Nous parviennent, en ce moment, les informations de la répression effroyable qui s'est abattue sur l'Iran. Probablement des dizaines de milliers de morts. Les derniers piliers du régime, les Gardiens de la révolution, secondés par les Bassidjis, ont froidement tiré dans le tas. Ces gens là, qui doivent tout au mollahs (richesse et considération), représentent environ 750 000 personnes, soit une infime minorité rapportée aux 90 millions d'Iraniens. C'est la prophétie de Brecht : si le peuple ne fait pas son devoir, alors il faut dissoudre le peuple.
Mais dans le drame actuel, surgit, quand même, une lueur d'espoir. Il semble que le régime ait lâché beaucoup de lest, dans les grandes villes, concernant le port du voile. C'était absolument inconcevable, il y a quelques années, mais aujourd'hui de plus en plus de jeunes femmes osent se promener, tête nue, dans les rues de Téhéran, Ispahan, Shiraz, Tabriz.
Cette question du port du voile, on n'en parle vraiment pas assez mais les femmes iraniennes nous démontrent, par leur lutte téméraire, qu'elle n'est nullement secondaire. Elle est même l'un des piliers majeurs du pouvoir politique qui parvient à s'exercer comme une violence absurde et humiliante.
Ca devrait remettre en cause nos propres idées sur la question allant souvent dans le sens d'une relative tolérance sur la question. Moi-même, j'avoue que j'ai eu autrefois tendance à penser qu'il ne fallait pas, en France, se montrer trop répressif en la matière. Après tout, me disais-je, ces jeunes "beurettes" qui se promènent voilées dans les rues de Paris ne sont pas dangereuses, elles font simplement du voile un principe de liberté et cherchent à affirmer leur identité. Et puis, il y a encore beaucoup de catholiques qui affichent une Croix.
Mais les femmes iraniennes mettent justement bien l'accent sur l'ambiguïté de notre tolérance: on ne peut pas, en fait, traiter comme secondaire cette question du voile, comme une gentille provocation visant à affirmer "sa liberté" dans un pays occidental.
Le port du voile en Iran, le pouvoir en place a du mal à transiger là-dessus parce qu'à ses yeux, les choses sont claires: il y a une confusion absolue du religieux et du politique dans un Etat islamique.
Mais les démocraties occidentales se sont justement construites en affirmant la séparation complète de ces deux sphères. C'est notamment le cas de la France qui est un Etat résolument laïc. Ca date, bien sûr, de la Loi de 1905 dont les principes ont été récemment renforcés avec les textes de 2004, 2011 et 2013 (Charte de la laïcité à l'école).
Cette séparation, en France, de l'Eglise et de l'Etat, ça a, paraît-il, soulevé, à l'époque, énormément de vagues, suscité une émotion immense, effrayé même à l'étranger. Comment un pays européen pouvait-il renier ses racines chrétiennes ?
Et d'ailleurs, même aujourd'hui, beaucoup de pays occidentaux hésitent à afficher cette séparation. Aux USA, "In God, we trust" est même la devise nationale. C'est aussi le cas en Hollande. Au Royaume-Uni, Islande, Danemark, Finlande, il y a des religions d'Etat. En Allemagne, Suisse, Autriche, Belgique, Espagne et même Italie, l'Etat reconnaît plusieurs confessions dotées d'un statut privilégié.
Rien de tel en France. Mais ça ne veut pas dire non plus que l'Etat y est résolument athée, qu'il combat l'ignorance et les illusions liées à la religion. Ca veut dire simplement qu'il adopte une position de neutralité vis-à-vis de toutes les religions, neutralité qui, finalement, assure le pluralisme des opinions. Si je suis Bouddhiste ou Shintoïste, je recevrai la même écoute de la part des pouvoirs publics.
Mais cette neutralité, elle vise aussi à empêcher toute influence des religions dans l'exercice du pouvoir politique et administratif. Pas question d'accorder à l'une ou à l'autre un quelconque privilège. La liberté d'opinion, ça ne saurait déborder sur le politique.
En fait, la religion, en France, elle doit être cantonnée à la sphère privée de chacun, à l'intime.
Et de ce point de vue, on peut penser aussi que le port du voile du voile dans tout espace public peut être interprété comme une forme de prosélytisme. La logique pourrait aller jusqu'à son interdiction complète en tous lieux autres que son domicile.
Mais il est vrai qu'on ne sait pas bien comment penser l'Islam en France. Sous couvert d'écoute des opprimés et de respect des traditions, on peut se montrer d'une coupable tolérance.
Toutes les cultures et religions sont respectables et admirables mais, en chacune, on trouve aussi des germes aussi bien démocratiques que totalitaires.
Et à faire de la religion une question personnelle et subjective, on organise, paradoxalement, au nom de la liberté de croyance, l'accueil de comportements rejetant l'esprit d'universalisme dont se réclame notre modernité.
C'est "la démocratie qui travaille contre elle-même" (Tocqueville). On se met à affirmer haut et fort sa propre identité. Et celle-ci consiste à redécouvrir ses propres appartenances, ses déterminismes communautaires et religieux. Cette "identitarisation", elle se fait vite intransigeante et ouvre la voie du fondamentalisme.
C'est le nouvel "existentialisme" religieux, celui du terroriste qui tue au nom de Dieu. Chacun cherche, finalement, à affirmer sa propre puissance au risque de retourner contre elle-même la démocratie dont il jouit abusivement.
Images de Delacroix puis de femmes artistes iraniennes contemporaines et célèbres : Nazanin Pouyandeh, Shirin Neshat, Marjane Satrapi, Newshat Tavakolian. Photographie de Golshifteh Farahani.
A lire :
- Claude Levi-Strauss: "Tristes Tropiques". Il faut relire cet extraordinaire bouquin d'ethnologie paru en 1955. A la fin, Levi-Strauss disserte longuement sur l'Islam. Et ses propos sont étonnants, détonants. On n'oserait plus écrire comme ça aujourd'hui.
- Et pour comprendre l'Iran contemporain, je recommande, à nouveau, le livre-culte de Sadegh Hedayat: "La chouette aveugle". Ce dernier a fait l'objet, il y a 2 ans, d'une nouvelle édition traduction. Et aussi, le livre d'Abnousse Shalmani: "Khomeiny, Sade et moi".




















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