Revenir en Iran, c'était bien sûr très émouvant pour moi. Comme un retour à ma prime jeunesse, à une époque où mes parents vivaient encore: un monde qui apparaissait plus sûr, un paradis qui réservait ses instants de magie (les montagnes gigantesques, la neige, le désert de pierre, l'air électrique, les fleurs printanières) .
Mais le risque, c'est de s'abandonner à la nostalgie. Car il faut bien le constater: presque tous les éléments du passé sont irrémédiablement effacés. Comment reconnaître, dans l'enfer urbain qu'est devenu Téhéran, la ville que j'ai connue, qui ménageait encore quelques havres de paix ? Et puis les maisons où j'ai vécu, l'école où je suis allée, ont disparu, rasées pour faire place à des constructions modernes à multiples étages et façades de verre.
La seule attitude possible vis-à-vis de son passé, c'est en fait de ne pas s'exténuer à rechercher ses traces, à essayer de retrouver ses vestiges. De toute manière, il est révolu: plus rien ne sera jamais comme avant. NEVERMORE !
La seule démarche cohérente, c'est peut-être d'essayer de comprendre comment ce passé nous a façonnés, comment il s'exprime en nous aujourd'hui, d'une façon que nous seuls pouvons percevoir. Je dis parfois à des Français que je suis un peu Persane. Vu mon apparence peu orientale, ils me jugent toquée mais je sais bien, néanmoins, que c'est vrai.
Voici du moins quelques éléments que j'ai retenus de la vie sociale en Iran et qui continuent d'imprimer mon comportement.
1) D'abord, l'espace public y est un véritable espace public. Je pense que le visiteur, le touriste, ne peuvent qu'être surpris de l'extrême facilité avec la quelle les Iraniens s'interpellent, échangent et dialoguent dans la rue, les transports, les commerces. Chaque rencontre fortuite devient prétexte à long échange, sur la vie, sur le monde, sur la politique. C'est même possible entre hommes et femmes aujourd'hui sans que cela donne lieu à interprétation sexuelle. Ces échanges urbains, ça existe aussi un peu en Russie mais c'est souvent sur un mode agressif, pour le plaisir de se quereller, tandis qu'en Iran, c'est une grande gentillesse qui prévaut, on semble vraiment s'intéresser à vous.
Cette convivialité publique, je trouve ça formidable même si on peut se sentir épuisés en fin de journée. Ça témoigne d'une véritable attention à l'autre quel que soit son statut social. Ça me manque en Europe: essayez donc d'adresser la parole à votre voisin dans le métro ou d'engager une conversation dans la rue, on vous prendra tout de suite pour une folle ou une allumeuse. Ce sera tout de suite interprété comme une invite sexuelle.
2) Mais ce que j'aime le plus en Iran et qui continue de m'influencer, c'est le Taarof. C'est la forme de politesse et de courtoisie persane qui combine code d'honneur et considération accordée à l'autre. Ça s'exprime dans les multiples échanges de la vie quotidienne. Il est ainsi très fréquent que le chauffeur de taxi, le coiffeur, l'artisan etc..., vous déclarent que ça a été un honneur de s'occuper de vous et que leur prestation est donc gratuite. Ou bien, quand on est invité dans une famille, l'hôte vous propose tout ce qu'il a dans sa maison. Ou alors, quand vous faites une queue, chacun supplie l'autre de passer devant, ce qui fait que tout le monde reste immobile.
Il ne faut bien sûr jamais accepter d'emblée car il ne s'agit pas d'une offre véritable.
Il faut toujours refuser en faisant, en réponse, la louange de votre interlocuteur. Mais ça peut donner lieu à beaucoup d'échanges et on peut donc penser que ce fichu Taarof fait perdre un temps infini. Peut-être ! Mais je vois personnellement dans cette pratique du Taarof une forme supérieure de politesse qui valorise entièrement l'autre, en fait une personne éminemment respectable.
Confrontés à cette pratique, les Occidentaux commettent bien sûr des impairs presque à chaque fois.
De même, ils ne comprennent pas que les Iraniens ne leur disent jamais que quelque chose est impossible. C'est toujours oui, jamais non. Alors, ils les soupçonnent d'être menteurs quand la réalité vient les rattraper.
En réalité, il s'agissait d'être polis avec eux, de ne pas les décevoir et les attrister lorsqu'ils avaient exprimé un désir.
Je me rends compte, même si c'est plus ou moins conscient, que je manie souvent le Taarof dans mes relations sociales en France. Évidemment, c'est rarement compris ou plutôt, ça entretient de fausses idées dans l'esprit de mon interlocuteur et le plonge souvent dans la perplexité. Mais tant pis, je n'ai pas envie de me défaire de cette pratique même si elle peut être jugée hypocrite. Il faut simplement faire effort pour me décrypter.
3) J'évoquerai enfin la relation entre les hommes et les femmes en Iran. Évidemment, déclarer que les Iraniennes ne sont pas si malheureuses que ça pourra sembler de la provocation dans un pays où une tenue vestimentaire incorrecte peut vous faire condamner pour "incitation à la débauche", où la prostitution, l'adultère et les relations lesbiennes sont passibles de la peine de mort, où il est interdit de chanter sur scène, où il faut une permission du mari pour voyager à l'étranger, où les lois relatives à l'héritage, au divorce, aux affaires pénales sont iniques.
Mais on le sait bien, les Lois n'expliquent pas tout et ne rendent qu'imparfaitement compte de la réalité du vécu d'un pays. Les aménagements, les accommodements sont multiples. Les Lois n'existent en fait que pour être détournées, contournées.
