samedi 23 mars 2019

Permis/Interdit - La pornographie


La question sur la quelle règne la plus grande hypocrisie, sur la quelle tout le monde ment, c'est la pornographie.

Si vous interrogez votre entourage, vous pouvez être sûrs que personne n'avouera qu'il regarde de la pornographie. Tout au plus, concèdera-t-on "une fois ou deux, juste pour voir".

Si on est un patron, un puissant, la plus grande terreur c'est qu'on ne fasse courir la rumeur que vous aimez bien le porno et que vous passez beaucoup de temps sur les sites  pendant vos heures de bureau. Rien de plus efficace aujourd'hui pour discréditer quelqu'un que de raconter, en dépit d'une tolérance universelle affichée, qu'il est un "pervers".



Pourtant, certaines enquêtes récentes font apparaître qu'en France, une femme sur cinq et un homme sur deux en visionneraient souvent et régulièrement. Ces chiffres sont d'ailleurs probablement sous-estimés.

D'ailleurs le porno a très mauvaise presse, surtout à l'époque d'une montée du mouvement féministe. Le porno conforterait les rapports de pouvoir et de domination (du masculin sur le féminin), figerait les stéréotypes de genre, normaliserait les apparences physiques (la bimbo blonde à gros seins et le macho au physique de joueur de rugby).



Et puis, ceux qui regardent du porno seraient forcément des frustrés. Bref, c'est des pauvres types qui, en plus, deviendraient rapidement addicts; ça les conduirait à rechercher toujours plus de "hard", toujours plus de violence. Quant à envisager que des enfants, des adolescents puissent regarder du porno, là ce serait carrément la catastrophe, une abomination, il faut absolument les protéger, ces pauvres petits !


Pourtant, dans l'immense majorité des pays démocratiques, la pornographie pour les adultes est légale et on a le droit de produire, consommer, diffuser des ouvrages obscènes et des images pornographiques (y compris dans les très catholiques Pologne et Irlande). Quelques exceptions notables : l'Ukraine où elle est prohibée de même qu'en Chine, en Turquie et aussi en Biélorussie et Lituanie. Il y a aussi des pays où elle est très contrôlée comme la Russie (il faut s'identifier avant d'accéder à YouPorn), la Roumanie et la Bulgarie.  Quant au Japon, il abrite une des plus importantes industries pornographiques au monde mais la Loi impose une pixellisation des parties génitales dans un film pornographique. C'est évidemment dans les pays musulmans qu'il est le plus dangereux d'être un "pornocrate" puisque tout "producteur" s'expose carrément à la peine de mort.



En France, disons qu'il y a une véritable tolérance concernant la pornographie. Elle existe en droit français depuis 1994, date de la suppression par le Code Pénal du délit d'outrage aux bonnes mœurs. Mais attention, cette tolérance ne s'exerce qu'à l'égard des adultes !

 La pornographie est bien autorisée pour les majeurs, avec certaines restrictions toutefois, mais elle est rigoureusement interdite pour les mineurs qu'ils soient acteurs ou spectateurs. Les peines encourues sont même très lourdes :

- 75 000 euros et 5 ans de prison pour la réalisation d'images pornographiques d'enfants mineurs de moins de 15 ans. Si les mineurs (civils) ont entre 15 et 18 ans, la question est de savoir si ces images ont été ou non réalisées en vue d'une diffusion commerciale. Attention donc si vous prenez, sur une plage, une "jeune fille" de 17 ans avec votre smartphone. Ça peut vous coûter 5 ans de cabane si vous diffusez l'image !


- la peine est même portée à 7 ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende, si l'image est diffusée sans "public déterminé", c''est à dire en utilisant un réseau de "communications électroniques".

 - si vous êtes simple "consommateur", ne croyez pas non plus que vous êtes tranquille. Le Code Pénal (article 227-23) punit de 2 ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende "le fait de consulter habituellement ou en contrepartie d'un paiement un service de communication au public" ou même simplement de "détenir" une image pornographique d'enfant mineur. De quoi vous refroidir sérieusement, n'est-ce pas ? Question: est-ce qu'il n'est pas prudent de se dépêcher de balancer les images de David Hamilton ou d'Irina Ionesco que l'on a laissé traîner dans son ordinateur ?


La pénalisation de la pornographie avec les mineurs, ça ne rigole donc vraiment pas ! Mais même la pornographie adulte est réglementée: elle est d'abord soumise à des taxes, elle est même susceptible d'être frappée d'interdiction. Cela concerne notamment les créations artistiques : le film "Baise moi" de Virginie Despentes et le livre "Rose bonbon" de Nicolas Jones-Gorlin (2002).

De plus en plus, en fait, la tolérance envers la pornographie fait  l’objet d’un débat animé entre ceux qui la critiquent au nom de la dignité humaine et ceux qui la défendent au nom de la liberté d’expression.

Face à un tel dilemme, le Droit s’efforce, tant bien que mal, de concilier ces impératifs contradictoires. Mais on peut craindre, au vu du puritanisme croissant de nos sociétés, une évolution répressive. Par exemple, un pays jusqu'alors très libéral comme l'Islande s'engagerait, en ce moment, dans la voie de l'interdiction de la pornographie au nom du traitement dégradant infligé aux femmes. Les Ligues de la vertu et de la dignité sont, chaque année, plus fortes.


De prime abord, c'est vrai que le porno, ça apparaît d'abord un peu sinistre. On y apprend ainsi (rapport annuel de Porn Hub) que les Anglais et les Américains recherchent des « lesbiennes », tandis que les Canadiens, les Allemands et les Argentins veulent voir des « ados ». Les Italiens veulent voir des « milfs » (pour « mothers I’d like to fuck », des femmes d’âge mûr) et les Russes de la sodomie (« anal »). Quant aux Français, ils se singularisent parce qu'ils veulent voir des « Beurettes ». Ça en dit plus que mille analyses politiques laborieuses sur les rapports des Français à l'Islam.


