samedi 13 juillet 2024

La vie est un roman

 
J'aime bien les transports en commun, les trains, les métros. Ce sont des lieux privilégiés d'observation de la" grande comédie sociale". 

Régulièrement, fugacement, y apparaissent, disparaissent, quelques individus qui semblent hors du commun. Mon grand plaisir, c'est alors de leur broder rapidement une vie, une destinée.



Mais il faut bien dire que, depuis quelque temps, j'ai le sentiment de ne plus avoir affaire qu'à des zombies. Tous plongés, absorbés, emmurés, dans leur smartphone. Plus personne n'échange un regard avec les autres, plus personne ne lit, pas même un journal.


Ca me sidère! Moi, le smartphone, ça ne me sert qu'à consulter le déluge de mes mails professionnels, ce qui est une véritable corvée. Le smartphone, c'est d'abord une horreur, un esclavage permanent rarement dénoncé: l'obligation d'être disponible à tout moment, 24 h sur 24 et toute l'année. Le reste, ça m'apparaît relever de la distraction infantile ou du pratico-pratique inutile. Je pense toujours alors à cet acariâtre et misanthrope Schopenhauer qui pestait contre les "joueurs de cartes": des abrutis qui ne cherchaient qu'à tuer leur ennui, à se procurer un anesthésiant à leur souffrance de vivre. La banalité comme remède à l'angoisse, c'est cela la modernité.



Evidemment, ce sont des propos d'un insupportable élitisme. Mais c'est tellement étrange, ça me donne un tel coup de vieux : je fais partie de la dernière génération qui n'a pas été "éduquée" au smartphone.

Mais qu'est-ce qu'on peut dire de plus ? Il faut être bien arrogant pour décréter aujourd'hui qu'on ne "fabrique" plus  que des crétins. Personne n'en sait rien et le smartphone développe peut-être de nouvelles facultés, capacités, que je suis incapable d'appréhender.


Ce qui est sûr, c'est que je me sens de plus en plus "décalée": la prose du monde, ça n'est plus que monotonie et conservatisme. On en a expurgé une dimension essentielle: l'imaginaire. "La terre est bien basse!", c'est ce qu'on éprouve maintenant.


Régulièrement, je me dis que j'ai eu une chance paradoxale dans ma vie: celle de naître et de vivre d'abord dans des pays "moches de chez moche". Où il n'y avait pas grand chose à faire et d'où les grands médias étaient largement absents. Le seul dérivatif, c'était alors de rêver, de s'évader par l'imagination.


L'ennui, la médiocrité, peuvent aussi avoir leurs vertus, ils peuvent nous booster. C'est un peu l'histoire de Don Quichotte. Vieillard perclus (à plus de 50 ans), accablé d'ennui, il décide tout à coup de remodeler son existence, de lui redonner force et intensité, en la calquant sur les grands romans de chevalerie qui avaient enchanté sa jeunesse.


Je l'avoue, je n'ai fait que parcourir le "Don Quichotte". Mais je me rends compte aujourd'hui que j'ai complétement adhéré, sans le savoir, à son projet: faire de sa vie un roman, c'est à dire "substituer au monde réel un imaginaire où l'on puisse conserver espoir."


Et je suis en effet devenue une espèce de Don Quichotte. Au lycée, j'avais une réputation de fantasque et de lunaire (d'où mon surnom de "Cosmos"). Et il est vrai que ma vie a, très tôt, été entièrement absorbée par le livre, les livres.


Inconsciemment sans doute, j'ai cherché à ressembler aux héros/héroïnes de mes bouquins préférés. Et  je me rends maintenant compte que les "identifications" de mon adolescence ont non seulement été décisives mais, surtout, elles perdurent et continuent de m'imprégner aujourd'hui. J'en viendrais presque à penser qu'effectivement, presque tout se joue durant cette période de basculement dans l'âge adulte.


