Me revoilou ! Enchantée, dynamisée après avoir sillonné l'Iran, sur des milliers de kilomètres, dans une belle Peugeot. J'ai beaucoup voyagé mais pas seulement: j'ai aussi beaucoup parlé, bavassé, échangé et c'est presque aussi épuisant.
Un seul regret: comme il est dommage que je n'ai pu pendant si longtemps (du fait de mes contraintes professionnelles) revenir dans ce pays de mon cœur. Et une seule envie: y retourner le plus vite possible, peut-être dès l'an prochain.
Certes l'Iran a bien changé depuis mon dernier séjour il y a plus de 10 ans. Comme presque tous les pays, il s'est d'abord modernisé. Ce n'est plus l'austère caserne rigide de la fin des années 90. De belles routes, des aéroports, des immeubles de verre, des buildings vertigineux et même (à Téhéran) des cafés et des bars à l'européenne rivalisant avec les maisons de thé. Surtout une incroyable profusion de commerces, une extraordinaire surabondance de marchandises.
On en vient à se dire qu'en Europe et en Amérique, on vit dans la pénurie. Que ne peut-on trouver en Iran ? On ne dirait vraiment pas que le pays vit sous un sévère embargo. Toutes les technologies les plus pointues, en téléphonie et en informatique notamment, y sont largement diffusées à des prix imbattables. Et je ne parle même pas des boutiques de mode et produits de luxe.
Mais cette façade, cette apparente prospérité, a aussi son sombre revers. Compte tenu de l'effondrement du rial, le salaire moyen ne ressort qu'à un peu plus de 100 euros. Certes, les prix sont beaucoup plus bas qu'en Europe (à l'exception de l'immobilier) mais il est incontestable qu'en regard de ses immenses ressources naturelles, la situation économique de l'Iran est une catastrophe.
Mais ce qui a surtout bouleversé l'aspect des villes iraniennes, c'est la croissance démographique vertigineuse de ces dernières décennies. Il faut le rappeler: avant la Révolution de 1979, la population totale de l'Iran était de 40 millions d'habitants. Elle dépasse aujourd'hui les 80 millions et, surtout, s'est concentrée dans les villes. Celles-ci ont emporté tous les ilots de calme et de tranquillité et sont devenues monstrueuses, effrayantes.
Je suis radicalement citadine et l'écologie, je m'en fiche. Mais je reconnais que si on veut avoir une idée du cauchemar urbain, il faut aller à Téhéran. Il faut un certain temps pour s'acclimater à cette mégapole de 15 millions d'habitants tant y règnent, au milieu d'embouteillages inextricables et dans une atmosphère irrespirable, le bruit, la fureur, l'agitation permanente, la cohue. Tokyo et New-York, c'est super-cool en comparaison. Quant à Paris, c'est quasiment la campagne.
Certes ! Mais en dépit de ces inconvénients inévitables du développement économique, la République Islamique, ça ne serait quand même pas mal ?
Voilà la question qui fâche. Je n'ai sur ce point que mon expérience propre et ma subjectivité à faire valoir. Mais je dois avouer que j'ai souvent bien du mal à me retrouver dans les analyses de la presse étrangère, particulièrement française, sur l'Iran. Il faut dire que la Révolution iranienne a longtemps bénéficié d'un préjugé favorable dans les milieux intellectuels parce qu'elle allierait préoccupation spirituelle et compassion envers les déshérités. Et il existe encore beaucoup de gentils illuminés européens qui viennent nous chanter les beautés du messianisme chiite et de l'imam caché, le culte de la martyrologie ou la splendeur de la cérémonie sacrificielle de l'Achoura. Le chiisme, nous dit-on, ça n'est pas la soumission, c'est l'émancipation, c'est beaucoup plus subtil et intelligent que le sunnisme.
C'est vrai que c'est beau ! Mais il m'apparaît totalement erroné de présenter les Iraniens comme des "fous de Dieu". A vrai dire, ils n'ont jamais été très religieux et la Révolution de 1979, initialement laïque, a été confisquée par les mollahs et ne s'est depuis maintenue que par la guerre, la terreur et la répression.
Il suffit de parler, d'échanger avec la population pour s'en rendre compte. Curieusement, c'est très facile et pas seulement en privé: dans la rue, avec les commerçants, les chauffeurs de taxis, dans tout l'espace public. Les langues se délient facilement, on peut parler sans crainte m'assure-t-on, c'est la soupape de sécurité, du moment qu'on ne fait rien par ailleurs. Blablater, ça ne tire effectivement pas à conséquence mais tout se complique sérieusement si on commence à agir ou à lever le petit doigt. On a alors vite fait de disparaître, d'être assassiné ou d'être condamné à plusieurs décennies de prison.
"Les mollahs sont implacables et cruels" m'a-t-on souvent dit. La vérité est que l'Iran est dirigé par des tueurs, bêtes, incultes et méchants.
Je le déclare tout net: durant tous mes séjours en Iran, je n'ai jamais entendu que des horreurs sur les mollahs et je n'ai jamais rencontré quelqu'un de favorable au régime. Ça existe quand même, bien sûr, mais c'est cantonné aux milieux qui ont collaboré avec le pouvoir et dans les populations âgées, très religieuses et non éduquées, voire analphabètes.
Ça rappelle furieusement l'ère communiste où, dans la rue, la population crachait continuellement sa haine du régime; dans le même temps, beaucoup de journalistes étrangers continuaient de vanter la solidité et la capacité de réforme du système alors que la dissidence était massive.
Une même dissidence est manifeste en Iran. La population vit dans une schizophrénie complète, désabusée et indifférente, en retrait délibéré de la vie politique. On ne se sent pas concernés. A peu près personne ne se reconnaît dans le pouvoir en place. Il faut le souligner: il existe un abîme immense entre la vie publique et officielle des Iraniens, austère et rigide et leur vie privée, souvent débridée et festive. Le film "Les chats persans" (2009) de Bahman Ghobadi, illustre bien cette radicale séparation. On essaie de sauvegarder les apparences pour pouvoir gagner en marges de manœuvre.
