samedi 31 octobre 2026

Eloge du narcissisme



 Le narcissisme, c'est aujourd'hui unanimement réprouvé.

C'est considéré comme une attitude égocentrée de repli, de désintérêt du monde: peu importe ce qui se passe autour de moi. Etre narcissique, c'est presque automatiquement associé à être bête, superficielle, et égoïste.

Et ce dénigrement concerne, bien sûr, en premier lieu, les femmes. Celles qui se préoccupent de leur apparence physique et de leurs vêtements sont, de plus en plus, considérées comme des idiotes. Tandis que les hommes sont, bien sûr, au-dessus de ça et n'attachent pas d'importance à ces futilités.

Etre moderne, c'est en effet, être ouvert aux autres et à la fureur de l'Histoire. C'est être altruiste et renoncer à ses intérêts personnels. On en vient presque à se détester soi-même.

Personnellement, je l'avoue, je suis narcissique. Je prête grande attention à mon apparence. Pas question d'apparaître négligée ou je m'en foutiste. M'acheter des dessous ou un rouge à lèvres, ça me prend un temps dingue. Et même pour descendre une poubelle, je m'habille. Et quand je rencontre ma copine Daria, on fait toutes les deux assaut d'élégance et provocation vestimentaire.

On est peut-être crétines mais c'est d'abord en partie lié aux codes slaves de la féminité qu'on peut juger, selon les points de vue, ou bien archaïques ou bien plus sensuels et moins puritains.

Ce qui est sûr, c'est qu'on assiste aujourd'hui à une dissolution générale de l'image de la féminité. L'apparence corporelle et vestimentaire, elle se réduit à une question pratique: bijoux et maquillage quasiment proscrits, chaussures plates et pantalons obligatoires. On se doit d'être simple, direct et transparent.

De plus en plus, on entre dans une civilisation d'effacement de la différence sexuelle. Ca consacrerait même le nouvel âge démocratique, celui du triomphe de la transparence et de l'égalité des sexes. A tel point que des sexes, il n'y en aurait quasiment plus puisque ce serait une construction sociale, voire même un simple choix.

Mais moi, j'ai tendance à penser qu'il s'agit là d'une effroyable ruse de l'Histoire. La simplicité et la transparence imposées, ça n'est qu'une manière de réprimer "l'inquiétante étrangeté" de la femme, son altérité. On n'est pas tous pareils et je crois aux différences irréductibles.

Je suis narcissique, disais-je, et c'est, sans doute, parce que j'éprouve qu'il y a un bonheur fondamental à être femme. Parce que, malgré tout, l'on s'aime et jouit intérieurement de soi-même. Et qu'on se sent, en quelque sorte, autosuffisantes. Au point qu'on n'a pas tellement besoin d'aller chercher, à l'extérieur, l'objet de son désir. Les hommes nous intéressent mais pas tant que ça. Et du reste, on se fiche à peu près de leur apparence physique. Au point que les plus laids ont leur chance, ce qui n'est nullement le cas du côté des hommes. 


Oserais-je le dire ? Les femmes sont sans doute plus heureuses que les hommes. Cela se traduit d'ailleurs dans leur meilleure espérance de vie et leur faible criminalité. Sans doute parce qu'elles sont moins angoissées et trouvent en elles-mêmes des motifs de satisfaction. Se sentir séduisante, c'est un puissant moteur.

C'est toute l'énigme de la différence sexuelle, cette différence que l'on tend de plus à gommer, voire à effacer, aujourd'hui. 

Freud le souligne de manière presque provocatrice: la femme narcissique est le type "le plus fréquent et vraisemblablement le plus pur et le plus authentique".

Ce sont des propos qui peuvent sembler effroyablement misogynes mais il précise aussi que celle qui fascine les hommes, ce n'est pas la fille sympa et avenante mais la femme narcissique qui met les autres à distance, qui se contente de séduire par sa beauté et son indifférence.

Et cette fascination des hommes pour les femmes narcissiques tient au fait que toute leur éducation virile a généralement consisté à rejeter leur propre narcissisme, à le détourner sur un objet extérieur. Au risque de se détester soi-même et son propre corps.

