samedi 24 janvier 2026

"Cet obscur objet du Désir"









"Cet obscur objet du Désir", c'est le titre d'un célèbre film de Luis Bunuel. L'homme à la recherche de son Désir, ça résume bien, en effet, l'errance de la vie humaine, ses cahots et ses ratés.

 Pourquoi suis-je si instable dans mes passions, mes amours ? Passée une rapide exaltation, la déception vient très vite et je ne vois que les petitesses et mesquineries de l'autre. Ca ne colle jamais et il n'y a qu'en amitié que je suis, au contraire, fidèle. Ce sont même alors les différences et les défauts de l'ami(e) qui m'attirent.

"T'es pas moche, t'es pas bête, alors qu'est-ce que tu attends ?". Ce que j'attends ?  Rien justement, c'est-à-dire qu'on n'ait pas d'exigence vis-à-vis de moi, qu'on me laisse errer, divaguer, à ma convenance. Je ne veux pas qu'on me dresse. Mes manies, mes tocades, et Dieu sait si elles sont nombreuses, je ne suis pas prête à les abandonner.

Et d'ailleurs, je ne sais pas moi-même ce que je veux. Comme l'exprime bien Bunuel, on vit tous dans une espèce d'obscurité, de brouillard permanent. On n'arrive pas à se reconnaître soi-même.

Et il y a d'ailleurs tous ces accidents de la vie qui nous font comprendre qu'on n'est jamais là où on croyait être. Tout ce qu'on fait est accompagné de doubles non formulés. Dostoïevsky a bien exprimé ça: on croit être un honnête homme sachant ce qu'il veut mais, en même temps, on rêve d'être une crapule.

Au total, on est une énigme pour les autres mais aussi pour soi-même.

On est faillibles, il y a souvent en nous une force impérieuse, une impulsion, qui nous pousse à la faute, au basculement. Je suis ainsi capable d'étranges et subites tocades.

Mais tout n'est pas non plus hasard et chaos dans notre vie. Il y a quand même une logique, une rationalité de notre existence. Elle se manifeste dans ce quelque chose qui se répète dans notre conduite, qui insiste, qui ne nous laisse jamais en paix.

Ca vaut pour moi bien sûr mais aussi pour nous tous. C'est comme un toc-toc inattendu sur une porte mais qui revient régulièrement. On ne sait pas ce que c'est ni qui c'est mais ça vient nous obséder. En psychanalyse, on appelle ça "l'objet petit a", soit ce que l'on n'arrive pas à formuler dans le langage mais qui vient régulièrement nous tarabuster et nous foudroyer.


 Pour en donner un exemple, on peut se référer, à nouveau, à Dostoïevsky. A un tout petit texte, celui des "Nuits blanches" de Saint-Pétersbourg. Alors qu'il erre dans la ville, tout à coup le héros perçoit, dans la foule et au-dessus d'un pont, un "charmant chapeau à fleurs jaunes". Et ce chapeau, cet objet presque insignifiant, c'est celui de Nastienka, une jeune fille qu'il suppose brune. Et il suffit, brutalement, à enclencher l'amour fou du narrateur.

C'est beau, c'est merveilleux bien sûr, cet éclair qui déchire, tout à coup, l'obscurité. Malheureusement, ça n'est jamais aussi simple parce que, dans l'amour, il y a toujours quelque chose qui, ensuite, ne colle pas. Les attentes des deux partenaires ne coïncident jamais.

Comme l'explique Jacques Lacan, celui qui aime (homme ou femme) a toujours quelque chose qui lui manque mais il ne sait pas ce que c'est. Et celui qui est aimé n'est pas plus avancé: il possède quelque chose qui fait son attrait mais il ne sait pas non plus en quoi ça consiste. Ce quelque chose, c'est, en fait, le fameux objet du désir, indicible et soigneusement dissimulé.

Finalement, même dans un amour réciproque, la dissymétrie est double. L'un ne sait rien de l'autre et inversement. L'amour est toujours boiteux et un homme et une femme ne font jamais Un.

On n'est jamais aimé pour soi-même. C'est la leçon qu'il faut en tirer. Mais finalement, c'est heureux parce que c'est ça qui nous permet de carburer au rêve, au fantasme, à la littérature, à la musique, au cinéma, à l'Art en général.

