samedi 17 avril 2021

Des marchés

 

Chaque samedi matin, aussitôt après avoir posté sur mon blog et servi leur petit-déjeuner à mes merles, je me rends, en toute hâte, à mon marché des Ternes, près de l’Étoile. On va évidemment me dire que c'est un détestable marché de "bourges" mais, en fait, rien n'y est plus cher qu'à Saint-Denis ou à Mende. Et puis, là-bas, les vendeurs interpellent les clients en les appelant "ma princesse" ou "Monsieur le directeur". Curieusement, ça semble faire plaisir à tout le monde et personne ne proteste. Il est vrai qu'on se connaît tous plus ou moins et qu'on passe autant de temps à bavasser qu'à acheter. 

Je suis d'abord fascinée par la variété des produits offerts. C'est comme si le monde entier se déversait dans quelques rues : des clémentines de Jaffa, des melons du Sénégal ou du Brésil, des roses du Kenya, de l'agneau de Nouvelle-Zélande, du bœuf d'Argentine. Et puis je ne peux pas résister au plaisir de goûter des "bizarreries" : des mangoustans, des litchis chevelus (le ramboutan), des papayes, des fruits du dragon (pitaya), des fruits de la passion, des caramboles, des kumquats, des physalis, etc... Et aussi, parmi les poissons et "fruits de mer" : des ormeaux, des pouces-pieds, des légines, des vives (aux dangereuses piqûres), du crabe d'Okhotsk. L'attrait de la nouveauté est souvent pour moi décisif.

 C'est d'abord le spectacle de ces étals magnifiques que j'adore. Évidemment, il y a tout, là-dedans, pour faire hurler des "écolos". Quel scandale de faire venir de si loin toutes ces marchandises superflues ! Il ne faudrait manger que local et de saison, privilégier, à tout prix, les circuits courts et savoir ainsi se contenter de pommes, de pommes de terre, de betteraves et de choux en hiver. Tant pis d'ailleurs si les produits français sont plus chers que les produits importés, le consommateur devra s'adapter.


 Et puis, je ne manque pas, de manière presque militante, d'acheter aux "illégaux" qui guettent anxieusement une descente de police :  des fleurs aux Roumains, de la charcuterie et de l'anguille fumée aux Polonais, des condiments  aux Indonésiens.

En France, on a en suspicion les échanges, le commerce, les marchés (de biens et financiers). On est convaincus de se faire toujours gruger (par les producteurs ou par les intermédiaires) et puis, de toute manière, on est "au dessus" de toutes ces basses besognes.  De basses besognes qui ne suscitent d'ailleurs guère de compassion (qui va oser avouer qu'elle est caissière ou manutentionnaire dans un magasin ?). Qui s'émeut des horaires et contraintes démentiels du plus petit commerçant ? Son temps de travail est pourtant deux fois supérieur à celui d'un salarié. 

 

Je m'exprimerai peut-être brutalement. Cet état d'esprit, c'est largement la survivance de l'esprit aristocratique et du moralisme religieux, bref de l'ancien régime, celui des petits marquis et des curés qui prétendaient mépriser les biens de ce monde. C'était au point que les activités financières, les prêts à intérêt, vous condamnaient à l'Enfer (c'est d'ailleurs toujours un peu perçu comme ça). 

Bien sûr qu'on peut, comme le voudraient les écolos, se passer d'objets et de produits superflus, de bijoux et parures, de mangoustans et litchis, bien sûr qu'on peut prétendre vivre frugalement, en auto-subsistance, en se contentant des produits du terroir. 

 

 Sauf que les sociétés, leur économie, ne fonctionnent pas comme ça. Leur richesse, leur dynamisme, elles le tirent d'un geste fondamental, celui de l'échange et du commerce (aussi bien des objets de subsistance que des objets de luxe). L'Europe est ainsi sortie de la société figée et strictement hiérarchisée du Moyen-Age (celle des nobles et des religieux) lorsqu'elle a commencé, grâce à la sécurisation des voies de transport, à échanger des produits avec le monde entier et à installer dans ses villes des marchés et foires renommés : la Champagne (Verdun, Troyes), les Flandres, Lyon, les villes de la Hanse etc...


