samedi 13 juin 2026

Le désenchantement du monde

 

De quoi souffrons-nous, principalement, aujourd'hui ?

De banalité. D'une existence morne et répétitive, dépourvue de toute aspérité. Et puis, presque paradoxalement, on se met à avoir peur de tout et on fait sans cesse appel à un Grand Autre qui voudra bien nous prendre en charge.

Ces sentiments mêlés, si on dépasse le cas de sa petite pomme, c'est relativement récent. Ca date, en fait, de l'avènement généralisé des Lumières. Un nouvel état d'esprit s'est alors forgé actant le retrait irréversible du religieux dans la conscience européenne et consacrant, ainsi, ce que l'on appelle "le désenchantement du monde".

Ca a été un choc mental considérable, une véritable déflagration que l'on mesure mal aujourd'hui. Il y a eu une grande rupture culturelle et mentale qui est intervenue au 19ème siècle. 

Quoi que l'on pense de l'Ancien Régime, il était une période de vie intense: d'une certaine magnificence, d'un éclat des sentiments, dont témoigne l'admirable littérature du 18ème siècle (la libertine en particulier tellement inconcevable aujourd'hui). Le raffinement et l'attention portée au "paraître" et à l'élégance ont alors défini un certain vivre ensemble qui drainait toute la société et qui perdure encore aujourd'hui (ce que l'on appelle l'art de vivre à la française).

La flamboyance et l'exacerbation des passions, sous le couvert des codes de conduite et de politesse et d'une religiosité théâtralisée, c'est un peu ce qui a façonné le 18ème siècle (C'est admirablement décrit par Agnès Walch "La vie sous l'Ancien Régime" qui n'hésite pas à parler d'une véritable qualité, harmonie, de la vie).

Et puis, il y avait les bénéfices psychiques de la croyance religieuse. Dans "L'avenir d'une illusion", Sigmund Freud précisait ainsi que la religion permettait d'abord de substituer une grande névrose collective à notre petite névrose individuelle (on était intégrés à une grande bande d'obsessionnels comme nous). Et puis, elle nous embarquait tous dans un grand délire collectif: celui d'une croyance en notre immortalité. Finalement, elle prenait en charge toutes nos manies et obsessions ainsi que notre mégalomanie.

Mais inutile de s'apitoyer, de pleurnicher. Tout cela est définitivement révolu et on se retrouve maintenant seuls à essayer de mener sa barque. Dieu est mort et on n'a plus rien en face de nous, ni pour nous juger, ni pour nous parler. On vit dans un monde fermé, limité à lui-même, sans altérité. Notre Destin, ce n'est plus Dieu qui l'a voulu mais nous-mêmes. Nos infortunes, nous en sommes responsables. 

On n'a plus que la cage de sa quotidienneté à gérer. On est sans cesse renvoyés à soi-même. Mais ça devient vite sinistre et ennuyeux. Et surtout, c'est angoissant, cette exigence d'assumer tout le poids de son existence. 

Mais on s'en accommode aussi. Parce qu'en même temps qu'on se barricade dans l'ennui, on sombre dans la peur: on redoute de voir se fissurer le fragile édifice sécuritaire de nos vies. Contre toute logique, on n'a jamais été aussi angoissés. D'où les appels à toujours davantage de sécurité et à un Pouvoir fort qui bétonnera, encore davantage, nos vies.

Ce sont les artistes et créateurs qui essaient de nous sortir de cette grande déprime initiale. Tout ceux qui pensent qu'il existe encore un ailleurs, une altérité.

On vit, en effet, dans un monde plein comme un œuf où il n'y a que des certitudes. Tout s'expliquerait, serait rationnel et transparent. Mais on a besoin aussi d'autre chose, de rêve, de mystère et de passion. Ce quelque chose qui ébranle nos certitudes les mieux établies.

Et d'ailleurs, de quoi, de qui, tombe-t-on réellement amoureux ? Non pas de celui ou de celle qui est comme nous mais plutôt de celui ou celle qui est radicalement différent, qui est capable de nous entraîner sur d'autres chemins que ceux qu'on avait si bien tracés.

On a besoin de sortir de ses ornières. On a besoin d'un appel d'air, on a besoin de se sentir en manque, d'éprouver une altérité. 

S'arracher à la platitude de nos vies, en retrouver la saveur et l'émotion, ça a été, avec l'exaltation de la Passion, le programme du Romantisme au 19ème siècle.