Images notamment de Franciszek Starowieyski, Balthus, Salvador Dali, Jean Delville, René Magritte, Ilya Glazounov, Alexandre Petrossian, Francisco de Goya.

 Je recommande:

- Feodor Dostoïevski; "Les nuits blanches". C'est un tout petit bouquin des débuts (1848) de la carrière littéraire de Dostoïevski. Mais il traduit parfaitement l'éclosion du rêve amoureux, ses illusions et ses fantasmes. On vient d'éditer, en poche, la meilleure traduction, celle d'André Markowicz.

- Mikhaïl Boulgakov reprend, de manière étonnante, dans "Le maître et Marguerite", cet épisode du petit chapeau jaune. Il faut savoir que le jaune est une couleur maléfique en Russie.

Ce thème de la rencontre coup de foudre a ensuite irrigué la littérature du 20ème siècle. On le retrouve, bien sûr, dans "Le grand Meaulnes" et dans "Nadja".


samedi 17 janvier 2026

Du Droit à l'aide à mourir

 

On s'agite beaucoup en ce moment, en France, à propos du "Droit à l'aide à mourir" qui devrait bientôt faire l'objet d'un vote au Parlement.

C'est présenté comme une conquête importante, un véritable progrès social et sociétal.

Et il est vrai qu'on ne voit plus grand obstacle à la conquête de ce Droit puisque le vieux tabou du Christianisme sur le suicide (la Vie est un don sacré appartenant à Dieu) a quasiment disparu.

Mais, en France, il y a deux approches, deux philosophies, qui s'affrontent : 

- celle de "Jusqu'à la Mort Accompagner la vie" (Association JALMAV) 

- et celle, beaucoup plus radicale, de  "Mourir dans la dignité", une autre association aux militants très actifs. Ce sont eux qui, finalement, ont su s'imposer médiatiquement et faire passer leurs idées, par un lobbying actif auprès du Parlement. J'avoue que leur  slogan, personnellement il me hérisse parce que c'est comme s'il y avait, par ailleurs, des morts indignes. 

Accompagner ou abréger la souffrance de la vie, c'est, en quelque sorte le dilemme.

Quoi qu'il en soit, le projet actuel de texte (principalement inspiré par "Mourir dans la Dignité) fait l'objet d'une unanimité inhabituelle : 83% de Français y seraient favorables. C'est tellement étonnant que ça interroge.

On se réfère d'abord, sans trop bien connaître, à ce qui existe en Belgique et en Suisse.

En Belgique, c'est l'euthanasie active qui a été adoptée en 2002. Après un très long débat éthique, s'appuyant sur une culture politique valorisant laïcité, droits individuels et autonomie. Des conditions strictes ont été édictées: majeurs aux souffrances insupportables et maladies incurables.


 Ce qui signifie que l'euthanasie en Belgique ne peut être demandée sur simple choix personnel, fatigue de vivre ou détresse sociale. A partir de là, la demande doit être volontaire et éclairée et soumise à des médecins indépendants. In fine, c'est un médecin qui administre la Mort.

En Suisse, l'euthanasie active (administrée, comme en Belgique, par un tiers) est illégale. Seul le suicide assisté est admis (depuis1941), la personne se donnant la mort elle-même. Il ne s'agit donc pas d'un Droit mais d'une dépénalisation constitutionnelle. Et celle-ci a pour condition de ne pas être motivée par un "intérêt égoïste" (Fatigue de vie, détresse sociale).

En pratique, les demandes en Suisse sont "sélectionnées" par des associations (Exit, Dignitas) avec souvent, mais pas toujours, un médecin, qui vérifient le discernement, la volonté et la gravité de la situation. L'accès au suicide assisté en Suisse n'est donc pas obligatoirement médicalisé mais il n'est ni automatique ni général.

Il faut surtout noter qu'au final, le nombre de cas pris en charge est, dans les deux pays, très limité. En Belgique, ça a été 3 991 cas (3,6 % des décès totaux) en 2024. Dont 72% de personnes âgées de plus de 70 ans, souffrant de cancers ou maladies incurables (Charcot et autres). En Suisse, le suicide assisté n'a concerné que 1 253 cas en 2023.