 De prime abord, aller jusqu'en Chine acheter de la porcelaine, des soieries et des épices, ça pouvait sembler aberrant, un énorme gaspillage, ça semblait ne rien apporter au peuple. On peut également évoquer, plus près de nous, l'histoire de la ville d'Amiens qui a accédé à l'opulence en faisant le commerce (tellement lucratif qu'il lui a permis de financer sa cathédrale) d'une chose aussi inutile (même si elle était rare) et peu nourrissante qu'une couleur (le bleu d'Amiens, obtenu à partir d'une plante, la waide). Cette vaste conquête de marchés mondiaux, ça a pourtant été le point de départ de la domination économique et culturelle de l'Europe.

 Moi, j'aime bien les marchés et surtout la profusion des marchandises qu'ils offrent. Je me garderais bien d'en juger certaines inutiles, somptuaires ou d'un luxe insultant. J'étais fascinée par les grands bazars orientaux (Téhéran, Ispahan, Istanbul). Je m'y suis perdue des semaines entières, que ne pouvait-on y trouver (j'y ai même découvert plein de magnifiques objets de la Russie tsariste) ? 

 Et puis, je n'ignore pas que ce qui a fait exploser le système communiste dans le bloc de l'URSS, ça a été le développement, à grande échelle, d'une incroyable inventivité commerciale à travers le marché noir et de multiples trafics. Parce qu'on rêvait là-bas, non pas de davantage de kacha, mais de bananes, d'ananas, de kiwis, de jeans, de parfums et de rouges à lèvres français. Et puis aujourd'hui même, en Ukraine par exemple, l'un des pays les plus pauvres d'Europe, il y a plein de magnifiques marchés où l'on trouve absolument tout. Parce qu'on y a compris que les produits superflus, les produits de luxe, sont aussi essentiels à une économie que les produis strictement utiles. 

 On dénigre sans cesse les marchés, on dénonce leur férocité. Les marchés seraient impitoyables, écraseraient les hommes. Cette opinion a servi de point de départ à l'idéologie communiste. Mais que veulent en réalité les misérables, les exclus ? N'en déplaise aux écolos et aux repus de la consommation qui voudraient les cantonner à une économie de subsistance et d'assistanat, les pauvres revendiquent avant tout les mêmes droits d'accès que tous les autres aux marchés (des biens, du travail, du crédit). 


 

Un accès sans condition à tous les marchés qui leur permettra d'améliorer leur sort par l'échange de menus biens ou de produits coûteux, voilà ce que veulent les pauvres. Parce que les marchés sont avant tout facteurs d'émancipation. Ils ont libéré les serfs du Moyen-Age, renversé l'ordre aristocratique, favorisé la naissance d'une grande classe moyenne. Ils ont ainsi émancipé les pauvres mais les femmes en leur permettant d'accéder à la responsabilité par l'échange, le commerce, la gestion du budget, voire du crédit. Le marché libérateur plutôt que le marché oppresseur, c'est ce qu'il faut peut-être parvenir à penser.

Pour répondre à la demande, je poste ici quelques unes de mes petites photos parisiennes de ces dernières semaines (je rappelle qu'il y a eu quelques flocons de neige sur Paris en février dernier). Mes photos, je les fais sans le souci d'une belle image, irréprochable. Disons que c'est un simple bloc-notes;  je les poste, en fait, parce qu'elles disent, peut-être, quelque chose de moi.

Un post, de caractère économique, qui déconcertera peut-être. J'avais autrefois envisagé un blog consacré à l'économie (c'est ma formation). Mais j'y ai vite renoncé tellement c'est un sujet conflictuel. Je n'ai pas envie de me faire assassiner à chaque fois. C'est l'intolérance générale parce que chacun est convaincu de son absolue compétence en la matière.