C'est tellement nul qu'on se dit qu'on pourrait très bien s'en passer. Je crois pourtant que ce serait regrettable et, personnellement, je défendrai toujours la libre diffusion de la pornographie pour au moins deux raisons :

- Les pays sans pornographie sont des pays sinistres. En Union Soviétique, par exemple, la population a été privée pendant près de 70 ans de tout imaginaire érotique et bien sûr de toute pornographie. C'est un aspect qui n'a jamais été ni mentionné ni étudié mais dont l'importance m'apparaît considérable. Il faut ainsi rappeler qu'il n'y avait pas de littérature érotique, pas d’œuvres d'art un peu sensuelles, aucune scène osée au cinéma, ne serait-ce qu'un baiser, pas de bandes dessinées et, d'une manière générale, très peu d'images, rien que des vêtements affreux et surtout pas de lingerie fine. Pour une jeune femme, les seuls modèles virils de son éducation sexuelle étaient la statue de Lénine sur la place du village et les fresques d'ouvriers stakhanovistes. Le summum du porno, c'étaient les magazines féminins occidentaux (Elle, Marie-Claire, Cosmopolitan) mais c'était introuvable et, si l'on était possesseur de l'un d'eux par un heureux concours de circonstances, c'était aussi précieux qu'un incunable. Je suis convaincue que cette privation générale a exercé des ravages psychologiques considérables et a rendu les gens complétement dingues: alcooliques, suicidaires, agressifs. Avoir accès au porno était devenu un rêve fou dans les années qui ont précédé la chute du mur. Aujourd'hui encore, la naïveté et la candeur de la population sont immenses à tel point que lorsque je me rends en Ukraine plein de filles viennent me solliciter pour avoir des conseils. Venant de France, elles me croient très experte.

- La pornographie enrichit, en fait, notre vie et élargit notre esprit. D'abord, je le souligne, indépendamment de la consultation de sites spécialisés, on a tous un vécu pornographique qui n'appartient qu'à nous-mêmes et sur le quel on entretient le plus grand secret. On est sans cesse parcourus, submergés, d'images qui nous attrapent à la gorge, de fantasmes érotiques qui expriment notre rapport au monde et traduisent la grammaire de notre désir. C'est notre vie parallèle, sombre et incommunicable.

Ce vécu pornographique, il n'a à peu près rien à voir avec la vraie vie, la vie concrète avec des gens réels, des amants en chair et en os. C'est à tel point que je dirais qu'on passe sans cesse d'un registre à l'autre, qu'on a tous finalement une double vie, une vie pornographique et une vie sexuelle normale, de concert ou dissociée.

J'ai ainsi des aventures amoureuses réelles, d'un soir ou de quelques jours, mais à côté, en même temps ou pas, j'ai un vécu mental pornographique et celui-ci est souvent plus excitant que faire banalement l'amour. Mon porno intérieur, il est constitué d'images, de mots, de visages, de morceaux de corps, de situations, de scénarios entiers qui me procurent une émotion folle lorsqu'il se mettent à tourner dans ma tête.


Enfant déjà, j'ai glané plein d'images fortes dans des livres d'Art: Artemisia Gentileschi, Gustave Moreau, Leonor Fini, ça me retournait bizarrement d'un trouble que je ne savais pas encore identifier. Et puis, à l'adolescence, il y a eu les bandes dessinées de Guido Crepax puis de Milo Manara. C'est avec elles que j'ai commencé à éprouver le miracle et la tempête de l'orgasme.



En même temps, je m'habillais de façon provocante et je piquais de jolis dessous dans les grands magasins. Et je ne parle pas de ma lecture précoce des auteurs érotiques du 18 ème siècle.

C'est à partir de là, de l'adolescence, que notre vécu pornographique, on le tient bien caché et il faut reconnaître qu'il n'a rien de glorieux ni de distingué.

Chez moi, la jouissance passe par des sentiments mêlés de honte et de triomphe.

- j'ai comme ça des fantasmes très forts d'humiliation, soumission: je rêve ainsi que des hommes vulgaires, parfois des grosses brutes ou des vieux ou des Blacks ou des Arabes, m'agressent et me violentent, me demandent de cesser de faire "ma mijaurée", m'en font voir de toutes les couleurs avant, finalement, de m'abandonner toute nue dans une rue. Ou alors des filles de banlieue me séquestrent, me forcent à vivre comme elles, à m'habiller comme elles, à sortir en boîte le week-end pour y effectuer un numéro de strip-tease et terminer par une partouze lesbienne. Ça doit être parce que j'ai un côté "princesse hautaine".

- ou bien, j'ai des rêves exhibitionnistes. J'aime me sentir matée, déshabillée aussi bien par des hommes que par des femmes, j'aime que l'on cherche à surprendre un éclair de ma peau, de mes seins, de mes dessous. Faire l'amour dans un train, un avion, un ascenseur, ça m'excite à proportion du risque d'être surpris.


Je me construis là-dessus plein d'histoires, la nuit, mais ça ne veut pas dire que je mets ça, un jour, à exécution. Je baise d'un côté, je rêve de l'autre mais ça n'a pas grand rapport. Simplement, tout se passe comme si les fantasmes recelaient une vérité plus forte que celle des relations tissées avec des personnes réelles.

