samedi 12 février 2011

« Le sexe et l’effroi »

Une lectrice, attentive et pleine d’empathie, m’a fait l’honneur de solliciter mes analyses sur la sexualité féminine.

Ouh la la ! J’avoue que je me suis sentie bien incompétente et que je n’ai pas su lui répondre. Alors, j’essaie aujourd’hui de me rattraper un petit peu avec quelques considérations très générales.

- Il y a d’abord votre culture d’origine. Même si les comportements tendent à s’uniformiser, c’est sûr qu’une Japonaise, une Russe ou une Iranienne n’ont pas la même vision de la sexualité et de l’amour. Ca ne veut absolument pas dire qu’elles seraient plus ou moins libérées qu’en Europe de l’Ouest, c’est un autre cadre d’expérience, c’est tout.

- Il y aussi toute la question des rapports de domination. Ca recouvre beaucoup votre situation économique et sociale (les rapports de classe, c’est souvent très fort dans la passion amoureuse) mais ça a aussi une dimension symbolique. Il n’y a en fait jamais d’égalité dans la relation homme-femme. Il y a toujours un oppresseur et un opprimé, un ou une magnifique salopard (e), un ou une victime consentant (e) : l’insupportable désinvolture du dominant (mais l’intérêt bien compris qui le détermine néanmoins), la quête vitale, désespérée, du laissé pour compte. Au final, l’inavouable complicité qui les unit tous les deux : chacun y trouve son compte.


L’amour, la passion, est cynique, c’est ce que l’on occulte généralement. Vous séduisez à propos du pouvoir que vous exercez, de votre capacité à manipuler les signes. Vous vous soumettez à proportion de votre soif narcissique de reconnaissance. Ce n’est même pas une question d’arrogance ou de cruauté, c’est simplement que le désir se nourrit d’inégalité et de sujétion. Je vous invite à ce propos à lire le premier roman d’Emma Becker : « Mr ». Elle vous explique bien que les jeunes filles méprisent les garçons gentils et attentionnés et préfèrent les magnifiques crapules. Mais elles savent, à leur tour, être d’abominables crapules.


- Il n’y a que des amours malsaines et c’est ce qui explique que le désir, c’est toujours quelque chose de tragique. On détruit et on se détruit, on engage son rapport à la mort. Mais de cela, on ne veut justement rien savoir et c’est pourquoi rien n’est plus mensonger que l’idéologie actuelle d’une sexualité hédoniste, joyeuse, sans aspérités. Vision hygiéniste, consolante, qui finalement évacue tout simplement le désir et la part d’horreur qui lui est indéfectiblement liée. Le sexe, ce n’est pas la félicité, c’est l’effroi.


Je ne vais pas revenir une nouvelle fois sur cette impulsion première, essentielle : l’attrait et la fascination pour le mal. Je crois que c’est très fort chez les femmes, surtout celles qui sont belles et séduisantes. Elles se repaissent de la souffrance que provoque, chez les autres, leur perfection. Et elles ne trouvent de plaisir qu’à casser occasionnellement, sans conséquence, cette perfection.



Voilà donc en peu de mots ma vision du désir féminin. Mes propos se veulent aussi la résonance absolue d’un jeune peintre de Sankt-Peterburg qui me trouble beaucoup : Alexander Timofeev. Il commence à être célèbre en Russie (il a exposé au Musée Russe) et en Allemagne. En France, je ne sais pas mais j’ai l’impression que certains de ses tableaux feraient scandale.



Alexander Timofeev (Александр Тимофеев)

samedi 5 février 2011

« SIDDHARTA »


J’ai toujours voulu faire la route des Indes.

Plus qu’Herman Hesse, c’est Nicolas Roerich (Николай Рерих), dont j’avais vu quelques tableaux à la galerie Tretiakov à Moscou, qui m’a inspirée.