Et la femme éveille ainsi chez l'homme une espèce de nostalgie: celle d'un narcissisme perdu. Les hommes admirent, en fait, les femmes pour l'amour qu'elles ont conservé d'elles-mêmes, pour avoir échappé aux renoncements et à la castration de la culture.

Et l'énigme des femmes tient justement en cela : leur autosuffisance. Et c'est justement un écrivain homosexuel, Marcel Proust, qui a le mieux compris cela. Quand il contemple les "Jeunes Filles en fleurs", ce qui le frappe, c'est qu'elles semblent simplement heureuses d'elles-mêmes et qu'elles n'ont pas besoin d'un personnage extérieur pour les éveiller.

 Ce qui est effrayant, irritant, en elles, c'est plutôt qu'elles n'ont pas besoin du désir de l'homme, qu'elles y sont même indifférentes. Ce qui suscite souvent, d'ailleurs, la rage masculine.

Ce n'est pas le manque, Freud le reconnaît lui-même, qui fonde le désir féminin. L'énigme de la femme, c'est plutôt son indifférence au désir de l'homme, son autosuffisance.

Dans tout amour humain, il y a, en fait, une forte composante narcissique. Plus marquée, sans doute, chez les femmes. 

.C'est ce qui fonde le Bonheur d'être femme. Un bonheur probablement narcissique et superficiel. Mais comme le disait bien le poète Valéry: "Le plus profond, c'est la peau".

Images de Le Titien, Jérôme Bosch, Rimel Neffati, Federico Beltran Nasses, Charles Napier Kennedy, Juarez Machado, Deborah Turbeville, Polina Olowska, Gustave-Adolphe Mossa.


Je recommande: 

- Sarah Kofman: "L'énigme de la femme". On réédite aujourd'hui certains de ses textes, toujours lumineux et dépourvus de dogmatisme. Elle a écrit notamment sur Freud et sur Nietzsche. Elle s'insurge dans ce livre contre la tentation d'enfermer la femme dans une Nature ou une construction culturelle. En faire une figure immobile, c'est en faire un cadavre.

- Marcel Proust: "A l'ombre des jeunes filles en fleurs". Qui a mieux décrit les jeunes femmes que Proust ? L'effet de sidération qu'elles exercent sur les hommes simplement parce qu'elles se suffisent à elles-mêmes et n'ont pas besoin des hommes pour être heureuses.



samedi 24 octobre 2026

Du nihilisme révolutionnaire

 

Oserais-je le dire ? Les événements actuels, en France, je les observe avec distance, presque détachement. Je m'y sens plutôt étrangère et c'est aussi pour me protéger du pilonnage de l'information, de la monopolisation exclusive de l'actualité. Sans cesse les mêmes images évoquant le chaos ou la guerre, ça en devient soûlant et puis, c'est comme s'il ne se passait rien en dehors de la France. L'Ukraine, le Moyen-Orient, le Congo, ça devient secondaire.


On joue à se faire peur. On disserte à l'infini sur les Black Blocks et les casseurs professionnels. Les premiers, en nombre limité, se réclament vaguement de l'anarchie, de l'anticapitalisme, du refus de l'Etat. Certains sont pourtant quelquefois bien intégrés à la société et ont fait des études supérieures. Quant aux autres, ils sont simplement des pilleurs qui profitent de l'occasion.


Mais au total, le corpus idéologique structurant ces deux groupes me semble bien mince. Ce qui est peut-être intéressant chez les Black-Blocks ou chez les casseurs ordinaires, c'est que la violence et la destruction revêtent, chez eux, un caractère ordalique. Gratuit et presque sans motif et sans finalité.  Pourquoi ces déchaînements le 1er janvier ou à l'occasion des matchs de foot ? Le simple plaisir de la consumation, consomption. 


Comme pour nous nous rappeler que la société, comme le précisait Freud dans "Malaise dans la civilisation", repose sur une répression des pulsions agressives fondamentales. Ca nous rend individuellement névrosés et socialement malheureux. Et par moments, la cocotte-minute explose.