Bien sûr donc que c'est affreux la condition de la femme en Iran mais pas complétement. Je retiens d'abord que les Iraniennes sont éduquées, plus nombreuses que les hommes dans les universités et les écoles supérieures. Et puis, il y a une forte présence féminine dans les arts et les lettres: les réalisatrices Samira Makhmalbaf et Marjane Satrapi, l'actrice Golshifteh Farahani, de nombreuses peintres et photographes...
C'est vrai, bien sûr, qu'en Iran les sexes sont strictement séparés. Il y a le monde des hommes d'un côté et celui des femmes de l'autre. Deux mondes qui communiquent peu avec des préoccupations, des goûts, des activités, des centres d'intérêt très différents. C'est inauguré avec l'absence de mixité à l'école et ça se concrétise dans la vie quotidienne jusque dans les bus, les métros, les piscines, les plages.
Mais personnellement, ça ne me dépayse pas trop. Il est fréquent de croiser dans les villes iraniennes des groupes joyeux et bruyants de jeunes filles qui sortent ensemble pour s'amuser, faire la fête dans un café ou un restaurant. Ça me rappelle alors furieusement le Japon ou... l'Ukraine et la Russie.
La séparation des sexes, ça ouvre aussi des espaces de liberté insoupçonnés.
Dans les pays occidentaux, on idéalise l'amour et le rapprochement, voire l'identité des sexes. Mais ça prend, généralement, une forme dévorante, destructrice. L'idéal, ce serait de rencontrer quelqu'un qui vous soit semblable en tous points, qui vous ressemble. Mais on ne semble pas se rendre compte qu'il s'agit d'une revendication exorbitante qui aboutit à une vampirisation commune, à un assujettissement de l'un par l'autre.
Dans les pays où les sexes sont séparés, et notamment en Iran, on est libérés de ce type de préoccupations fusionnelles. On ne demande pas aux hommes de voir le monde comme nous et c'est très bien comme ça. Chacun peut finalement faire ce qui lui plaît sans la pression réprobatrice de l'autre.
On gagne finalement en autonomie. Chacun fait de son côté ce qui lui plaît sans avoir de compte à rendre. La vie d'un couple n'est donc pas forcément oppressante car chacun a son domaine réservé.
Pour les filles, c'est d'abord l'expression corporelle et vestimentaire qui est privilégiée. C'est peu dire que les Iraniennes sont des fashion-addicts, on est tout de suite éblouis par les couleurs éclatantes de leurs foulards, l'élégance de leurs manteaux, leur maquillage appuyé. Ça se prolonge bien sûr avec le recours à la chirurgie esthétique. Détail amusant, les Iraniennes sont les championnes du monde de la rhinoplastie ce qui fait que les rues de Téhéran grouillent de jeunes filles avec le nez dans le plâtre.
Ce goût pour la mode et l'apparence n'est pas forcément la caractéristique de jeunes femmes décervelées. Il revêt plutôt un caractère contestataire car il est un mode d'expression de leur sensualité.
Et elles semblent toutes l'avoir bien compris car elles arborent généralement un sourire triomphant.
Le machisme est puissant évidemment mais la ville exhale plutôt une étrange atmosphère d'hyper-féminité, faite de légèreté et de gaieté. Ce n'est que l'un des nombreux paradoxes de l'Iran.
Ça donne à réfléchir ! On vit dans un drôle de monde. En Europe de l'Ouest, on croit qu'on a un siècle d'avance et qu'on est sexuellement libérés. Mais, aujourd'hui, les jeunes Françaises n'osent plus se maquiller, porter de jupe ou de chaussures à talons. Elles ont peur d'être mal vues. En réalité, on assiste plutôt au retour des valeurs patriarcales et de la domination masculine.
Peut-être faudrait-il donc offrir un voyage à Téhéran à de jeunes Françaises. Elles comprendraient peut-être qu'il ne faut jamais cesser de combattre les préjugés et les regards moralisateurs et, surtout, que leur premier droit est de s'habiller comme elles le veulent.
La première image, c'est la Tour Azodi (liberté), ancienne Tour Shahyad, inaugurée en 1971. Elle a longtemps symbolisé l'Iran. Son architecte était de confession bahaï.
La 2nde image, c'est Téhéran depuis le pont Tabiat, un pont récent et piétonnier à l'architecture révolutionnaire, réalisé par une toute jeune architecte, Leïla Araghian. C'est à seulement 26 ans qu'elle a remporté le concours.
La troisième image est celle du Palais Blanc à Saad-Abad, l'ancien Palais résidentiel du Shah, construit par le père Reza dans les années 30. L'un des lieux les plus étonnants de Téhéran. C'est ici, le 31 décembre 1977, que le Shah d'Iran a reçu Jimmy Carter. Ça a été l'apogée de son règne, juste avant sa chute.
La 5ème image, c'est le marché de Tajrish au Nord de Téhéran.
La 20 ème photo avec les perruches se réfère à un divertissement très courant en Iran. Les oiseaux sont dressés pour choisir une carte (à gauche de la photo) sur la quelle est rédigée un poème (les Iraniens sont fous de poésie). Ce poème donne en outre une indication sur l'avenir du joueur. J'aime tellement ce jeu que je me dis souvent que lorsque j'en aurai marre de mon boulot dans la finance, j'irai m'installer sur les boulevards parisiens avec des perruches qui prédiront l'avenir. Je suis sûre que j'aurai beaucoup de succès.
Il faut enfin préciser que les Iraniens n'aiment pas beaucoup les animaux (les chats et les chiens errent dans les rues de façon pitoyable) sauf les oiseaux et les poissons japonais.




















