Je n’ai pas de tendances mystiques et le bouddhisme m’est assez étranger mais dans la route des Indes, c’est l’épopée hippie qui me fascine : l’esprit d’aventure, une sensualité, des musiques, des couleurs; et aussi le papillonnement sentimental et un certain détachement, une grâce immatérielle : rien n’est vraiment important.


Du reste, je ne voulais pas tellement aller en Inde et au Népal, mais plutôt remonter vers le Nord du Pakistan, via Peshawar et Gilgit pour emprunter la Karakorum Highway et dégringoler sur Kashgar en Chine, pour peut-être rentrer finalement chez moi, via le Kirghizistan. C’est donc aussi un peu de route de la soie.

Enfin…, le périple complet, je l’ai évidemment remis à plus tard parce que le Pakistan, quand on voyage par ses propres moyens, ça inquiète quand même un peu aujourd’hui.


Mais j’ai quand même fait un grand morceau du voyage. A l’occasion de plusieurs séjours bien sûr, mais la route d’Istanbul à la frontière pakistanaise, je crois pouvoir dire que je la connais mieux que bien.


La Turquie, je l’ai sillonnée de part en part en empruntant les bus locaux, ce qui n’est pas toujours confortable. L’Iran, je connais comme ma poche et je l’ai parcouru en train, bus, taxi, avion. C’est un peu sportif et on échappe à mille accidents mais on n’a plus la même notion du danger.


Alors voilà, je peux vous communiquer aujourd’hui les lieux que j’aime et où je prends plaisir à m’arrêter sur ce premier tronçon de la route des Indes. Beaucoup parmi vous, chers lecteurs, expriment le souhait de me rencontrer. Ca peut faire des lieux de rendez-vous originaux.



En Turquie :

- Erzurum : la ville la plus austère de Turquie entourée de hautes montagnes. Une sombre mélancolie règne à Ezurum et un certain rigorisme musulman. Ce qui me plaît, c’est que ce n’est justement pas une ville touristique.

- Trabzon : le port, la Mer Noire, mes nombreuses compatriotes tellement insolites, les villas en bois dans des jardins fleuris, le monastère de Sumela.

- Artvin : perchée dans les montagnes à proximité de la frontière avec la Géorgie.


- Kars : une de mes villes préférées; aujourd’hui au bout du monde mais toujours fortement marquée par les anciennes présences grecque, arménienne et russe (l’architecture est russe et remonte à Nicolas II). C’est aussi la ville qui sert de cadre au roman « Neige » d’Orhan Pamuk et c’est surtout le point de départ de visite de la ville morte arménienne d’Ani.


- Doğubeyazıt, tout près de la frontière. C’est déjà le Kurdistan mais c’est fréquenté par une foule de voyageurs en transit qui affluent du Moyen-Orient et d’Europe. Sûrement aussi plein de bandits et de trafiquants. Surtout, la ville est dominée par le cône étincelant du Mont Ararat et puis en montant à l’Ishak Pasa Sarayi, on jouit d’une vue presque infinie sur la steppe.

En Iran :


- Après le passage de la frontière, c’est Qareh Kalisa, l’église noire de Saint-Thadée, une magnifique église arménienne dans un cadre grandiose.

- Tabriz : la Mosquée bleue, le Bazar et le souvenir de Nicolas Bouvier.

- Téhéran : la ville absolue, monstrueuse, démesurée, surplombée de montagnes écrasantes. J’aime aller dans les parcs de Téhéran; ils y sont très nombreux; mon favori c’est celui de Sa`dābād au dessus de Tajrish. Et puis, il y a toutes les promenades fantastiques dans la montagne en direction de la Caspienne ou du Demavend.



- Kashan : c’est pour moi, la ville persane par excellence avec ses maisons traditionnelles et son parc de Bagh-e Fin qui offre, dit-on, une vision du Paradis.


- Abyaneh : mon village iranien préféré; on y remonte très loin dans le temps, à l’époque sassanide, avant la conquête musulmane.

