remarquables de clarté et pertinence.  J'aime beaucoup en particulier ses réflexions sur la pensée des Lumières, sur la Démocratie et sur la littérature russe. 

- Julia Kristeva, épouse de Philippe Sollers. Une théoricienne impressionnante mais vraiment difficile à lire. On peut du moins lire le récit de sa venue en France, "Les Samouraïs".

Je précise enfin que je vais m'absenter un peu. Retour sur mon blog dans 3 semaines. Mais on peut toujours m'écrire.