Dans le prolongement de ce post, je conseille néanmoins :

- Adam SMITH : "La richesse des nations". Tout le monde lit Marx mais néglige les économistes classiques. "La richesse des nations", c'est la première réflexion articulant  la politique et l'économie. C'est aussi une illustration de la pensée des Lumières et une une magnifique description, remarquablement écrite, de la naissance du monde moderne.

- Laurence FONTAINE : "Le marché - Histoire et usages d'une conquête sociale" (Gallimard 2013). Un grand livre d'économie politique malheureusement trop peu connu. A lire absolument. C'est d'abord une critique décisive de Max Weber et de "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme". Et puis le livre s'applique à résoudre un paradoxe : d'un côté, le monde serait plongé dans les crises par le comportement erratique des marchés financiers, de l'autre des millions d'êtres miséreux rêvent d'avoir accès aux marchés, de troquer un petit rien contre un autre qui le tirerait du besoin.

- David LANDES : "Richesse et pauvreté des nations". Ce livre, publié en 1998, est devenu un classique. Je ne souscris pas à sa thèse qui voit dans des facteurs culturels le développement économique inégal des sociétés. C'est en fait un lieu commun assez proche finalement de Max Weber pour qui le protestantisme est à l'origine du capitalisme. C'est de l'économie de "bistrot" qui se plaît à évoquer la psychologie des peuples ou la "société de confiance". Néanmoins, cet ouvrage est soutenu par une remarquable érudition et chaque lecteur apprendra plein de choses sur l'histoire économique du monde.

Enfin, puisque mes photos sont consacrées à Paris, je recommande vivement le très beau livre de l'écrivain et psychanalyste belge Lydia FLEM : "Paris Fantasme". Ça ne parle que d'une rue, la rue Férou, mais ça convoque toute l'histoire culturelle et artistique de Paris. Un livre qui enchantera tous les amoureux de Paris. Ça peut également vous inciter à lire tous les livres de Lydia FLEM, magnifiques et inspirants.

Et pour terminer, je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer la photo de l'une des merlettes récemment née dans mon jardin. C'est l'une des premières sorties de cette jeune Parisienne hors du nid. Elle est gauche et maladroite et sait à peine voler. Curieusement, elle n'a absolument pas peur de moi. Elle passe ses journées presque sans bouger, à contempler le monde, un peu ahurie, comme fascinée. Le mystère de la vie naissante ! Combien de temps parviendra-t-elle à survivre ?

En dessous, ce sont évidemment la mère puis le père dégustant leurs horribles vers de farine (importés d'Allemagne).






samedi 10 avril 2021

Amours monstres

 

On moque parfois ma prétention à m'afficher comme une vampire. Il y a bien sûr une part d'humour, mais ça correspond quand même bien, chez moi, à un vécu profond.

Ce n'est pas seulement mon apparence physique : assez grande, mince, pâle, plutôt sombre et très contrôlée. Et puis une voix et une diction qui, me dit-on, seraient très particulières. Je parlerais un peu comme dans un livre. Ça en irrite beaucoup, ça en séduit ou impressionne d'autres.

 C'est surtout, à mes yeux, tout un univers mental. Être originaire d'Europe centrale, ça n'a, je crois, pas grand chose à voir avec être originaire de l'Europe de l'Ouest ou méditerranéenne.

C'est d'abord porter l'empreinte de l'effroi et la peur. Une véritable sidération. 

Ça relève d'un imaginaire historique, celui de l'Europe Centrale, marqué par d'épouvantables massacres conduits par des tyrans fous et sanguinaires. Les chevaliers teutoniques, les Turcs, les deux guerres du Nord, la guerre de 30 ans ont plongé les populations dans une détresse et une déréliction totales. L'apogée de la terreur, ça a évidement été le 20 ème siècle, avec au moins 4 décennies d'épouvante (voire 5, si l'on ajoute le conflit yougoslave). 

