samedi 4 juillet 2026

Nueva Germania au Paraguay

 

Le Paraguay vient tout à coup de passer au premier plan de l'actualité française avec la Coupe du Monde de foot. La Coupe du Monde, je n'ai pas la disponibilité d'esprit pour m'y intéresser mais cette soudaine émergence du Paraguay a quand même fait tilt en moi.   


Le Paraguay, c'est généralement le grand trou noir, ça n'évoque absolument rien, on sait tout juste que c'est l'Amérique Latine. C'est le grand nulle part et il est vrai que le pays a une longue tradition isolationniste (initiée par les communautés Jésuites) .

J'ai quand même eu l'occasion de m'y intéresser dans le cadre de mes études germaniques. Parce que si le Paraguay ne dit pas grand chose aux Français, il est beaucoup plus évocateur pour les Allemands. Et il est vraiment troublant que le pays vienne, justement, de battre l'Allemagne moderne.

Disons que dans le prolongement de la domination jésuite (17 et 18èmes siècles) qui s'était traduite par la création de petites communautés complétement fermées sur elles-mêmes, le Paraguay est devenu, au 19ème siècle, une petite République dictatoriale qui avait choisi, un peu comme l'ancien Japon, de vivre en complet isolement et autarcie. Le repli sur soi, la méfiance envers l'étranger, c'est toujours la ligne politique suivie par les dictateurs.

Mais le Paraguay a quand même trouvé le moyen de se quereller gravement avec ses voisins, le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay. Ces trois larrons, réunis en une sinistre Triple Alliance, sont sortis vainqueurs du conflit (1870) en massacrant soigneusement la population paraguayenne. A l'issue de 6 ans de guerre, celle-ci se serait ainsi effondrée, dégringolant de 800 000 à 300 000 habitants.

Et surtout, il n'aurait subsisté qu'un homme pour 3 ou 4 femmes. Un effrayant génocide complétement oublié aujourd'hui, sauf des Paraguayens qui continuent de porter ce traumatisme. Ce drame a, en fait, préfiguré les grandes exterminations de masse du 20ème siècle.

Et peu de temps après, à la fin du 19ème siècle, est intervenu, au Paraguay, l'épisode Nueva Germania.

Ca a été le projet d'un nationaliste allemand, Bernhard Förster, rêvant de créer, en ces terres vierges, une nouvelle Allemagne digne de l'utopie aryenne et antisémite alors naissante. Il a alors réussi à entrainer dans cette aventure quelques dizaines de familles allemandes.

Il est à noter que ce sinistre Förster était l'époux d'Elisabeth Nietzsche, la sœur adorée du célèbre philosophe. Ce dernier détestait absolument son beauf mais ne parvenait pas, pour autant, à renier sa sœur chérie.

Quoiqu'il en soit, le projet a vite rencontré une foule de difficultés (insécurité, maladies, rentabilité économique) et Förster, confronté à cet échec lamentable, a fini par se suicider.

Mais Nueva Germania continue néanmoins d'exister aujourd'hui et demeure bien connue aujourd'hui. Il s'agit d'une petite communauté rurale d'environ 5 000 habitants située à 300 kms de la capitale Asuncion. On continue d'y parler allemand et on y entretient le souvenir de la vieille Allemagne. Nueva Germania a probablement été  un refuge pour d'anciens nazis et, notamment, pour le sinistre docteur Mengele.

Quoi qu'il en soit, le Paraguay, c'est un pays bien mystérieux qui a longtemps vécu "à l'écart" et replié sur lui-même avec pour conséquence le recours aux dictatures (des Jésuites puis des militaires).

Il affiche, quand même, une particularité démocratique: c'est l'un des rares pays d'Amérique Latine où une langue indigène, le Guarani, est reconnue comme langue officielle aux côtés de l'espagnol.


Je recommande: 

- Christophe Prince, Nathalie Prince: "Nietzsche au Paraguay". Un livre merveilleux racontant une histoire folle rythmée par le délire, la maladie, la violence, la ruine. Un présage sinistre des massacres nazis à venir.

- Guy Boley: "A ma sœur et unique". Un autre magnifique livre narrant l'amour inconditionnel entre Nietzsche et sa sœur. C'est d'autant plus troublant que leurs personnalités étaient très différentes, voire opposées.

