Je suis Carmilla, la grande fille mince avec un maillot rouge, celle que vous reluquiez parfois furtivement à la piscine Jacqueline Auriol du 8ème que vous fréquentiez, il n'y a pas si longtemps. Mais c'est vrai que ma dégaine est exotique, plus slave que moi, il n'y a guère.
A la piscine, je dois avouer que vous m'avez étonnée parce que vous étiez étrangement rigolard et sympa, rien à voir avec les éructations et froncements de sourcils de vos meetings politiques. Et peut-être que dans la vraie vie, vous êtes effectivement comme ça. Moi, je me comportais avec vous plutôt comme une conne : je me faisais un plaisir de vous dépasser en trombe pour bien vous faire sentir que vous étiez un piètre nageur. On sent pourtant que vous vous donnez beaucoup de mal mais vos lacunes techniques sont abyssales. Vous êtes trop rigide, sans souplesse, vous vous embrouillez dans vos mouvements de crawl.
Mais qu'importent vos capacités sportives, on sait bien que ce n'est pas votre ambition. Ce qui m'interroge, chez vous, c'est votre totale duplicité. Parce qu'à la différence de la plupart des leaders populistes, vous n'êtes tout de même pas complétement idiot. Marine le Pen, par exemple, c'est l'inculture et la bêtise satisfaites d'elles-mêmes. Ou bien l'épais Mélechon, c'est le radotage hystérique des colères fait de complotisme, d'admiration des tyrans, de violence et d'esprit munichois. Mais vous, vous avez fait quelques études sérieuses et vous êtes capable d'être pertinent (en matière littéraire par exemple, lorsque vous étiez en compagnie d'Eric Naulleau). J'observe quand même que ce qui lie votre triplette d'"affreux", c'est votre inculture économique et votre admiration pour Poutine (Otan méchant, Etats-Unis impérialistes, Russie humiliée).
Vos propos politiques sont complétement stupides et je ne veux même pas en discuter. Mais je suis convaincue que vous ne croyez pas vous-même à un traître mot de vos monstrueuses âneries. Votre drame, je crois, c'est que vous vous êtes convaincu que vous ne pourriez accéder à une reconnaissance sociale qu'en endossant le rôle d'un "affreux".
D'une certaine manière, je vous comprends. Il y a, en effet, une immense hypocrisie sociale. On nous raconte qu'on vit dans des sociétés cools et tolérantes, cela pour dissimuler, sans doute, la féroce violence symbolique qui s'y exerce.
La compétition économique est aujourd'hui redoublée par la compétition sexuelle. Il ne suffit plus d'avoir du fric, il faut aussi être attirant, séduisant, cool et à l'aise. Et le "marché sexuel" se trouve accaparé par quelques-uns au détriment de l'immense cohorte des pas beaux, pas séduisants, moches. Ces derniers, ils sont impitoyablement éjectés, marginalisés, relégués dans les arrière-cours de la société avec pour seul loisir de ruminer, en solitaires, leur infortune. Là-dessus, Michel Houellebecq a tout dit.
Je vais peut-être apparaître odieuse et tant pis si ça peut sembler de la psychologie de bistrot mais je pense que vous faisiez partie de ces exclus, le type qu'on se plaisait à brimer, harceler, dans les cours d'école. Comment conquérir estime de soi dans ces conditions, comment accéder à une reconnaissance sociale ?
Vous avez choisi une voie qui, vous semblait-il, vous singularisait : celle de la surenchère et de la provocation. Qu'importe le contenu de vos propos pourvu que ça dérange le consensus, que ça réveille les bas instincts refoulés par la police des mœurs. Ça vous pare d'une aura transgressive, le Maître qui ne craint pas d'affronter la vulgate, qui la domine.
Mais vous voulez vous-même apparaître un pur, un incorruptible. Et ça se retourne parfois contre vous. Pour preuve, votre refus d'accueillir l'immigration ukrainienne. Vous voulez vous montrer juste et sévère (la règle, c'est la règle, sans exception) à la différence d'une Marine qui la joue, pour cette élection, maternante, compatissante. Mais cette intransigeance vous vaut, aujourd'hui, une belle dégringolade dans les sondages.
Je crois, en effet, que vous vous êtes complétement planté et j'en rigole bien. Que vous ne vouliez pas de réfugiés, ça ne heurte peut-être pas beaucoup les consciences populistes, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur jardin. Mais comme vous le savez, il s'agit surtout, en l'occurrence, d'Ukrainiennes. Et les Ukrainiennes, elles ont eu l'occasion de faire pas mal rêver les Français, ces derniers temps: toutes ces Tanya, Liudmilla, Larissa, Olena, des filles affolantes comme on n'en voit vraiment pas beaucoup et qui, en plus, ne sont pas des chieuses comme les Françaises; elles foutent la paix aux hommes pourvu qu'on leur foutent la paix à elles-mêmes.
Alors, avec votre refus d'accueillir des Ukrainiennes, les Français ont vraiment compris qu'ils n'allaient pas beaucoup rigoler avec vous. Pas de distractions, rien que du Père la Rigueur et de l'austérité. Votre stupide misogynie vous égare en l'occurrence. Parce que les Ukrainiennes, elles contribueraient beaucoup à égayer toutes ces villes et banlieues françaises souvent sinistres. Et ce ne sont sûrement pas elles qui s'adonneraient à la délinquance.
Vouloir priver les Français de la venue d'Ukrainiennes, quelle idée stupide ! Leur interdire un peu de réconfort, un peu de beauté. Finalement, si vous voulez remonter dans les sondages (ce que je ne souhaite, bien sûr, surtout pas), un conseil: dépêchez vous de déclarer que vous allez accueillir massivement des Ukrainiennes.
Je vous souhaite bien cordialement, M. Zemmour, une cuisante défaite ainsi qu'à vos compères poutiniens (Mélenchon, Le Pen).
Carmilla
Tableaux du peintre ukrainien Arkhip KUINDJI (1841-1910). Né à Marioupol (Ukraine) d'ascendance gréco-pontique. Il est très célèbre. Peut-être pas un très grand peintre mais ses paysages (la Crimée notamment) restituent une juste ambiance. Je l'évoque aujourd'hui parce que le Musée d'Art Arkhip Kuindji à Marioupol, installé dans un bâtiment Art Nouveau récemment rénové, vient d'être détruit par les frappes russes. Photo ci-dessous de ce défunt musée, de ce nouveau "crime".