Les périls ottomans, par exemple, vus de Paris, n'ont pas grande signification  mais je me souviens que mon père disait pour plaisanter : "Et si on allait se promener en Turquie, cet après-midi ?" Et c'est vrai que jusqu'au Nord de l'Europe, il subsiste plein de points de passage avec l'ancien Empire ottoman. Tous les châteaux qui nous font tant rêver lorsque l'on est enfant n'étaient pas des lieux d'agrément et de plaisir mais de sombres forteresses défensives. Je fréquentais, non loin de ma ville natale,  les châteaux d'Olesko, d'Oujhorod, Spissky Hrad et surtout celui de la sanglante comtesse Batory à Cachtice. Des lieux propices à vous faire frémir et trembler.

L'Europe Centrale, ce sont donc des "terres de sang", des terres où errent continuellement les morts, où tous les cimetières communiquent entre eux. La mort, on s'empresse aujourd'hui de l'effacer mais, à l'Est, la mort continue de saisir le vif. Je demeure, quant à moi, marquée par des cérémonies de mon enfance : les cadavres exhibés dans leur cercueil dans le rite orthodoxe, les enterrements longuement filmés, photographiés, en Pologne, les étranges banquets funéraires donnant lieu à des "révélations" sur le défunt.

Une conviction m'a ainsi, dès l'enfance, habitée : le caractère charnel de la mort et la dimension mortelle de tout désir amoureux. C'est de cette imbrication que naît la terreur érotique. L'amour, ce n'est pas la félicité, la plénitude, l'harmonie, c'est l'angoisse, le déséquilibre, le basculement.


 Adolescente, j'ai éprouvé une passion pour les romans gothiques, noirs et terrifiants, du 19 ème siècle. Étrangement, il n'y a eu aucun grand écrivain français en ce domaine (seulement un peu Gautier et Mérimée). D'abord, "les élixirs du Diable" de Hoffmann et puis "Le moine" de Mathew Gregory Lewis et aussi "Melmoth ou l'homme errant" de Charles Robert Mathurin . Et évidemment "Dracula" de Bram Stoker  et tout l’œuvre de Sheridan Le Fanu. Ces lectures me plongeaient dans une véritable frénésie pas seulement émotive mais véritablement sensuelle, érotique. C'est à partir de là que je suis devenue une vampire.

D'un partenaire amoureux, je n'attends surtout pas qu'il me rassure, qu'il me conforte dans mes certitudes. Je préfère qu'il me plonge dans le doute et l'inquiétude et j'exerce bien entendu sur lui la même pression . Il y a une violence secrètement tapie au sein de chaque couple et c'est, à chaque fois, un drame passionnel qui s'y joue : l'union est impossible parce qu'aucun ne trouvera jamais l'objet érotique idéal. On est condamnés aux déchirements et aux amours monstres.


 Images de Vania Zouravliov (je signale que Vania et Nikita sont des prénoms masculins en russe). Un dessinateur que l'on trouvera peut-être kitsch, mais qui traduit bien la sombre sensualité, nourrie d'effroi, de l'Europe Centrale.

 Dans le prolongement de ce post, je recommande 2 chefs d’œuvre qui viennent de sortir (à lire absolument si on s'intéresse à l'Europe Centrale) :

- William T. VOLLMANN : "Dernières nouvelles et autres nouvelles". J'ai déjà précisé que je n'étais pas une fan de littérature nord-américaine. Je fais une exception pour Vollmann, l'incroyable auteur de "Les fusils" et "Central Europe". Et aussi une biographie extraordinaire : reporter en Afghanistan, au Cambodge, en Somalie, en Irak. Ce dernier bouquin est un livre monstre (886 pages), ultra déroutant, mais on peut dire que Vollmann a tout compris de la chair qui fait les peuples.

- Slobodan SNAJDER : " La réparation du monde". Un grand écrivain Croate. Une grande fresque, familiale et historique, de l'Europe Centrale, de la Pologne aux Balkans. Deux siècles de désastres en Europe. Des personnages jouets et acteurs de leur Destin. Un livre qu'on rapprochera de ceux de Jonathan Littel, de Chris Kraus et de Kim Leine.

