Les dieux sont morts, on le sait.
Mais depuis, il faut bien reconnaître qu'on n'a pas trop su par quoi les remplacer.
Que faire, en effet, dans un monde borné à son propre horizon ?
L'effacement des grandes religions monothéistes débouche aussi sur une autre perception du temps. C'est l'instant, et non plus la vie toute entière, qui devient l'aune du jugement. Aujourd'hui, la grande idéologie contemporaine c'est de jouir du temps présent. Cueillir simplement chaque jour. L'injonction est particulièrement forte durant l'été, cette période de loisirs durant la quelle on échapperait au tumulte du monde et on serait donc appelés à "se retrouver" soi-mêmes. Et être soi-même, ça consisterait, simplement, à s'accorder de petites jouissances, de petits plaisirs.
Il faudrait "savourer" l'instant. Ce slogan sans cesse ressassé, ça m'énerve beaucoup tellement je trouve ça misérable et désespérant. D'abord, je ne sais pas ce que ça veut dire, cet hédonisme à deux balles, cette petite masturbation narcissique. Ça évoque irrésistiblement, pour moi, la passivité complète: des ahuris béats ou bien qui sirotent leur pastis en contemplant la grande bleue ou bien qui s'éclatent dans une rave ou bien qui s'adonnent à une méditation mystico-fumeuse, ou bien qui vivent dans une espèce de sensualité écolo, de symbiose corps/mer/nature/soleil. Des gens qui ont fait le vide, quoi !
Ce n'est vraiment pas comme ça que je conçois le plaisir, l'intensité.
D'abord, le présent, il me déçoit toujours. Il n'est jamais conforme à mes attentes, toujours en décalage avec mes projets, plus gris que je ne l'imaginais, empêtré dans les multiples contrariétés de la vie quotidienne (cet horrible bouton que j'ai sur le visage, mon affreuse envie de faire pipi, ces chaussures qui me torturent).
Et puis, je ne suis pas capable de me concentrer sur le seul présent, de faire le vide. Jamais je ne peux être calme, je continue d'être, sans cesse, assaillie de préoccupations externes, boulot, sentiments amoureux, gênes corporelles.
Surtout, le présent, l'instant, ça n'existe pas ou si peu. La caractéristique première du présent, en effet, c'est qu'il s'évanouit immédiatement et qu'il appartient tout de suite au passé, chassé par l'instant suivant. Rien de plus insaisissable.
Cette exaltation de l'instant, de l'immédiateté, ça ne me convient donc pas du tout. L'instant, il ne m'apprend à peu près rien et il me frustre. On voudrait, aujourd'hui, expurger la vie de tout ce qui gêne, de tout ce qui est intolérable: l'angoisse, la mort.
La vie, il faut peut-être la replonger dans l'histoire, notre histoire, ce passé et surtout cet avenir qui nous façonnent, tout ce qui fait que nous avons un destin au quel nous nous abandonnons ou résistons.
Le plaisir, la jouissance, je ne les vois pas dans l'instant, la contemplation passive, mais dans l'affrontement, la lutte à mort. Ce qui me rend heureuse, ma jouissance, ce n'est pas la soirée d'où je serais rentrée ivre morte, c'est d'avoir affronté et vaincu l'adversité.
Un ensemble d'images qui synthétisent mes hallucinations d'Europe Centrale: Caspar David FRIEDRICH (1774-1840), Hermann-Max PECHSTEIN (1881-1955), Emil NOLDE (1867-1956), Edvard MUNCH (1863-1944), Constantin CIURLONIS (1875-1911), Wojciech WEISS (1875-1950).
Je renvoie par ailleurs au très bon numéro de cet été de la revue "Philosophie Magazine".
















































