La question sur la quelle règne la plus grande hypocrisie, sur la quelle tout le monde ment, c'est la pornographie.
Si vous interrogez votre entourage, vous pouvez être sûrs que personne n'avouera qu'il regarde de la pornographie. Tout au plus, concèdera-t-on "une fois ou deux, juste pour voir".
Si on est un patron, un puissant, la plus grande terreur c'est qu'on ne fasse courir la rumeur que vous aimez bien le porno et que vous passez beaucoup de temps sur les sites pendant vos heures de bureau. Rien de plus efficace aujourd'hui pour discréditer quelqu'un que de raconter, en dépit d'une tolérance universelle affichée, qu'il est un "pervers".
Pourtant, certaines enquêtes récentes font apparaître qu'en France, une femme sur cinq et un homme sur deux en visionneraient souvent et régulièrement. Ces chiffres sont d'ailleurs probablement sous-estimés.
D'ailleurs le porno a très mauvaise presse, surtout à l'époque d'une montée du mouvement féministe. Le porno conforterait les rapports de pouvoir et de domination (du masculin sur le féminin), figerait les stéréotypes de genre, normaliserait les apparences physiques (la bimbo blonde à gros seins et le macho au physique de joueur de rugby).
Et puis, ceux qui regardent du porno seraient forcément des frustrés. Bref, c'est des pauvres types qui, en plus, deviendraient rapidement addicts; ça les conduirait à rechercher toujours plus de "hard", toujours plus de violence. Quant à envisager que des enfants, des adolescents puissent regarder du porno, là ce serait carrément la catastrophe, une abomination, il faut absolument les protéger, ces pauvres petits !
Pourtant, dans l'immense majorité des pays démocratiques, la pornographie pour les adultes est légale et on a le droit de produire, consommer, diffuser des ouvrages obscènes et des images pornographiques (y compris dans les très catholiques Pologne et Irlande). Quelques exceptions notables : l'Ukraine où elle est prohibée de même qu'en Chine, en Turquie et aussi en Biélorussie et Lituanie. Il y a aussi des pays où elle est très contrôlée comme la Russie (il faut s'identifier avant d'accéder à YouPorn), la Roumanie et la Bulgarie. Quant au Japon, il abrite une des plus importantes industries pornographiques au monde mais la Loi impose une pixellisation des parties génitales dans un film pornographique. C'est évidemment dans les pays musulmans qu'il est le plus dangereux d'être un "pornocrate" puisque tout "producteur" s'expose carrément à la peine de mort.
En France, disons qu'il y a une véritable tolérance concernant la pornographie. Elle existe en droit français depuis 1994, date de la suppression par le Code Pénal du délit d'outrage aux bonnes mœurs. Mais attention, cette tolérance ne s'exerce qu'à l'égard des adultes !
La pornographie est bien autorisée pour les majeurs, avec certaines restrictions toutefois, mais elle est rigoureusement interdite pour les mineurs qu'ils soient acteurs ou spectateurs. Les peines encourues sont même très lourdes :
- 75 000 euros et 5 ans de prison pour la réalisation d'images pornographiques d'enfants mineurs de moins de 15 ans. Si les mineurs (civils) ont entre 15 et 18 ans, la question est de savoir si ces images ont été ou non réalisées en vue d'une diffusion commerciale. Attention donc si vous prenez, sur une plage, une "jeune fille" de 17 ans avec votre smartphone. Ça peut vous coûter 5 ans de cabane si vous diffusez l'image !
- la peine est même portée à 7 ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende, si l'image est diffusée sans "public déterminé", c''est à dire en utilisant un réseau de "communications électroniques".
- si vous êtes simple "consommateur", ne croyez pas non plus que vous êtes tranquille. Le Code Pénal (article 227-23) punit de 2 ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende "le fait de consulter habituellement ou en contrepartie d'un paiement un service de communication au public" ou même simplement de "détenir" une image pornographique d'enfant mineur. De quoi vous refroidir sérieusement, n'est-ce pas ? Question: est-ce qu'il n'est pas prudent de se dépêcher de balancer les images de David Hamilton ou d'Irina Ionesco que l'on a laissé traîner dans son ordinateur ?
La pénalisation de la pornographie avec les mineurs, ça ne rigole donc vraiment pas ! Mais même la pornographie adulte est réglementée: elle est d'abord soumise à des taxes, elle est même susceptible d'être frappée d'interdiction. Cela concerne notamment les créations artistiques : le film "Baise moi" de Virginie Despentes et le livre "Rose bonbon" de Nicolas Jones-Gorlin (2002).
De plus en plus, en fait, la tolérance envers la pornographie fait l’objet d’un débat animé entre ceux qui la critiquent au nom de la dignité humaine et ceux qui la défendent au nom de la liberté d’expression.