Si on s'intéresse au roman noir et d'épouvante, je conseille, enfin, les anthologies remarquables de la collection La Pléiade :  "Frankenstein et autres romans gothiques" et "Dracula et autres récits vampiriques". C'est cher mais ça vous occupera de longues nuits.

samedi 3 avril 2021

Universalisme, communautarisme

 

Les nouveaux combats politiques (ceux des jeunes, des écolos) sont en train de changer de braquet ou de perspective. On délaisse la sphère économique et la lutte des classes pour se concentrer sur la lutte contre les discriminations : sociales, sexuelles, selon la religion, le genre, la race. On revendique finalement de nouvelles identités, identités opprimées ou victimes. 


 C'est problématique, voire inquiétant, au regard de l'esprit républicain et de ce que signifie, en réalité, être français, quelle "identité", vraie, fausse, ça recouvre. La France s'enorgueillit ainsi, à juste titre, d'avoir promu l'universalisme, directement issu de la Révolution et de la philosophie des Lumières. On devient Français essentiellement par adhésion aux valeurs universelles d'une République unie et indivisible dont tous les citoyens sont égaux en droits.


 L'idée, je la trouve formidable et j'y souscris entièrement. On prend en considération ce que les hommes, tous les hommes, ont en commun, tout ce qui les rapproche et non ce qui les différencie, les particularise.

Ce ne sont donc ni le Droit du sang (qui imprègne largement l'Allemagne et l'Europe Centrale), ni le Droit du sol (USA) qui fondent l'identité française (dans la pratique, c'est un peu plus compliqué que ça). L'universalisme, c'est, en effet, d'abord le rejet de l'essentialisme et des visions racialistes ou ethniques. C'est le refus du communautarisme, d'un État qui serait constitué d'une mosaïque de groupes sociaux cohabitant plus ou moins harmonieusement.


 J'approuve ça, je le redis. Je trouve bien qu'il n'existe pas ainsi, en France, de cimetières communautaires ou de parcelles réservées. Qu'il n'y ait pas, non plus, de quartiers ethniques, arabes, africains, chinois, juifs, russes etc... (c'est évidemment également à nuancer). Surtout, le racisme est, d'après ma perception, globalement moins fort en France que dans beaucoup de pays. La preuve : les "unions mixtes" plus nombreuses qu'ailleurs.

Mais je m'interroge également. J'avoue avoir été émerveillée par New-York et ses multiples quartiers ethniques, italiens, allemands, slaves, etc... Un monde fascinant et chatoyant, au sein du quel on retrouve même une vieille Europe que l'on croyait disparue (quartier yiddish ou ukrainien par exemple). Ou alors Londres où le spectacle de la rue est beaucoup plus bigarré, déjanté, qu'à Paris. Et puis, ma troisième référence, c'est l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie au sein duquel coexistaient une multitude de langues et nationalités et qui est devenu, au début du 20 ème siècle, le centre culturel et artistique de l'Europe.

L'ambiance française apparaît plus uniforme, plus formatée. Les villes sont belles mais les foules y sont policées, monotones. Et puis que signifie cette singulière division entre un centre-ville coquet et agréable et des banlieues tristes et désolées ? Les ségrégations, on n'y échappe jamais complétement.


 Je n'aime pas les identités, les assignations, je crains l'émergence d'une "politique racisée", ethnicisée ou genrée, j'adhère donc à la vision française.

Mais il faut bien reconnaître que son universalisme est parfois rude. Je dirai même qu'il y a trop d'universalisme en France  parce qu'on y est, finalement, très peu multi-culturel.


 L'école, ça a ainsi été une épreuve pour moi. Personne n'a d'abord jamais fait l'effort de prononcer à peu près correctement mon nom et mon prénom. Aujourd'hui encore, je me sens affublée d'une appellation qui m'apparaît ridicule. J'ai l'impression d'être machin-chouette.