- Michel Foucault : Conférence de 1966 "Les utopies réelles ou lieux et autres lieux". Sont ici évoquées les fameuses communautés jésuites du Paraguay. Celles-ci auraient instauré "le communisme le plus parfait". terres et troupeaux appartenaient à tout le monde et les maisons, toutes identiques, étaient disposées en rangs réguliers le long de deux rues qui se coupaient à angle droit. Et les Jésuites réglementaient entièrement les heures de travail et de repos de la communauté. Une société entièrement fermée sur elle-même qui travaillait pour les seuls bénéfices (considérables) de la société de Jésus.

- le film de Roland Joffé: "Mission" (Palme d'or 1986 à Cannes) qui raconte la fin des républiques autonomes des Jésuites du Paraguay








samedi 27 juin 2026

Des Hauts-de-France à la Mongolie

 

J'étais, ces derniers jours, dans la région qu'on appelle aujourd'hui les Hauts-de-France. Ca fait plus noble et distingué que l'ancienne dénomination, Nord/Pas-de-Calais.


Mais je trouve ça judicieux. Il est important de réhabiliter les pays qu'on dit moches. Je suis sensible à ça, moi qui viens d'un pays longtemps qualifié comme tel. Un pays moche invite davantage à réfléchir et à dépasser les apparences.

 

Evidemment, les évolutions sont très lentes. Parce que si j'ai rencontré, en masses, des Belges et des Hollandais, en revanche, des touristes venant du Sud de la France, ça semble une espèce rarissime, tant les préjugés demeurent forts. 


Mais je ne vais pas parler des Hauts-de-France (qui comprennent aussi la Picardie). C'est trop vaste et je n'ai pas les compétences. Je dirai simplement que ça m'a bien plu. Des paysages romantiques, des architectures de rêve, on en trouve beaucoup. La mélancolie, c'est cela qui est émouvant.
 

J'ai en fait consacré mes quelques jours de tourisme aux lieux qu'avait hantés Guillaume de Rubrouck.


C'est un personnage important, l'un de ceux qui ont façonné l'Histoire du monde. On l'a redécouvert il y a seulement quelques décennies avec la traduction et la réédition de ses écrits.


Il est né et a vécu quelque temps, au 13ème siècle, dans la petite ville de Rubrouck, située à quelques kilomètres au Sud de Dunkerque. 


Il était un moine franciscain érudit qui avait rencontré Saint-Louis à Chypre puis l'avait suivi en Egypte et au Moyen-Orient.



A cette époque, la grande angoisse, c'était le péril mongol, la nation qui dominait alors le monde et menaçait d'anéantir la chrétienté. Des récits terrifiants couraient à leur sujet.


Saint-Louis a alors désigné Guillaume de Rubrouck comme son ambassadeur auprès des Mongols et lui a demandé d'aller les rencontrer pour conclure avec eux un accord de paix.


Guillaume de Rubrouck s'est bien sûr exécuté et a entrepris un fantastique voyage en direction de la capitale Karakorum située à plus de 5 000 kilomètres. 


Guillaume de Rubrouck a donc précédé de deux siècles Marco Polo dans l'exploration de l'Asie Centrale. Inutile de préciser qu'il fallait un immense courage physique et moral pour conduire à bonne fin pareille entreprise, accompagné de seulement quelques personnes. L'insécurité et la probabilité de mauvaises rencontres étaient considérables.


Aller et retour, le voyage de Guillaume a tout de même duré 2 ans, semé d'embûches et d'accidents.
 

Mais il a été couronné de succès puisque Guillaume de Rubrouck est parvenu à rencontrer l'Empereur mongol, petit-fils de Gengis Khan, qui lui fait bonne impression par sa tolérance affichée envers les différentes religions. 


Il s'est même voulu rassurant et a demandé à Guillaume de transmettre son message et ses lettres en Occident.  "De même que Dieu a donné à la main plusieurs doigts, de même il a donné aux hommes plusieurs voies".


La mission de Guillaume de Rubrouck a peut-être donc évité à l'Europe occidentale d'être envahie par les Mongols. Ceux-ci se sont finalement limités à la Russie mais leur domination y a tout de même duré jusqu'au 15ème siècle.  On n'est pas d'ailleurs pas sûrs, aujourd'hui encore, que les Russes se soient bien remis du traumatisme du joug mongol. C'est peut-être la racine de la violence et de la brutalité russe. 


Guillaume de Rubrouck a donc été le premier grand diplomate des relations entre le Royaume de France et la Mongolie.


Et le plus merveilleux, c'est qu'il a laissé, à la postérité, le récit magnifique de son aventure en Asie Centrale. On l'a redécouvert et retraduit il y a seulement une quarantaine d'années.


