dimanche 17 janvier 2010

« D’or et de neige »



Les quelques flocons sur Paris ont ravivé ma nostalgie du Japon. Rien n’est en apparence plus neutre que la neige, mais aucun pays ne la perçoit de la même manière, la relation allant de la détestation à l’amour.



Au Japon, quelquefois, même si c’est de plus en plus rare et si ça ne dure que quelques jours (sauf à Hokkaido), le pays est littéralement submergé sous la neige.


La relation à la neige y est entièrement pacifiée et elle devient un élément esthétique d’exaltation de la nature mais aussi de mise en valeur, par une épure prononcée, de l’architecture urbaine et religieuse (les temples shinto).



L’atteinte, donc, d’une nouvelle harmonie.





Tsuchiya Koitsu, Kawase Hasui

vendredi 8 janvier 2010

ESTHER


Evidemment, je me suis précipitée pour aller voir « Esther ». Ce qui est dommage, c’est qu’on a généralement présenté ce film comme un banal film d’épouvante pour ados. On nous annonce même, sur les affiches de promotion, que « nous allons adorer détester Esther ».

Des propos pareils me terrifient surtout lorsque l’on sait que, dans le film, Esther est russe et juive. Ca en dit long sur les fantasmes en vigueur. Etre russe, ça devient de plus en plus difficile. On est en train de forger dans les media une image absolument monstrueuse de la Russie. Etre juif, je n’ai pas besoin de développer.

Surtout, ça montre qu’on a compris le film complètement de travers en se mettant du côté des bien pensants, des braves gens obsédés par leur sécurité, et non du côté de la petite fille criminelle. Seul le journal « le Monde » a fourni une critique très pertinente d’ « Esther » en montrant qu’il s’agissait d’un film profondément subversif.

Moi, j’adore Esther et je suis Esther. J’espère même être aussi malfaisante qu’elle.

Esther est russe, Esther est juive. Esther a des dispositions artistiques, picturales et musicales, exceptionnelles. Esther lit la Bible quand ses camarades s’abrutissent de jeux vidéos et de musique rock. Esther, c’est le combat de l’art et de la culture contre la barbarie moderne : la médiocrité petite bourgeoise, l’enfer aseptisé de la cellule familiale.

La guerre déclarée à l’horreur du monde, sa banalité, son ennui. Tout plutôt que le torrent des bons sentiments, la mièvrerie et l’obsession sécuritaire. Même si cela passe par la désintégration et le crime.

Esther, c’est l’insurrection de « la grande culture de la Vieille Europe contre l'univers sans mémoire et sans histoire du monde nouveau. »

Pour cela, Esther renouvelle le geste de Raskolnikov dans « Crime et Châtiment » (Преступление и наказание) : la gratuité du crime comme œuvre d’art et la transfiguration par le crime.


Photos Carmilla Le Golem (SIGMA DP1) – Place des Ternes

vendredi 1 janvier 2010

"Exhibit A"



Alors oui, à 22 heures c’était « С Новым Годом » à Moscou, puis à 23 heures, c’était « З новим роком » à Kiev et enfin à 24 heures, c’était « Szczęśliwego nowego roku » à Varsovie. C’est ça qui est agréable quand on vit sur trois pays avec trois heures différentes. Ca démultiplie les fêtes.

J’étais évidemment triplement shootée et triplement stone. Pour un peu, je me serais tapée une fille ou même un mec en pleine piste de danse.


Vous me reprochez toujours d’être terriblement morbide. Mais non, je ne parle pas seulement de la mort, je parle aussi et surtout du désir. Si je peux apparaître obsédée, c’est que là-dessus, tout le monde ment. « Les hommes, tous, dissimulent la vérité dans les choses sexuelles », affirmait Freud.


Le sexuel, le désir, c’est la dissimulation par excellence. En plus, la sexualité, c’est, toujours, une activité dangereuse même si on croit qu’aujourd’hui on est en train de lever tous les tabous et d’épuiser le réel sexuel.


La sexualité, le désir, c’est dangereux parce qu’on y joue son rapport à l’autre, son rapport à la mort. C’est donc tragique.


