En Espagne, un tout récent projet de Loi du Gouvernement vise à permettre à chaque citoyen de plus de 16 ans de déterminer lui-même son genre à l'état-civil, sans avoir à fournir de certificats médicaux ni même bénéficier de l'aval d'un psychologue. C'est le droit à l'auto-détermination du genre sur simple déclaration, sans recours nécessaire à des procédures hormonales et chirurgicales.
C'est évidemment une disposition révolutionnaire (déjà effective en Argentine et au Danemark) qui en dit long sur la vitesse d'évolution des mentalités dans nos sociétés car totalement inconcevable il y a seulement une dizaine d'années. Nul doute qu'elle sera bientôt appliquée dans toute l'Europe et en Amérique du Nord. On pourra choisir son genre à l'occasion d'un simple rendez-vous à l'état-civil et quelles soient ses caractéristiques physiques et biologiques. Mais personne ne semble aujourd'hui s'interroger sur le bouleversement de nos conceptions du désir, de l'amour, du rapport à l'autre que cela implique. S'agit-il d'ailleurs d'une Révolution ? Ca colle bien au climat en vogue mais est-ce que ce n'est pas, plutôt, une formidable régression ? Un nouveau monde qui consacre le triomphe du narcissisme, celui d'identités fluctuantes vidées de tout désir de l'autre ?
Comment ne pas se réjouir, pourtant, de cette proposition espagnole qui vise à une meilleure acceptation des transgenres dans nos sociétés grâce à une dépathologisation complète de leur affection ?
J'applaudirais moi-même si cette Révolution ne suscitait un malaise face à l'intransigeance et au dogmatisme de ses militants. Je ne parle même pas du charabias pseudo-scientifique utilisé (transgenre, cisgenre, non-binaire) et de la bouillie conceptuelle développée par ses "théoriciens" (Judith Butler, Paul B. Preciado). Il y a même aujourd'hui des études universitaires sur le genre dont le diplôme (jusqu'au Master tout de même) ouvre, sans doute, de nombreux débouchés.
Tout ça pour énoncer une réalité assez simple : on se sent plus ou moins en concordance avec son sexe déclaré à l'état-civil. personne n'est complétement cisgenre (hétéro-normé). On entretient tous une certaine inadéquation, une dysphorie, par rapport aux normes du masculin et du féminin. Cela va de la simple fluidité par rapport à ces normes (gender fluid, a-binaire) à la conviction d'appartenir au sexe opposé.
Mais ces parts du masculin et du féminin en chacun de nous, ça n'est pas autre chose que l'idée freudienne d'une bisexualité fondamentale, essentielle dans la genèse de la sexualité humaine.
Mais les militants "queer" vont beaucoup plus loin en récusant toute détermination biologique dans la construction de notre identité. On ne naît pas femme (ou homme), on le devient, nous serine-t-on. Employer aujourd'hui le terme de transsexuel, c'est être ultra-réactionnaire. On ne se distinguerait pas par l'anatomie, réalité objective, mais par le genre, réalité psychologique.
Exit donc, la biologie et même... la sexualité. C'est le genre sans le sexe. Tout se jouerait sous le registre du ressenti, du vécu émotionnel, du sentiment et on ne serait pas autorisé à émettre des réserves à ce sujet parce qu'évidemment, on serait transphobes.
Tout serait finalement un problème de bonne adéquation, de juste identité. Être bien dans sa tête comme on dit. Ce n'est pas grave si on estime ne pas être né dans le bon corps, on peut en changer. On n'envisage pas un instant que le nouveau corps puisse être pareillement décevant. Contre toute évidence, on se convaincra qu'on a un bon "passing".
C'est l'esprit contre le corps. A cet égard, l'idéologie transgenre affiche même un certain puritanisme. Elle s'interdit en particulier d'évoquer l'excitation érotique liée au fait de s'imaginer dans un corps métamorphosé. C'est ce que l'on appelle l'autogynéphilie, détermination généralement vouée aux gémonies par la communauté queer.
Cette appellation recadre pourtant bien les choses : est-ce qu'être transgenre, c'est exclusivement un problème d'identité, de subjectivité ? Est-ce que ça n'est pas aussi une question de choix d'objet, d'objet sexuel ? Simplement, ce n'est plus le corps de l'autre, d'un autre, qui se trouve investi, mais c'est son corps propre qui devient objet de désir, rêvé, fantasmé. C'est alors un "fantasme en acte" (Robert Stoller), puissamment auto-érotique et narcissique.
Évidemment, avouer un fantasme sexuel, ça apparaît toujours un peu honteux et c'est moins glorieux que se déclarer victime d'un trouble identitaire. Subir une fatalité, être porteur d'une malédiction, c'est, en fait, beaucoup plus valorisant et ça ouvre des droits.
A cet égard, la revendication première des transgenres est d'être pleinement considérés par la société comme des femmes (pour les MTF) ou comme des hommes (pour les FTM), ce qui montre d'ailleurs qu'ils croient davantage à la différence des sexes qu'ils ne l'affirment. Et cette demande est accueillie avec une complaisance accrue dans nos sociétés. On semble même pressés de bazarder ces vieilleries : le corps et le sexe.