En France, cela donnerait environ 22 000 cas annuels, l'équivalent d'une ville comme Saint-Malo ou Pontoise, s'ajoutant aux 650 000 décès de la population totale. Bien peu de monde en réalité.

Quant au texte français, poussé par "Mourir dans la dignité" sans longs débats éthiques, il semble s'inspirer principalement du suicide assisté suisse (le patient se donne la mort) mais aussi de l'euthanasie active belge (avec une intervention d'un médecin et même d'un infirmier lorsque le malade est physiquement incapable de se donner la mort).


 On a donc choisi de faire compliqué. Et surtout, on ne s'est guère préoccupés de l'opinion des soignants, médecins et personnels hospitaliers. Pour ces derniers, c'est clair: "on est là pour soigner et pas pour tuer"." D'un point de vue médical et philosophique, le soin n'est pas compatible avec la mort".

Et finalement: "La priorité en fin de vie doit être l'accompagnement, le soulagement de la douleur et le respect de la dignité et non la légalisation de la mort".

Ce qui renvoie, pour les personnels soignants, au développement des soins palliatifs avec la création, dans les hôpitaux, de lits spécialisés malheureusement en nombre insuffisant en France.

Et c'est bien le problème du texte français. Il se polarise sur la mort du patient et met beaucoup moins l'accent sur l'accompagnement du mourant avant sa mort. La possibilité de se flinguer, ça semble plus important que de se sentir entouré, accompagné.

J'avoue que je trouve, personnellement, un peu effrayante cette étrange unanimité des Français en faveur de ce Droit à l'aide à mourir tel qu'il est défini dans le projet de texte. Je dirai même que cette bonne conscience libératrice recouvre probablement de sombres motivations.

Il faut replacer le sujet dans un contexte plus général. La réalité, c'est qu'on ne veut plus ni voir, ni affronter la Mort dans nos sociétés. On souhaite être débarrassés, dans un monde sans aspérités et entièrement voué à la marchandise, de ces importuns que sont les mourants. A mort, la Mort ! Il ne faut plus que les mourants viennent enquiquiner les vivants. Il faut qu'ils se fassent les plus discrets possible. Prière de ne pas déranger. C'est la rançon de l'atomisation de nos sociétés, la mort n'est plus vécue collectivement et le mourant est renvoyé à son immense solitude.

Oserais-je le dire ? Je crains, dans ce contexte, que le "Droit à l'aide à mourir" s'exerce croissant dans notre société. Notamment sous la pression militante de "Mourir dans la dignité" qui, sur son site, s'engage à suivre de près l'application de la Loi.

La banalisation de cette pratique fera peser une pression sur les plus vulnérables, devenus une "charge" pour leur famille et pour la Sécurité Sociale. Et l'Etat voudra se montrer progressiste et promouvra ce "Droit" en élargissant les cas d'admissibilité (à défaut de pouvoir financer le développement des soins palliatifs.

Ne l'oublions pas: l'Enfer est pavé de bonnes intentions.

Images de Gustav Klimt, Edvard Munch, Carlos Schwabe, Claude Monet, William Bouguereau, Egon Schiele, John-Everett Millais, Josef Manes, James Ensor, Diego de Rivera, Hugo Simberg, Claude Vignon, Herbert Lis, Suzanne Hay, Bela Cicos Sesi


Je recommande:

- Jean BAUDRILLARD : "L'échange symbolique et la Mort". Un bouquin ancien (1976) mais absolument prophétique. Sans doute l'un des meilleurs de Baudrillard mais il est, curieusement, passé presque inaperçu au point qu'il est difficile de le trouver aujourd'hui.

- Marcel PROUST : Il faut absolument lire, relire, le texte stupéfiant qui clôt "Le côté des Guermantes". Ce moment ahurissant où Swan annonce sa mort prochaine au Duc de Guermantes et la réaction désinvolte du Duc.

- Eric FIAT: "Où sont donc mes morts allés ?" Où sont les morts ? Où vont-ils ? A-t-on besoin d'une tombe pour se souvenir ? Sommes-nous notre corps et alors qu'est-ce qu'il reste de nous quand il se défait. Un livre qui ne formule pas de réponses mais nous aide à poser des questions. Je recommande particulièrement ce petit livre qui vient de sortir. Rédigé par un philosophe mais en abordant les choses de manière très concrète.


samedi 10 janvier 2026

De la Vie









La plus belle définition de la Vie, c'est Spinoza, je crois, qui l'a formulée.