"La politique de nos dirigeants, c'est d'être ennemis de tout le monde" (sauf de la Russie, de la Chine et de la Turquie qui ne font vraiment pas rêver) m'a-t-on souvent dit. Et de fait, les Iraniens ne détestent nullement les Américains et Israël, ils les admirent même en dépit d'une propagande effrénée. Quant à toutes ces guerres conduites à l'étranger, en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, elles suscitent un rejet unanime. La levée de l'embargo en 2015, ça a surtout servi à financer les Arabes, dit-on crûment.
Oserais-je le dire ? J'ai souvent entendu exprimer une nostalgie du Shah (on était plus libres et plus riches) et même un soutien à Trump (il a l'attitude adéquate vis-à-vis des mollahs qui ne comprennent que le langage de la force). Une grave conflit avec les Etats-Unis n'effraie pas complétement parce qu'il permettrait peut-être de renverser les choses.
C'est vraiment sinistre d'en arriver là !
Alors l'Iran est-il à la veille d'une nouvelle Révolution ? Oui, dans les mentalités. Non, dans le passage à l'acte tant est grande la crainte de la répression féroce qu'exerceraient les Pasdarans (les Gardiens de la Révolution, les piliers du régime, souvent d'anciens délinquants reconvertis). Il faudrait vraiment une crise aiguë pour que les choses se dénouent brutalement.
Il n'empêche que, parmi les pays musulmans, les Iraniens inaugurent
l'aspiration à un un retour à une République laïque et démocratique.
Combien de temps faudra-t-il pour y arriver ? Nul ne le sait mais le
mouvement est irréversible.
Ça s'explique d'abord par l'évolution démographique. Les jeunes de moins
de 30 ans représentent 55 % de la population (et 5 % seulement de
personnes de plus de 65 ans). Ils sont tous alphabétisés, éduqués et, à
peu près tous, ils n'en ont rien à fiche de la religion. Ils aspirent
simplement (je me garderais bien de juger) à tout ce dont ils ont été
privés au cours de ces dernières décennies: la consommation, les voyages, la musique occidentale, les
séries télévisées.

Surtout, l'évolution actuelle de la société iranienne est aujourd'hui fortement impulsée par les femmes. On les voit partout dans l'espace public, elles sont omniprésentes: elles déambulent, en groupes joyeux, dans les villes, elles conduisent, elles font des études, elles travaillent.
Elles ont permis une importante évolution des mœurs au cours de ces dernières années. Elles sont des séductrices, d'incroyables fashionistas, souvent avec beaucoup de goût. Mais ça confirme ce que j'ai toujours pensé: la mode, le sexy, c'est révolutionnaire ! D'abord, les contraintes vestimentaires se sont beaucoup allégées: plus besoin de sinistre voile noir, on peut arborer de simples foulards de couleur claire découvrant largement les cheveux. Surtout, on peut voir des jeunes gens, pas obligatoirement mariés, se promener ensemble ou bien se rencontrer dans un café. J'ai même vu, à Téhéran, des femmes assises à un comptoir ou des couples se tenir par la main. Il y a peu de temps encore, tout ça pouvait valoir de sérieux ennuis avec la police.
Alors OUI ! On peut nourrir beaucoup d'espoir pour l'Iran. La Révolution des femmes, une Révolution laïque, est en marche.
Mes petites photos dédiées aux femmes pour ce premier post consacré à l'Iran. J'ai fait ici un peu de street-photo, ce à quoi je répugne ordinairement mais j'étais aidée par la gentillesse générale. La troisième image est celle de mon amie Elaheh qui m'a longuement accompagnée et que je remercie ici vivement (même si mon blog n'est pas accessible en Iran). Il paraît qu'on se ressemble beaucoup. Il est vrai qu'elle est aussi mince et presque aussi grande que moi. En plus, elle adore le rouge et le noir.
Je vous conseille vivement de visiter l'Iran. C'est l'un des derniers pays à l'abri de la mondialisation touristique où l'on peut encore éprouver l'aventure et l'émerveillement. Je vous garantis absolument que vous n'y courez aucun risque. En outre, à l'attention des messieurs, les Iraniennes justifient à elles seules le voyage: elles sont très belles et élégantes et beaucoup plus abordables qu'on ne l'imagine.
La meilleure solution pour rencontrer la population (c'est très facile) est celle du voyage individuel. En raison des distances importantes et du caractère chaotique des villes, il est nettement préférable de louer une voiture avec chauffeur. Compte tenu du coût très bas de la vie, ce n'est pas du tout une dépense exorbitante. Pour toute précision du registre pratico-pratique, il suffit de me demander.
Enfin, en complément de ma liste, fournie dans mon précédent post, de livres à lire sur l'Iran, je mentionne également :
- Iouri TYNIANOV: "La mort du Vazir-Moukhtar". J'ai relu ce livre (qui vient d'être réédité en poche Folio) durant mon voyage. C'est l'un des grands romans russes (malheureusement un peu méconnu) du 20 ème siècle. Ça se termine par l'assassinat tragique du diplomate et écrivain Alexandre Griboïedov à Téhéran en 1829. C'est surtout une description prodigieusement juste et documentée de la Perse et de la Russie au début du 19 ème siècle ainsi que du "Grand Jeu" entre la Russie et l'Angleterre.
- Ramita NAVAI: "Vivre et mentir à Téhéran". La vie quotidienne aujourd'hui à Téhéran.


















