Et puis, pas question de déroger au dress-code jeune. Vous êtes tout de suite cataloguée "plouc" ou "coincée" ou "barge", voire "pute".

Après, ce fut l'enseignement du français et de la littérature. Mais ce n'était vraiment pas la littérature universelle, on ne parlait que des écrivains français et surtout des "belles lettres" convenables, officielles. Certes, il y a pléiade de grands auteurs, certes, la France a inventé, au 19 ème siècle, l'art du roman mais la littérature française elle-même ne s'est pas développée indépendamment de multiples influences et échanges avec les littératures étrangères. J'ai donc toujours eu tendance à lire "à côté" du programme scolaire et ce qui me plaisait vraiment (les romans noirs et libertins).


 Et puis que dire de l'enseignement de l'histoire ? Une histoire universelle ? Ça m'apparaît plutôt un grand roman national dont étaient exclus presque tous les pays d'Europe. Je me faisais détester par mes professeurs en les interrogeant sur les Chevaliers Teutoniques, la guerre du Nord, la guerre de trente ans, la République des deux nations, Pierre le Grand, Christine de Suède, la Grande Catherine, l'Autriche-Hongrie, les Balkans, l'opération Barbarossa, etc... Au total, j'avais des notes très moyennes parce qu'on jugeait que je ne connaissais pas suffisamment l'histoire de France.

 Vient enfin l'enseignement des langues étrangères. Même si je vais sans doute vexer, il faut quand même bien évoquer l'étrange inaptitude des Français pour les langues étrangères (si ça peut consoler, les Russes ne sont pas, en réalité, plus doués, en la matière, que les Français et que dire des Japonais et des anglophones ?). Ça n'a bien sûr rien à voir avec une quelconque déficience congénitale mais c'est simplement lié à une attitude générale, ce que l'on appelle l'arrogance française, et à un manque de curiosité pour ce qui se situe en dehors des frontières. Personnellement, j'ai depuis longtemps cessé d'évoquer d'où je viens, ça introduit tout de suite malaise et silence.

 Je ne dirai rien des religions en France. On s'affirme massivement laïcs, voire goguenards à leur égard. Mais cette attitude condescendante dissimule, en réalité, une abyssale ignorance. Du judaïsme, de l'Islam, et même du christianisme, on ricane volontiers mais on n'en connaît, en général, à peu près rien.

Voilà donc mes réserves sur l'universalisme français. Il n'est pas si universel que ça et il produit un modèle auto-centré, peu ouvert à l'autre. 

 Oui à l'universalisme, donc; mais il faut bien reconnaître que trop d'universalisme est stérilisant. Il faut savoir trouver une juste approche des autres, de leur richesse, de leur diversité, de leurs potentiels apports. Ce que l'anthropologue Claude Lévi-Strauss avait résumé en une formule : "ni trop près, ni trop loin".

Savoir considérer l'humanité "de près et de loin". "Si tout le monde se ressemble, l'humanité se dissout dans le néant; si chacun cesse de respecter l'altérité de l'autre en affirmant sa différence identitaire, l'humanité sombre dans la haine perpétuelle de l'autre. Les sociétés ne doivent donc ni se dissoudre dans un modèle unique (la mondialisation) ni se refermer dans des frontières carcérales (le nationalisme) : ni trop près, ni trop loin. L'uniformisation du monde produit toujours la guerre et le communautarisme". 

Finalement, je dirai qu'il faut savoir aussi bien respecter les différences (relativisme) qu'affirmer l'universalisme du genre humain.


Tableaux de Sam SZAFRAN (1934-2019). Peintre français peu connu du grand public mais, aujourd'hui, très coté. Trois thèmes majeurs : les escaliers, la végétation, les paysages urbains.

Mes conseils de lecture :

- Elisabeth ROUDINESCO : "Soi-même comme un Roi - Essai sur les dérives identitaires". Toujours un modèle de clarté et de précision.