Ca a d'abord été la construction d'un modèle de féminité. Je me souviens avoir vraiment pleurniché, à l'âge de 13/14 ans, à la lecture de "Madame Bovary" et des "Hauts-de-Hurlevent". Pourtant, je n'y comprenais forcément pas grand chose à l'époque.


Mais aujourd'hui, je me dis que je n'ai jamais cessé d'être une Madame Bovary. Je préfère le rêve à la réalité. J'ai horreur des contraintes matérielles et financières, je suis une insatisfaite permanente,  je me complais dans les aventures éphémères et cruelles. Mais au total, j'ai aussi appris à devenir dure pour éviter de me faire dévorer.


Quant aux "Hauts-de-Hurlevent', j'en ai retenu le tourbillon familial destructeur, la folie qui l'anime et l'esprit de vengeance qui s'ensuit. Ca explique (même si on était plutôt "normalement dingues" chez moi) que je me sente incapable de fonder une famille. 


Et puis, il y a eu l'environnement social et urbain immédiat. Lviv (Lemberg), ça a tout de même été une sacrée référence pour moi. Et aussi "l'âme slave" ou plutôt la culture slave dans la quelle la place des femmes est bien différente. Je me suis bien sûr tout de suite plongée dans Sacher Masoch (même si ça m'a plutôt ennuyée au début) mais surtout dans Bruno Schulz ("Les boutiques de cannelle", "Le sanatorium au croque-mort"). Il y a, chez ces deux écrivains une vision de la féminité comme puissance, et même jouissance, qui continue de me marquer même si elle peut être jugée presque kitsch aujourd'hui. 


Ensuite, à l'âge de 16 ans, je me suis retrouvée en classe de terminale. Là, le prof de philo s'est dépêché de "m'initier", à la théorie et à la pratique. C'était un affreux raseur gauchiste, radoteur et bétonné. Mais il m'a tout de même fait découvrir Freud, Nietzsche et Rimbaud.


Freud, je ne vais pas revenir sur ses théories mais c'est son comportement humain qui m'impressionne le plus aujourd'hui. Son absolue maîtrise de lui-même, sa constante égalité d'humeur, l'écoute qu'il savait porter à tout et à tout le monde, sa politesse, sa sociabilité, son honnêteté scrupuleuse. On n'a, étonnamment, découvert aucune "faille" dans sa biographie. Je continue de penser à Freud quand je m'interroge sur moi-même, sur mon comportement. Que ferait-il à ma place, quels seraient ses choix ?


Nietzsche, il a bien correspondu à mon exaltation et à ma mégalomanie adolescentes. On se croit alors vraiment uniques, des créateurs, des artistes qui s'écartent du "troupeau" humain englué dans la religion et les préoccupations bassement matérielles. Inutile de dire que j'étais incroyablement prétentieuse et grandiloquente. Ca m'a passé, je crois, et Nietzsche, je ne le lis plus trop. Mais tout de même: y-a-t-il plus beaux et plus grands bouquins que le Zarathoustra, "La généalogie de la morale" et "Le gai savoir"? Il n'existe rien de plus urticant: un remède à la pensée commune et à la vie commune.


Rimbaud, c'est un peu pareil. Son écriture est proprement sidérante. Rien de tel pour vous secouer, vous réveiller, vous inciter à chausser vos "semelles de vent",  à arpenter, sans aucun préjugé, le vaste monde et sa diversité. Mais le plus stupéfiant, c'est que Rimbaud a su, un jour, abandonner complétement la poésie  pour devenir homme d'affaires. Etre capable de faire le contraire de ce qui semble être son inclination naturelle, c'est cela, en fait, la vraie Liberté. C'est cela aussi qui m'a guidée dans mon orientation professionnelle, a priori aussi éloignée que possible de celle que j'étais.