Seules les femmes, et singulièrement les féministes, ne semblent pas témoigner d'un enthousiasme délirant à l'idée de reconnaître comme sœurs, voir intégrer dans leurs luttes, ces nouvelles femmes. Il s'agit, en l'occurrence des hommes devenus femmes (les MTF ou trans femmes) qui constituent la majorité des transgenres. Peut-on sérieusement affirmer que ces trans femmes sont des femmes ? C'est évidemment absurde, c'est vouloir vivre dans l'imaginaire car on sait bien qu'un trans femme, aussi "crédible" soit-il, ne pourra jamais enfanter et souffrira même éventuellement d'un cancer de la prostate. Le réel, on a vite fait de s'y cogner.
On a bien tous un sexe biologique, masculin ou féminin, c'est le dimorphisme de l'espèce humaine. Et c'est vrai que s'agissant du genre, on est tous un mix des deux, plus ou moins viril, plus ou moins féminin. Mais personne, absolument personne, n'est a-binaire, la biologie le rappelle sans cesse.
Je ne vois donc pas en quoi il serait réactionnaire et discriminant de maintenir dans le registres d'état-civil la mention du sexe biologique. Pour un transgenre femme, il serait ainsi mentionné : genre féminin, sexe masculin.
Cela permettrait, en outre, de ne pas entamer les droits des "vraies femmes". Car c'est bien là le problème : si un homme peut se décréter femme sur sa seule initiative, les droits des femmes perdent tout leur sens. Toutes les mesures de parité, notamment, se trouvent entamées.
Si l'on ouvre ainsi aux trans les listes de candidatures féminines (au sein des partis politiques et dans les entreprises), les hommes peuvent, par ce biais, reconquérir une partie du pouvoir qu'ils avaient perdu.
Plus simplement, les compétitions féminines sportives risquent d'être monopolisées par les trans.
Ou bien s'agissant des droits à la retraite, les femmes bénéficient dans de nombreux pays (notamment les anciens pays communistes) d'un départ anticipé (jusqu'à 5 ans). Cette disposition est susceptible de générer beaucoup de changements d'état-civil.
Ira-t-on même, dans le cadre de ce moderne état-civil, jusqu'à tancer les parents réactionnaires qui viennent d'annoncer à leur entourage la naissance d'une petite fille ou d'un petit garçon ? On se dépêchera alors de leur faire remarquer qu'il est né, pour le moment, un "enfant" qui se prononcera, librement, sur son genre quand il aura atteint ses seize ans.Nul doute que mes propos vont déclencher la fureur de certains. Mais je refuse ce nouveau puritanisme qui ne parle plus que de genre et refuse la sexualité, le corps, la biologie sous prétexte que ces mots renverraient à une scandaleuse biologie de la domination. Je refuse aussi les illusions d'une époque, son caractère démiurgique qui voudrait abolir toutes limites, celles des sexes et, implicitement, celles de la mort.
Freud a, à la fois, reconnu la bisexualité fondamentale de l'être humain (personne n'est assigné à une identité fixe d'homme ou de femme) et affirmé, dans le même temps que l'anatomie, c'était le destin. L'anatomie, le corps, le réel, c'est, qu'on le veille ou non, l'horizon de la destinée humaine.
Mais s'agit-il d'un horizon borné, indépassable ? Pas forcément. Plutôt que d'affirmer bêtement "c'est mon choix", Freud préfère que l'on sache reconnaître l'existence d'un destin pour pouvoir mieux s'en émanciper.
Photos de Camille Brasselet qui expose aujourd'hui à Arles. Aucun rapport avec les transgenres, bien sûr, mais les images sophistiquées de Camille Brasselet exposent justement ce que le transgenre occulte : le désir, le regard sur l'autre. L'échappée vers l'autre, au-delà même de son apparence. Sous une apparente simplicité, je trouve ça très fort et, même, profondément érotique.
Le plus beau livre "transgenre" (?) est, à mes yeux "Orlando" de Virginia WOOLF.
Il faut aussi noter le livre contemporain d'Emmanuelle Bayamack-Tam : "Arcadie". Brillant mais j'ai eu du mal à adhérer.
Mes autres références ne sont par ailleurs pas, on l'aura compris, Judith Butler et Paul P. Preciado, mais simplement Sigmund Freud. J'ajoute Robert STOLLER (1924-1991) auteur de trois grands livres : "La perversion, forme érotique de la haine", "L'excitation sexuelle", "Recherches sur l'identité sexuelle à partir du transsexualisme". A lire absolument.
Je juge également très pertinentes les analyses de la trans femme Debbie Hayton, membre du Parti Travailliste britannique.
J'ai enfin aimé et trouvé très beau le film : "Les garçons sauvages" de Bertrand Mandico (2017)




























