La vie, Spinoza la ramène à une seule tendance fondamentale, celle de tout être à "persévérer dans l'existence".

Difficile d'être plus bref et plus concis. Ca tranche surtout avec les définitions les plus communes.

La Vie, en effet, on la définit généralement trop négativement, c'est à dire en opposition à la mort ou comme un lent déclin, appauvrissement. C'est la peau de chagrin de Balzac, ce qui se consume petit à petit jusqu'à extinction finale.

Avec Spinoza, il faut plutôt voir la force positive, expansive, de la Vie, l'élan qui se maintient et triomphe de tous les obstacles.

"Tout être, par cela seul qu'il existe, tend à continuer d'exister et s'efforce, par tous les moyens possibles, de persévérer dans l'Etre".

Je trouve ça très beau. Dans cette perspective, notre existence serait un plébiscite de tous les instants de notre désir de vivre. Chaque matin qui se lève, nous disons oui à la vie.

Evidemment, on ne sait pas jusqu'à quand on pourra renouveler cette approbation. Et c'est mon corps qui, finalement, décidera. Mon corps et, plus précisément, même mon inconscient, parce que l'un et l'autre sont étroitement mêlés. Ce sont les deux maîtres de ma destinée.

Ne pas faire de la Mort, de notre dépérissement progressif, le vecteur principal de notre vie, c'est plutôt réconfortant, dynamisant. C'est cela qui peut nous aider à surmonter les accidents de l'existence.

Mais ça n'occulte pas non plus complétement d'autres points de vue. Celui de Freud, notamment, d'un pessimisme noir. Et il est vrai qu'on ne peut jamais procéder comme si la Mort n'existait pas.

Pour Freud, la pulsion de Mort, c'est ainsi la pulsion par excellence. Celle qui caractérise l'aspiration fondamentale de tout être humain à retrouver le repos absolu de l'anorganique, c'est-à-dire de se fondre dans le néant qui aurait précédé la vie. 

Cela vaut d'un point de vue individuel mais aussi social, culturel. Et la combinaison de ces deux niveaux est terrifiante. La pulsion de Mort, c'est alors ce qui se manifeste par des orientations agressives, des tendances à l'anéantissement d'autrui mais aussi de soi-même. Thanatos, ce sont toutes les formes de destruction et d'auto-destruction, de soi-même et de tous les autres. C'est la volonté d'assujettir l'autre, ce qui tire l'homme vers l'infraculturel, vers la barbarie et la guerre de tous contre tous.

Il n'y a pas de perspective plus sinistre, plus déprimante. C'est tellement choquant qu'on rejette généralement cette idée.

Mais il est vrai qu'on se refuse à considérer que les guerres se font sans cesse plus pressantes à notre horizon.

Et puis, il y a notre incapacité propre à être heureux, à considérer la beauté de la vie. J'ai ainsi été très énervée cette semaine. Pour la première fois depuis 8 ans, il a un peu neigé sur Paris. La ville a été transfigurée pendant quelques heures. Ca aurait pu être l'occasion d'une célébration, d'une fête, d'un émerveillement collectif. Mais non ! Je n'ai entendu que jérémiades, lamentations, catastrophes en tous genres. On est emportés par une étrange complaisance à ruminer ses petits malheurs.

Mes récentes petites photos. D'abord, dimanche dernier, du Canal Saint-Martin tellement évocateur pour les Parisiens (Arletty, "Hôtel du Nord" de Marcel Carné). Et puis la Fontaine Médicis au Luxembourg, si troublante pour moi. Et enfin, le petit épisode neigeux à Paris. La 1ère image, c'est la grande fougère de mon jardin. Ensuite, c'est le Parc Monceau et, enfin, la sculpture de Henri de Miller au pied de Saint-Eustache dans le quartier des Halles.

A lire, relire, évidemment Balzac ("La peau de chagrin"), Oscar Wilde ("Le Portrait de Dorian Gray") et le livre décadentissime "A rebours" de Joris-Karl Huysmans.