J'ai enfin clos mon adolescence avec la découverte, chez un bouquiniste, du livre d'Annie Le Brun: "Les châteaux de la subversion". Y sont évoqués le roman noir, la littérature gothique, du 19ème siècle. C'est principalement allemand et britannique. Ca m'a tout de suite fascinée et je me suis dépêchée de presque tout lire en la matière: du Marquis de Sade à Bram Stoker en passant par Hoffmann, Mary Shelley, Maturin, Le Fanu, Lewis, etc...Et puis, je suis devenue une fille gothique. Je pense même que j'étais très convaincante en la matière (même si ça faisait le désespoir de ma mère) grâce à mon physique longiligne. D'ailleurs, je ne rejette rien de cette période.



Voici donc, rapidement esquissée, la matrice de mon éducation adolescente. Tout est passé par les livres. A partir de là, ma vie est devenue un roman et même plusieurs romans. Et j'ai l'impression de ne pas avoir tellement changé depuis: je continue de "vivre par procuration", à travers des bouquins. 


Mais je ne cesse de me poser cette question: quelle adolescente serais-je aujourd'hui ? Je n'ai bien sûr pas de réponse mais je pense quand même que, biberonnée au smartphone plutôt qu'à la littérature, je serais infiniment plus conventionnelle. Bourrée de préjugés et de lieux communs.


Images de Robert DELAUNAY, Auguste RENOIR, Henri CARTIER-BRESSON, Louis ANQUETIN, Anka ZHURAVLEVA, Charles de STEUBEN, Honoré DAUMIER, Leo MULLER, John William Waterhouse, INGRES, Bruno SCHULZ, Henri MARTIN, Carl Gustav CARUS, Jean-Jacques HENNER, Jacek MALCZEWSKI

L'image 19, que je trouve très évocatrice, est celle d'un grand mur, rue Férou (donnant sur la Place Saint-Sulpice), consacré à Arthur Rimbaud.

Je recommande :

- William MARX : "Un été avec don Quichotte". Un épatant bouquin qui vous donne de vraies clés pour lire don Quichotte, ce best-seller tellement peu lu et mal lu. Don Quichotte ou comment franchir la barrière séparant la fiction de la réalité.

- Andrea WULF : "Les rebelles magnifiques". L'histoire des premiers romantiques, dans les années 1790, à Iéna. On y apprend tout de la vie des frères Schlegel, de Johan Fichte, de Novalis, de Schelling, de Schiller, de Hegel. Et il y a , aussi, de multiples portraits de femmes remarquables. Et tout ce beau monde est amicalement régenté par Goethe. Et tout le monde est admirateur de la Révolution française.

Le Romantisme allemand, ça fait aussi partie des courants littéraires qui m'ont influencée. Je n'ai rien à ajouter à ce bouquin passionnant et merveilleux, l'un des grands livres de cette année. Même si l'Allemagne (ou plutôt la Saxe et la Prusse à cette époque), ça n'est pas votre tasse de thé, je suis sûre qu'il vous passionnera.





samedi 6 juillet 2024

Animal mon frère Toi: Mon Double

 
On se croit singulier et, en même temps, tout à fait normal, enfermé seul dans la cage de son identité.

Pourtant, chacun de nous vit avec un double, voire plusieurs doubles, fichés en son cœur.


La preuve, on aime se regarder dans un miroir. Et notre reflet, on le perçoit avec une espèce de gêne. C'est à la fois nous et quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un, il nous regarde lui aussi. Et ça ne se limite pas à cette épreuve du miroir. Toute notre vie, en fait, on a ce sentiment étrange d'être en permanence regardé.


L'œil est maintenant partout, de la caméra de vidéo-surveillance à l'imagerie R.M.N.. Surtout, on se prend aujourd'hui tous de passion pour les Arts visuels: mode, dessin, peinture, cinéma, photo, etc... Et le regard que nous portons n'est alors jamais neutre, détaché, mais au contraire émotionnel, passionnel.