Évidemment, ça pose plein de questions désagréables: ton porno, c'est vraiment du mainstream, c'est horrible, c'est sexiste, raciste, ça conforte tous les rapports de domination sociale. Comment tu peux rêver qu'on te traite comme une pute, que tu te fasses prendre contre ton gré ? Tu soutiens la culture du viol, c'est l'aliénation totale. Où sont tes convictions féministes ?

 

C'est sûr que je ne suis pas fière de mes fantasmes (plus stéréotypé, il n'y a pas), mais ça ne se contrôle pas.  Le porno féministe, j'aimerais bien mais rien à faire, ça ne me branche pas.

De toute manière, le porno, c'est la transgression. Alors un porno en accord avec nos convictions, ça ne peut pas du tout nous exciter. Donc mes fantasmes de soumission, ça ne veut pas forcément dire que je suis une bourgeoise docile.

Le porno, il me permet en réalité de comprendre comment je fonctionne, il trace mes "chemins de désirs", l'enchaînement des images qui va me faire chavirer. Ces chemins ne sont certes pas bien jolis mais il y a, malgré tout, du jeu dans nos fantasmes et pouvoir élaborer des récits autour de ces fantasmes permet de comprendre de quels rapports de pouvoir je suis constituée. C'est un regard critique et ça me permet alors, éventuellement, de les réécrire, de les décaler.


En ce sens, en permettant d'explorer différentes voies, le porno participe de la construction de soi. Ça permet de repenser son corps, sa signification, son expression; de s'ouvrir à des perceptions, des sensations; de se laisser absorber par certaines images mais aussi d'en fermer d'autres et d'essayer de réorganiser tout ça dans un nouveau schéma de vie.

Et puis, il faut maintenant compter avec l'explosion du porno en ligne, sur Internet et sur mon smartphone. Le porno s'intègre maintenant dans la routine quotidienne. Surtout, avec les tags, il n'est plus cantonné dans la répétition des mêmes schémas, il ouvre, au contraire, de nouveaux horizons sexuels, il sert à découvrir de nouvelles pratiques. Si je tape par exemple "femme soumise", je trouve tout de suite des déclinaisons infinies, de nouvelles constellations, des dimensions différentes.

J'aborde des îles mystérieuses, d'une perversité sans nom, qui dessinent une nouvelle carte du monde.


Photographies de l'artiste chinois REN HANG, né en 1987 et suicidé par défenestration en 2017. Une très belle exposition lui est actuellement consacrée à la Maison Européenne de la Photograhie, rue de Fourcy, 75004.

Ce post s'inscrit dans le prolongement direct du récent livre, percutant et dérangeant, de Claire Richard: "Les chemins de désir".

Autres livres dérangeants que j'aime bien, à lire ou à relire: Alain Roger: "Le misogyne", Elisabeth Barillé: "Corps de jeune fille" et "Exaucez-nous", Claire Legendre: "Viande" et puis bien sûr Georges Bataille: "Madame Edwarda", "Histoire de l'oeil", "Ma mère", "le Bleu du Ciel".

Je signale enfin le très bon livre de Colas DUFLO: "Philosophie des pornographes". Ça vient de paraître et c'est consacré à la littérature libertine du 18 ème siècle. 

samedi 16 mars 2019

Permis/Interdit - La zoophilie



Dans le registre de "l'horrible", de nos limites, je poursuis aujourd'hui avec la zoophilie. Tant pis si vous me considérez légèrement tapée ou obsédée. Je pense qu'on est, malgré tout, tous concernés.

La zoophilie, elle est peut-être, de toutes les "déviances", celle qui fait l'objet de la plus grande réprobation morale. Essayez donc de raconter, au cours d'une soirée entre copines, que vous aimez bien tripoter votre petit chien et qu'il dort dans le même lit que vous. Les sourires vont se figer et vous allez passer pour une grosse "dégueulasse".


Pourtant, on se montre, en l'occurrence, d'une hypocrisie totale.

D'abord parce qu'on a tous une relation complexe, jamais neutre voire trouble, avec les animaux. Ensuite, au regard du Droit, la zoophilie, dans presque tous les pays du monde, n'est pas considérée comme illégale. Sauf "sévices graves" vous n'encouriez même aucune peine, jusqu'à une époque très récente (2004 en France), si vous aviez des relations sexuelles avec votre chien, un âne, un porc. Vous étiez même libres de les vendre ou de les prostituer pour commerce sexuel, bref de créer un véritable bordel d'animaux.

Cet étonnant libéralisme était toutefois récent. Au Moyen-Age et sous l'Ancien Régime, si vous étiez  convaincu de zoophilie, la peine de mort sur un bûcher était le châtiment habituel. Mieux, l'animal lui-même était en même temps condamné, souvent à l'issue d'un "procès d'animaux". Aujourd'hui encore, toutes les religions monothéistes prohibent les relations sexuelles avec des animaux voire les punissent de prison ou de mort (Islam).

C'est la Révolution Française qui, on l'ignore généralement, a tout à coup mis fin à cette extrême sévérité à l'encontre d'un "crime contre nature". Le Code Pénal de 1791 a, en effet, aboli "les crimes de sodomie et de bestialité", c'est à dire a dépénalisé les comportements homosexuels et zoophiles. C'était d'une audace et d'un courage invraisemblables, l'affirmation la plus haute de la "liberté individuelle". C'était aussi en accord avec l'anthropocentrisme de la Philosophie des Lumières et la vision de l'animal machine de Descartes ou "bien meuble" du Code Napoléonien.


Bien sûr, on n'a aucune idée du nombre de personnes qui s'adonnent effectivement à la zoophilie. On va jusqu'à évoquer 3 % d'une population mais ça ferait tout de même près de 2 millions de Français ce qui semble peu crédible. Quoiqu'il en soit, cette grande liberté a perduré jusqu'au début du 21 ème siècle. A partir de là, les mentalités ont changé, évolué.

