Je ne relis quasiment jamais mes anciens posts. Pour moi, ils appartiennent à un passé définitivement révolu, à des moments vite évanouis de mon existence.
Je l'ai quand même fait brièvement, il y a quelques jours, et l'audace sexuelle et émotive que j'ai parfois pu afficher, il y a quelques années, m'a presque étonnée. Comme si j'étais portée par une véritable arrogance érotique. Je ne sais pas si j'oserais encore écrire ça tant l'ambiance générale a récemment été bouleversée.
Evoquer la séduction, l'émotion, la chair, c'est devenu tabou. On vit une triste époque où l'on somme chacun de rendre des comptes, où l'on exige sa transparence et sincérité. Il faudrait qu'on soit tous clairs et nets, d'honnêtes citoyens à la vie bien rangée.
On vit une période "d'indiscrétion générale" dans nos relations individuelles et, plus encore, au travers des réseaux sociaux. Le secret, c'est prohibé tandis que la clarté, la vérité, c'est une exigence absolue. Le plus étonnant, je trouve, c'est que tout le monde se plie aujourd'hui à cette injonction avec une espèce de rage frénétique. On est convaincus que ce grand effort collectif permettra d'assainir les mœurs et que l'humanité se libérera des rapports de sujétion et de la violence.
Mais on ne semble pas percevoir que personne n'est à la hauteur de cette exigence parce qu'on est tous menteurs et cauteleux. On se construit méthodiquement une façade sociale qui n'est qu'une manière de mentir et de jeter un voile pudique sur la réalité de la vie: le crime et la mort.
En chacun de nous, il y a de l'inavouable, une part d'ombre. On est une énigme pour soi-même et pour les autres mais, paradoxalement, c'est cela qui alimente notre séduction.
J'ai l'impression qu'on ne croit plus au Désir et à tous les rêves qui le portent. La force d'attraction du péché et du plaisir qui lui est associé, ça m'apparaît pourtant irrésistible. Ca a notamment porté toute l'admirable littérature du 18ème siècle et ça a irrigué tout le roman français. Mais aujourd'hui, on construit méthodiquement nos propres tombeaux et on s'enlise dans le prêchi-prêcha moralisateur. Le corps, on ne cesse de le maltraiter, la sensualité, on la proscrit.
Pour ma part, je suis sans doute affreusement compliquée et, surtout, je ne veux rien céder de moi-même, je n'en fais qu'à ma tête. Me manœuvrer, ça n'est pas facile.
La relation de couple, on présente ça aujourd'hui sous la forme d'un rapport d'équité et de partage pour un bon fonctionnement. Mais on sait bien qu'en fait, ça ne se passe pas du tout comme ça. Que d'emblée, s'installent plutôt des rapports de domination avec un vainqueur et un vaincu. C'est la guerre des sexes que l'idéologie actuelle voudrait effacer. Pourtant, elle marche à fond en amour et elle marche si les positions sont continuellement réversibles, si ne s'installe jamais de sujétion définitive de l'un par l'autre.
Et ce jeu cruel, il s'explique simplement. Le philosophe Hegel en a bien démonté la mécanique: dans l'Amour, on ne désire pas tellement une autre personne. On désire plutôt être désiré par cette personne. C'est le désir de Désir qui nous anime en fait, la recherche éperdue du regard de l'autre sur soi-même.
J'éprouve ça très fort ! Si j'aime bien, par exemple, m'installer dans un café, c'est d'abord pour attendre les regards qui se poseront sur moi et relever ensuite, éventuellement, le défi. Et si plus personne, un jour, ne me regarde, je me sentirai comme morte.
L'Amour, le Désir, c'est donc d'abord une lutte, un combat et si on n'a plus envie, soi-même, d'être désiré, regardé, par l'autre, c'est fichu.
Mais aujourd'hui, on veut, à tout prix, pacifier le monde, mettre fin à la lutte des sexes entre eux, effacer leur altérité, leur discordance.
Le grand Désir, c'est fini, on rentre dans l'époque du contre-Désir, celle de l'ascenseur social et du formatage-marketing des individualités. Mais l'homme et la femme du contre-désir se détestent cordialement, ils ne s'accouplent éventuellement que pour vérifier l'ennui qu'ils s'inspirent mutuellement. On devient les fonctionnaires de nos existences.
Faire ressurgir l'aventure, le jeu, le risque pour réenchanter nos vies. On a certes un Destin et on est voués à la Mort. Mais on a trop tendance à se momifier préventivement, à anesthésier d'emblée en nous toute passion.
Contre la transparence, le secret ! Contre le formatage des passions, l'errance du Désir.
Images de Joanna Chrobak, Edward Okun, Michal Swider, Federico Beltran Masses, Bruno Schulz. Les deux derniers tableaux sont de Jacek Malczewski un peintre polonais symboliste, scandaleux à son époque. Beaucoup de ses oeuvres sont exposées dans ma ville de Lviv. Il va de soi qu'avec Bruno Schulz, autre Galicien, il a pas mal façonné mon imaginaire érotique.
Je recommande :
- Vivant Denon: "Point de lendemain" et Choderlos de Laclos : "Les liaisons dangereuses". Les deux grands bouquins de la fin du 18 ème siècle à lire absolument. Les tours, détours et ruses de la passion. 2 bouquins aussi éloignés que possible de la moraline et du puritanisme actuels
- Philippe Sollers: "Agent secret". L'un de ses tout derniers livres, largement autobiographique. On se plaît, aujourd'hui à le déprécier et il est vrai qu'il est de plus en plus inactuel. Après lui, qui osera encore dénoncer la sinistrose actuelle, celle du Contre-Désir et des passions tristes ?
- Abnousse Shalmani: "J'ai péché, péché dans le plaisir". La redécouverte de 3 grands personnages: la poétesse iranienne Forough Farrokhzad (que l'on vient de traduire et d'éditer en français), d'une modernité et d'une liberté de pensée remarquables, le poète Pierre Louÿs et son grand amour Marie de Régnier. Les vies extraordinaires de femmes qui firent "le choix de la passion amoureuse, poétique ou sensuelle, au risque de s'y consumer..."; Un livre résolument inactuel.






















