On pensait, jusqu'à une époque récente, n'être regardés que par Dieu mais on avait une petite marge de liberté: on pouvait essayer de s'affranchir de ce regard de Dieu. Mais c'est fini, Dieu est mort et on s'est en quelque sorte substitués à lui en devenant omni-voyeurs. L'apparence, le spectacle du monde, on n'y prêtait guère attention jusqu'à la fin du 18ème siècle. On ne s'intéressait même ni aux paysages ni aux vêtements. La modernité, c'est devenu le développement sans frein de la pulsion scopique. L'"esprit du monde", sa matrice, c'est Tik Tok et Instagram. 


On est tous devenus des voyeurs, on ne cesse de "mater" et de se laisser absorber par des flux incontrôlés d'images. Mais on ne perçoit pas qu'en même temps que nous regardons, tout le monde, aussi, nous regarde. Et tout le monde, ce ne sont pas seulement des gens, des personnes de rencontre, ce sont aussi des objets inertes, un bijou, un tableau, voire même une photographie ratée. C'est leur caractère énigmatique qui nous accroche, qui fait vibrer quelque chose en nous.



C'est au point qu'il y a plein de "choses" concrètes du monde extérieur qui, dans un déclic soudain, nous saisissent et s'emparent de nous. Elles nous regardent, elles nous font signe, elles nous mettent en fièvre. On ne comprend pas l'attirance qu'elles exercent sur nous mais on s'interroge et on revient sans cesse sur elles.


C'est finalement troublant, déstabilisant parce que le regard que l'on porte sur le monde extérieur ne coïncide jamais avec celui qui est porté sur nous. On sent bien alors qu'il y a en nous une espèce de cassure ou de fêlure essentielles ("The crack up" selon Scott Fitzgerald). 


En gros, notre identité, elle est faite de deux morceaux qu'on n'arrive jamais à ajuster. Il y en a toujours un qui se débine tandis que l'autre essaie de se maintenir tant bien que mal. C'est pour cette raison que, même si on ne l'avoue jamais de peur de passer pour folle, on ne cesse de se parler à soi-même. C'est notre continuel examen de conscience. On se fait des reproches ou on se félicite mais toujours en se donnant le beau rôle. On se vit en héroïne toujours triomphatrice, on s'invente un Destin. C'est au point qu'on en rigole toute seule: "Ah!Ah! je m'en suis bien sortie".


Mais on se ment à soi-même, parce que cela, c'est notre Moi moral qui fait férocement obstacle à nos aspirations profondes. La vérité, c'est qu'on est continuellement tiraillés par notre double intérieur qui signe la vérité de notre Désir. 


On est d'abord fascinés par le regard des autres, de l'Autre. Et ce regard, celui de notre Désir, nous absorbe, nous siphonne. Il nous hypnotise même au point qu'on se sent disparaître en lui. 


Chaque jour, le monde nous fait signe, nous interpelle par des biais divers. A nous d'interpréter les messages qui nous sont ainsi adressés. Quand je me sens regardée (pas simplement par un mec ou une fille mais aussi par une image, voire un objet, qui me troublent), ça me vrille littéralement les entrailles, ça me fait mouiller ma culotte. J'éprouve même alors une certaine plénitude comme si s'effaçaient les limites de ma condition humaine: plus de frustrations, plus d'angoisse de la mort.


Le Double, mon Double, ce n'est pas un individu extérieur qui viendrait me tourmenter, c'est ma Part Maudite, ma part inavouée, celle que je porte en moi et qu'une simple sollicitation fait revivre. C'est l'autre fille, celle sans craintes et sans angoisses, que j'aimerais (aurais aimé) être. Peut-être criminelle, peut-être débauchée. En tous cas, celle qui accepte ses désirs.


Le monde est hanté, c'est ma conviction. Ca ne veut bien sûr pas dire que je crois aux fantômes mais ça signifie simplement qu'on vit presque tous dans une perpétuelle dualité.