Sous la pression des mouvements antispécistes et de la Ligue pour la reconnaissance des "droits" de l'animal, on s'est mis à reconnaître les animaux comme des "êtres sensibles". Désormais, le Code Pénal explique que "le fait d'exercer, publiquement ou non, des sévices graves "ou de nature sexuelle" ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ou tenu en captivité est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende". C'est un tournant important. Cela signifie désormais que,  si la zoophilie n'est pas condamnée en tant que telle, avoir des relations sexuelles avec des animaux ne peut plus s'exercer en toute liberté. Cela suppose que l'animal ne puisse être considéré comme violenté ce qui apparaît, bien entendu, impossible à établir. Au total, aujourd'hui, je peux caresser voluptueusement,en toute impunité, mon toutou mais le pénétrer ou le masturber m'expose à deux ans de cabane.

Tous les pays européens et américains ont désormais récemment adopté des législations comparables concernant la zoophilie. A ce jour, la Finlande, la Roumanie et la Hongrie demeureraient les derniers pays d'Europe où la zoophilie demeurerait légale sans restriction.

On peut évidemment penser qu'il s'agit là d'un progrès. Sauf qu'il faut bien voir, également, que le Droit établit ici une nouvelle frontière entre l'homme et l'animal en rendant celle-ci plus poreuse. L'animal devient presque mon frère, ma sœur en humanité. On fait sauter l'un des verrous assurant la prééminence de l'homme.

Du reste, la situation devient entièrement paradoxale. On combat la violence zoophile pour lui substituer, en quelque sorte, une zoophilie douce, compatissante, généralisée. On survalorise désormais les animaux, on les humanise, on leur reconnaît toutes les qualités, toutes les vertus d'intelligence et de tempérance.


J'en veux pour preuve l'extraordinaire croissance du nombre d'animaux domestiques et de compagnie.

La proportion de foyers possédant un animal domestique serait ainsi voisine de :
-  68 % aux États-Unis,
- 58 % aux Pays-Bas et au Danemark,
- 52 % en France,
- 50 % en Belgique, Irlande, Grande-Bretagne, Italie,
- 35 % en Allemagne,
- 28 % en Allemagne,

Ça aboutit à des chiffres énormes: 8 millions de chiens, 11 millions de chats en France par exemple.

Qu'est-ce que ça veut dire ? L'explication courante est qu'il s'agit d'un symptôme de la solitude dans les sociétés occidentales. L'animal domestique devient un quasi-membre de la famille. Tous les matins, en traversant de bonne heure le Parc Monceau, je croise ainsi une multitude de femmes qui viennent  faire prendre l'air à leur toutou. C'est évident, celui-ci est un substitut du mari ou de l'enfant même si  elles m'insulteraient si je leur disais ça.

L'animal-enfant ou l'animal-mari, c'est la nouvelle vision sociétale mais ça m'apparaît extraordinairement aliénant. Considérer l'animal comme un quasi-humain, c'est devenir un peu soi-même un quasi-animal, c'est faire la bête en se montrant bêta.


Que cela est triste et déprimant ! Vouloir à tout prix humaniser l'animal, c'est nier l'altérité radicale dont il est porteur. C'est refuser son étrangeté, sa part d'ombre, tout ce qu'il pourrait nous apprendre. Mais c'est aussi accroître sa propre solitude en reproduisant le modèle familial.

Personnellement, j'aime bien les animaux mais je me sentirais bien incapable d'assumer la responsabilité de la prise en charge de l'un d'eux. Je vivrais ça comme une privation de liberté, une normalisation, banalisation, complète de ma vie.


J'apprécie tout de même particulièrement certaines bêtes: les lapins et les vaches d'abord, des animaux d'une innocence totale, incapables de faire le moindre mal à qui que ce soit (a-t-on jamais entendu parler de tueurs chez des vaches et des lapins ?) mais que l'on extermine par millions en toute bonne conscience.

J'aime bien aussi les rats et les souris parce qu'ils sont des animaux-parias d'une intelligence étonnante. Mon petit jardin parisien est ainsi fréquenté, c'est inévitable dans une ville, par des souris et des mulots mais ça ne me gêne nullement, je veille simplement à ce qu'ils ne rentrent pas dans mon appartement par la terrasse.

Et puis, je prends plaisir à nourrir des couples d'oiseaux, des mésanges et des merles. C'est moins facile qu'on ne l'imagine parce qu'il faut arriver à sélectionner quelques habitués pour éviter d'être envahi.

Les animaux, je ne les considère pas comme nos semblables (des quasi-humains) et j'aime plutôt les considérer du côté de leur étrangeté. Toujours, lorsque j'échange un regard avec un chat, un chien, je me pose cette question: comment me perçoit-il, moi (amicale, hostile, effrayante, belle) ? Ça n'a certainement rien à voir avec nos propres grilles d'appréhension.

En fait, je crois qu'on éprouve tous pour les animaux des sentiments ambigus faits, à la fois, de fascination et de répulsion.

Fascination parce que l'animalité a tout de même été la condition première dont on a du s'arracher. Et peut-être que dans notre rapport à l'animal aujourd'hui, on continue d'éprouver une espèce de nostalgie pour leur brutalité instinctuelle supposée plus libre que la sexualité humaine entravée par les interdits. On se prend à rêver d'une sexualité brute, de relations inconditionnelles sans les médiations compliquées du langage et des fantasmes. On ne se rend pas compte que les instincts animaux, ça n'est que la répétition infinie d'un même schéma comportemental et que ça n'aura jamais la richesse et la polymorphie des pulsions humaines.