- Ispahan : que dire, si ce n’est qu’il faut absolument avoir vu Ispahan dans sa vie.


- Yazd : ceux qui connaissent se doutent combien une ville comme Yazd peut être exaltante pour une vampire comme moi. C’est la principale ville du zoroastrisme avec le temple, l’Ateshkadeh, et surtout les imposantes tours du silence au sommet des quelles on exposait, il n’y a pas encore si longtemps, les corps des défunts pour qu’ils soient dévorés par les vautours. Après, il faut aller voir le temple du feu à Chak Chak.


- Kerman : nulle part, le ciel n’est plus bleu qu’à Kerman écrivait Nicolas Bouvier.

- Mahan : le palais entouré de jardins aux innombrables fontaines et puis le mausolée du derviche.



- Bam : c’est ici que Valerio Zurlini avait tourné « le Désert des Tartares ». Je ne sais pas ce qu’il reste de la citadelle depuis le tremblement de terre de 2003. Je fréquentais un hôtel, l’Akbar Guest House, dont le patron était un philosophe avec qui on passait son temps à bavarder ; ensuite, on pouvait dormir à la belle étoile sous les palmiers.


Voilà ! Je suis maintenant arrivée à la frontière pakistanaise. Il me reste à gagner Quetta, Lahore, Peshawar, Gilgit. Dans un avenir que j’espère proche…




Nicolas Roerich (Николай Рерих)

samedi 29 janvier 2011

La corruption des corps


Il faut aussi parler de la corruption des âmes et des corps encore plus réprouvée que la corruption économique.

Il y a une véritable difficulté à admettre notre caractère hybride. Pourtant, la littérature serait-elle tout simplement possible (Balzac aurait-il écrit la Comédie humaine ?), sans la corruption morale ? Les gens exemplaires sont détestables et ils ne m’intéressent pas (derniers en date, au hasard de l’actualité médiatique : Stéphane Hessel, Françoise Giroud). Ce qui est intéressant, c’est la crapule qui affleure, régulièrement, en chacun de nous mais cela bien peu, parmi nous, sont disposés à l’admettre.



Quant à la corruption des corps, étroitement liée, l’idéologie féministe en a fait le mal absolu. Avec une excuse de taille toutefois : celles qui s’y adonnent sont forcément des victimes.



A cet égard, je considère avec beaucoup d’amusement l’image qui a été forgée, à l’Ouest, des filles russes et ukrainiennes. Presque toutes seraient sinon prostituées du moins aventurières.


En fait, cette image caricaturale est pour moi un bel hommage. Je ne vais pas parler de la prostitution traditionnelle et de son aspect mercantile. Marcela Iacub a su montrer, ô scandale, que ça pouvait aussi être librement choisi.


Ce qui m’intéresse, moi, c’est la découverte de l’autre et de ce point de vue la prostituée et l’aventurière ont une longueur d’avance sur nous tous avec une connaissance incomparable du monde et de la vie. Il faut lire Virginie Despentes; même si je ne suis pas une fan, elle a écrit des choses très justes là-dessus.

L’aventure, c’est vrai que ça nous connaît. Et c’est sûr que rien n’est plus exaltant que de rechercher des gens radicalement différents de nous. Pour cela, il faut parfois accepter de se corrompre soi-même.


Le modèle de la relation sentimentale, c’est aujourd’hui la rencontre d’âmes-sœurs, de personnalités aussi proches que possible. Du coup, la vision de l’autre est entièrement stéréotypée : on s’apparie entre gens de même condition, physique et sociale.



Rien d’étonnant si le marché sexuel est en fait étrangement stratifié et reproduit la hiérarchie économique. Avec les mêmes exclusions : la dite libération sexuelle ne concerne en fait qu’une minorité (les jeunes beaux et riches); notre société est plutôt celle de la misère ou de la frustration sexuelle, Miche Houellebecq l’a bien montré.

