Le narcissisme, c'est aujourd'hui unanimement réprouvé.
C'est considéré comme une attitude égocentrée de repli, de désintérêt du monde: peu importe ce qui se passe autour de moi. Etre narcissique, c'est presque automatiquement associé à être bête, superficielle, et égoïste.
Et ce dénigrement concerne, bien sûr, en premier lieu, les femmes. Celles qui se préoccupent de leur apparence physique et de leurs vêtements sont, de plus en plus, considérées comme des idiotes. Tandis que les hommes sont, bien sûr, au-dessus de ça et n'attachent pas d'importance à ces futilités.
Etre moderne, c'est en effet, être ouvert aux autres et à la fureur de l'Histoire. C'est être altruiste et renoncer à ses intérêts personnels. On en vient presque à se détester soi-même.
Personnellement, je l'avoue, je suis narcissique. Je prête grande attention à mon apparence. Pas question d'apparaître négligée ou je m'en foutiste. M'acheter des dessous ou un rouge à lèvres, ça me prend un temps dingue. Et même pour descendre une poubelle, je m'habille. Et quand je rencontre ma copine Daria, on fait toutes les deux assaut d'élégance et provocation vestimentaire.
On est peut-être crétines mais c'est d'abord en partie lié aux codes slaves de la féminité qu'on peut juger, selon les points de vue, ou bien archaïques ou bien plus sensuels et moins puritains.
Ce qui est sûr, c'est qu'on assiste aujourd'hui à une dissolution générale de l'image de la féminité. L'apparence corporelle et vestimentaire, elle se réduit à une question pratique: bijoux et maquillage quasiment proscrits, chaussures plates et pantalons obligatoires. On se doit d'être simple, direct et transparent.
De plus en plus, on entre dans une civilisation d'effacement de la différence sexuelle. Ca consacrerait même le nouvel âge démocratique, celui du triomphe de la transparence et de l'égalité des sexes. A tel point que des sexes, il n'y en aurait quasiment plus puisque ce serait une construction sociale, voire même un simple choix.
Mais moi, j'ai tendance à penser qu'il s'agit là d'une effroyable ruse de l'Histoire. La simplicité et la transparence imposées, ça n'est qu'une manière de réprimer "l'inquiétante étrangeté" de la femme, son altérité. On n'est pas tous pareils et je crois aux différences irréductibles.
Je suis narcissique, disais-je, et c'est, sans doute, parce que j'éprouve qu'il y a un bonheur fondamental à être femme. Parce que, malgré tout, l'on s'aime et jouit intérieurement de soi-même. Et qu'on se sent, en quelque sorte, autosuffisantes. Au point qu'on n'a pas tellement besoin d'aller chercher, à l'extérieur, l'objet de son désir. Les hommes nous intéressent mais pas tant que ça. Et du reste, on se fiche à peu près de leur apparence physique. Au point que les plus laids ont leur chance, ce qui n'est nullement le cas du côté des hommes.
Oserais-je le dire ? Les femmes sont sans doute plus heureuses que les hommes. Cela se traduit d'ailleurs dans leur meilleure espérance de vie et leur faible criminalité. Sans doute parce qu'elles sont moins angoissées et trouvent en elles-mêmes des motifs de satisfaction. Se sentir séduisante, c'est un puissant moteur.
C'est toute l'énigme de la différence sexuelle, cette différence que l'on tend de plus à gommer, voire à effacer, aujourd'hui.
Freud le souligne de manière presque provocatrice: la femme narcissique est le type "le plus fréquent et vraisemblablement le plus pur et le plus authentique".
Ce sont des propos qui peuvent sembler effroyablement misogynes mais il précise aussi que celle qui fascine les hommes, ce n'est pas la fille sympa et avenante mais la femme narcissique qui met les autres à distance, qui se contente de séduire par sa beauté et son indifférence.
Et cette fascination des hommes pour les femmes narcissiques tient au fait que toute leur éducation virile a généralement consisté à rejeter leur propre narcissisme, à le détourner sur un objet extérieur. Au risque de se détester soi-même et son propre corps.
Et la femme éveille ainsi chez l'homme une espèce de nostalgie: celle d'un narcissisme perdu. Les hommes admirent, en fait, les femmes pour l'amour qu'elles ont conservé d'elles-mêmes, pour avoir échappé aux renoncements et à la castration de la culture.
Et l'énigme des femmes tient justement en cela : leur autosuffisance. Et c'est justement un écrivain homosexuel, Marcel Proust, qui a le mieux compris cela. Quand il contemple les "Jeunes Filles en fleurs", ce qui le frappe, c'est qu'elles semblent simplement heureuses d'elles-mêmes et qu'elles n'ont pas besoin d'un personnage extérieur pour les éveiller.
Ce qui est effrayant, irritant, en elles, c'est plutôt qu'elles n'ont pas besoin du désir de l'homme, qu'elles y sont même indifférentes. Ce qui suscite souvent, d'ailleurs, la rage masculine.
Ce n'est pas le manque, Freud le reconnaît lui-même, qui fonde le désir féminin. L'énigme de la femme, c'est plutôt son indifférence au désir de l'homme, son autosuffisance.
Dans tout amour humain, il y a, en fait, une forte composante narcissique. Plus marquée, sans doute, chez les femmes.
.C'est ce qui fonde le Bonheur d'être femme. Un bonheur probablement narcissique et superficiel. Mais comme le disait bien le poète Valéry: "Le plus profond, c'est la peau".
Images de Le Titien, Jérôme Bosch, Rimel Neffati, Federico Beltran Nasses, Charles Napier Kennedy, Juarez Machado, Deborah Turbeville, Polina Olowska, Gustave-Adolphe Mossa.
Je recommande:
- Sarah Kofman: "L'énigme de la femme". On réédite aujourd'hui certains de ses textes, toujours lumineux et dépourvus de dogmatisme. Elle a écrit notamment sur Freud et sur Nietzsche. Elle s'insurge dans ce livre contre la tentation d'enfermer la femme dans une Nature ou une construction culturelle. En faire une figure immobile, c'est en faire un cadavre.
- Marcel Proust: "A l'ombre des jeunes filles en fleurs". Qui a mieux décrit les jeunes femmes que Proust ? L'effet de sidération qu'elles exercent sur les hommes simplement parce qu'elles se suffisent à elles-mêmes et n'ont pas besoin des hommes pour être heureuses.

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