Répulsion parce qu'il y a tout de même bien une césure profonde entre l'homme et l'animal. Il est important de rappeler cela aujourd'hui à l'heure où l'on cherche de plus en plus à effacer cette frontière. Vous ne parviendrez à me convaincre du contraire que lorsque vous m'aurez présenté un animal poète ou artiste. L'animal, c'est, incontestablement, la nuit de la conscience, la vie réduite à l'immédiateté. A nos cauchemars sont souvent associées des figures d'animaux : reptiles, rongeurs, grands carnivores qui nous dévorent.La terreur de la nuit animale !

Toutes les cultures se sont construites sur ce rapport ambigu à l'animal. Il y a même parfois un véritable retour de "refoulé". Le tableau que j'ai posté en exergue est ainsi célébrissime en Pologne ("Szal" de Podkowinski), il est presque un symbole national. De même, au Japon, tout le monde connaît et apprécie l'estampe d'Hokusai, "le rêve de la femme du pêcheur". Pourtant, ces deux œuvres sont pour le moins incorrectes, troublantes, et nous remuent aux tréfonds.


Plus trivialement, c'est la grande mode, aujourd'hui, pour une jeune fille russe ou ukrainienne de se faire photographier étreignant, dans ses bras, un animal sauvage, ours, loup, cerf. Quand je fais remarquer que ça fait "sexualité infantile", je me fais presque assassiner.

La sexualité animale, personnellement, elle ne me fait pas du tout rêver.

Mais je reconnais que, quand on est petite fille, on s'intéresse beaucoup aux animaux parce qu'ils sont une  occasion essentielle de s'initier à la sexualité. C'est tout de même l'une des premières sources d'information.

Et puis, les petites filles comprennent bien l'histoire du Petit Chaperon Rouge et elle nous terrorise toutes.

Plus tard, je m'étais prise de passion pour la nouvelle de Prosper Mérimée, "Lokis", qui se situe en Lituanie. C'est l'histoire d'une comtesse balte qui se fait violenter par un ours.


Du côté des hommes, je pense que c'est évidemment différent. Mais j'ai l'impression que leur rapport à l'animalité permet de comprendre certains de leurs comportements. On sait bien en effet que les hommes sont partagés entre deux types de femmes. D'un côté, les femmes classe et distinguées. De l'autre, les femmes moins favorisées, plus "nature" voire moches.

Souvent, contre toute attente, ce sont ces dernières qui tirent leur épingle du jeu et ce sont les trop belles qui sont délaissées.

Peut-être parce que les filles moches savent faire appel à des désirs plus brutaux, plus "animaux". C'est moins compliqué qu'avec une fille distinguée. C'est plus excitant: on peut dominer, donner quelque chose.

Tandis qu'à une fille belle, on ne peut rien donner, on est forcément dominé, vous pouvez juste prendre.

C'est tellement déroutant, angoissant, qu'on comprend que l'on rêve parfois d'une sexualité où on ne se prend pas la tête, d'une "sexualité animale".

Tableaux de Wladislaw PODKOWINSKI (1866-1895), MICHEL-ANGE ("Leda et le cygne": 1530), HOKUSAI ("Le rêve de la femme du pêcheur" 1804), Emil DOEPLER (1855-1922).

Images et affiches de "la Bête", "Metzengerstein (avec Jane Fonda), "Possession", "Lokis". Photographie d'Olga Barantseva.

Curieusement, alors que le genre littéraire est assez restreint (je conseille néanmoins vivement la nouvelle "Lokis" de Mérimée), les films évoquant la thématique de la zoophilie sont légion. Je conseille en particulier:

- "Porcherie" de Pier Paolo Pasolini (1969). Un Pasolini oublié mais très dérangeant
- "La bête" de Walerian Borowczyk (1975). Une esthétique splendide.
- "Metzengerstein" de Roger Vadim (1968)
- "Possession" d'Andrzej Zulawski (1981) avec Isabelle Adjani
- "Max mon amour" de Nagisa Hoshima (1986)

On peut trouver facilement tous ces films sur Internet.

Je recommande enfin un film très récent et sans aucun rapport:  "Marie Stuart, Reine d’Écosse" réalisé par Josie Rourke. C'est splendide et tout à fait d'actualité.

samedi 9 mars 2019

Permis/interdit - La Nécrophilie



















J'ai parlé de la prohibition de l'inceste la semaine dernière.

Mais il existe un tabou encore plus fort : celui de la nécrophilie, de la transgression des frontières entre les vivants et les morts.


C'est même bizarre: on peut évoquer son goût pour les romans policiers, les films d'horreur, les faits divers sordides, les actes de torture. Ça ne suscitera, à l'occasion d'une soirée entre amis, aucune réprobation et même plutôt un intérêt. Et ça relancera même, probablement, les conversations qui prendront, tout à coup, un tour passionné.

Mais essayez de raconter que vous vous intéressez aux morts, que vous les trouvez beaux et séduisants. On vous prendra tout de suite pour une folle complète, à enfermer d'urgence.


La nécrophilie suscite en fait une horreur absolue. C'est curieux parce que c'est totalement irraisonné. La nécrophilie est en effet une pratique inoffensive, elle ne fait de mal à personne.

Le rejet est tel que cette pratique n'est même pas nommée par les textes de Loi. D'une manière générale, en effet, le Code Pénal français ne punit aucune "déviance" ou "maladie mentale".
