Moi au moins, je renverse la vapeur, si j’ose dire, et c’est pour ça que j’apprécie tant d’être une vampire.


C’est vrai que s’agissant des femmes, je suis sélective. Je n’apprécie que celles que je juge distinguées et fragiles. Les militantes…, très peu pour moi.
Pour les mecs en revanche, j’espère n’avoir aucun préjugé. Je dirais même que j’apprécie les pauvres types, les moches, les nuls, les vieux, sous réserve évidemment que ça ne relève que de la brûlure de l’instant et que ne puisse s’immiscer aucun élément amoureux.



C’est en ça, je crois, que je suis révolutionnaire parce que les codes de l’attraction, je n’en ai rien à fiche. Il faut rappeler le mythe des grands séducteurs du siècle des Lumières (Don Juan et Casanova) : il ne s’agit pas de séduire seulement les plus belles femmes mais toutes les femmes, quelle que soit leur condition, les belles comme les laides, les riches comme les pauvres. C’est une démarche complètement différente de celle des dragueurs contemporains, chez qui prévaut le regard du conformisme social.




Ca permet peut-être aussi de comprendre ce plaisir trouble de la déchéance dans l’instant érotique. Ce n’est pas la beauté qui séduit les femmes, c’est l’attrait du vide, de la perte, de la souillure.




Alfred KUBIN qui a longtemps hanté mes rêves d’adolescente. Kubin, c’est « le Cavalier Bleu » avec Kandinsky; c’est aussi une influence exercée sur Franz Kafka. Curieusement, il est originaire de Litoměřice en République tchèque. C’est dans les Sudètes, entre Prague et Dresden. C’est bizarre, je connais bien l’endroit.

samedi 22 janvier 2011

Le double

La question du double m’a toujours travaillée. Ca m’angoisse et me fascine. Je ne supporte pas que l’on me dise que je ressemble à quelqu’un. Et puis, il y a aussi la question de savoir si on n’est pas là à la place d’un autre : c’est le sentiment d’imposture ou l’incertitude sur sa propre réalité, sa propre existence.


J’ai cherché des réponses dans la littérature. Le double, c’est un thème littéraire fort du 19ème siècle, du moins en Europe Centrale. C’est l’une des figures de l’angoisse romantique.


J’ai été très marquée par mes lectures de Hoffmann (« Les élixirs du Diable »), Adelbert von Chamisso (« L’étrange histoire de Peter Schlemihl), Théophile Gautier (« La morte amoureuse ») et bien sûr Dostoïevsky (« Le double »). Freud s’est lui-même longuement penché sur la question dans son texte : « L’inquiétante étrangeté » (das unheimliche).



Le 20 ème siècle ne m’a pas tellement fourni d’aliment littéraire (à une exception notable : « Les météores » de Michel Tournier, un germaniste) mais le thème semble s’être déplacé sur la scène cinématographique. « Eyes wide shut » de Stanley Kubrick, « La double vie de Véronique » de Krzysztof Kieślowski et « Lost Highway » de David Lynch m’ont ainsi bouleversée.


Le double, c’est la dualité essentielle inscrite en chacun de nous. Ca me concerne évidemment beaucoup, moi Carmilla, tout à la fois impeccable bourgeoise et sulfureuse vampire.


Qu’on puisse être deux à la fois, ça heurte évidemment la pensée moderne convaincue de l’intégrité des corps et des âmes. On voudrait qu’on soit tous de composition simple, propre et nette. Mais on n’est même pas successivement blanc puis noir, l’un puis l’autre, Dr Jekyll le jour, Mr Hyde la nuit. Il y a plutôt une fracture permanente de notre identité, nous sommes continuellement parcourus d’impulsions contradictoires : la vie est un déchirement perpétuel.


