
On en a parlé dans les journaux comme s'il s'agissait d'une banale brève. Le Pape Léon XIV a publié une Encyclique Magnifica Humanitas consacrée à l'intelligence artificielle et à la dignité humaine.
Je suis une mécréante et je n'y ai, moi-même, pas trop prêté attention.
Pourtant, pour une fois, l'Eglise ne dit pas: "La modernité est mauvaise". Elle est plus subtile cette fois ci, elle ne rentre pas en guerre contre la science. Elle affirme qu'une puissance technique est en train de redéfinir ce que signifie "être humain". Et le vrai danger, ce n'est pas la technologie mais sa diffusion générale, l'envahissement des aspects les plus intimes et les plus infimes de nos vies.
Avec l'IA, on commence à se délester de l'énorme poids de nos existences: celui de la responsabilité de nos vies. Bientôt, on arrivera à tout déléguer: jugement, mémoire, décision, création. Même si ça foire, on aura un alibi, une excuse (je me suis fié à l'IA).
Ce sera évidemment, à maints égards, plus rassurant et plus peinard. Finies les corvées et les embrouilles. On sera toujours à jour dans ses tâches quotidiennes et on ne se disputera plus avec ses collègues et amis (notre chatbot trouve toujours les expressions conciliantes). On n'a d'ailleurs même plus besoin de se rencontrer pour de vrai. En visio, c'est plus apaisé, plus cool.
L'IA, elle est sans doute appelée à remodeler entièrement nos sociétés. Avec elle, on rentrera enfin dans une ère de joyeuse innocence, irresponsabilité. On en deviendra des prisonniers volontaires.
Son attrait est, en effet, irrésistible; simplement parce qu'elle va nous délivrer de tout ce à quoi on se heurte dans la vie et qui fait peser sur nous une charge mentale extraordinaire: la contingence, l'adversité, la difficulté à décider. Sans cesse, on rencontre des obstacles, des adversaires.
C'est pour ça qu'on est tous plus ou moins stressés et angoissés.
C'est pour cette raison que Jacques Lacan disait que vivre était épuisant.
Tellement épuisant même, qu'il concluait en disant qu'on avait heureusement la perspective de la mort pour espérer être délivrés, un jour, de cette tension permanente.
De cette angoisse primitive, l'IA va nous délivrer en grande partie. Et tant pis si, pour parvenir à cette fin, elle nous condamne à devenir des prisonniers volontaires qui tourneront en rond comme des souris en cage. Parce que c'est bien ainsi que l'IA fonctionne: elle reproduit simplement les schémas et modèles existants. Il n'y a aucune créativité à attendre d'elle.
Elle n'opère, tout au plus, que des variations plus ou moins originales ou esthétiques sur un thème.
On peut, par exemple, affirmer que l'IA ne révolutionnera jamais l'Art. Elle ne pourra que produire de "jolies choses": un roman ou une chanson qui "réconfortent, qui font du Bien". Ou bien, un tableau, style impressionniste qui ne dérange personne.
Mais on sait bien que l'Art, ce n'est pas le Beau ou le joli.
L'Art, c'est, plutôt, ce qui élargit les consciences, ce qui perturbe et dérange. L'Art est toujours malaisant. Et cela, l'IA en sera toujours incapable.
La nouvelle civilisation de l'IA, ce sera donc celle de l'ennui absolu: la répétition sans fin dans un monde absolument lisse et uniforme que rien d'imprévu ne vient déranger. Un monde sans rêves et sans altérité.
Images de Gerda Weneger, Felice Casorati (1883-1963)
Il y a encore peu de publications consacrées à l'IA. Je signale néanmoins le n° d'avril dernier de la trop méconnue revue Sciences Humaines. Elle est disponible en kiosque et n'est jamais jargonnante.













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