Mais on a aussi développé, en même temps, un goût pour l'horrifique, l'étrange, le surnaturel. Ce sont toutes les histoires de loups garous, de vampires, de sorcières, de fées et de lutins, de spiritisme. 

Ca a surtout concerné, il est vrai l'Allemagne et l'Angleterre. On s'est toujours montrés plus rationnels en France.

Et aujourd'hui, il ne reste plus grand chose du Romantisme. On s'adonne à des rêves plus triviaux, ceux de la conquête spatiale.

Mais même ces rêves minables traduisent bien notre besoin absolu d'imaginaire. Notre besoin d'échapper à un quotidien dépourvu de sens, celui d'une existence minable encadrée par une bureaucratie tentaculaire.

Notre éducation est faite d'épisodes sombres et traumatisants. On ne les surmonte que si on retrouve, en soi, le sens du Merveilleux.





















Images de Franz Von Stück, Salvador Dali, Caspar David Friedrich, Fragonard, Pablo Picasso, Emma Schlangenhausen, Antoine-Jean Gros, Richard Dadd, Oskar Laske

Je recommande:

- Nina Allan: "Les bons voisins" prix Médicis étranger 2025. Un bouquin qui s'inscrit sous le signe de l'étrangeté. Un cadre : une île écossaise désolée, de multiples meurtres, deux jeunes femmes un peu perdues. Et puis l'évocation du fantastique avec les elfes et les fées et le peintre pré-Raphaélite Richard Dadd, devenu meurtrier de son père à la suite d'un voyage au Moyen-Orient au cours du quel il a perdu la raison.

- Witold Gombrowicz: "Les envoûtés". Un bouquin encore plus surnaturel et bizarre. Aussi étranges qu'apparaissent nos comportements, ils obéissent toujours à une logique même si celle-ci est cachée.

- Agnès Walch: "La vie sous l'Ancien Régime". Un regard original sur ce 18ème siècle trop souvent décrié. 

- Chantal Thomas: "Un air de Liberté - Variations sur l'esprit du XVIIIéme". Un livre qui complète celui d'Agnès Walch.

Et au cinéma, il faut évidemment mentionner "2001 L'Odyssée de l'Espace" de Stanley Kubrick et le tout récent "Disclosure Day" de Steven Spielberg. L'argumentaire est sommaire mais juste: pourquoi rêve-t-on de conquête spatiale ? Parce que notre vie, ici-bas, est nulle. Et peut-être qu'Elon Musk pense ça, lui aussi.

Je signale enfin que mon prochain post sera dans 15 jours.


samedi 6 juin 2026

Le Luxe pour tous










Oserais-je l'avouer ? La Mode, le luxe, ça m'intéresse.

Je fais toujours très attention aux apparences. M'habiller, ça me prend un temps fou, je n'aime pas le pratique. Et je réfléchis à l'infini sur ce qui peut améliorer mon look: bijoux, foulard, chaussures. Parfois, je craque pour de grandes marques.

Et c'est pareil pour la décoration de mon appartement.

J'ai bien conscience d'apparaître, à cet égard, de plus en ringarde dans un monde où l'on prône, de plus en plus, le cool, le décontracté, le sans façons. Le luxe est, aujourd'hui, un scandale.

Le grand paradoxe, c'est d'ailleurs la France. On y déteste ses géants du luxe : LVMH, Hermès, Kering. On les exterminerait volontiers en oubliant même leur poids économique considérable : plus de 5% du PIB et près de 700 000 emplois, soit plus que l'automobile et l'aéronautique réunies.

Surtout, c'est l'image du pays qui s'en trouve magnifiée à l'étranger: la France y est perçue comme le pays du bon goût et de la culture. Il y a des images internationales plus infâmantes. Chaque ouverture d'un nouveau magasin Louis Vuitton dans le monde est ainsi considérée comme un événement artistique et on vient à Paris pour assiéger ses magasins.

Mais rien à faire ! Le luxe, c'est définitivement assimilé à l'élitisme, au fric, aux pratiques sociales discriminantes. Le luxe contre la démocratie !


Le "j'm'en foutisme" vis à vis des apparences, le cool, le décontracté, c'est devenu la modernité. Comme si ça nous rendait plus sincères et plus authentiques. L'esthétique de la vie, on l'a passée à la trappe.

