Dans ma vie, la répétition joue un grand rôle. Je suis une obstinée et, sans cesse, je reviens à la tâche. Il ne faut surtout rien lâcher.
C'est le cas, notamment, en matière sportive. Après la course à pied, traumatisante à hautes doses, je me consacre plutôt maintenant à la natation.
Mais ce n'est pas tellement le plaisir qui me motive. Je n'ai, en fait, qu'un objectif: nager le plus vite et le plus longtemps possible.
A cette fin, il faut une discipline absolue et s'entraîner tous les jours, sauf rares exceptions. L'ennui, la lassitude, il faut que je les surmonte. Mais je ne suis pas la seule et j'ai remarqué que le public des piscines est majoritairement constitué d'habitués et de métronomes imperturbables. Ca me rassure: il n'y a pas que moi qui sois dingue.
La difficulté à Paris, c'est plutôt de trouver une piscine ouverte tôt le matin. Ensuite, c'est dynamisant de trouver un rythme de vie.
Evidemment, on peut penser qu'il faut être psychorigide ou obsessionnel pour s'astreindre à ça, pour répéter, chaque jour, les mêmes séances d'entraînement. D'autant que je ne serai jamais une championne de natation parce que des muscles, je n'en ai pas trop et je n'ai vraiment pas le gabarit adéquat.
Mais ça n'a pas d'importance. C'est au point que je considère comme gâchée une journée sans piscine.
La sulfureuse Constance Debré, très bonne nageuse, s'est exprimée, à ce sujet, dans son dernier bouquin: "Protocoles". S'entraîner tous les jours, c'est une manière de soumettre son existence à une Loi, de l'extirper du désordre et du Chaos. C'est aussi une manière de transformer sa vie en Destin.
Finalement, c'est l'interrogation: "Comment doit-on conduire sa vie ?" En barbotant, de temps en temps et à petites brasses, dans la mer ou bien en suivant l'implacable voie des couloirs de piscines avec des temps et des distances.
C'est la question importante de la répétition dans les conduites humaines. C'est celle qui détermine nombre de nos comportements au point, parfois, de nous rendre malades. C'est l'obsessionnel, le névrosé, l'hystérique etc..., toutes ces pathologies qui relèvent de ce que l'on appelle la maladie mentale.
Mais sans atteindre ces extrémités, chacun de nous multiplie souvent les actes manqués, les erreurs, les maladresses, s'interdit souvent de vivre.
C'est la répétition qui enchaîne, qui asservit. Mais à côté de cette répétition négative, il y a la répétition qui libère. C'est celle du sportif, de l'artiste (musicien, peintre, écrivain) qui, sans cesse, reviennent sur leur ouvrage, essaient de le perfectionner, d'accéder à un niveau supérieur.
L'entraînement, la répétition obstinée permettent, par une véritable ascèse, d'accéder à un stade supérieur de la vie.
C'est aussi la question qu'avait posée le philosophe danois Sören Kierkegaard. Il y a, selon lui, un plaisir et même une jouissance de la répétition. Il exprime très bien ça dans son petit bouquin "La répétition" qu'on traduit plutôt, aujourd'hui, par "La reprise". Il y est beaucoup question d'amour et Jacques Lacan l'a commenté.
Le comportement amoureux de Kierkegaard était, en effet, bizarre: il plaquait brutalement ses fiancées,, sans raisons claires, notamment Régine Olsen, une femme adorable, admirable. Dans son entourage, c'était l'incompréhension générale.
Mais il est vrai aussi qu'en amour, on ne cesse généralement d'avancer en territoire balisé. Nos élu(e)s sont toujours, plus ou moins, la reproduction d'un modèle conventionnel que nous avons intérieurement façonné. Dans nos expériences amoureuses, on ne cesse, en fait, de se répéter à peu de choses près (avec, bien sûr, tous les risques d'échec, liés à cette démarche inhibée).
Après Kierkegaard s'amusait à reprendre mentalement le souvenir de ses amours non pas en cherchant à les reproduire à l'identique mais en les évoquant, les revivifiant, dans une jouissance active. La répétition/reprise, c'est ainsi se retrouver au présent dans une situation vécue mais différemment. Ou mieux, c'est une possibilité de recommencer autrement.
Kierkegaard ne veut, en fait, surtout pas se répéter en amour. Il veut carrément passer à un autre stade de l'existence.
Et finalement, pour lui, il est préférable de vivre dans le ressouvenir continuel d'un grand amour plutôt que de se cogner un jour au triste Réel en découvrant que l'Aimée est une sinistre mégère dont il faut se dépêcher d'effacer les souvenirs.
C'est un point de vue qui se défend et est-ce qu'on ne partage pas tous cette vision ? Est-ce qu'on ne vit pas tous dans le souvenir/ressouvenir d'un grand Amour qui nous procure une secrète et précieuse jouissance, qui illumine notre vie ?
La répétition, elle n'enchaîne pas forcément. Elle est souvent, aussi, libératrice.
Je recommande :
- Claude Pujade-Renaud: "Tout dort paisiblement sauf l'amour". Un très beau livre sur la relation amoureuse, compliquée mais suivie, entre Kierkegaard et Régine Olsen. Je précise que c'est très facile à lire contrairement à la prose, souvent désespérante de Kierkegaard.
- Constance Debré : "Protocoles".
- Chantal Thomas: "Femmes sur fond azur". Chantal Thomas est une grande spécialiste de l'admirable 18ème siècle. Elle évoque aussi, à maintes reprises, le plaisir de l'eau et de la nage en mer (sa mer était une championne du crawl.

















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