Otto Rank, disciple de Freud, voit dans le double un signe avant-coureur de la mort et une figure de nos pulsions inavouées et coupables. Le double, ce serait un peu notre négatif et notre côté maléfique; il serait la traduction de l’attrait que nous éprouvons tous pour le mal mais aussi de la pulsion qui nous pousse à l’auto-destruction.


Mais il serait faux de penser que le mal et le bien s’opposent en nous comme deux entités radicalement distinctes. Ils sont plutôt imbriqués l’un en l’autre et se mettent au service l’un de l’autre. Le criminel et le saint entretiennent d’étranges parentés. Il faut le reconnaître : le bien ne suscite aucune émotion, aucun désir; seul le mal est attirant. Il est de plus omniprésent : la pulsion de destruction alimente le plaisir du criminel comme du saint.


C’est à partir de ça que s’explique l’histoire humaine, même si on a du mal à l’admettre. La folle ambiguïté des « braves gens » qui sont capables de devenir des tueurs indifférents, sans même éprouver de culpabilité, m’a moi-même toujours questionnée et c’est sans doute pourquoi je préfère être une vampire : au moins, je ne revendique pas ma bonté première. Je reconnais d’emblée mon caractère maléfique et je ne trompe donc pas les gens qui me fréquentent.



Clément Rosset (« Le réel et son double ») a complété le point de vue d’Otto Rank. Le double traduirait notre incertitude sur la réalité de notre être. C’est vrai que le double se manifeste comme une contestation de notre identité, il cherche même souvent à nous évincer et à prendre notre place comme dans le roman de Dostoîevsky.


L’apparition du double est alors liée au sentiment d’imposture si souvent éprouvé.



Ca me touche évidemment car je fonctionne beaucoup sur le fantasme de la toute puissance : être la plus belle et la plus forte. Etre sans défaut, au-dessus de toute critique, c’est comme ça qu’on devient immortelle et qu’on atteint une sorte de pouvoir absolu. Mais c’est sûr que pour parvenir à ce but, pour conquérir les hommes et les femmes, il faut éviter la grossièreté et agir avec subtilité. Et c’est quand on se sent proche de la maitrise que souvent l’identité vacille.


Natalie SHAU, la grande star de Vilnius (Lituanie), qui se met le plus souvent elle-même en scène, se dédouble, dans ses images. A la fois la même et différente

dimanche 16 janvier 2011

« Les discrètes vertus de la corruption »


La corruption, tout le monde, évidemment, est contre. Il n’existe d’ailleurs plus que des partis de la vertu et des valeurs avec des figures emblématiques, les sinistres Eva Joly et Noam Chomsky par exemple. Qui oserait faire aujourd’hui l’apologie de Bernard Tapie et de Silvio Berlusconi ? Pourtant, ils ont sûrement une meilleure connaissance du tourbillon qu’est la vie et sont plus créatifs et dynamiques que les sombres bureaucrates qui veulent aujourd’hui régenter la vie, faire coïncider la réalité des passions à leur utopie vertueuse et totalitaire.

Moi, la vertu, ce n’est pas mon truc, vous avez du le remarquer, pas seulement en ce qui concerne ma vie privée mais aussi lorsqu’il s’agit des bonnes mœurs économiques. J’ai plutôt tendance à penser qu’en la matière « les vices privés font les vertus publiques ». Ca a déjà été théorisé par Adam Smith et repris par des auteurs contemporains comme Daniel Cohen ou Philippe Simonnot. Pas d’économie dynamique, de grande civilisation, sans prodigalité dépensière, règles souples et destruction créatrice.

Je ne vais sur ce sujet parler que de mon expérience personnelle et de ce que j’ai un peu connu : la vie dans les pays de l’Est.