Le Double, il est engendré par les désirs que j'ai refoulés. C'est aussi ce qui fait mon drame narcissique, celui d'une névrosée moyenne comme l'immense majorité des gens. Contrairement au pervers assumé qui n'a pas d'hésitations et qui fait toujours ce qu'il dit, je suis continuellement partagée, divisée. Je ne sais jamais bien ce que je veux.


La "fêlure" qui me parcourt, qui m'écartèle même, c'est que je veux toujours une chose et son contraire, que je suis inconstante, jamais satisfaite. Et puis, je ne cesse de rêver d'un meilleur monde, d'une autre vie, dans un autre pays, avec d'autres amis.


Je me dépêche de jeter ce que je viens d'obtenir, les choses et les amants. Je suis vite déçue, je veux passer à autre chose, je répugne à me fixer. 


J'en ai conscience, cette insatisfaction permanente, cet inassouvissement perpétuel, ça me rend sans doute difficile à vivre. Mais c'est aussi un puissant moteur pour moi, c'est ce qui me remue et m'agite sans cesse, me pousse à rechercher sans cesse autre chose. Disons que je suis une rêveuse mais qui agit.


Ca me permet, en particulier, d'échapper à la Folie. Parce que si on se laisse absorber par le regard des autres, si on se plie entièrement à ses injonctions, on finit par éprouver un insupportable malaise, on finit par avoir honte, honte de soi, honte d'être un homme (Kafka "Le procès").


Je dirai qu'on a les Doubles que l'on mérite. Il est donc préférable, même si on est, comme moi, une incurable névrosée, de choisir ses Doubles, plutôt que d'être choisi(e)  par eux. C'est une manière d'enrichir sa vie et, peut-être, de contourner la Mort.


Images de Sophie CALLE, Fernand KHNOPFF, Noelle S.OSZVALD, Deborah TURBEVILLE, Ron RICHMOND, Paolo ROVERSI, René MAGRITTE.

Le titre de mon post "animal mon frère toi" renvoie à un étrange livre (1971) de Paul Roazen évoquant l'histoire de la rivalité méconnue entre Sigmund Freud et Victor Tausk, l'un de ses plus brillants disciples. Victor Tausk, qui se trouvait dans un état de dépendance névrotique (comme beaucoup d'entre nous), fut conduit au suicide...

J'ai déjà évoqué (le 22 janvier 2011) ce thème du Double. Mais j'étais passée à côté de bien des choses. Je recense, du moins, quelques prolongements littéraires (Mary Shelley, Hoffmann, Stevenson, Oscar Wilde, Michel Tournier) de cette figure du Double. Je ne reviens donc pas dessus.

Je recommande vivement, en revanche, deux bouquins récents et impressionnants qui ne traitent peut-être pas directement du Double mais, du moins, de cette fêlure qui traverse chacun d'entre nous:


- Undine RADZEVICIUTE: "La bibliothèque du Beau et du Mal". La littérature lituanienne, ça ne vous dit peut-être pas grand chose. En voici un chef d'oeuvre vraiment troublant. Mais accrochez-vous bien, c'est détonnant.

- Phoebe Hadjimarkos CLARKE : "Aliène". Ce livre vient d'obtenir le Prix du Livre Inter 2024. Son auteure est franco-américaine, ce qui explique, peut-être, qu'elle s'écarte résolument de la littérature pleurnicharde et victimaire actuelle.

samedi 29 juin 2024

Du meurtre symbolique

 
Il est une chose que je déteste par dessus tout: que l'on me dise que je ressemble à quelqu'un, une personne de ma famille ou de mon entourage. Que je puisse être comme mon père ou ma mère ou une de mes copines, c'est une idée qui me hérisse profondément alors même que je ne déteste nullement ni mes parents ni mes amis.


