samedi 18 avril 2026

Modernité de la Hongrie


Je me suis réveillée un peu plus gaie au début de cette semaine. Alors que l'actualité internationale va, depuis quelques années, de Charybde en Scylla  il y a enfin eu une bonne nouvelle: la défaite cinglante d'un affreux, Viktor Orban; un sombre connard, bête et méchant, aussi suffisant qu'insuffisant, de la trempe d'un Poutine, Trump, Bardella. Malheureusement, ça n'est peut-être qu'une petite éclaircie provisoire avant d'autres cataclysmes.

Mais ça va peut-être m'inciter à revenir, bientôt, faire un tour en Hongrie. Parce que j'aimais beaucoup, autrefois, le pays. Il était à peu près le seul du bloc socialiste à offrir un visage avenant et un peu gai. Il y avait même d'extraordinaires restaurants offrant une cuisine hongroise diabolique.

On y trouvait aussi de jolies choses dans les magasins : des tissus, de la porcelaine (la fameuse Herend comparable à celle de Meissen). Et puis, j'adorais le Rubik's cube et le spectacle des joueurs d'échecs dans les parcs et les piscines thermales.

L'ancienne ambiance, celle de mes souvenirs d'enfant,  n'était quand même pas très folichonne. Mais ce qu'il y avait de positif a été complétement balayé avec l'ouverture du pays: les rues de la magnifique ville de Budapest aussi mouvementées, comme Prague, que le métro parisien. Et puis la généralisation de la camelote et des fast-food. Mais bien sûr aussi qu'on ne peut pas être nostalgiques.

Et surtout, la réapparition du démon nationaliste avec la nostalgie de la Grande Hongrie. En France, on considère généralement avec condescendance ce tout petit pays de moins de moins de 10 millions d'habitants. 

Mais ce n'est pas du tout ainsi que les Hongrois se perçoivent. Ils s'estiment victimes d'une injustice et portent tous en eux le souvenir de l'Empire Austro-Hongrois entièrement dissous après la 1ère Guerre Mondiale.

Et il faut, en effet, s'interroger sur l'extraordinaire sévérité dont les "Alliés" ont alors fait preuve envers l'Autriche-Hongrie. Un contraste immense avec leur mansuétude, finalement coupable, envers l'Empire allemand.

L'Autriche et la Hongrie ont alors été réduits à la dimension de minuscules Etats, de confettis qui ne semblaient pas viables sur le plan économique.

Et la Hongrie s'est vue amputée de territoires où l'on parlait, et parle encore, Hongrois: la grande Transylvanie, un grand morceau de Croatie, un morceau de Serbie, un morceau d'Ukraine. Peut-on, dès lors, vraiment blâmer les Hongrois ? Que diraient les Français aujourd'hui si leur territoire avait été réduit de moitié à la même époque ?

Et la faute en est justement aux Français avec leur traité scélérat de Trianon (1920). Mais, ce forfait, tous les Français l'ont oublié avec cynisme.

Ce qui n'est nullement le cas des Hongrois et Orban a eu beau jeu, à l'issue de plusieurs décennies de communisme qui proscrivaient tout nationalisme, de surfer sur le ressentiment et la nostalgie.

C'est en fait de reconnaissance qu'ont le plus besoin tous les anciens pays communistes d'Europe Centrale.  Car il est vrai qu'à l'Ouest, on a longtemps entretenu une ignorance et un mépris à peine voilé à leur égard. Et moi-même, il m'a fallu bien longtemps avant d'oser avouer mes origines.

Quant à la Hongrie, on a effectivement trop oublié son apport majeur à la culture européenne: la musique (Liszt, Bartok, Kodaly, Ligeti), la littérature, la psychanalyse (Sandor Ferenczi). Il faut le rappeler, la Hongrie a été, aux côtés de Vienne, un grand acteur de la modernité européenne au début du 20ème. Et elle disputait en audace et créativité avec Paris, à cette époque.

Images de Jozsef Rippl-Ronai, Karoly Ferenczy, Csontvary, Janosz Vaszary, Geza Farago, Frenc Helbing.

Il y a, en ce moment, à Paris, une belle exposition consacrée, au Petit Palais, à Karoly Ferenczy, très connu en Hongrie, quasi inconnu en France.

Je recommande :

- Evidemment, les bouquins de Sandor Marai et d'Imre Kertesz (Prix Nobel 2002).  "Etre sans destin" est le livre de Kertesz qui m'a le plus marquée par l'acuité des questions dérangeantes qu'il pose.