Mais la réalité, c'est que le mouvement anarchiste insurrectionaliste semble marginal en France. Mais ça n'était pas du tout le cas à la fin du 19ème siècle. Avant le triomphe tardif du marxisme, on penchait pour des solutions radicales et romantiques sous l'égide de Fourier, Proudhon, Louise Michel mais aussi les Russes, Bakounine et Kropotkine.
 

Parce que le pays de l'anarchisme et du nihilisme, ça a vraiment été, on l'a oublié, la Russie de la seconde moitié du 19ème siècle. Une multitude de cercles de pensée et de réflexion s'y était constituée et on ne dédaignait pas les attentats armés mais isolés. Le Tsar Alexandre II, pourtant grand réformateur (abolition du servage), en a fait les frais, emporté par une bombe.


Et ce messianisme révolutionnaire russe, il était entretenu par l'influence considérable de la littérature: en particulier Tourgueniev, Dostoïevsky ("Les démons") mais aussi Tolstoï et Sofia Kovalevskaïa. L'anarchisme russe était en fait fortement teinté de spiritualisme, voire de mysticisme.


Et dans ce contexte, il est vraiment étrange que ce soit finalement "un petit bourgeois", Lénine, ainsi que l'a très justement qualifié Curzio Malaparte, qui ait finalement pris le pouvoir en Russie. Certes, cependant, avec une méthode insurrectionnelle typiquement anarchiste.


Et il faut rappeler que Lénine a miraculeusement échappé, en septembre 1918, à l'attentat d'une anarchiste.


Son auteur était une jeune anarchiste, Fanny Kaplan, qui considérait Lénine comme un traître.


Cet attentat raté a malheureusement rendu Lénine complètement paranoïaque et l'a probablement incité à gouverner par la Terreur. Et depuis et jusqu'à aujourd'hui ne se sont succédés à la tête de la Russie que des petits bourgeois ultra-conservateurs et paranoïaques. 



Images d'Alex Colville et Bo Bartlett, deux peintres américains. Je les ai choisis parce qu'ils me semblent illustrer la désolante banalité/étrangeté du monde. Et c'est principalement pour cette raison qu'on se révolte, un jour. Autres images de Nikolaï Yarochenko et Kazimir Malévitch.

Je recommande: 

- Ivan Tourgueniev: "Pères et fils". C'est le personnage de ce roman, Barazov, qui a popularisé, en Russie, la figure du nihiliste.

- Dostoïevsky: "Les démons". Un bouquin majeur. A lire dans la traduction Markowicz

- Sofia Kovalevskaïa: "Une nihiliste". Sofia Kovalevskaïa (1850-1891) était une mathématicienne de génie. Ce petit livre, paru  après sa mort, décrivant l'engagement d'une jeune fille, a fait sensation en Russie et a été rapidement interdit. 

- Evguénia Iaroslavskaïa MARKON : "Révoltée". Un petit livre prodigieux écrit par une jeune femme, grande amoureuse de 29 ans, 4 mois avant une exécution qui lui a été notifiée en 1931, au bagne des îles Solovki. Elle y fait l'apologie de la délinquance comme forme de résistance et promet au système un incontournable effondrement. Le livre se trouve aujourd'hui en poche.









samedi 17 octobre 2026

En Basse-Silésie

 

Me voici de retour d'un petit séjour à l'Est. Mais avec un moral bien bas.


La faute à l'ignominie américaine, celle de Trump en particulier, mais aussi de tous ses supporters, qui vient de lâcher brutalement l'Ukraine en pactisant avec Moscou.

 Le basculement politique et culturel est vertigineux. Mais je n'ai pas l'impression que ça émeuve grand monde. Les grandes capitales européennes n'ont guère exprimé d'indignation. 

 Il est vrai que ce qui vient de passer est tétanisant.


Cette guerre de la Russie contre l'Ukraine, c'est tout de même une guerre de l'autocratie et de la prédation contre la démocratie.
 

Mais les USA viennent de bazarder toutes leurs valeurs fondatrices en se rangeant clairement du côté des brutes et des exterminateurs. 


Ce qui vient de se passer, c'est un peu comme si Churchill avait conclu un accord avec Hitler. Toutes les valeurs éthiques et politiques viennent d'être mises cul par dessus tête.