Comme l'inceste, la nécrophilie n'est donc pas sanctionnée en tant que telle. Elle l'est seulement parce qu'elle peut constituer une "atteinte à l'intégrité du cadavre" ou donner lieu à "la violation ou profanation" de la sépulture. Cela signifie, en fait, qu'elle peut, dans certaines circonstances être tolérée. Un nécrophile n'est donc pas systématiquement condamné.


Ce que le Droit cherche surtout à protéger, en fait, c'est l'intégrité du corps humain et son caractère inviolable. A titre anecdotique, il faut ainsi préciser qu'il n'est normalement pas possible d'acheter ou de vendre des restes humains et que vous ne pouvez convertir un crâne humain en objet de décoration (sur votre bureau ou table de chevet par exemple) que sous certaines conditions ("bien culturel").



Mais au total, la nécrophilie n'est pas lourdement condamnée. Le Code Pénal punit d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende la violation ou la profanation d'une sépulture (attention tout de même ! ça concerne aussi l'urne funéraire de la belle-mère qui trône sur la cheminée du salon).

La peine est portée à 2 ans d'emprisonnement et à 30 000 euros d'amende lorsque l'infraction est accompagnée "d'atteinte à l'intégrité du cadavre". Cela veut dire que, compte tenu des aménagements de peine en deçà d'un durée de deux ans, un nécrophile peut échapper à l'incarcération. C'est, semble-t-il, puni plus lourdement aux États-Unis, du moins en Californie, où la peine peut aller jusqu'à huit ans.


































Mais il est vrai que les comparutions de nécrophiles avérés devant un Tribunal sont exceptionnelles. On ne recense que quelques "affaires" au cours des deux derniers siècles. L'une des plus célèbres est celle du Sergent Bertrand condamné, en 1849, à un an de prison. Mais il faut mentionner le cas effroyable d'Armin Meiwes (Allemagne 2001) et de sa victime Bernd Jürgen Armando Brandes qui avait donné son consentement à sa castration, à son cannibalisme et à sa mort: une affaire qui constitue un sommet de la terreur. Plus récemment, en Russie, en 2011, un chercheur et scientifique de Nijni-Novgorod, Anatoly Moskvine, a été interpellé parce qu'il entreposait, dans son appartement, les restes de 29 jeunes filles. Il ne les avait pas assassinées, il les avait simplement exhumées alors qu'elles étaient décédées depuis plusieurs années. Il les avait ensuite habillées comme des poupées.

Évoquer la nécrophilie, ça n'aurait donc pas grand sens tellement elle serait marginale. Pourquoi pas parler des fétichistes qui coupent les nattes de jeunes filles dans le métro ?

Et bien non ! Même si le passage à l'acte est rarissime (tellement le tabou est fort), je demeure néanmoins convaincue  que nous sommes tous taraudés par l'étrange proximité de la mort et hantés par la vision de cadavres qui nous visitent régulièrement.


La Mort, grand refoulé de nos sociétés, c'est un cliché, une idée banale et convenue, mais il est évident que la Mort revient et affleure sans cesse en nous, en exerçant une fascination irrépressible. L'existence, ça n'est finalement qu'une bande de Möbius, sans recto ni verso, que l'on parcourt dans une totale confusion : celle de l'enchevêtrement de la vie et de la mort.

Je ne puis éviter, sur ce point, d'évoquer mon expérience personnelle. Disons que des morts, des cadavres, j'en ai rencontré des centaines, pas seulement, évidemment, dans ma famille.

C'est d'abord parce que mon père était un médecin hospitalier et qu'il me trimballait, toute petite, dans son service.

Ça m'a marquée à tel point qu'après la mort de mon père et sans doute par fidélité, j'ai choisi d'exercer d'abord mes compétences professionnelles, comme premier travail, à la direction des finances d'un grand hôpital. Ça n'était sans doute pas entièrement rationnel (je pouvais trouver mieux) mais j'avais besoin de prolonger cette singulière ambiance de l'hôpital.


L'hôpital, c'est un lieu éminemment tendu (j'exclus, bien sûr, les maternités), traversé de passions violentes et contradictoires. On y côtoie sans cesse la Mort avec un détachement, une maîtrise nécessaires. Pour pouvoir exercer son métier, on se doit de refouler son affectivité. Mais presque comme une compensation, il règne aussi, à l'hôpital, une étrange atmosphère érotique, presque obscène. Entre les personnels, la sexualité sert de défouloir, souvent violent et agressif. Quant aux médecins, ils sont les premiers à transgresser les règles d'hygiène qu'ils prescrivent : ils fument, boivent, font bombance et, surtout, ne se soumettent à aucun examen médical.

Je me suis donc pas mal baladée dans tous les services (officiellement pour y faire du contrôle de gestion). Inutile de préciser que j'avais beaucoup de succès auprès du "corps médical" mais ce qui m'intéressait beaucoup également, c'était la visite de la morgue (qui dépendait, pour des raisons trop complexes à vous expliquer, de la direction des finances). Je m'y rendais donc régulièrement. Je me souviens que nous disposions de 50 cases réfrigérées et que chaque jour, nous accueillions de 5 à 10 cadavres et en faisions sortir autant.


Il y avait 4 agents funéraires qui y travaillaient. Contrairement à ce qu'on peut imaginer, ils n'étaient pas des personnes "bizarres". Ils adoraient même leur métier au point qu'ils ne l'auraient échangé pour rien au monde et qu'ils n'étaient jamais absents. "La mort fait partie de la vie" me disaient-ils.

C'était un lieu clos, sans lumière naturelle, où régnait un silence pesant qui n'était troublé que par la visite, souvent déchirante, des familles.

On ouvrait alors les cases et c'était "l'instant décisif", la vision fugace qui imprimerait sa marque définitive et viendrait vous hanter continuellement.