Et on peut dire aujourd'hui de Guillaume de Rubrouck, qu'il a été le premier et le plus  formidable écrivain-voyageur, réceptif et sans préjugés (sauf envers les chrétiens nestoriens). 


Il est sans doute même plus important que Marco Polo ("un marchand qui se prend pour un ambassadeur") qui lui est postérieur de deux siècles et qui inventait et fabulait beaucoup.

 
Ce n'est nullement le cas avec Guillaume de Rubrouck. On est d'abord frappés par la lucidité et l'impartialité de ses analyses et on le sent admirateur des Mongols.


Et je précise enfin que dans la ville de Rubrouck, on trouve encore la maison de Guillaume. Celle-ci abrite un petit musée qui est un haut lieu d'échanges et de relations culturelles et diplomatiques entre la France et la Mongolie.

Si vous voulez donc vous imprégner d'un parfum de Mongolie en vous évitant les fatigues d'un long voyage, venez donc faire un petit tout à Rubrouck et dans les Hauts de France. 


Mes petites photos prises sur la Côte d'Opale, à Boulogne, à Bergues, à Cassel et à Rubrouck. 

Je recommande :

- Guillaume de Rubrouck: "Voyage dans l'Empire Mongol 1253-1255". C'est en poche Payot avec de remarquables introduction (Jean-Paul Roux) et préface (Claire er René Kappler). 

- Stanley Steward : "L'Empire du vent". Le récit d'une longue randonnée, à cheval, en Mongolie au début du siècle. De l'aventure et de l'Histoire narrées par une écrivain irlandais.

- Jack Weatherford: "Gengis Khan et les dynasties mongoles". Comment les armées mongoles, composées d'une centaine de milliers de guerriers, ont pu conquérir, entre la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème, un territoire bien plus important que celui de Rome, d'une superficie équivalant, en fait, au continent africain. Ce livre passionnant montre que les Mongols n'étaient pas seulement de grands guerriers mais aussi, une fois vainqueurs, de grands administrateurs.







samedi 13 juin 2026

Le désenchantement du monde

 

De quoi souffrons-nous, principalement, aujourd'hui ?

De banalité. D'une existence morne et répétitive, dépourvue de toute aspérité. Et puis, presque paradoxalement, on se met à avoir peur de tout et on fait sans cesse appel à un Grand Autre qui voudra bien nous prendre en charge.

Ces sentiments mêlés, si on dépasse le cas de sa petite pomme, c'est relativement récent. Ca date, en fait, de l'avènement généralisé des Lumières. Un nouvel état d'esprit s'est alors forgé actant le retrait irréversible du religieux dans la conscience européenne et consacrant, ainsi, ce que l'on appelle "le désenchantement du monde".

Ca a été un choc mental considérable, une véritable déflagration que l'on mesure mal aujourd'hui. Il y a eu une grande rupture culturelle et mentale qui est intervenue au 19ème siècle. 

Quoi que l'on pense de l'Ancien Régime, il était une période de vie intense: d'une certaine magnificence, d'un éclat des sentiments, dont témoigne l'admirable littérature du 18ème siècle (la libertine en particulier tellement inconcevable aujourd'hui). Le raffinement et l'attention portée au "paraître" et à l'élégance ont alors défini un certain vivre ensemble qui drainait toute la société et qui perdure encore aujourd'hui (ce que l'on appelle l'art de vivre à la française).

La flamboyance et l'exacerbation des passions, sous le couvert des codes de conduite et de politesse et d'une religiosité théâtralisée, c'est un peu ce qui a façonné le 18ème siècle (C'est admirablement décrit par Agnès Walch "La vie sous l'Ancien Régime" qui n'hésite pas à parler d'une véritable qualité, harmonie, de la vie).

Et puis, il y avait les bénéfices psychiques de la croyance religieuse. Dans "L'avenir d'une illusion", Sigmund Freud précisait ainsi que la religion permettait d'abord de substituer une grande névrose collective à notre petite névrose individuelle (on était intégrés à une grande bande d'obsessionnels comme nous). Et puis, elle nous embarquait tous dans un grand délire collectif: celui d'une croyance en notre immortalité. Finalement, elle prenait en charge toutes nos manies et obsessions ainsi que notre mégalomanie.

