
De quoi souffrons-nous, principalement, aujourd'hui ?
De banalité. D'une existence morne et répétitive, dépourvue de toute aspérité. Et puis, presque paradoxalement, on se met à avoir peur de tout et on fait sans cesse appel à un Grand Autre qui voudra bien nous prendre en charge.
Ces sentiments mêlés, si on dépasse le cas de sa petite pomme, c'est relativement récent. Ca date, en fait, de l'avènement généralisé des Lumières. Un nouvel état d'esprit s'est alors forgé actant le retrait irréversible du religieux dans la conscience européenne et consacrant, ainsi, ce que l'on appelle "le désenchantement du monde".
Ca a été un choc mental considérable, une véritable déflagration que l'on mesure mal aujourd'hui. Il y a eu une grande rupture culturelle et mentale qui est intervenue au 19ème siècle.
Quoi que l'on pense de l'Ancien Régime, il était une période de vie intense: d'une certaine magnificence, d'un éclat des sentiments, dont témoigne l'admirable littérature du 18ème siècle (la libertine en particulier tellement inconcevable aujourd'hui). Le raffinement et l'attention portée au "paraître" et à l'élégance ont alors défini un certain vivre ensemble qui drainait toute la société et qui perdure encore aujourd'hui (ce que l'on appelle l'art de vivre à la française).
La flamboyance et l'exacerbation des passions, sous le couvert des codes de conduite et de politesse et d'une religiosité théâtralisée, c'est un peu ce qui a façonné le 18ème siècle (C'est admirablement décrit par Agnès Walch "La vie sous l'Ancien Régime" qui n'hésite pas à parler d'une véritable qualité, harmonie, de la vie).
Et puis, il y avait les bénéfices psychiques de la croyance religieuse. Dans "L'avenir d'une illusion", Sigmund Freud précisait ainsi que la religion permettait d'abord de substituer une grande névrose collective à notre petite névrose individuelle (on était intégrés à une grande bande d'obsessionnels comme nous). Et puis, elle nous embarquait tous dans un grand délire collectif: celui d'une croyance en notre immortalité. Finalement, elle prenait en charge toutes nos manies et obsessions ainsi que notre mégalomanie.
Mais inutile de s'apitoyer, de pleurnicher. Tout cela est définitivement révolu et on se retrouve maintenant seuls à essayer de mener sa barque. Dieu est mort et on n'a plus rien en face de nous, ni pour nous juger, ni pour nous parler. On vit dans un monde fermé, limité à lui-même, sans altérité. Notre Destin, ce n'est plus Dieu qui l'a voulu mais nous-mêmes. Nos infortunes, nous en sommes responsables.
On n'a plus que la cage de sa quotidienneté à gérer. On est sans cesse renvoyés à soi-même. Mais ça devient vite sinistre et ennuyeux. Et surtout, c'est angoissant, cette exigence d'assumer tout le poids de son existence.
Mais on s'en accommode aussi. Parce qu'en même temps qu'on se barricade dans l'ennui, on sombre dans la peur: on redoute de voir se fissurer le fragile édifice sécuritaire de nos vies. Contre toute logique, on n'a jamais été aussi angoissés. D'où les appels à toujours davantage de sécurité et à un Pouvoir fort qui bétonnera, encore davantage, nos vies.
Ce sont les artistes et créateurs qui essaient de nous sortir de cette grande déprime initiale. Tout ceux qui pensent qu'il existe encore un ailleurs, une altérité.
On vit, en effet, dans un monde plein comme un œuf où il n'y a que des certitudes. Tout s'expliquerait, serait rationnel et transparent. Mais on a besoin aussi d'autre chose, de rêve, de mystère et de passion. Ce quelque chose qui ébranle nos certitudes les mieux établies.
Et d'ailleurs, de quoi, de qui, tombe-t-on réellement amoureux ? Non pas de celui ou de celle qui est comme nous mais plutôt de celui ou celle qui est radicalement différent, qui est capable de nous entraîner sur d'autres chemins que ceux qu'on avait si bien tracés.
On a besoin de sortir de ses ornières. On a besoin d'un appel d'air, on a besoin de se sentir en manque, d'éprouver une altérité.
S'arracher à la platitude de nos vies, en retrouver la saveur et l'émotion, ça a été, avec l'exaltation de la Passion, le programme du Romantisme au 19ème siècle.
Mais on a aussi développé, en même temps, un goût pour l'horrifique, l'étrange, le surnaturel. Ce sont toutes les histoires de loups garous, de vampires, de sorcières, de fées et de lutins, de spiritisme.
Ca a surtout concerné, il est vrai l'Allemagne et l'Angleterre. On s'est toujours montrés plus rationnels en France.
Et aujourd'hui, il ne reste plus grand chose du Romantisme. On s'adonne à des rêves plus triviaux, ceux de la conquête spatiale.
Mais même ces rêves minables traduisent bien notre besoin absolu d'imaginaire. Notre besoin d'échapper à un quotidien dépourvu de sens, celui d'une existence minable encadrée par une bureaucratie tentaculaire.
Notre éducation est faite d'épisodes sombres et traumatisants. On ne les surmonte que si on retrouve, en soi, le sens du Merveilleux.
Images de Franz Von Stück, Salvador Dali, Caspar David Friedrich, Fragonard, Pablo Picasso, Emma Schlangenhausen, Antoine-Jean Gros, Richard Dadd, Oskar Laske
Je recommande:
- Nina Allan: "Les bons voisins" prix Médicis étranger 2025. Un bouquin qui s'inscrit sous le signe de l'étrangeté. Un cadre : une île écossaise désolée, de multiples meurtres, deux jeunes femmes un peu perdues. Et puis l'évocation du fantastique avec les elfes et les fées et le peintre pré-Raphaélite Richard Dadd, devenu meurtrier de son père à la suite d'un voyage au Moyen-Orient au cours du quel il a perdu la raison.
- Witold Gombrowicz: "Les envoûtés". Un bouquin encore plus surnaturel et bizarre. Aussi étranges qu'apparaissent nos comportements, ils obéissent toujours à une logique même si celle-ci est cachée.
- Agnès Walch: "La vie sous l'Ancien Régime". Un regard original sur ce 18ème siècle trop souvent décrié.
- Chantal Thomas: "Un air de Liberté - Variations sur l'esprit du XVIIIéme". Un livre qui complète celui d'Agnès Walch.
Et au cinéma, il faut évidemment mentionner "2001 L'Odyssée de l'Espace" de Stanley Kubrick et le tout récent "Disclosure Day" de Steven Spielberg. L'argumentaire est sommaire mais juste: pourquoi rêve-t-on de conquête spatiale ? Parce que notre vie, ici-bas, est nulle. Et peut-être qu'Elon Musk pense ça, lui aussi.
Je signale enfin que mon prochain post sera dans 15 jours.
















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2 commentaires:
Bonjour Carmilla
Un constat on ne peut plus juste !
Si je m'ennuie aujourd'hui ce n'est que ma faute :)
Merci pour ce billet lucide.
Portez-vous bien, à dans deux semaines alors.
Julie
Merci Julie,
On s'ennuie souvent, en effet. Peut-être parce qu'on vit trop replié sur soi-même. On s'est délibérément enfermé dans une cage.
Mais parfois aussi, on se met à aspirer à un autre monde, une autre vie. Après, il faut être capable de franchir les obstacles mentaux et matériels.
Bien à vous,
Carmilla
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