- Evidement aussi le dernier Prix Nobel Laszlo Krasznahorkai. Au début, c'est affolant, on a du mal à s'accrocher avec ces phrases sans fin, s'étirant sur plusieurs pages. On a d'abord envie de fuir et puis, petit à petit, on s'adapte et ça devient fascinant. 

- Enfin, le bouquin d'un très bon auteur français Paul Greveillac : "Art Nouveau". Un livre qui apporte un nouveau regard sur Budapest et son architecture au tournant du 20ème siècle. Très original et passionnant. Lisez aussi les autres bouquins de Paul Greveillac. Un autre ton dans la littérature française: branché sur l'Histoire et non sur sa petite personne.

samedi 11 avril 2026

Des Tulipes et de la Richesse



 
Je me souviens qu'il y a 11 ans, à la même époque, je m'étais enfuie, brusquement et à toute allure, en Hollande. C'était au lendemain de l'enterrement de ma sœur et je m'étais retrouvée à Keukenhof, le célèbre et immense jardin de tulipes.

Quel coup de tête m'avait dirigée là-bas ? Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à l'expliquer.

Peut-être une nostalgie, celle du Moyen-Orient qui avait été le cadre de mes jeunes années.

Parce que la Tulipe, on croit trop qu'elle est une fleur européenne et surtout hollandaise.

Sa véritable origine, elle est plutôt orientale. D'abord les steppes de l'Asie Centrale sur un territoire qui correspond à l'actuel Kirghizistan (où s'est justement développée, en 2005, une éphémère "Révolution des Tulipes").


Et puis l'Empire Ottoman et la Perse qui l'ont acclimatée. L'appellation tulipe dérive ainsi de deux mots proches, en turc et en farsi, signifiant "turban", en rappel, évidemment, de la forme de la fleur. Quoiqu'il en soit, la tulipe demeure, aujourd'hui, une fleur culte en Iran et en Turquie.

Est-elle Ottomane ou Persane (de même que la cerise) ? Je vous laisse choisir et peu importe. Ce qui est important, c'est que la tulipe est apparue en Europe au 16ème siècle et qu'elle a fait, peu à peu, l'objet d'un engouement extraordinaire, notamment aux Pays-Bas.

Au point que cette fleur, presque anodine aujourd'hui, a provoqué le premier grand krach financier de l'Histoire économique.

Une passion, une véritable hystérie, s'est, en effet, développée, en Hollande, pour cette fleur dont les bulbes étaient encore rares. Pour en acquérir, on a même mis en place un marché à terme sur lequel se sont évidemment rués les spéculateurs.

Et il est arrivé ce qui devait arriver. La ruée fut telle que le cours d'un oignon de tulipe est parvenu à atteindre le prix d'une ou deux maisons.

Et puis, un jour, on a été pris de vertige et "la bulle sur les bulbes" s'est subitement dégonflée, en février 1637, ruinant de nombreux spéculateurs et provoquant une crise économique aux Pays-Bas.

Ces braves tulipes sont donc les ancêtres des grandes spéculations boursières de Wall Street 1929 ou des subprimes de 2008. Et probablement bientôt des Bitcoins et de toutes les monnaies numériques, voire même de l'Or. De toutes ces valeurs qui ne reposent que sur du vent, sur l'offre et la demande.

Et ça conduit à s'interroger sur ce qu'est être riche aujourd'hui. On croit de plus en plus aux mirages. A ces "bons coups" qui rendront subitement riches les malins que nous sommes. On croit qu'on peut devenir riche au flair, à l'instinct. Et il est vrai qu'une grande partie de l'économie fonctionne, elle aussi, sur des montages opaques et purement spéculatifs. 

On vit dans un monde de plus en plus virtuel. Mais les rêves vendus sont, généralement, en proportion inverse des désillusions subies après le Grand Krach. Ca n'a curieusement jamais été évoqué mais c'est peut-être l'une des significations des tulipes offertes par Jeff Koons à la Mairie de Paris.

Images de Léon Spilliaert, Jean-Léon Gérôme, Brueghel le Jeune, Jeff Koons

Je recommande:

- Mike DASH: "La Tulipomania - L'Histoire d'une fleur qui valait plus cher qu'un Rembrandt".






samedi 4 avril 2026

La Mathématisation du monde


Les chiffres, beaucoup de gens sont complétement brouillés avec ça.

Même les ordres de grandeurs, au-delà de 1 000, ils sont perdus. Dès qu'on atteint les millions, les milliards, ça ne dit plus rien du tout.