Et on ne peut même pas se dire qu'il ne s'agit que d'un épisode Trump. Qu'après lui, après sa mise à la retraite, les USA retrouveront le sens de leur Histoire.


Le Mal est beaucoup plus profond et il touche d'ailleurs la plupart des pays d'Europe.


Il y a une lassitude générale : de moins en moins, on aime la démocratie.


Sans doute parce qu'elle nous fait vivre dans une incertitude et un bouleversement continus.


On aimerait bien, quelquefois, s'arrêter un peu , faire une pause, se reposer sur quelques certitudes.


Mais c'est impossible parce que la démocratie est remise en cause perpétuelle.


 Très vite, on devient des ringards, on se sent continuellement dépassés
.

Et les despotes ont beau jeu de s'appuyer sur ce sentiment diffus. Leur projet, c'est de figer l'Histoire, de l'ancrer à des certitudes établies une fois pour toutes: la légitimité des riches, des rapports de classes et de sexes.


Et à cette fin, ils développent un vaste programme de crétinisation morale et intellectuelle.


Mais je ne veux pas m'appesantir. Je risque de devenir, moi-même, sentencieuse et moralisatrice.


Je reviens tout de même d'un petit séjour en Basse-Silésie, Sudètes.



C'est une région aujourd'hui à cheval sur la République tchèque et la Pologne. 


Un petit territoire soumis aux vicissitudes de l'Histoire, tour à tour polonais, allemand, autrichien, tchèque.

On a tendance à penser qu'il n'y a là-bas que d'affreuses villes industrielles avec des mines et de la sidérurgie.


Mais non ! Dans la partie Sud, on trouve de douces montagnes arborées où se nichent stations de cures et châteaux.


 C'est même là que des sanatoriums accueillaient, autrefois, les nombreux malades tuberculeux. Un certain Franz Kafka en a, bien sûr, était l'hôte le plus prestigieux.


Et en fait, on a l'impression d'être là-bas dans une région un peu hors-du-temps, loin des fracas du monde.

Aller là-bas, c'est faire un peu un retour dans le passé.
 

Un passé fantasmé bien sûr parce que l'Histoire s'y est montrée, en fait, tragique.


Et une des curiosités de cette région, c'est qu'elle est largement composée d'Ukrainiens.


De Polonais d'Ukraine, d'abord, brutalement expulsés en Silésie par Staline, au lendemain de la seconde guerre mondiale, pour consacrer l'extension vers l'Ouest de l'URSS.


Et d'Ukrainiens-Ukrainiens d'aujourd'hui venus, presque naturellement, dans cette région au lendemain de l'agression de Poutine.

 Malheureusement, je me sens moi-même moins à l'aise là-bas. Je ne décline surtout pas mon origine parce que l'ambiance a changé.


La faute à un abruti de Président polonais, Karol Nawrocki, ancien petit délinquant et admirateur de Trump.


Il essaie, évidemment, de faire son beurre en ressuscitant la vieille xénophobie.



Mes petites photos silésiennes. Comme toujours, j'en poste trop mais on n'est jamais objectif sur ce que l'on a réalisé et on n'arrive pas à sélectionner. 

J'ai pas mal séjourné au Château de la Biche (Zamek Sarny), un lieu vraiment hanté. Et le chat pris en photo, c'était l'un de ceux qui venaient m'embêter le matin au petit-déjeuner.

La grande ville, c'est Wroclaw (ancienne Breslau allemande).

Je recommande :

- "Le banquet des Empouses" de la Prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk qui vit, justement dans cette région de la Basse-Silésie. Ce bouquin est inspiré par "La montagne magique" de Thomas Mann. Il a pour cadre la petite ville de Sokolowsko.

- "Le Tsar en personne" de Roman Badanine et Mikhaïl Roubine. Un livre exceptionnel et essentiel sur Vladimir Poutine. Fruit de 20 ans de journalisme d'investigation. Il corrige, en particulier, l'image totalement fausse de Poutine diffusée par Giovanni da Empoli dans "Le mage du Kremlin". Aucun messianisme ne meut Poutine. Il n'est qu'un truand ordinaire dont la seule idéologie est de vivre dans le luxe et de régner jusqu'à la mort.