Face à un tel dilemme, le Droit s’efforce, tant bien que mal, de concilier ces impératifs contradictoires. Mais on peut craindre, au vu du puritanisme croissant de nos sociétés, une évolution répressive. Par exemple, un pays jusqu'alors très libéral comme l'Islande s'engagerait, en ce moment, dans la voie de l'interdiction de la pornographie au nom du traitement dégradant infligé aux femmes. Les Ligues de la vertu et de la dignité sont, chaque année, plus fortes.
De prime abord, c'est vrai que le porno, ça apparaît d'abord un peu sinistre. On y apprend ainsi (rapport annuel de Porn Hub) que les Anglais et les Américains recherchent des « lesbiennes », tandis que les Canadiens, les Allemands et les Argentins veulent voir des « ados ». Les Italiens veulent voir des « milfs » (pour « mothers I’d like to fuck », des femmes d’âge mûr) et les Russes de la sodomie (« anal »). Quant aux Français, ils se singularisent parce qu'ils veulent voir des « Beurettes ». Ça en dit plus que mille analyses politiques laborieuses sur les rapports des Français à l'Islam.
C'est tellement nul qu'on se dit qu'on pourrait très bien s'en passer. Je crois pourtant que ce serait regrettable et, personnellement, je défendrai toujours la libre diffusion de la pornographie pour au moins deux raisons :
- Les pays sans pornographie sont des pays sinistres. En Union Soviétique, par exemple, la population a été privée pendant près de 70 ans de tout imaginaire érotique et bien sûr de toute pornographie. C'est un aspect qui n'a jamais été ni mentionné ni étudié mais dont l'importance m'apparaît considérable. Il faut ainsi rappeler qu'il n'y avait pas de littérature érotique, pas d’œuvres d'art un peu sensuelles, aucune scène osée au cinéma, ne serait-ce qu'un baiser, pas de bandes dessinées et, d'une manière générale, très peu d'images, rien que des vêtements affreux et surtout pas de lingerie fine. Pour une jeune femme, les seuls modèles virils de son éducation sexuelle étaient la statue de Lénine sur la place du village et les fresques d'ouvriers stakhanovistes. Le summum du porno, c'étaient les magazines féminins occidentaux (Elle, Marie-Claire, Cosmopolitan) mais c'était introuvable et, si l'on était possesseur de l'un d'eux par un heureux concours de circonstances, c'était aussi précieux qu'un incunable. Je suis convaincue que cette privation générale a exercé des ravages psychologiques considérables et a rendu les gens complétement dingues: alcooliques, suicidaires, agressifs. Avoir accès au porno était devenu un rêve fou dans les années qui ont précédé la chute du mur. Aujourd'hui encore, la naïveté et la candeur de la population sont immenses à tel point que lorsque je me rends en Ukraine plein de filles viennent me solliciter pour avoir des conseils. Venant de France, elles me croient très experte.
- La pornographie enrichit, en fait, notre vie et élargit notre esprit. D'abord, je le souligne, indépendamment de la consultation de sites spécialisés, on a tous un vécu pornographique qui n'appartient qu'à nous-mêmes et sur le quel on entretient le plus grand secret. On est sans cesse parcourus, submergés, d'images qui nous attrapent à la gorge, de fantasmes érotiques qui expriment notre rapport au monde et traduisent la grammaire de notre désir. C'est notre vie parallèle, sombre et incommunicable.
Ce vécu pornographique, il n'a à peu près rien à voir avec la vraie vie, la vie concrète avec des gens réels, des amants en chair et en os. C'est à tel point que je dirais qu'on passe sans cesse d'un registre à l'autre, qu'on a tous finalement une double vie, une vie pornographique et une vie sexuelle normale, de concert ou dissociée.
J'ai ainsi des aventures amoureuses réelles, d'un soir ou de quelques jours, mais à côté, en même temps ou pas, j'ai un vécu mental pornographique et celui-ci est souvent plus excitant que faire banalement l'amour. Mon porno intérieur, il est constitué d'images, de mots, de visages, de morceaux de corps, de situations, de scénarios entiers qui me procurent une émotion folle lorsqu'il se mettent à tourner dans ma tête.
Enfant déjà, j'ai glané plein d'images fortes dans des livres d'Art: Artemisia Gentileschi, Gustave Moreau, Leonor Fini, ça me retournait bizarrement d'un trouble que je ne savais pas encore identifier. Et puis, à l'adolescence, il y a eu les bandes dessinées de Guido Crepax puis de Milo Manara. C'est avec elles que j'ai commencé à éprouver le miracle et la tempête de l'orgasme.
En même temps, je m'habillais de façon provocante et je piquais de jolis dessous dans les grands magasins. Et je ne parle pas de ma lecture précoce des auteurs érotiques du 18 ème siècle.
C'est à partir de là, de l'adolescence, que notre vécu pornographique, on le tient bien caché et il faut reconnaître qu'il n'a rien de glorieux ni de distingué.