Parfois, c'est horrible, ce sont des visages torturés, défigurés, qui apparaissent.

Mais souvent aussi, la Mort semble avoir paré les corps d'une étrange beauté. Beaucoup de personnes semblent transfigurées, sereines et sans amertume. La beauté, voire la séduction des morts, j'avoue ainsi y avoir parfois été sensible.















Et puis, au bout de quelques petites années, j'ai quitté l'hôpital parce qu'on ne peut pas vivre indéfiniment dans un lieu clos et retiré, surtout dans le souvenir de son père. J'ai alors choisi des activités plus "désincarnées", plus abstraites : la finance pure et dure qui me convient parfaitement.

Mais j'ai toujours entretenu une passion pour la Mort et les morts. Ça s'exprime notamment dans mes goûts littéraires: les œuvres d'Edgar Poe et puis celles de Georges Bataille. "Le Bleu du Ciel", dont le héros ne parvient à surmonter son impuissance que face à un cadavre en putréfaction, est ainsi, à mes yeux, l'un des plus beaux romans du 20 ème siècle. Et puis, il faut mentionner le livre-choc de Gabrielle Wittkop: "Le nécrophile". Un texte à l'écriture magnifique et un écrivain à redécouvrir d'urgence: Gabrielle Wittkop.

Vous trouvez peut-être que je suis bien macabre et vous pensez que je suis sans doute absolument sinistre.

Au contraire, au contraire ! De ma conscience aiguë de la Mort, de ma sérénité à l'affronter, je retire assurance et confiance en moi. Et j'en éprouve finalement une grande joie. Souvent, je chante et j'éclate de rire toute seule.
















Images de Paul DELVAUX (1897-1994), Antoine WIERTZ (1806-1865), Clovis TROUILLE (1889-1975), Zdzislaw BEKSINSKI (1929-2005),  Pietro PAJETTA (1845-1911) pour "Hatred".

Images également de cimetières à New-York, Milan, Paris.

Au cinéma, il existe peu de films évoquant la nécrophilie. Le plus esthétique est un film canadien de Lynne STOPKEWICH sorti en 1996: "Kissed". Vous pouvez facilement le voir sur Internet. Ce qui m'a troublée, c'est que l'actrice principale, Molly Parker, m'y ressemble étrangement au même âge, surtout dans les attitudes et les expressions, comme s'il y avait un profil-type des amoureuses des morts.

samedi 2 mars 2019

Permis/Interdit: l'inceste



Cette semaine, j'entame un cycle que je vais consacrer au Droit Pénal en matière de mœurs. Ça va être étalé sur plusieurs posts.

Ouh la, la ! Le Droit Pénal !  Mais t'y connais rien et tu vas nous barber !  C'est vrai que je n'y connais pas grand chose mais je me suis quand même penchée un peu là-dessus ces derniers temps même si je n'ambitionne pas de devenir avocate.

Et puis le Droit, ce n'est pas que des Codes indigestes, de la réglementation ou des sanctions. C'est plein d'autres choses: de la sociologie, de l'anthropologie, de la psychologie... Ça reflète non seulement les peurs et les hantises de nos sociétés mais ça façonne également notre psychisme en nous désignant, ou non, comme coupables.


En fait, on connaît généralement très mal le Droit et, même, on s'en fiche carrément. Le Code Pénal, on n'en a que de vagues lueurs et, finalement, on ne sait pas bien ce qui est répréhensible, particulièrement en matière de mœurs. On a même plein de préjugés et d'idées toutes faites. Il est pourtant préférable de savoir à quoi on s'expose ou  pas. Et puis, ça conduit à se poser plein de questions: la logique implacable du Droit vise aussi à canaliser nos mauvais instincts et à protéger nos libertés. Cela, on ne le comprend pas toujours.

Enfin, il faut bien reconnaître qu'il y a, aujourd'hui, une intrusion accrue de l’État dans nos comportements et notre vie intimes. Et surtout, il ne faut pas oublier que les prisons accueillent aujourd'hui une part importante et croissante (plus de 10 %) de personnes condamnées pour atteintes et crimes sexuels.



Commençons donc par l'inceste, le tabou absolu et universel. Ce qui différencie fondamentalement les sociétés humaines des "groupes" animaux.  Freud a montré que l'inceste était universellement désiré et Levi-Strauss l'a prolongé en démontrant qu'il était universellement interdit, sous diverses formes, pour permettre l'échange (de femmes, de biens, de mots). L'échange, c'est le caractère essentiel et fondateur des cultures humaines.


Mais l'inceste, ça donne lieu aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, à une véritable hystérie collective abondamment amplifiée par les médias. On relaie sans cesse les histoires de stars et d'artistes qui auraient été victimes d'inceste: Barbara, Christine Angot, Niki de Saint Phalle, Emily Brontë, Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Unica Zürn, Virginia Woolf, Mary Shelley etc... J'en viens à me dire que j'ai eu une enfance ultra-privilégiée et qu'il ne m'est vraiment rien arrivé dans ma vie. Mais pas question d'émettre des réserves sur la réalité de ces incestes; ça rejoint tellement le mythe de la résilience et de l'enfance malheureuse nécessaires à la création et puis ça permet de comprendre à peu de frais (c'est la clé universelle) la totalité d'une œuvre.

Et puis on cite des chiffres ahurissants. On vient vous affirmer que la réalité de l’inceste concernerait, en France, 1 enfant sur 10, que 2 millions de Français (des femmes pour la plupart), soit 3% de la population, auraient été victimes d’inceste, et un Français sur quatre connaîtrait au moins une personne qui a vécu ce traumatisme. Là encore, on se fait tout de suite agresser si on ose mettre ça en doute. On sait bien pourtant que l'inceste est aussi un fantasme (le père et la mère sont vécus, tous les deux, comme porteurs, à la fois, de mort et de vie), un fantasme d'autant plus prégnant au sein de sociétés où s'efface la figure du père. 