Comment tu peux faire un boulot pareil ? me dit-on souvent quand je confesse mon travail. Rien que des chiffres, ça me déprimerait complétement.

Ca m'énervait beaucoup au début, ces remarques. Comme si j'étais supposée être idiote avec mes chiffres. C'est négliger que les chiffres sont, pour moi, aussi parlants que les lettres.

Et puis, j'ai réfléchi à cette résistance massive aux chiffres. Est-ce que les nuls en maths sont des gens qui ne sont simplement pas doués ? Ou bien, est-ce que leur attitude ne traduit pas aussi une sourde révolte contre une société de plus en plus encadrée, disciplinaire, exclusivement tournée vers le progrès économique et matériel ?

Il faut bien le dire, en effet. On estime que, dans l'histoire des civilisations, l'apparition des chiffres a précédé celle des lettres. On a toujours su compter, dénombrer, avant de savoir écrire.

Pourquoi ? Parce que compter, c'est, au départ, s'approprier, s'accaparer un patrimoine (des animaux, un terrain). C'est inscrire un Pouvoir et commencer ainsi à faire société en découpant celle-ci. C'est-à-dire en séparant les propriétaires d'un côté, les exploitants et usagers de l'autre, avec les droits et devoirs de chaque groupe. La naissance des différentes civilisations s'est ainsi toujours accompagnée d'un système plus ou moins élaboré de dénombrement, comptabilité.  

Les chiffres sont ainsi inséparables du Politique et ils n'ont cessé de gagner en force, notamment avec l'invention de la monnaie. Celle-ci est d'ailleurs généralement frappée à l'effigie du Roi.

Et avec les "Temps Modernes", on est passés vraiment à un autre stade.

Il faut rappeler, ainsi, que la Révolution Française était absolument obsédée par les chiffres. Et cette obsession, elle s'exprimait au nom du Culte de la Raison.

C'est vrai qu'il y avait un sacré foutoir dans les chiffres sous l'Ancien régime. Nulle part, on ne comptait pareil, ni les heures, ni les poids, ni les longueurs. Les comparaisons étaient toujours approximatives.

La Révolution Française, on l'a largement oublié, s'est donc d'abord attachée à donner un grand coup de balai dans tous les chiffres.

Et les députés de la Convention ont, ainsi, d'abord consacré de très longs débats à une uniformisation des règles de mesure. Ca a notamment débouché sur le mètre étalon et le kilogramme. Les temps ont bien changé et on imagine mal nos députés discuter aujourd'hui de questions scientifiques.

A cette époque révolutionnaire, on était fous de science et de rationalité. On croyait absolument au Progrès et on était convaincus que l'on sortait de ténèbres.

C'est dans ce contexte qu'on s'est pris de passion pour le système décimal (la numération utilisant la base de 10 chiffres) qui semblait le plus rationnel. On l'a appliqué aux poids et aux longueurs mais aussi au calendrier, c'est à dire au découpage de l'année civile. 

C'est ainsi qu'on a mis en place le calendrier révolutionnaire ou calendrier républicain qui se voulait d'abord plus scientifique en adoptant le système décimal. Et ce calendrier, il a tout de même duré plus de 12 ans (de 1793 à 1805) alors qu'il introduisait des bouleversements considérables.

Outre la suppression de toutes les fêtes religieuses, il se caractérisait principalement, au nom de l'application du système décimal, par des semaines de 10 jours (dont 1 de repos) avec obligation pour tous les agents de l'Etat de travailler 9 jours successifs. Les mois étaient, quant à eux, composés de 3 semaines aux quelles on ajoutait, en fin d'année, 5 ou 6 jours complémentaires.

Cette idée de remplacer le jour de repos hebdomadaire (le dimanche) par un jour de repos décadaire était certes intéressante mais il est évident qu'avec nos 35 heures, on aurait bien du mal à la réintroduire aujourd'hui, même au nom de la laïcité et de la science. 

Mais à l'époque, on s'y était adapté et le calendrier républicain n'a été abrogé que parce que Napoléon a voulu se rabibocher avec le Pape. 

Quant à l'Heure (60 minutes de 60 secondes), on n'y a pas touché, on en est restés au système sexagésimal (base 60) étrangement hérité des Sumériens et des Babyloniens (on perpétue également cette logique babylonienne quand on commande une douzaine d'huîtres ou d'œufs). Ca aurait trop heurté les sensibilités de la convertir en système décimal.