On l’a rarement souligné, mais, pour les populations du bloc soviétique, l’une des découvertes les plus importantes au lendemain de la chute du mur, ça a sans doute moins été l’abondance des biens de consommation que la réalité du fonctionnement d’un Etat de droit. Et ça, ça s’est révélé beaucoup moins agréable qu’on ne l’imaginait. Ca explique d’ailleurs sans doute une bonne part du traumatisme psychologique encore vécu aujourd’hui.



Dans les pays socialistes, c’est vrai, le Droit, on ne savait pas ce que c’était. Il y avait bien sûr un système juridique mais tout le monde s’en fichait et personne ne le connaissait. Disons qu’on s’arrangeait et que régnait plutôt une corruption généralisée, à tous les niveaux de la société. Pas la grande corruption d’entreprises qui sévit à l’Ouest mais plutôt une petite corruption entre particuliers; faite de multiples petits cadeaux pour adoucir la vie : se procurer certains objets ou produits alimentaires, alléger les amendes de la milice, être mieux pris en charge à l’hôpital. Ca avait une première vertu : permettre de penser que tout était négociable et que rien n’était en conséquence impossible.



C’était en fait un facteur de dynamisme et ça favorisait l’esprit d’initiative. Surtout, ces échanges généralisés, ces dons et contre-dons où chacun était l’obligé de chacun (un peu sur le modèle finalement de la société du Potlach décrite par Marcel Mauss), tout cela constituait un système social global d’entraide et de solidarité. Inutile de rappeler que la vie était beaucoup plus chaleureuse, conviviale et affective à l’Est et je pense que ça reposait largement sur ces échanges symboliques continuels entre les gens.



Quand, venant de l’Est, on débarque un beau jour à l’Ouest, le système social apparaît d’abord comme un vrai cauchemar bureaucratique : incompréhensible et impitoyable. Surtout qu’on n’était pas habitués à ça, car, contrairement à ce qu’on pense généralement, on connaissait peu la paperasserie (fiscale et sociale en particulier). Ici, on se sent confronté à un monstre froid, obtus et impossible à bouger. Une seule solution : se résigner et apprendre la patience.



D’une manière générale, tous les rapports humains apparaissent ensuite empreints d’une distante neutralité bureaucratique. Ne vous avisez pas de frapper à la porte de vos voisins (une intrusion) ou même simplement de demander un renseignement dans la rue (ce qui peut être perçu comme une invite sexuelle). L’esprit juridique, son caractère neutre, impersonnel, distant, a contaminé les mentalités, vidant les relations humaines de toute dimension affective. Je dirais même que cette dépersonnalisation aboutit à une mercantilisation générale de la vie : on n’échange plus que des biens économiques et surtout pas des mots, des images, des sentiments. Quant à entreprendre, créer, la multitude d’obstacles à franchir vous décourage rapidement.


Alors, évidemment, on vous dit que l’éradication de la corruption constitue un progrès démocratique. Peut-être, mais ça a aussi un prix qu’on n’a jamais mesuré en Europe de l’Ouest. Ce prix, c’est la société incorruptible, avec un Etat et des citoyens vertueux certes, mais dépourvus de tout affect, enfermés dans un monde purement utilitaire, impassibles et finalement impitoyables et cruels.



L’Etat vertueux, c’est le cynisme et les passions tristes de petits bourgeois narcissiques et solitaires.

Inutile de dire que je préfère aller m’éclater dans une boîte folle de la rue Tverskaïa (Тверская) à Moscou.


Igor Samsonov (Игорь Самсонов), jeune peintre russe de Voronezh (Воронеж)


Ce post se veut en outre un prolongement modeste du remarquable livre de Gaspard KOENIG : « Les discrètes vertus de la corruption » paru à l’automne 2009 (Grasset).

samedi 8 janvier 2011

Glaciation

Alors voilà ! Encore une fois, une nouvelle vie pour moi.


Une vie tendue, le tremblement de l’arc avant qu’il ne décoche sa flèche. L’angoisse, la peur, les insomnies. Pourquoi s’infliger de pareilles épreuves ? Mais comment vivre autrement sauf à périr d’ennui ?


