- Je suis environnée de livres, dans les domaines les plus divers (de l'économie à l'histoire romaine en passant par la littérature scandinave), mais j'en abandonne beaucoup aussi en cours de route. Même pas parce qu'ils m'ennuient mais parce que j'ai subitement trouvé un autre centre d'intérêt. Il n'est pas exclu, toutefois, que je les reprenne beaucoup plus tard.
- Je me débrouille dans pas mal de langues mais parfaitement dans aucune. Mais ça ne me décourage pas et je ne peux pas résister à la tentation, quand je voyage, de vouloir en apprendre d'autres: du turc, du tchèque, du hongrois, du lituanien.
- Dans ma vie professionnelle, c'est un peu pareil. Je pense ne pas être trop mauvaise en gestion financière puisque c'est mon boulot. Mais il y a meilleur(e)s que moi, des gens pour qui c'est une passion exclusive et qui connaissent absolument tout, sur le bout des doigts, en la matière. Et puis, je ne suis jamais complétement à jour: j'ai toujours quelques dizaines de mails en attente et quelques dossiers non résolus.
- Sur le plan affectif, amoureux, c'est aussi le chaos. Adolescente, je tombais sans cesse amoureuse d'une succession de types improbables. Et aujourd'hui, je demeure infichue de me fixer sur quelqu'un. Mais incapable aussi de rompre complétement au point que les choses s'éternisent et que je vis dans un polyamour perpétuel.
Les amis, c'est pareil. Je n'ai aucun attachement absolu: ils vont, ils viennent au gré des événements et des humeurs. Mais je ne les oublie jamais non plus. Quand ils réapparaissent, je renoue avec eux comme si on venait juste de se quitter.
Et finalement, je n'entretiens ni fâcheries, ni engagements indéfectibles, ni avec les amoureux, ni avec les amis.
- M'habiller, c'est une torture: je n'arrive pas à trouver mon style alors j'oscille entre le trop BCBG et le trop sexy. Et, au total, je change sans cesse mais ne suis jamais satisfaite et ne me reconnais dans aucune peau.
- Mon appartement, il est en travaux continuels. Il ne me convient jamais entièrement et j'ai sans cesse des projets de réaménagement que je conduis rarement jusqu'au bout.
Au final, je dois bien constater que je suis changeante et inconstante et que je vais rarement au bout des choses. Je préfère vivre dans une espèce de flou, d'à peu près et d'indétermination continuels.
J'ai longtemps culpabilisé à ce sujet parce que, dans la vie sociale ou professionnelle, ça semble un sacré handicap. On nous demande en effet, aujourd'hui, un engagement total, absolu, dans tout ce que l'on fait: son boulot, sa vie affective, ses convictions politiques. On doit être absolument fiable et transparent dans tous les domaines.
Mais mon problème, c'est que je ne sais justement pas ce que je veux, ni qui je suis. Ceci ou cela, j'hésite sans cesse; mes idées, mes projets, sont fluctuants. L'indécision, l'inachèvement, c'est ce qui me hante. Je ne sais, en fait, même pas qui je suis. Les gens qui suivent imperturbablement leur ligne droite, ça m'a toujours étonnée.
Mais j'ai un peu changé de point de vue aujourd'hui. Je me fais moins de reproches. Et j'en viens même à me dire que ce qui peut être considéré, chez moi, comme une fragilité, ou une insuffisance, est peut-être aussi l'expression d'une plus grande lucidité.
- Ne pas achever la lecture d'un bouquin, ça n'est pas forcément condamnable. Qui peut prétendre, par exemple, avoir lu "La recherche du Temps perdu" ? Il y a toujours quelque chose qui nous "échappe" dans un livre, des éléments qu'on a oubliés ou une ambiance et des passions qu'on n'a pas perçus. En fait, on ne vient jamais à bout d'une œuvre, d'un penseur.
- Etre trop bon professionnel, connaître sur le bout des doigts les subtilités réglementaires, c'est souvent un handicap. On devient vite un maniaque qui voit partout des obstacles. Les trop bons, les "perfectionnistes", freinent souvent aussi le développement dynamique d'une entreprise.
- Etre tyrannique, exclusif et exigeant en amour, c'est se condamner à la déception permanente et aussi manquer de lucidité sur soi-même. L'amour, ce sont deux détresses et deux angoisses qui se croisent mais on n'avouera jamais cette réalité qui devient alors vite "toxique", destructrice.
Devenir plus tolérant, moins exclusif, c'est trouver une nouvelle sérénité, liberté, vivre dans des relations apaisées. Exiger le moins possible de l'autre, ça peut permettre de le découvrir et de trouver une espèce d'harmonie avec lui.
Finalement, on vit trop dans le sentiment de ses échecs. On enrage d'être, sans cesse, velléitaire, de ne ne jamais aller jusqu'au bout des choses. On vit dans un sentiment permanent "d'inachèvement".
On n'est pas à la hauteur, se dit-on souvent. Sans doute...Peut-être... Mais est-ce qu'on ne se plie pas trop non plus aux injonctions sociales ? Est-ce qu'on ne devrait pas proclamer un Droit à l'imperfection, à l'inachèvement ?
Il faudrait, dit-on, tout mener à bonne fin, tout achever, pour que le monde soit clair, net et sans bavures. C'est la logique d'entreprise et, aussi, la logique conjugale. Si on se dérobe à cette exigence, on est mal jugés.
Mais est-ce que nos vies ne sont pas, en fait, forcément boiteuses, imparfaites et toujours inachevées ? Et plutôt que de culpabiliser à ce sujet, ne devrait-on pas en tirer, plutôt, une nouvelle forme de lucidité et, partant, de Liberté ?
Ce qui est terrible dans la vie, c'est, en fait, tout ce qui a une fin, toutes les choses révolues ou définitives: le dernier jour de vacances, les lendemains de fêtes, les grandes ruptures amoureuses. Quelle angoisse, quelle déprime ! Comment échapper, le plus possible, à ça ?
Refuser tout ce qui est définitif, achevé, terminé, ce n'est pas simplement une manière de se dérober au monde. C'est peut-être aussi faire preuve de courage et de liberté face aux exigences sociales.
Je recommande:
- Blanche LERIDON: "Nos inachèvements". Une très belle surprise d'automne. Un livre clair, jamais ennuyeux et stimulant. Chacun s'interrogera sur son comportement, son fonctionnement psychologique, à sa lecture.


















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2 commentaires:
Bonjour Carmilla,
Je vous rejoins sur presque tous les points. Vivant en Corse avec pratiquement six mois de canicule, s'habiller c'est vite fait :)
Plein de livres sont en attente d'achèvement, certains depuis plusieurs années. La plupart je les donne.
L'amour passionnel est une faiblesse, il nous enchaîne...
Bref, votre billet me parle, merci !
Bien à vous,
Julie
Merci Julie,
Mais je commence à me demander si, finalement, on n'est pas un peu tous comme ça.
Personne n'aime, en fait, les choses définitives, achevées, révolues. Et ça concerne aussi l'amour.
Même si ça va à l'encontre des exigences de la société, on a toujours besoin d'indécision, de flou. Ca nous permet de rêver à un autre futur, de se dire que quelque chose est encore possible.
Bien à vous,
Carmilla
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