Chez moi, la jouissance passe par des sentiments mêlés de honte et de triomphe.
- j'ai comme ça des fantasmes très forts d'humiliation, soumission: je rêve ainsi que des hommes vulgaires, parfois des grosses brutes ou des vieux ou des Blacks ou des Arabes, m'agressent et me violentent, me demandent de cesser de faire "ma mijaurée", m'en font voir de toutes les couleurs avant, finalement, de m'abandonner toute nue dans une rue. Ou alors des filles de banlieue me séquestrent, me forcent à vivre comme elles, à m'habiller comme elles, à sortir en boîte le week-end pour y effectuer un numéro de strip-tease et terminer par une partouze lesbienne. Ça doit être parce que j'ai un côté "princesse hautaine".
- ou bien, j'ai des rêves exhibitionnistes. J'aime me sentir matée, déshabillée aussi bien par des hommes que par des femmes, j'aime que l'on cherche à surprendre un éclair de ma peau, de mes seins, de mes dessous. Faire l'amour dans un train, un avion, un ascenseur, ça m'excite à proportion du risque d'être surpris.
Je me construis là-dessus plein d'histoires, la nuit, mais ça ne veut pas dire que je mets ça, un jour, à exécution. Je baise d'un côté, je rêve de l'autre mais ça n'a pas grand rapport. Simplement, tout se passe comme si les fantasmes recelaient une vérité plus forte que celle des relations tissées avec des personnes réelles.
Évidemment, ça pose plein de questions désagréables: ton porno, c'est vraiment du mainstream, c'est horrible, c'est sexiste, raciste, ça conforte tous les rapports de domination sociale. Comment tu peux rêver qu'on te traite comme une pute, que tu te fasses prendre contre ton gré ? Tu soutiens la culture du viol, c'est l'aliénation totale. Où sont tes convictions féministes ?
C'est sûr que je ne suis pas fière de mes fantasmes (plus stéréotypé, il n'y a pas), mais ça ne se contrôle pas. Le porno féministe, j'aimerais bien mais rien à faire, ça ne me branche pas.
De toute manière, le porno, c'est la transgression. Alors un porno en accord avec nos convictions, ça ne peut pas du tout nous exciter. Donc mes fantasmes de soumission, ça ne veut pas forcément dire que je suis une bourgeoise docile.
Le porno, il me permet en réalité de comprendre comment je fonctionne, il trace mes "chemins de désirs", l'enchaînement des images qui va me faire chavirer. Ces chemins ne sont certes pas bien jolis mais il y a, malgré tout, du jeu dans nos fantasmes et pouvoir élaborer des récits autour de ces fantasmes permet de comprendre de quels rapports de pouvoir je suis constituée. C'est un regard critique et ça me permet alors, éventuellement, de les réécrire, de les décaler.
En ce sens, en permettant d'explorer différentes voies, le porno participe de la construction de soi. Ça permet de repenser son corps, sa signification, son expression; de s'ouvrir à des perceptions, des sensations; de se laisser absorber par certaines images mais aussi d'en fermer d'autres et d'essayer de réorganiser tout ça dans un nouveau schéma de vie.
Et puis, il faut maintenant compter avec l'explosion du porno en ligne, sur Internet et sur mon smartphone. Le porno s'intègre maintenant dans la routine quotidienne. Surtout, avec les tags, il n'est plus cantonné dans la répétition des mêmes schémas, il ouvre, au contraire, de nouveaux horizons sexuels, il sert à découvrir de nouvelles pratiques. Si je tape par exemple "femme soumise", je trouve tout de suite des déclinaisons infinies, de nouvelles constellations, des dimensions différentes.
J'aborde des îles mystérieuses, d'une perversité sans nom, qui dessinent une nouvelle carte du monde.
Photographies de l'artiste chinois REN HANG, né en 1987 et suicidé par défenestration en 2017. Une très belle exposition lui est actuellement consacrée à la Maison Européenne de la Photograhie, rue de Fourcy, 75004.
Ce post s'inscrit dans le prolongement direct du récent livre, percutant et dérangeant, de Claire Richard: "Les chemins de désir".
Autres livres dérangeants que j'aime bien, à lire ou à relire: Alain Roger: "Le misogyne", Elisabeth Barillé: "Corps de jeune fille" et "Exaucez-nous", Claire Legendre: "Viande" et puis bien sûr Georges Bataille: "Madame Edwarda", "Histoire de l'oeil", "Ma mère", "le Bleu du Ciel".
Je signale enfin le très bon livre de Colas DUFLO: "Philosophie des pornographes". Ça vient de paraître et c'est consacré à la littérature libertine du 18 ème siècle.



















