Mais inutile de s'apitoyer, de pleurnicher. Tout cela est définitivement révolu et on se retrouve maintenant seuls à essayer de mener sa barque. Dieu est mort et on n'a plus rien en face de nous, ni pour nous juger, ni pour nous parler. On vit dans un monde fermé, limité à lui-même, sans altérité. Notre Destin, ce n'est plus Dieu qui l'a voulu mais nous-mêmes. Nos infortunes, nous en sommes responsables. 

On n'a plus que la cage de sa quotidienneté à gérer. On est sans cesse renvoyés à soi-même. Mais ça devient vite sinistre et ennuyeux. Et surtout, c'est angoissant, cette exigence d'assumer tout le poids de son existence. 

Mais on s'en accommode aussi. Parce qu'en même temps qu'on se barricade dans l'ennui, on sombre dans la peur: on redoute de voir se fissurer le fragile édifice sécuritaire de nos vies. Contre toute logique, on n'a jamais été aussi angoissés. D'où les appels à toujours davantage de sécurité et à un Pouvoir fort qui bétonnera, encore davantage, nos vies.

Ce sont les artistes et créateurs qui essaient de nous sortir de cette grande déprime initiale. Tout ceux qui pensent qu'il existe encore un ailleurs, une altérité.

On vit, en effet, dans un monde plein comme un œuf où il n'y a que des certitudes. Tout s'expliquerait, serait rationnel et transparent. Mais on a besoin aussi d'autre chose, de rêve, de mystère et de passion. Ce quelque chose qui ébranle nos certitudes les mieux établies.

Et d'ailleurs, de quoi, de qui, tombe-t-on réellement amoureux ? Non pas de celui ou de celle qui est comme nous mais plutôt de celui ou celle qui est radicalement différent, qui est capable de nous entraîner sur d'autres chemins que ceux qu'on avait si bien tracés.

On a besoin de sortir de ses ornières. On a besoin d'un appel d'air, on a besoin de se sentir en manque, d'éprouver une altérité. 

S'arracher à la platitude de nos vies, en retrouver la saveur et l'émotion, ça a été, avec l'exaltation de la Passion, le programme du Romantisme au 19ème siècle.

Mais on a aussi développé, en même temps, un goût pour l'horrifique, l'étrange, le surnaturel. Ce sont toutes les histoires de loups garous, de vampires, de sorcières, de fées et de lutins, de spiritisme. 

Ca a surtout concerné, il est vrai l'Allemagne et l'Angleterre. On s'est toujours montrés plus rationnels en France.

Et aujourd'hui, il ne reste plus grand chose du Romantisme. On s'adonne à des rêves plus triviaux, ceux de la conquête spatiale.

Mais même ces rêves minables traduisent bien notre besoin absolu d'imaginaire. Notre besoin d'échapper à un quotidien dépourvu de sens, celui d'une existence minable encadrée par une bureaucratie tentaculaire.

Notre éducation est faite d'épisodes sombres et traumatisants. On ne les surmonte que si on retrouve, en soi, le sens du Merveilleux.





















Images de Franz Von Stück, Salvador Dali, Caspar David Friedrich, Fragonard, Pablo Picasso, Emma Schlangenhausen, Antoine-Jean Gros, Richard Dadd, Oskar Laske

Je recommande:

- Nina Allan: "Les bons voisins" prix Médicis étranger 2025. Un bouquin qui s'inscrit sous le signe de l'étrangeté. Un cadre : une île écossaise désolée, de multiples meurtres, deux jeunes femmes un peu perdues. Et puis l'évocation du fantastique avec les elfes et les fées et le peintre pré-Raphaélite Richard Dadd, devenu meurtrier de son père à la suite d'un voyage au Moyen-Orient au cours du quel il a perdu la raison.

- Witold Gombrowicz: "Les envoûtés". Un bouquin encore plus surnaturel et bizarre. Aussi étranges qu'apparaissent nos comportements, ils obéissent toujours à une logique même si celle-ci est cachée.

- Agnès Walch: "La vie sous l'Ancien Régime". Un regard original sur ce 18ème siècle trop souvent décrié. 

- Chantal Thomas: "Un air de Liberté - Variations sur l'esprit du XVIIIéme". Un livre qui complète celui d'Agnès Walch.

Et au cinéma, il faut évidemment mentionner "2001 L'Odyssée de l'Espace" de Stanley Kubrick et le tout récent "Disclosure Day" de Steven Spielberg. L'argumentaire est sommaire mais juste: pourquoi rêve-t-on de conquête spatiale ? Parce que notre vie, ici-bas, est nulle. Et peut-être qu'Elon Musk pense ça, lui aussi.

Je signale enfin que mon prochain post sera dans 15 jours.