samedi 24 octobre 2026

Du nihilisme révolutionnaire

 

Oserais-je le dire ? Les événements actuels, en France, je les observe avec distance, presque détachement. Je m'y sens plutôt étrangère et c'est aussi pour me protéger du pilonnage de l'information, de la monopolisation exclusive de l'actualité. Sans cesse les mêmes images évoquant le chaos ou la guerre, ça en devient soûlant et puis, c'est comme s'il ne se passait rien en dehors de la France. L'Ukraine, le Moyen-Orient, le Congo, ça devient secondaire.


On joue à se faire peur. On disserte à l'infini sur les Black Blocks et les casseurs professionnels. Les premiers, en nombre limité, se réclament vaguement de l'anarchie, de l'anticapitalisme, du refus de l'Etat. Certains sont pourtant quelquefois bien intégrés à la société et ont fait des études supérieures. Quant aux autres, ils sont simplement des pilleurs qui profitent de l'occasion.


Mais au total, le corpus idéologique structurant ces deux groupes me semble bien mince. Ce qui est peut-être intéressant chez les Black-Blocks ou chez les casseurs ordinaires, c'est que la violence et la destruction revêtent, chez eux, un caractère ordalique. Gratuit et presque sans motif et sans finalité.  Pourquoi ces déchaînements le 1er janvier ou à l'occasion des matchs de foot ? Le simple plaisir de la consumation, consomption. 


Comme pour nous nous rappeler que la société, comme le précisait Freud dans "Malaise dans la civilisation", repose sur une répression des pulsions agressives fondamentales. Ca nous rend individuellement névrosés et socialement malheureux. Et par moments, la cocotte-minute explose.


Mais la réalité, c'est que le mouvement anarchiste insurrectionaliste semble marginal en France. Mais ça n'était pas du tout le cas à la fin du 19ème siècle. Avant le triomphe tardif du marxisme, on penchait pour des solutions radicales et romantiques sous l'égide de Fourier, Proudhon, Louise Michel mais aussi les Russes, Bakounine et Kropotkine.
 

Parce que le pays de l'anarchisme et du nihilisme, ça a vraiment été, on l'a oublié, la Russie de la seconde moitié du 19ème siècle. Une multitude de cercles de pensée et de réflexion s'y était constituée et on ne dédaignait pas les attentats armés mais isolés. Le Tsar Alexandre II, pourtant grand réformateur (abolition du servage), en a fait les frais, emporté par une bombe.


Et ce messianisme révolutionnaire russe, il était entretenu par l'influence considérable de la littérature: en particulier Tourgueniev, Dostoïevsky ("Les démons") mais aussi Tolstoï et Sofia Kovalevskaïa. L'anarchisme russe était en fait fortement teinté de spiritualisme, voire de mysticisme.


Et dans ce contexte, il est vraiment étrange que ce soit finalement "un petit bourgeois", Lénine, ainsi que l'a très justement qualifié Curzio Malaparte, qui ait finalement pris le pouvoir en Russie. Certes, cependant, avec une méthode insurrectionnelle typiquement anarchiste.


Et il faut rappeler que Lénine a miraculeusement échappé, en septembre 1918, à l'attentat d'une anarchiste.


Son auteur était une jeune anarchiste, Fanny Kaplan, qui considérait Lénine comme un traître.


Cet attentat raté a malheureusement rendu Lénine complètement paranoïaque et l'a probablement incité à gouverner par la Terreur. Et depuis et jusqu'à aujourd'hui ne se sont succédés à la tête de la Russie que des petits bourgeois ultra-conservateurs et paranoïaques. 



Images d'Alex Colville et Bo Bartlett, deux peintres américains. Je les ai choisis parce qu'ils me semblent illustrer la désolante banalité/étrangeté du monde. Et c'est principalement pour cette raison qu'on se révolte, un jour. Autres images de Nikolaï Yarochenko et Kazimir Malévitch.

Je recommande: 

- Ivan Tourgueniev: "Pères et fils". C'est le personnage de ce roman, Barazov, qui a popularisé, en Russie, la figure du nihiliste.

- Dostoïevsky: "Les démons". Un bouquin majeur. A lire dans la traduction Markowicz

- Sofia Kovalevskaïa: "Une nihiliste". Sofia Kovalevskaïa (1850-1891) était une mathématicienne de génie. Ce petit livre, paru  après sa mort, décrivant l'engagement d'une jeune fille, a fait sensation en Russie et a été rapidement interdit. 

- Evguénia Iaroslavskaïa MARKON : "Révoltée". Un petit livre prodigieux écrit par une jeune femme, grande amoureuse de 29 ans, 4 mois avant une exécution qui lui a été notifiée en 1931, au bagne des îles Solovki. Elle y fait l'apologie de la délinquance comme forme de résistance et promet au système un incontournable effondrement. Le livre se trouve aujourd'hui en poche.









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