- Claude LEVI-STRAUSS : "Race et Histoire" et "Tristes Tropiques"; ce dernier livre n'est pas seulement un livre d'ethnologie mais aussi un des grands textes de la littérature française du 20 ème siècle. Je rappelle aussi, à nouveau, la sortie récente de "L'abécédaire de Claude Levi-Strauss".

samedi 27 mars 2021

Libération de la parole ou de la délation ?

 

 Dans le prolongement de la dénonciation des violences sexuelles (à l'encontre des femmes et les crimes d'inceste), on assiste aujourd'hui à une extraordinaire floraison de témoignages.


 Chaque semaine, une nouvelle histoire "glauque" vient alimenter l'actualité. Et même la presse dite "sérieuse" en fait son miel. Je ne parle même pas de Médiapart, qui se substitue volontiers aux services de police, mais du journal "Le Monde" qui délivre maintenant régulièrement des portraits "croustillants" de personnalités (récemment Marc Guillaume, Christophe Girard, Olivier Duhamel, Jean Veil, Richard Berry, Gérard Louvin, Patrick Poivre d'Arvor). C'est bien sûr élégamment et habilement écrit (Ariane Chemin, Raphaëlle Bacqué) et nul doute que ça dope les ventes du quotidien. Et puis, après lecture de ces affaires, notre conviction est faite : on a bien affaire à de tristes sires.

Moi-même, je m'en repais mais, à la fin, je suis tout de même saisie d'un vertige. C'est, malgré tout, construit à partir de propos soutirés à des "proches", de multiples racontars et ragots absolument invérifiables. Que serait d'ailleurs un portrait de moi-même élaboré à partir d'informations venant de ceux qui m'entourent dans ma vie professionnelle ? Ce ne serait peut-être pas très joli.

Mais nul ne s'en offusque. Le pli est désormais pris. Les médias se substituent à la justice. Le monde se confond désormais avec l'événement, le fait divers, l'actualité. Le monde comme vaste "journal", comme information continuelle ou plutôt désinformation générale. Nulle distance n'est plus requise, on est conviés à rejoindre de multiples meutes.

Et partout, on n'arrête pas de ressasser ça : il faut parler, parler. La parole serait libératrice, elle seule permettrait d'extirper nos maux et tourments, tous ces traumatismes que nous aurions refoulés, occultés. On ne se souviendrait plus d'ailleurs des violences subies; seul le travail de la parole permettrait de les ressusciter même si elles sont très anciennes.

Une grande psychanalyse collective se met ainsi en place. Autrefois décriée, la discipline redevient tendance. Tout le monde s'improvise thérapeute ou analyste. 

Mais s'agit-il bien de psychanalyse ? Cette simple injonction de parler, de tout déballer en place publique, n'est-elle pas simplement de la "psychanalyse pour les nuls" (Michel Schneider) ? 

C'est évidemment bien que l'on prenne aujourd'hui conscience de la violence ancestrale exercée notamment sur les femmes et les enfants. Le problème, c'est que c'est devenu une pensée "mainstream" déclenchant un infernal tohu-bohu, avec une écoute systématiquement compatissante, au sein du quel le quidam moyen est bien incapable de se forger un avis éclairé.

La psychanalyse, la vraie psychanalyse, c'est d'abord un dialogue strictement privé entre deux personnes. Avec une mise en question continuelle des attitudes et des propos de manière à repérer ce qui insiste, se répète en nous. Rien n'est jamais accueilli tel quel, la vérité n'est pas simplement celle des faits bruts rapportés. Les perspectives sont démultipliées, les choses sont retournées continuellement. Ça repose sur un long échange, qui s'effectue dans le scepticisme et les larmes, avec une écoute "critique" et pas automatiquement approbatrice.