Mais au total, l'Esprit de la Révolution Française a, quand même, conquis, au prix d'une débauche considérable d'énergie, presque l'ensemble du monde (à l'exception des anglophones) avec le système décimal et la normalisation des poids et mesures.

Mais aujourd'hui, le système décimal, il est lui-même, aujourd'hui, un peu ringard, dépassé. On en est maintenant à la numération binaire. Celle qui a été inventé, il y a 3 siècles (en même temps que le calcul infinitésimal) par le philosophe et mathématicien Leibniz.

Depuis une cinquantaine d'années, sans qu'on s'en rende compte, le monde est devenu Leibnizien. On est tous ses héritiers à chaque fois qu'on allume son ordinateur ou son smartphone ou qu'on échange en ligne (le monde est, pour lui, un vaste système, un immense réseau dont tous les éléments sont connectés).

Et il est intéressant de noter que la révolution leibnizienne (celle de la numération binaire utilisant la base 2 et reposant uniquement sur le 0 et le 1) lui aurait été inspirée par la philosophie chinoise à la quelle il s'était vivement intéressé.

Il y a 3 siècles, personne n'avait prêté attention à la numération binaire de Leibniz. Mais il faut dire que la plupart des gens avaient déjà bien du mal à se débrouiller avec la numération décimale et que nombre de grands Esprits, tel Goethe, savaient à peine effectuer de simples calculs.


 Et c'est encore le cas aujourd'hui. Plus personne ne sait compter, surtout avec la généralisation de la calculatrice électronique. Le contact vivant avec les chiffres s'est perdu. On ne sait plus jouer avec eux.

Et bien peu de gens comprennent et réalisent l'immense Révolution numérique initiée depuis 50 ans. La Révolution du système binaire initiée par Leibniz.

Cette logique binaire, elle est celle qui est le plus en adéquation avec les processus de la culture humaine. Et ceux-ci ne sont pas aussi complexes qu'on l'imagine. La règle principale de fonctionnement de l'esprit humain repose, en effet, sur une simple logique classificatoire et un jeu d'oppositions. Ca concerne aussi bien le langage que toutes les manifestations de l'organisation sociale ou des productions culturelles ou artistiques.

On obéit tous, en fait, à un grand schéma interne, à un grand "inconscient transcendantal" de fonctionnement. C'est ce que nous ont appris l'anthropologie (Levi-Strauss) ou la linguistique (Jakobson) structurales.

Que l'on soit sauvage ou civilisé, on pense et crée tous selon les mêmes schémas binaires et classificatoires.

A partir de là, il devient possible de coder et reproduire toute notre vie sociale en utilisant la logique binaire. C'est ce à quoi s'emploient aujourd'hui l'informatique et son prolongement, l'I.A..

Mais on ne se rend pas compte des conséquences. Les mathématiques, qui n'étaient qu'un élément de la culture humaine, sont en train de conquérir un pouvoir absolu.

Tout peut être codé, tout devient donc chiffre. Le Réel est mathématique, proclame-t-on.

C'est un basculement complet qui ouvre évidemment de nouvelles perspectives. Mais s'il en sort le meilleur, il peut aussi en sortir le pire.

  

Le pire parce que compter, c'est, de manière détournée, s'approprier, établir une relation de pouvoir, sujétion. On prépare donc une grande société de surveillance généralisée et de banalisation, normalisation, de la pensée.

Et dans ce contexte, je comprends ceux qui sont brouillés avec les chiffres, qui prennent la fuite dès qu'ils en voient un.

Moi-même, je refuse absolument cette idée que le Réel soit entièrement mathématique. Je dirais plutôt qu'il est simplement mathématisable mais pas simplement mathématique.

Contre l'envahissement par les chiffres et l'IA, il faut proclamer un Droit à l'intime, à l'imaginaire et aux mauvaises pensées.

Je recommande:

- Denis Guedj : "La Méridienne" et "Le Mètre du Monde". Deux bouquins épatants et pleins d'aventure dans la France Révolutionnaire avec, notamment, un étonnant périple de Dunkerque à Barcelone afin de mesurer le méridien terrestre pour établir la mesure universelle du mètre.

- Michael KEMPE: "Sept jours dans la vie de Leibniz". Lire Leibniz, c'est un peu décourageant. Je recommande donc cette excellente biographie, très attrayante, qui, à partir de la vie même de Leibniz et de ses voyages, décrit bien l'ensemble de ses préoccupations intellectuelles.