On est tellement épris d'égalitarisme et du refus de toute ostentation qu'on est devenus des puritains et des ascètes. Rien ne doit dépasser, se faire remarquer. Le neutre, l'indifférent, c'est devenu la norme de notre image sociale et de notre environnement.

Le pire, c'est que tous nos espaces publics sont façonnés à cette image. Plus aucune extravagance parce que "l'ornement, c'est le crime" selon Adolf Loos, le père de l'architecture moderne. Tout doit être fonctionnel, rationnel, calculé au meilleur coût. On s'est empressés de "vandaliser" les monuments Art Nouveau et le sommet de l'architecture, c'est devenu le "brutalisme" (Paul Chemetov ; le Ministère des Finances et le réaménagement des Halles à Paris).

On commence seulement à se rendre compte qu'il n'y a rien de plus déprimant que notre environnement urbain. On évoque sans cesse le malaise des banlieues. Mais est-ce que sa première cause n'est pas le caractère cheap et uniforme de ses bâtiments ? Tout y est déglingué, stades et piscines publiques. On s'y sent rabaissés à la dimension d'un pion, de l'élément d'une grille.

On est victimes de notre moralisme, de notre conviction, initiée par Rousseau, que le luxe est corrupteur, entraîne la dépravation des mœurs. Le luxe, ce serait l'immoralité et la débauche.

On a complétement oublié que le luxe a longtemps été le moteur du monde. Et qu'il n'était pas réservé à une élite mais concernait le plus grand nombre.

C'est d'abord la Grèce Antique, celle d'Athènes et de son mode de vie. Sa supériorité, Athènes l'a conquise moins par sa puissance militaire que par le raffinement et la beauté de sa culture. Et les villes grecques, leurs prestigieux monuments, étaient offerts au loisir de tous ses citoyens.

Et l'expansion de l'Empire romain s'est effectuée sur les mêmes bases : offrir des spectacles et des monuments luxueux (thermes, forum, hippodrome, arènes) à la population. L'Empereur Constantin qui a fondé Byzance a été le plus grand orfèvre de cette politique. Et tous les historiens s'accordent à souligner la grande qualité de la vie à Pompéi.

La prodigalité peut être le moteur de la culture et de la richesse. C'était le point de vue de Voltaire contre Rousseau.

Cela s'est confirmé au Moyen-Age avec l'édification de cathédrales insensées mais bâties avec une extraordinaire ferveur. Et puis des fêtes et processions somptuaires qui provoquaient une transe générale.

Et que dire des grandes villes de la Renaissance que tout le monde souhaite aujourd'hui visiter ? Je doute qu'on se précipite sur les vestiges de Sarcelles dans quelques siècles. 

Le dernier soubresaut de notre goût du luxe, ça a peut-être été le Paris Haussmannien. Harmonieux, luxueux et plein de mystère à la fois.

Mais, aujourd'hui, on n'arrive plus à percevoir que le Luxe peut aussi être un bien commun essentiel et même un levier du progrès matériel et spirituel.

Un luxe qui n'est pas seulement celui des grandes marques mais "un luxe pour tous": des équipements publics, une nouvelle architecture des villes et de l'occupation de l'espace avec des immeubles audacieux, des forums et lieux de rencontre, des parcs et jardins repensés. 

Faire du partage de la Beauté un enjeu politique et social, ça pourrait donc être un grand thème des débats électoraux à venir. Mais le misérabilisme est aujourd'hui tel que j'en doute.

Pourtant, il ne faut pas l'oublier : il n'y a rien de pire qu'une société sans luxe. C'est même l'achèvement de la Dictature. C'est ce qu'ont réalisé la Chine maoïste et les Khmers rouges. A un moindre degré, c'est ce qui prévalait dans l'Europe Communiste. Mais ce dont souffraient le plus, les populations de tous ces pays, c'était moins de la misère économique que d'un environnement général sinistre et strictement utilitaire et de l'absence totale de beauté des objets offerts.


Tout était moche, cheap et même ridicule et c'était vécu comme une véritable humiliation. C'est pourquoi, là-bas, on ne rêvait pas seulement de démocratie mais aussi de beauté, d'objets qui vous fassent vibrer, qui vous permettent de vous différencier, d'éprouver, un peu, une identité, une singularité. Il n'est rien de pire que de se sentir fondu dans dans une masse, d'être un élément indifférent d'un grand Tout.