Pour illustrer cela, je commence donc la décennie avec des photographies de Guy Bourdin. C’est très loin d’une vision acidulée, pacifiée, du désir. C’est la sexualité comme trouble, ébranlement.
On rapproche souvent Guy Bourdin de David Lynch. Des figures féminines surlignées et obsédantes, qui viennent continuellement vous hanter, qui reviennent sans cesse…, dans une infinie spirale.


Guy BOURDIN

vendredi 25 décembre 2009

с Рождеством, Wesołych Świąt,…le banquet des morts


Evidemment, vous allez trouver que mon illustration n’est pas de très bon goût pour une soirée de Noël, mais est-ce qu’on peut demander à une vampire d’avoir bon goût ?


Et puis, il s’agit d’une image de mon amie Natalie Shau, en passe de devenir mondialement célèbre. Natalie est une lituanienne de Vilnius mais elle a aussi des origines mongoles et a beaucoup vécu à Londres. Natalie se met le plus souvent elle-même en scène. Elle a trouvé une partie de son inspiration à Vilnius même; la tendance gothique y est très forte chez les jeunes filles et puis on y adore la figure du diable.

Surtout, ce tableau de Natalie Shau constitue pour moi une parfaite illustration d’un article extraordinaire de Claude Levi-Strauss : « Le père Noël supplicié ». Il vient d’être republié dans la revue « Philosophie magazine » de ce mois.

On y apprend que les fêtes de Noël, avec leurs orgies de cadeaux et leurs repas fastueux, ne sont pas tellement une manifestation profane ou l’apogée de la société de consommation. Deux choses essentielles se jouent en réalité dans les fêtes de Noël : d’abord, une sorte de rite d’initiation qui vient marquer la frontière entre les enfants et les adultes. Les enfants se voient confirmés dans leur exclusion de la société des hommes par l’ignorance de certains mystères.

Plus profondément, derrière cette opposition entre les enfants et les adultes se joue une opposition entre les vivants et les morts. Dans la dynamique de l’échange, du don et du contre-don, les enfants occupent la position des morts qui viennent harceler et tourmenter les vivants.
Cela est évident dans les fêtes d’Halloween mais c’est également manifeste dans les fêtes de Noël ; les adultes, en offrant des cadeaux aux enfants, les offrent, en fait, à l’au-delà et cherchent un bref compromis, durant le quel seront suspendues toute crainte et toute amertume.
Avec le cadeau de Noël, nous rejouons un rituel très païen et demandons aux enfants de nous aider à ne pas mourir et à croire en la vie.
Et le repas du réveillon est un moment de réconciliation, un temps de suspens dans le cadre d’un banquet qui associe les vivants et les morts.
D’ailleurs, dans les pays slaves, on réserve toujours un couvert pour un convive inattendu, inconnu. « Le convive de la dernière fête ».

dimanche 20 décembre 2009

снег, schnee, śnieg,… Tombe la neige


Je suis heureuse ! J’ai trouvé un peu de fraîcheur cette semaine et surtout j’ai vécu l’émerveillement de la neige. Comme cela me manque ! J’ai envie d’assassiner les français catastrophés, paniqués, apeurés mais en fait simplement ridicules et petits bourgeois.




L’imaginaire russe et d’Europe Centrale est évidemment façonné par la neige. C’est la joie et la beauté mais c’est surtout cette idée que rien n’est irréversible, que la laideur peut tout à coup s’effacer et le monde être magiquement transfiguré. Avec la neige, le cours de votre vie peut soudain s’infléchir, s’arracher à la grisaille quotidienne, trouver une dimension esthétique. C’est ce qui explique la joie avec laquelle est vécue l’apparition des premiers flocons.



Pour illustrer mon post, je publie deux tableaux célébrissimes (du moins en Russie) l’un de Kuindhzi (Архип Куинджи) l’autre de Surikov (Василий Суриков).



Архип Куинджи, Василий Суриков,

dimanche 13 décembre 2009

Сталкер – le braconnier



En ce moment, je fréquente évidemment beaucoup les cimetières. C’est la saison propice.

Je viens de faire une petite incursion au cimetière russe de Sainte Geneviève des Bois que j'avais un peu oublié ces dernières années.