Du reste, la notion de traumatisme est très complexe en psychanalyse. S'il s'agit bien d'un événement "réel", avéré,  il ne serait d'ailleurs, contrairement à ce qu'on a tendance à affirmer généralement, jamais rejeté dans les trappes de l'oubli avant de ressurgir, éventuellement plusieurs années plus tard. "Les victimes ne sont pas malades de l'oubli mais au contraire de souvenirs impossibles à effacer". Et Freud est même allé jusqu'à dire que les récits d'abus sexuels n'étaient pas toujours la reconstitution du réel mais l'expression de fantasmes. Ça relèverait (parfois, souvent ?) de nos propres fantasmes de séduction et de la culpabilité associée.

 Il reste qu'enfants, adolescents, presque tous je crois, on a été confrontés à des gestes ambigus de la part d'adultes : une main qui s'attarde sur les cuisses, dans la culotte, un baiser arraché. Ce n'est pas un viol, bien sûr, mais ça interroge, ça rend méfiant.

Toutefois, je ne suis pas sûre que porter ses traumatismes en place publique ait l'effet d'une thérapie salvatrice. Je crains plutôt que ça vous enferme, que ça vous bloque définitivement dans votre statut de victime. Il ne reste plus qu'à ressasser son infortune et se dire que sa vie est définitivement détruite. La parole libérée, ce n'est pas celle des dénonciations, c'est celle qui permet de réélaborer son identité à la lumière du déchiffrement du code de nos conduites et de nos paroles.

La parole n'est jamais simple, elle vaut autant par ses dits que ses non-dits. La parole, ce n'est qu'une partie du réel et de la vérité du psychisme. Elle ne rend pas compte, à elle seule, de l'impact des traumatismes subis. C'est à mettre en relation, à en reconstituer les emboîtements, avec nos propres élaborations inconscientes. C'est comprendre ça, explorer cette voie de rédemption, qui est libérateur. Non ! la vie n'est pas déterminée une fois pour toutes par des traumatismes; non ! on n'est pas enfermés dans un statut perpétuel de victime.

Tableaux de Jacques Truphémus (1922-2017), un peintre français sans doute injustement méconnu, s'inscrivant dans la lignée de Balthus et Bonnard. Il a, jusqu'à l'âge de 40 ans, été ouvrier à la chaîne avant de s'adonner à la peinture.

Dans le prolongement de ce post, je devrais bien sûr recommander les livres de Vanessa Springora et Camille Kouchner mais je ne les ai pas lus. Je suis réticente, peut-être à tort. Les livres-témoignages, je ne sais trop qu'en penser. Est-ce que c'est de la littérature d'ailleurs ?

De même le livre, un peu plus ancien : "La fabrique des pervers" de Sophie Chauveau retraçant la reproduction de génération en génération, au sein d'une famille de comportements incestueux et prédateurs, ne m'a pas convaincue. Cette thèse des "secrets de famille" aujourd'hui à la mode, secrets qui hanteraient toute la descendance avec leurs effets pathogènes (cf. Anne Ancelin : "Aïe, mes aïeux") apparaît séduisante mais peut-être un peu simple, voire simpliste.

Beaucoup plus subtils, je recommande en revanche, sans réserves, les livres, tous en poche, de Vanessa SCHNEIDER : "Tâche de ne pas devenir folle", "La mère de ma mère", "Tu t'appelais Maria Schneider". On peut également se reporter aux livres, nombreux, de son père (Michel Schneider), un psychanalyste subtil et accessible.

Je recommande, pareillement et chaudement, l'écrivain d'Israël  : Eshkol NEVO en particulier "Trois étages" et le tout récent : "La dernière interview". On est à mille lieux de cette psychologie "à la hache" que l'on aime tant pratiquer aujourd'hui. Un livre d'une extraordinaire modernité.

Et aussi, en contrepoint de Vanessa Springora, le petit livre, paru l'an dernier à la même époque, de l'Ukrainienne, Marila RYBALCHENKO : "Éloge érotique de Richard M.". Un livre (directement écrit en français), malheureusement inaudible aujourd'hui mais qui témoigne pourtant de la persistance d'une liberté de pensée.

Je rappelle enfin, à nouveau, l'excellente série de Nakache et Toledano : "En Thérapie", toujours visible, en Replay, sur Arte.