samedi 6 juin 2026

Le Luxe pour tous










Oserais-je l'avouer ? La Mode, le luxe, ça m'intéresse.

Je fais toujours très attention aux apparences. M'habiller, ça me prend un temps fou, je n'aime pas le pratique. Et je réfléchis à l'infini sur ce qui peut améliorer mon look: bijoux, foulard, chaussures. Parfois, je craque pour de grandes marques.

Et c'est pareil pour la décoration de mon appartement.

J'ai bien conscience d'apparaître, à cet égard, de plus en ringarde dans un monde où l'on prône, de plus en plus, le cool, le décontracté, le sans façons. Le luxe est, aujourd'hui, un scandale.

Le grand paradoxe, c'est d'ailleurs la France. On y déteste ses géants du luxe : LVMH, Hermès, Kering. On les exterminerait volontiers en oubliant même leur poids économique considérable : plus de 5% du PIB et près de 700 000 emplois, soit plus que l'automobile et l'aéronautique réunies.

Surtout, c'est l'image du pays qui s'en trouve magnifiée à l'étranger: la France y est perçue comme le pays du bon goût et de la culture. Il y a des images internationales plus infâmantes. Chaque ouverture d'un nouveau magasin Louis Vuitton dans le monde est ainsi considérée comme un événement artistique et on vient à Paris pour assiéger ses magasins.

Mais rien à faire ! Le luxe, c'est définitivement assimilé à l'élitisme, au fric, aux pratiques sociales discriminantes. Le luxe contre la démocratie !


Le "j'm'en foutisme" vis à vis des apparences, le cool, le décontracté, c'est devenu la modernité. Comme si ça nous rendait plus sincères et plus authentiques. L'esthétique de la vie, on l'a passée à la trappe.

On est tellement épris d'égalitarisme et du refus de toute ostentation qu'on est devenus des puritains et des ascètes. Rien ne doit dépasser, se faire remarquer. Le neutre, l'indifférent, c'est devenu la norme de notre image sociale et de notre environnement.

Le pire, c'est que tous nos espaces publics sont façonnés à cette image. Plus aucune extravagance parce que "l'ornement, c'est le crime" selon Adolf Loos, le père de l'architecture moderne. Tout doit être fonctionnel, rationnel, calculé au meilleur coût. On s'est empressés de "vandaliser" les monuments Art Nouveau et le sommet de l'architecture, c'est devenu le "brutalisme" (Paul Chemetov ; le Ministère des Finances et le réaménagement des Halles à Paris).

On commence seulement à se rendre compte qu'il n'y a rien de plus déprimant que notre environnement urbain. On évoque sans cesse le malaise des banlieues. Mais est-ce que sa première cause n'est pas le caractère cheap et uniforme de ses bâtiments ? Tout y est déglingué, stades et piscines publiques. On s'y sent rabaissés à la dimension d'un pion, de l'élément d'une grille.

On est victimes de notre moralisme, de notre conviction, initiée par Rousseau, que le luxe est corrupteur, entraîne la dépravation des mœurs. Le luxe, ce serait l'immoralité et la débauche.

On a complétement oublié que le luxe a longtemps été le moteur du monde. Et qu'il n'était pas réservé à une élite mais concernait le plus grand nombre.

C'est d'abord la Grèce Antique, celle d'Athènes et de son mode de vie. Sa supériorité, Athènes l'a conquise moins par sa puissance militaire que par le raffinement et la beauté de sa culture. Et les villes grecques, leurs prestigieux monuments, étaient offerts au loisir de tous ses citoyens.

Et l'expansion de l'Empire romain s'est effectuée sur les mêmes bases : offrir des spectacles et des monuments luxueux (thermes, forum, hippodrome, arènes) à la population. L'Empereur Constantin qui a fondé Byzance a été le plus grand orfèvre de cette politique. Et tous les historiens s'accordent à souligner la grande qualité de la vie à Pompéi.

La prodigalité peut être le moteur de la culture et de la richesse. C'était le point de vue de Voltaire contre Rousseau.

Cela s'est confirmé au Moyen-Age avec l'édification de cathédrales insensées mais bâties avec une extraordinaire ferveur. Et puis des fêtes et processions somptuaires qui provoquaient une transe générale.

Et que dire des grandes villes de la Renaissance que tout le monde souhaite aujourd'hui visiter ? Je doute qu'on se précipite sur les vestiges de Sarcelles dans quelques siècles. 

Le dernier soubresaut de notre goût du luxe, ça a peut-être été le Paris Haussmannien. Harmonieux, luxueux et plein de mystère à la fois.

Mais, aujourd'hui, on n'arrive plus à percevoir que le Luxe peut aussi être un bien commun essentiel et même un levier du progrès matériel et spirituel.

Un luxe qui n'est pas seulement celui des grandes marques mais "un luxe pour tous": des équipements publics, une nouvelle architecture des villes et de l'occupation de l'espace avec des immeubles audacieux, des forums et lieux de rencontre, des parcs et jardins repensés. 

Faire du partage de la Beauté un enjeu politique et social, ça pourrait donc être un grand thème des débats électoraux à venir. Mais le misérabilisme est aujourd'hui tel que j'en doute.

Pourtant, il ne faut pas l'oublier : il n'y a rien de pire qu'une société sans luxe. C'est même l'achèvement de la Dictature. C'est ce qu'ont réalisé la Chine maoïste et les Khmers rouges. A un moindre degré, c'est ce qui prévalait dans l'Europe Communiste. Mais ce dont souffraient le plus, les populations de tous ces pays, c'était moins de la misère économique que d'un environnement général sinistre et strictement utilitaire et de l'absence totale de beauté des objets offerts.


Tout était moche, cheap et même ridicule et c'était vécu comme une véritable humiliation. C'est pourquoi, là-bas, on ne rêvait pas seulement de démocratie mais aussi de beauté, d'objets qui vous fassent vibrer, qui vous permettent de vous différencier, d'éprouver, un peu, une identité, une singularité. Il n'est rien de pire que de se sentir fondu dans dans une masse, d'être un élément indifférent d'un grand Tout.

Images d'Helmut Newton, Guy Bourdin, Karl Lagerfeld, Adolf Loos, Mondrian, Satyricon de Fellini, Amphithéâtre d'Orange, fresque de Pompéi , Sainte-Sophie, Brueghel l'ancien, Schinkel, carnaval de Venise, Galeries La Fayette, parvis de la Défense et réalisations de l'architecte italien Renzo Piano

Je recommande vivement:

- Emma Carenini: "Une autre Histoire du Luxe - Des thermes romains à LVMH". Une vision vraiment renouvelée du luxe qui s'écarte radicalement du dénigrement général actuel et propose "un luxe pour tous".


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