C’est étrange. Tout le monde, à Moscou, connaît Sainte Geneviève des Bois mais je ne suis pas sûre que le parisien du quartier Bastille ou Latour-Maubourg sache de quoi il s’agit. D’ailleurs, quelle drôle d’idée un cimetière russe dans un pays républicain. Le cimetière communautariste est même interdit par la loi.


Cependant, c’est vraiment un petit morceau de terre russe avec la végétation, les bouleaux, les couleurs, les coupoles bleues et or.



J’y allais surtout pour deux tombes remarquables.



D’abord celle d’Andreï Tarkovsky (Андрей Тарковский). Je ne vais évidemment pas disserter sur Andreï Tarkovsky dont les films m’ont tellement impressionnée visuellement. Ce qui est effrayant, c’est la légende qui entoure, à Moscou, le film « Stalker » : tous ceux, acteurs, réalisateurs, qui ont participé à ce film résolument métaphysique, sont décédés prématurément, à commencer par Tarkovsky lui-même.




Il y a aussi l’extraordinaire caveau de Rudolf Noureev (Рудольф Нуриев). Il évoque puissamment l’Asie Centrale, sous la forme d’un kilim réalisé en mosaïque.












Alors voilà ! J’ai rêvé devant les tombes de Tarkovsky et de Noureev. Et j’étais en même temps toute imprégnée de l’extraordinaire film de Bruno Dumont : « Hadewijch ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne craint pas d’être inactuel. Si vous voulez avoir une idée de qui je suis, le personnage de Julie Sokolowski (dont le nom polonais évoque un épervier) vous fournira une excellente illustration. Elle est encore plus jetée que moi. Elle est folle du Christ comme je suis folle de la mort. Et aussi, un même détachement vis-à-vis des contingences matérielles, une même force absolue. Mais finalement, la découverte que l’accès à la grâce passe par l’épreuve du corps, de la chair…




Photos Carmilla Le Golem (SIGMA DP2)-tombes d’Andreï Tarkovsky et Rudolf Noureev – cimetière de Sainte Geneviève des Bois

vendredi 4 décembre 2009

L’ange déchu


Depuis les états baltes, il est facile, via Tallinn, de gagner Helsinki. Je prenais un magnifique hydroglisseur, le Super Sea Cat, qui vient malheureusement, parait-il, de disparaître.

La Finlande, c’est très curieux. C’est un pays qui a été opprimé par les suédois puis par les russes qui y ont laissé une forte empreinte : on parle encore beaucoup suédois et l’architecture évoque souvent irrésistiblement la Russie.
On dit qu’Helsinki ressemble à Saint Petersbourg mais je trouve qu’il faut vraiment beaucoup d’imagination pour penser cela. C’est vrai cependant que, pendant la guerre froide, on tournait à Helsinki les films censés se passer en Union Soviétique.
J’aime bien la Finlande parce qu’on a l’impression d’être dans une sorte de bout du monde, confus et indistinct, presque toujours perdu dans les brumes et la grisaille. Rien n’est net, aigu, solide, tout est flou, spongieux, élastique. Ca me rappelle toujours un film de Ruy Guerra, « Tendres chasseurs », tourné à Saint Pierre et Miquelon.

A Helsinki, j’aime beaucoup les boîtes de jazz et l’architecture art nouveau, art déco. La gare centrale est époustouflante, sûrement la plus étonnante d’Europe.

Et puis, j’adore la statue symbole de la ville. Elle s’appelle Havis Amanda et surmonte une fontaine qui est un lieu de rencontre privilégié.




Surtout, je suis fascinée par le peintre Hugo Simberg et son extraordinaire tableau « l’ange blessé » (1903) qui a été reconnu, récemment, peinture nationale de la Finlande.

Un ange blessé, c’est une figure presque scandaleuse. C’est la corruption par le mal d’une image qu’on voudrait parfaite et asexuée.

L’ange blessé de Simberg me fait toujours penser à l’ange pleureur de la cathédrale d’Amiens. Là aussi, c’est une représentation, paraît-il, unique et d’autant plus troublante.



Hugo SIMBERG, photo Carmilla le Golem (SIGMA DP2)