L'ethnologue Bronislaw Malinowski a ainsi relaté l'effroi et le malaise qu'il avait suscités chez les Trobriandais quand il avait déclaré qu'une femme était "tout le portrait de sa grand-mère". Il avait non seulement enfreint la tradition mais rendue impure la personne désignée, l'avait même avilie en comparant son visage à celui d'une parente.


C'est étrange : dans le monde occidental, on se plaît à se chercher et se trouver de multiples ressemblances avec les membres de sa famille. Ca touche jusqu'à la personnalité, l'intelligence, les talents. C'est comme si on croyait  fermement que ces aptitudes et qualités étaient génétiquement transmises. On ne s'avise même pas que ces caractères dits héréditaires ne sont qu'une variation de la théorie des races.



En revanche, dans certaines cultures, toute allusion à une ressemblance familiale ou amicale est perçue comme une offense ou une incongruité. Je comprends entièrement cette réaction: il n'est, en effet, pas de meilleur moyen pour tuer psychiquement quelqu'un, pour le faire sombrer dans la folie, que de lui ressasser qu'il est l'exact portrait de ses parents. Dire que je ressemble à quelqu'un, c'est en quelque sorte nier mon existence. 


Et c'est malheureusement de cela qu'il s'agit le plus souvent dans les relations humaines: néantiser l'autre, le soumettre à son pouvoir. "La vie est le théâtre de l'entre déchirement des êtres", disait Schopenhauer. 


Plus simplement, la vie, c'est un conflit permanent y compris, et probablement surtout, avec les gens que l'on aime (l'amour est toujours "braque"). Et le conflit, il n'a même pas besoin de s'exprimer directement. Il peut se cacher rien que dans deux manières différentes de regarder la pluie. Ou dans un sourire qui n'apparaît pas sincère.


J'en sais quelque chose: j'ai sans doute contribué à tuer ma sœur parce que l'on ne cessait de nous comparer l'une et l'autre: une dingue qui a réussi et une, encore plus dingue, qui a échoué. Elle s'est mise, inconsciemment, à détester celle que j'étais devenue.


Mais j'irai plus loin. On est, en fait, rarement bienveillants envers les autres. L'autre, on le perçoit d'emblée comme un rival, un ennemi. Et si on n'ose plus l'éliminer physiquement aujourd'hui, on a du moins la solution de le détruire psychologiquement. Et à cette fin, tous les moyens sont bons. On ne cesse, ainsi, de travailler à sa déstabilisation-manipulation mentale de manière à le faire douter de lui-même, de son identité propre.


"L'effort pour rendre l'autre fou", c'en est la version paroxystique qu'a bien décrite, en 1965, le psychanalyste américain Harold Searles. Dans ce grand bouquin, il décrit bien les techniques les plus couramment employées (notamment celle des parents envers leurs enfants) :


- essentialiser l'autre, réduire son identité à quelques traits de personnalité ou à ce que l'on appelle un "caractère". On pratique à outrance la psychologie de bistrot et on catalogue les autres: l'un serait coléreux et pas franc, l'autre serait mégalo et narcissique, la troisième, enfin, serait douce et généreuse. Et s'agissant de ses enfants, on a vite fait de décréter que l'un a une sensibilité artistique ou littéraire tandis que l'autre est plutôt un matheux et le troisième davantage un manuel et un sportif. Rien de tel pour plonger chaque enfant dans l'angoisse et la désillusion parce que chacun d'eux va alors essayer de se se conformer à ce rôle qui lui est imparti. Si l'on est d'emblée désigné pas très doué, on s'engagera sur ces rails là. Psychologiser ses proches, ses collègues, ses supérieurs, les personnalités politiques, c'est une activité à laquelle on s'adonne avec délice. Mais on n'a pas, en fait, d'autre visée que rapetisser, humilier l'autre.