Images d'Helmut Newton, Guy Bourdin, Karl Lagerfeld, Adolf Loos, Mondrian, Satyricon de Fellini, Amphithéâtre d'Orange, fresque de Pompéi , Sainte-Sophie, Brueghel l'ancien, Schinkel, carnaval de Venise, Galeries La Fayette, parvis de la Défense et réalisations de l'architecte italien Renzo Piano

Je recommande vivement:

- Emma Carenini: "Une autre Histoire du Luxe - Des thermes romains à LVMH". Une vision vraiment renouvelée du luxe qui s'écarte radicalement du dénigrement général actuel et propose "un luxe pour tous".


samedi 30 mai 2026

De la fatigue de vivre - L'enfermement dans l'IA

 

On en a parlé dans les journaux comme s'il s'agissait d'une banale brève. Le Pape Léon XIV a publié une Encyclique Magnifica Humanitas consacrée à l'intelligence artificielle et à la dignité humaine.

Je suis une mécréante et je n'y ai, moi-même, pas trop prêté attention.

Pourtant, pour une fois, l'Eglise ne dit pas: "La modernité est mauvaise". Elle est plus subtile cette fois ci, elle ne rentre pas en guerre contre la science. Elle affirme qu'une puissance technique est en train de redéfinir ce que signifie "être humain". Et le vrai danger, ce n'est pas la technologie mais sa diffusion générale, l'envahissement des aspects les plus intimes et les plus infimes de nos vies.

Avec l'IA, on commence à se délester de l'énorme poids de nos existences: celui de la responsabilité de nos vies. Bientôt, on arrivera à tout déléguer: jugement, mémoire, décision, création. Même si ça foire, on aura un alibi, une excuse (je me suis fié à l'IA). 

Ce sera évidemment, à maints égards, plus rassurant et plus peinard. Finies les corvées et les embrouilles. On sera toujours à jour dans ses tâches quotidiennes et on ne se disputera plus avec ses collègues et amis (notre chatbot trouve toujours les expressions conciliantes). On n'a d'ailleurs même plus besoin de se rencontrer pour de vrai. En visio, c'est plus apaisé, plus cool.

L'IA,  elle est sans doute appelée à remodeler entièrement nos sociétés. Avec elle, on rentrera enfin dans une ère de joyeuse innocence, irresponsabilité. On en deviendra des prisonniers volontaires.

Son attrait est, en effet, irrésistible; simplement parce qu'elle va nous délivrer de tout ce à quoi on se heurte dans la vie et qui fait peser sur nous une charge mentale extraordinaire: la contingence, l'adversité, la difficulté à décider. Sans cesse, on rencontre des obstacles, des adversaires.

C'est pour ça qu'on est tous plus ou moins stressés et angoissés.

C'est pour cette raison que Jacques Lacan disait que vivre était épuisant.

Tellement épuisant même, qu'il concluait en disant qu'on avait heureusement la perspective de la mort pour espérer être délivrés, un jour, de cette tension permanente.

De cette angoisse primitive, l'IA va nous délivrer en grande partie. Et tant pis si, pour parvenir à cette fin, elle nous condamne à devenir des prisonniers volontaires qui tourneront en rond comme des souris en cage. Parce que c'est bien ainsi que l'IA fonctionne: elle reproduit simplement les schémas et modèles existants. Il n'y a aucune créativité à attendre d'elle.

Elle n'opère, tout au plus, que des variations plus ou moins originales ou esthétiques sur un thème.

On peut, par exemple, affirmer que l'IA ne révolutionnera jamais l'Art. Elle ne pourra que produire de "jolies choses": un roman ou une chanson qui "réconfortent, qui font du Bien". Ou bien, un tableau, style impressionniste qui ne dérange personne.

Mais on sait bien que l'Art, ce n'est pas le Beau ou le joli.

L'Art, c'est, plutôt, ce qui élargit les consciences, ce qui perturbe et dérange. L'Art est toujours malaisant. Et cela, l'IA en sera toujours incapable.

La nouvelle civilisation de l'IA, ce sera donc celle de l'ennui absolu:  la répétition sans fin dans un monde absolument lisse et uniforme que rien d'imprévu ne vient déranger. Un monde sans rêves et sans altérité.

Images de Gerda Weneger, Felice Casorati (1883-1963)

Il y a encore peu de publications consacrées à l'IA. Je signale néanmoins le n° d'avril dernier de la trop méconnue revue Sciences Humaines. Elle est disponible en kiosque et n'est jamais jargonnante.