A l'Ouest, on découvre souvent seulement aujourd'hui, et avec étonnement, la grossièreté de la propagande russe. Les dirigeants du pays n'hésitent pas à proférer, avec un aplomb ahurissant, les mensonges les plus énormes: un régime nazi en Ukraine (alors que son Président est juif) perpétrant un génocide de sa population auquel la valeureuse armée russe tente de mettre fin. On s'étonne même que Poutine et Lavrov ne craignent pas de se discréditer, ridiculiser, en débitant de pareilles âneries face à leurs interlocuteurs occidentaux. Mais il est vrai que ceux-ci, trop bien éduqués, demeurent impassibles. Personne n'ose interrompre leur soliloque et déclarer qu'on se moque d'eux.
Et puis, le mensonge, le grand mensonge, est un mode d'exercice du pouvoir en Russie depuis la Révolution d'Octobre. Et il ne faut jamais oublier non plus que Poutine est un ancien officier, certes subalterne, du KGB. La dissimulation, la manipulation, la duplicité, il a longuement été formé à ça. Et même si ça peut sembler incompréhensible, tellement c'est grossier, le mensonge à la russe, c'est efficace, ça marche. La preuve: une récente enquête montre que plus d'un Français sur 2 adhère à l'une des thèses de la propagande russe : persécution des Russes dans le Donbass et gouvernement ukrainien néo-nazi à la solde de l'Otan.
Et peut-être que Poutine lui-même croit à son délire. Il a su ressusciter le grand roman national de l'Empire russe et ça suffit à faire rêver et à entrainer l'adhésion de beaucoup de monde. Il s'est conduit en vrai disciple d’Émile Durkheim : "La foule ne raisonne pas, elle est poussée par l'imagination, accepte l'invraisemblable, se fie aux slogans qui flattent les sentiments. Elle ne discute pas, elle croit." (RMS).
Parce que c'est bien de cela dont il s'agit. L'espèce humaine est une "espèce fabulatrice" (Nancy Huston) et elle ne peut se contenter de la simple survie, du prosaïsme de la quotidienneté. Elle a besoin de vibrer au rythme de grands rêves, de grandes mythologies, qui lui fournissent une cohérence, une vision d'avenir.
Et ça se joue d'abord aux niveaux les plus modestes de l'existence. On se refuse à considérer le réel à l'état brut, tel qu'il est. J'en fais régulièrement le constat en allant à la piscine ou bien en faisant du jogging; je me plais alors à engager la conversation. J'arrive comme ça à connaître plein de gens très divers, ce qui m'est sans doute nécessaire parce que, comme un peu tout le monde, je vis dans un milieu socio-professionnel évidemment cloisonné.
Les résultats sont étonnants et peut-être attristants. Mes interlocuteurs cherchent sans doute à me draguer mais pas seulement. Ils savent surtout que leurs propos n'engagent à rien parce que, au bord d'une piscine ou dans un parc, on est complétement anonymes, affranchis de tout contrôle social. Alors, ils s'inventent, à peu près tous, une existence hors du commun: rien que des chefs d'entreprise, des artistes, des acteurs, des producteurs de cinéma qui enchaînent des vacances de rêve. Évidemment, c'est une façade qui se fissure tout de suite mais à quoi bon chercher à enfoncer celui qui vous gratifie d'une conversation ? Ca en dit surtout long sur l'immense frustration sociale générée par une société du paraître.
En fait, on est tous plus ou moins mythomanes. On ne cesse de s'inventer une autre vie. On se ment à soi-même et on ment aux autres. Mais c'est peut-être nécessaire parce que son identité, on la construit, dès l'enfance, en cherchant à se protéger dans la dissimulation et la séduction. On a besoin de vivre dans un roman individuel. Une société dans laquelle personne ne mentirait jamais, n'énoncerait que la vérité, serait terrifiante. "Il n'y a que la vérité qui blesse" dit-on en français et c'est vrai, que le réel sans fards est plus destructeur que le mensonge. La vérité, c'est insupportable, ça vous foudroie. Être renvoyé sans ménagements à sa triste condition, c'est, en effet, se voir refuser le droit d'exister, le droit de vivre dans le dépassement de soi-même.
Et ce qui se joue à un niveau individuel se rejoue sur le plan collectif. Le roman personnel est dupliqué par un roman national. C'est le poids de l'histoire collective telle qu'elle nous est inculquée. On est tous imprégnés d'une certaine mégalomanie patriote. J'ai pu ainsi éprouver, à maintes reprises, que le meilleur moyen de me faire détester et sèchement rabrouer par des Français était d'émettre des critiques à l'encontre de leur pays. Aussitôt, ce sont des hurlements : "D'où elle sort, celle-là ? Donner des leçons alors qu'elle vient d'un pays nul, c'est vraiment incroyable !".
Je m'en remets donc à Franz-Olivier Giesbert pour exprimer mes interrogations : "Pourquoi la France est-elle l'un des pays d'Europe qui semble le moins affecté par les massacres en Ukraine et où les manifestations contre la guerre sont plus rares qu'ailleurs ? Sans doute les ressorts du cynisme, du pétaino-poutinisme et de la fascination pour la force y sont-ils très puissants". Ou bien, le philosophe allemand Peter Sloterdijk : "Les Ukrainiens sont prêts à mourir pour Kiev. Je me demande si les Parisiens seraient prêts à mourir pour leur ville. Mais je suis sûr qu'ils n'ont pas envie de mourir pour l'Ukraine".
La modestie nationale, la compassion, l'intérêt, pour les autres, ce sont des qualités rares. On vit souvent sous le régime d'un grand narcissisme collectif. Et, à l'échelle d'un État, ça devient carrément redoutable. C'est le déchaînement de l'hubris, la démesure, qui autorise toutes les violences. Au nom d'un peuple fantasmé, de son identité supposée, on est prêts aux plus grands mensonges et aux pires crimes.
Les dieux sont morts. Mais, dans beaucoup de pays, leur ont succédé des monstres. Les religions expliquaient autrefois le monde et son histoire. C'était peut-être un opium des peuples mais elles avaient du moins une ambition universaliste et ignoraient les nations.
Images principalement issues de femmes artistes des "années folles" : Tamara de Lempicka, Romane Brooks, Marie Vorobieff, Hannah Höch, Marie Laurencin, Remedios Varo, Marie Toyen. Quel rapport avec le texte ? Peut-être s'agit-il de diverses représentations de moi-même ?
Je recommande par ailleurs :
- Nancy Huston : "L'espèce fabulatrice". Un essai déjà un peu ancien mais qui demeure un modèle de limpidité.
- Emmanuel Carrère : "L'adversaire". Poutine et le Dr Roman sont-ils les deux faces d'un même personnage, dans la vie civile et dans la vie politique ?
- Henri Troyat : "Nicolas 1er". Probablement l'un des Tsars (1796-1855) les moins connus en France. Il a été un autocrate absolu et son règne a été marqué par un extrême conservatisme. Il vaut la peine de s'y intéresser aujourd'hui parce que Poutine lui voue une admiration certaine (son imposant portrait rône dans le bureau présidentiel). Et puis les Français l'ont combattu et vaincu au cours de la guerre de Crimée. Pourquoi n'ont-ils pas d'ailleurs, à cette époque, revendiqué la possession de la Crimée qu'ils venaient de conquérir aux côtés des Anglais et des Turcs ? On se dit, avec le recul, que ça aurait changé beaucoup de choses.





















