- enfermer l'autre dans ce que l'on appelle la double contrainte (le "double bind"). La double contrainte, c'est exercer un rapport de domination en soumettant l'autre  à une injonction contradictoire. Celle-ci relève du type: "sois spontané", "fais preuve d'initiative", "sois libre". Ces injonctions, ce sont notamment les parents qui exigent chacun qu'un enfant ait un lien exclusif avec lui. C'est aussi le patron qui demande à ses employés de dire s'il ne sont pas d'accord. Mais si quelqu'un souligne son opposition, il risque fort d'être accusé de déloyauté. C'est enfin le défi paradoxal du management: "innovez, soyez créatifs mais ne faites pas d'erreurs". La double contrainte, ça vous place dans une situation dans la quelle on est, de toute manière, "non gagnant". On est blâmé ou puni si on le fait et blâmé ou puni si on ne le fait pas. Et bien sûr, on vous dit qu'il ne s'agit pas d'une punition. Rien de tel pour que la victime s'emmêle l'esprit dans des dilemmes inextricables.


- une autre technique est celle de se montrer absolument imprévisible dans ses changements d'humeur. Tantôt charmant et enjoué, tantôt colérique et insultant. Ou bien, d'afficher une fausse sollicitude: dire régulièrement à quelqu'un qu'il n'a pas l'air très bien, qu'il semble fatigué voire épuisé (vous pouvez être sûr que si vous répétez sans cesse à quelqu'un qu'il semble malade, il le deviendra, effectivement, bien vite). Ces deux techniques sapent bien vite la confiance de l'autre dans la fiabilité de sa propre perception du réel.


On vit trop dans l'angélisme. L'amabilité, la sympathie, les amis, les copains, les copines et même les parents aimants, ce n'est généralement qu'une façade. La réalité, c'est plutôt celle des rapports de pouvoir et de domination entre les hommes. Et ça passe forcément par l'élimination de l'autre, son anéantissement psychologique. 


De cela, il faut avoir bien conscience. Et si on veut soi-même survivre, conquérir une identité, il faut apprendre à détourner les mécanismes au travers des quels on cherche à nous enfermer, nous restreindre, nous diminuer.


Il faut savoir affirmer sa singularité, son unicité. Je fais mienne cette affirmation d'Ossip Mandelstam: le vivant est incomparable. On ne ressemble à personne, on ne reproduit rien, on existe pour la première fois et on ne représente que soi-même. 


Ca implique, pour soi-même, un nouveau comportement. Apprendre à respecter l'autre, à lui donner toute sa place. Eventuellement, le guider, le soutenir dans sa démarche, plutôt que de lui faire barrage.

Parce que

l'amour, le véritable amour, c'est faire exister l'autre.

Images de Sarah MOON, Rebecka TOLLENS, Franz Von STUCK. La dernière image est, bien sûr, une évocation d'Anna Karénine.

Je recommande :

- Emily Brontë : "Les Hauts de Hurlevent". On n'a jamais aussi bien décrit la perversité qui s'attache aux relations de pouvoir.

- Sheridan le Fanu: "Oncle Silas". On vient de rééditer (chez José Corti) ce chef d'œuvre. Du bien tordu comme j'aime.

- Harold Searles: "L'effort pour rendre l'autre fou". Un grand classique mais d'une lecture aride.

- Mon post retraduit, en outre, certaines thèses de "l'école de Palo Alto" fondée, dans les années 50, par l'anthropologue Gregory Bateson. Pour vous initier à Palo Alto, je vous conseille les bouquins de Paul Watzlawick, notamment : "L'invention de la réalité", "Comment réussir à échouer", "Faites vous-mêmes, votre malheur". C'est drôle, pédagogique et intelligent. Ca se trouve facilement, notamment en poche.

Enfin, même si ça n'a pas de rapport avec mon post, je vous signale que l'Institut Ukrainien en France vient de lancer sur Internet un portail "Lire l'Ukraine" (fr.ui.org.ua/lire-lukraine). Son ambition est de familiariser avec la littérature ukrainienne contemporaine bien mal connue.