Quoi qu'il en soit, en dépit de toutes ces lamentations,  l'inceste ne fait pas, en Droit, l'objet d'une sanction spécifique en France. Il n'est pas puni en tant que tel. Mieux, un père et sa fille, une mère et son fils, un frère et sa sœur etc... peuvent parfaitement vivre et coucher ensemble pourvu qu'ils soient adultes consentants, c'est à dire deux personnes ayant dépassé l'âge de la majorité sexuelle fixé à 15 ans en France. Ils ne peuvent simplement pas se marier.

Il n'y a pas de "crime" d'inceste en France, c'est une chose qu'on ignore généralement. Il est une simple "circonstance aggravante" des viols, agressions ou atteintes sexuelles commis sur des victimes de moins de 15 ans. Un agresseur écope ainsi de 20 ans de prison au lieu de 15 s'il a un rapport d'ascendance et d'autorité avec la victime.

Cette non criminalisation de l'inceste prévaut également en Belgique, Hollande, Espagne, Italie, Portugal.  A l'inverse, l'inceste est puni, en tant que tel et à tout âge, en Allemagne, Autriche, Suisse, Pologne.


Le Droit français reconnaît ainsi qu'il y a différentes formes d'inceste. Il est tout de même moins grave d'être un jeune homme de 16 ans contant fleurette à sa cousine de 14 ans (ce qui, en droit, ne saurait d'ailleurs être qualifié d'inceste) que d'être un père de 60 ans violant sa fille de 6 ans.

D'une certaine manière, la législation française sur l'inceste peut apparaître "moderne" et même assez "libérale" puisque le critère premier est celui de l'âge de la victime (+/- 15 ans). Elle exonère, dans de nombreux cas, l'agresseur.


Mais elle fait aussi abstraction de la situation des enfants éventuels nés des unions incestueuses et laisse presque entendre que l'inceste, au-delà d'un certain âge, est permis.

On peut ainsi concevoir le cas d'un homme marié qui a un enfant avec sa première fille. Celle-ci a 18 ans et est donc majeure. Si elle déclare qu'elle était consentante, cela n'a rien d'illégal et le père peut, en toute tranquillité, entretenir un double ménage.

En revanche, si ce même homme a des relations sexuelles et un enfant avec sa seconde fille âgée de 14 ans, il sera, alors, lourdement condamné.


Impunité d'un côté, lourde condamnation de l'autre. C'est difficilement compréhensible si l'on se place du point de vue des enfants nés de ces relations: il y a bien inceste dans les deux cas puisque ces enfants ont pour père et grand-père un seul et même homme et sont petits-enfants de la femme de celui-ci. Ils sont en même temps demi-frères et sœurs et cousins-cousines. On comprend mieux ainsi ce qu'est véritablement un inceste: un arbre généalogique totalement perturbé.

On peut alors légitimement s'interroger: l'inceste étant l'interdit fondamental structurant le psychisme humain, ne serait-il pas préférable d'effacer cette barrière de la majorité ? Cela viendrait à considérer que toutes les relations sexuelles entre personnes interdites de mariage sont, quel que soit leur âge, punissables et qualifiées d'inceste.


On le voit, la question de l'inceste recoupe étroitement celle de la filiation et des alliances autorisées.

C'est, cette fois ci, le Code Civil qui établit les unions possibles.

On découvre, là encore, quelques éléments surprenants.

Ainsi, contrairement à ce que l'on pense, ce ne sont pas les règles de consanguinité qui fondent les interdits et prohibitions concernant les mariages et alliances :


- le mariage entre cousins germains est ainsi autorisé en France,

- en revanche, et c'est peu connu, alors qu'il n'y a aucun lien de sang, le mariage, après divorce, entre beau-père et bru, gendre et belle-mère, demeure proscrit. De même, il faut rappeler que beaux-frères et belles-sœurs ne peuvent se marier que depuis 1975;

- pareillement,  les enfants adoptés (dans le cadre d'une adoption simple ou plénière) ne peuvent épouser aucun membre de leur nouvelle famille.

- l'enfant né d'un mariage incestueux ne se voit reconnaître qu'un seul parent (il est interdit au père biologique de procéder à l'adoption de l'enfant). C'est la disposition la plus problématique qui ouvre une faille symbolique énorme pour l'enfant.


- on peut adopter un adulte en France (adoption simple) que l'on soit une personne seule ou un couple. Il faut simplement avoir au moins 28 ans et 15 ans de plus que l'adopté. C'est sans doute la plus belle forme d'adoption car elle se fait par cooptation.

- on peut enfin recourir à une procédure accélérée de mariage en France (dans l'imminence d'un décès) voire même épouser un mort.

- ultime bizarrerie: le Président de la République, lui-même, est habilité à accorder des dispenses pour certains mariages: âge inférieur à 18 ans, mariage tante/neveu, oncle/nièce, belle-mère/gendre, beau-père/belle fille. Ça ressemble à une survivance tribale.


Images de Carol RAMA, peintre italienne (1918-2015) dite "la scandaleuse". Son œuvre, récemment découverte, fait maintenant l'objet d'une reconnaissance internationale.

Au cinéma, je recommande vivement "Celle que vous croyez" de Safy Nebbou avec Nicole Garcia et une Juliette Binoche étonnante. C'est aussi l'occasion de relire le très bon bouquin de Camille Laurens qui a inspiré le film.