Avant, il a fallu tout quitter, faire le vide du passé : des lieux, des êtres familiers ont basculé. Une complète éviscération affective.



Aujourd’hui, on m’accueille dans une ambiance glaciale. Je parcours des couloirs sans fin qui donnent sur des salles immaculées.



On me redoute, on se méfie de moi : on m’a fait venir. On me scrute, on me déshabille, on cherche à me cataloguer tout de suite. La peur est réciproque.


Mais je ne cède rien non plus. Pas question qu’on me décrypte. La barrière est là. Je ne sais pas si elle peut jamais céder. Je crois que la vie professionnelle condamne à la solitude. Je demeure d’apparence impassible et m’en vais promener ma mélancolie dans la grisaille ambiante.




Photographies d’Inez Baturo, photographe polonaise, exposée, il y a quelque temps, par la Galerie Dmochowski

samedi 1 janvier 2011

De l’optimisme


J’étais évidemment magnifique cette nuit. Comme j’avais sur moi tous les attirails de la séduction, allumeuse-allumée en diable, j’ai remué jusqu’aux tréfonds des dizaines de mecs et de filles sur la piste de danse. Mais c’est vraiment trop facile, presque trivial. Conclure n’a aucun intérêt, car il n’y a aucune surprise à attendre. Rien que la dépression liée au sentiment de s’être faite prendre, d’avoir cédé sur sa maîtrise.


Voilà…et maintenant, on ne sait pas quels cataclysmes vont nous tomber dessus cette année. Mais y en aura-t-il et y en a-t-il même eu, en Europe, au cours de ces dernières années ?



Moi, ce qui me gonfle, c’est l’incroyable sinistrose qui règne en France. Ca contraste tellement avec ce qui est vécu à l’Est.


Du reste, ce qui prévaut en France, c’est moins une inquiétude pour l’avenir qu’une peur du changement et une nostalgie pour le bon vieux temps.


L’inquiétude pour l’avenir, elle serait pourtant pleinement justifiée en raison d’un consensus général en faveur de la médiocrité économique.
Mais non, c’est plutôt cette idée que tout fout le camp et que c’était mieux avant : autrefois on était plus riches, plus éduqués, on avait davantage de possibilités. Pas un diner en ville où on ne vous bassine avec le niveau qui baisse et l’emploi et la retraite des jeunes. Là-dessus, la gauche et la droite se rencontrent étrangement.



Ca m’énerve prodigieusement. On sait pourtant bien que ce sont des âneries économiques. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que la vie n’a en fait jamais été aussi facile et riche de possibilités, les gens aussi tolérants et éduqués. Ce n’est certainement pas moi qui me prendrai à rêver des années 60-70, comme c’est aujourd’hui à la mode.




La pensée du déclin, la nostalgie, pour moi ça relève de sentiments réactionnaires par lesquels on tente de justifier sa propre médiocrité et d’exhorter les autres à la pénitence et l’ascétisme. Le ciment commun de la pensée politique en France, c’est le moralisme, la "moraline".



Rien de tel pour se plonger loin dans l’avenir, pour échapper un peu au conformisme et à l’ordre sécuritaire, que de relire les écrivains des Lumières. On les a largement oubliés sans doute parce qu’ils croient au progrès et à la perfectibilité. Pour moi, c’est plus que jamais d’actualité. Le hasard a fait que j’ai commencé ma carrière professionnelle à Grenoble. De là, je me rendais souvent à Chambéry et à Genève. C’était notamment pour voir les lieux fréquentés par Jean-Jacques Rousseau et Voltaire (les Charmettes, Genève et Fernay). Après, je me suis curieusement retrouvée à Montmorency, autre ville de Jean-Jacques Rousseau. J’ai donc été fortement influencée.




Zdzisław Beksiński
Wiesław Wałkuski
Jerzy Duda-Gracz