La Grande-Bretagne vient de quitter l'Union Européenne, c'est très triste.
Il faut bien le reconnaître, l'idée européenne n'arrive pas à prendre. Partout, ça n'est qu'une abstraction et presque tout le monde a le sentiment d'appartenir d'abord à une nation plutôt qu'à cette vague entité abstraite de l'Europe.
De l'histoire, on n'arrive pas à se défaire. L'Histoire ou plutôt ses récits particuliers, mythiques et enjolivés, que l'on raconte aux écoliers de chaque pays, la petite histoire nationale. Je l'ai déjà dit, l'Histoire qui est enseignée aux petits Français n'a pas grand chose à voir avec celle qu'étudient les petits Allemands, Russes etc... Tant qu'on n'arrivera pas à construire une histoire commune à tous les Européens, l'idée de nation, archaïque et étriquée, sera toujours prédominante.
Pourtant, les nations, c'est souvent éphémère et fragile. Pour les Français, ça apparaît très simple : la nation coïncide avec un territoire à peu près stable depuis plusieurs siècles et le pays a toujours été une puissance dominante avec une langue unique. Mais c'est une situation qui n'a rien d'évident et qui est même exceptionnelle pour la plupart des pays, ceux notamment d'Europe Centrale.
Avant même la catastrophe de la seconde guerre mondiale, la confusion, la grandeur, la décadence, voire l'effondrement et l'horreur, ont plutôt marqué ces pays. Ça a façonné les consciences de manière anxieuse et méfiante. Je me contenterai de recenser quelques événements marquants qui continuent de hanter les esprits mais sont souvent méconnus en France.
- La horde d'Or et le "joug mongol". Il est fascinant de se rendre aujourd'hui en Mongolie et dans son ancienne capitale, Karakorum. Le pays semble misérable, vide, désolé. Pourtant, pendant plus de 3 siècles (1 200-1500), les Mongols ont dominé et ravagé le monde (en s'avançant jusqu'en Galicie) et soumis les principautés russes au joug tatar. Le rapport des Russes au pouvoir en serait encore aujourd'hui affecté.
- le péril Ottoman. Aux Mongols, ont immédiatement succédé les Ottomans après la prise de Constantinople en 1453. On l'a oublié mais il a fallu un véritable miracle, en 1683 devant Vienne, pour éviter une conquête presque complète de l'Europe. Il y a eu ensuite les incessantes batailles russo-turques qui n'ont pris fin qu'au début du 20 ème siècle. Toute l'Europe Centrale, jusqu'au Nord, en Pologne et en Ukraine, porte encore aujourd'hui la marque des innombrables places-fortes et châteaux érigés pour se défendre des Turcs. L'épouvante ottomane a été une longue réalité.
- La Suède et les guerres du Nord. Quand on évoque les Suédois aujourd'hui, on pense à des gens ultra-pacifistes et non-violents. Pourtant, ils ont ravagé, au 18 ème siècle, l'Europe du Nord (Danemark, Saxe, Russie, Pologne, provinces baltes), y semant le terreur et la destruction, sous la conduite insensée de leur jeune roi Charles XII (18 ans). C'est la célébrissime bataille de Poltava (Ukraine 1709) qui a initié leur déclin et l'émergence de la Russie. Mais on continue, en Europe Centrale, de dire "les Suédois sont passés par là" face à un paysage de chaos. Je m'amuse beaucoup à ressortir cette expression à des Français; visiblement, on ne me comprend pas.
- L'Union Polono-Lituanienne. Il est troublant de se promener aujourd'hui dans Vilnius, paisible petite capitale de Lituanie. Comment imaginer que ce si petit pays, la Lituanie, était, aux côtés de la Pologne, une puissance dominante en Europe (plus même que la Russie) jusqu'à la fin du 18 ème siècle ? Son territoire s'étendait de la Baltique à la Mer Noire. Pourtant, on considère aujourd'hui les Lituaniens et les Polonais avec beaucoup de condescendance et on n'imagine pas une seconde que les rôles pourraient être inversés.
- La dislocation de l'Empire d'Autriche-Hongrie. A la suite de la 1ère guerre mondiale, on a eu pour premier souci, en particulier la France, de démembrer l'Empire d'Autriche-Hongrie.Comme s'il avait été la cause de tous les maux et que la priorité était alors de faire droit aux nations et aux peuples. Est-ce qu'on ne s'est pas alors lourdement trompés et est-ce qu'on ne paie pas aujourd'hui les conséquences de cette funeste décision ? L'Autriche-Hongrie, c'était aussi un État multiculturel et malgré tout démocratique : à la pointe de la modernité technique et artistique, rassemblant, en assez bonne entente, une multitude de langues, de cultures, de religions et de communautés. Il est consternant de se rendre aujourd'hui dans les pays de l'ancienne Autriche-Hongrie. L'esprit cosmopolite de Vienne a disparu au profit des rancœurs nationalistes.
Voilà ce que j'ai principalement retenu de l'Histoire de l'Europe Centrale. J'aurais pu ajouter les chevaliers Teutoniques qui ont préfiguré, au Moyen-Age, la menace germanique sur l'Est avant d'être écrasés, par l'armée polono-lituanienne, au cours de la bataille de Tannenberg mais il s'agissait d'un ordre religieux (cependant Tannenberg demeure très évocateur en Allemagne).
Quoiqu'il en soit, ma vision de l'Histoire ne coïncide sans doute pas avec la vision française de l'Histoire ou celle d'Européens de l'Ouest. A l'Est, c'est sûr, on est davantage torturés et souvent endoctrinés par l'Histoire.
Mais l'essentiel n'est pas là. Ce qui est inquiétant aujourd'hui, c'est que la mémoire historique est aujourd'hui, à l'Est, utilisée comme instrument de propagande. Elle autorise l'affichage, au nom d'une ancienne gloire nationale, d'une volonté de revanche. Revanche sur l'Occident et sur l'Europe. C'est particulièrement vrai en Russie et en Turquie où on rêve d'un "rééquilibrage". Ça l'est un peu aussi dans les anciens pays de l'Est où on se vit souvent comme méprisés, traités comme quantité négligeable (moi-même, je l'avoue, j'éprouve cela). Bizarrement, ça ne semble pas beaucoup préoccuper à l'Ouest où l'Allemagne et la France se montrent souvent d'une arrogance insupportable en s'érigeant en véritables chefs de l'Europe et en modèles vertueux et "donneurs de leçons".
La tragédie de l'Europe Centrale, elle est incontestable et il faut la reconnaître, ce qui n'a sans doute pas été suffisamment fait. Mais toutes ces vicissitudes, toutes ces horreurs, ces fausses gloires et ces chutes fracassantes, il faut maintenant les dépasser. Plutôt que de chercher à affirmer aujourd'hui son identité nationale, à mettre l'accent sur ce qui nous différencie, il faut peut-être d'abord penser à ce que nous avons en commun. Pourra-t-on, à partir de là, voir enfin une Europe unie avec un gouvernement unique et une politique économique et sociale unifiée pour la construction d'une véritable identité européenne ? Il y a urgence parce que nombreux sont ceux (Russie, Turquie, Chine) qui rêvent de la dislocation de l'Europe et de l'effondrement de ses valeurs démocratiques.
Tableaux de Vassily Kandinsky (1866-1944) relevant de sa première période "figurative". Tableau également de Malevitch : "la cavalerie rouge" (1932)






















































