Etymologiquement, l'Ukraine, c'est le pays des confins.
Depuis le début de la guerre, je suis taraudée par l'indécision : y aller, ne pas y aller.
Indépendamment du risque des bombardements, on a fini par m'en dissuader.

Quelqu'un de l'Ouest qui s'y rend est forcément considéré par la population ukrainienne avec une inévitable ambiguïté: de la sympathie, bien sûr, mais aussi de l'envie et même de la colère.
Notre présence tranquille, à l'occasion de vacances ou même de missions humanitaires généralement symboliques, a forcément quelque chose de presque insultant.
Qu'est-ce que je pourrais raconter, là-bas, de ma vie à Paris ? On ne peut que nous en vouloir de les laisser crever en toute bonne conscience.
Et que dire du tourisme de guerre ? Qu'est-ce que cherchent à s'acheter, si ce n'est une gloriole personnelle, ceux, plus nombreux qu'on ne pense, qui s'y adonnent ?
Et puis, j'ai appris que ma ville de Lviv, qui comptait, autrefois, un peu moins de 1 million d'habitants, en totalise aujourd'hui 2 millions.
C'est bien sûr lié au transfert massif de la population ukrainienne de l'Est vers l'Ouest pour y trouver un peu plus de sécurité. Mais c'est évidemment devenu une toute autre ville.
Alors je préfère rencontrer en territoire neutre mes amis ukrainiens, c'est-à-dire en Pologne.
En Pologne, c'est fou le nombre d'Ukrainiens, et aussi de Biélorusses, qu'on y rencontre. Mais il faut vraiment être expert pour les détecter.
Ils semblent parfaitement intégrés. D'abord parce qu'il n'y a pas du tout de chômage en Pologne et que, donc, tout le monde y travaille.
Et puis les langues, les cultures, cuisines, modes de vie, relations humaines, sont vraiment très proches.

Quoi qu'il en soit, c'est généralement dans la Pologne du Sud-Est que je me rends.
Celle qui recouvre le territoire de l'ancienne Galicie dont les deux villes phares étaient Cracovie et Lviv.
La Galicie, c'est pour moi le pays des merveilles, celui dont j'aimerais la résurrection.
Une vaste région polyglotte et multiculturelle qui, avant la grande catastrophe de la Shoah, était le grand foyer de la culture juive.
Et puis, des paysages campagnards idylliques et plein de villes à l'architecture magnifique où tout le monde arrivait, à peu près, à vivre ensemble.
Et je me réjouis que, dans la partie polonaise, cela soit un peu ressuscité et que l'on y retrouve un petit parfum de l'ancien temps.
Mais je voudrais surtout relater la rencontre la plus marquante que j'ai faite là-bas.

A Zamosc, une ville Renaissance magnifique, à quelques kilomètres de la frontière, j'ai rencontré, de bon matin dans un café qui venait d'ouvrir, un groupe de jeunes femmes ukrainiennes en tenue militaire.

Elles s'étaient engagées et suivaient, en Pologne, une préparation à la guerre.

Certes, on n'allait pas les affecter au combat direct mais certaines allaient devenir dronistes, d'autres tireuses d'élite. Des postes très dangereux malgré les apparences.

Parmi ces filles, beaucoup étaient très jeunes, une vingtaine d'années, et très jolies.
Il est vrai que l'armée ukrainienne recrute maintenant beaucoup de femmes.
Mais cela laisse, malgré tout, sans voix. Qu'est-ce que je pouvais bien leur dire sinon mon admiration ?
Plus généralement, il faut bien reconnaître qu'on assiste, aujourd'hui, à une mutation majeure de civilisation.
Il y a seulement deux ou trois décennies, la guerre et les femmes, c'était encore jugé comme deux choses absolument incompatibles.
Depuis des millénaires, depuis le début de l'Histoire des civilisations, la Guerre c'était considéré comme l'affaire exclusive des mecs. Les femmes, elles devaient se contenter d'attendre leurs héros de soldats.
Et puis, tout vient de brutalement changer. Même en France, où l'on envisage parfois le rétablissement d'un service national, il semble évident de ne plus en exclure les femmes.
La Guerrière, c'est la nouvelle icône moderne.
Mes petites photos de Pologne prises, principalement, à Varsovie, Lublin et Zamosc.
Il est à noter que l'image 10, c'est un hommage au grand écrivain Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature et auteur du "Magicien de Lublin" (ville qu'il connaissait très bien).
J'avais emporté avec moi le dernier bouquin de Mikolaj Lozinski: "Les enfants Stramer". Un bouquin terrible évoquant la survie de jeunes juifs durant l'occupation allemande dans différentes villes de Pologne.