samedi 10 juillet 2021

Mon genre, c'est mon choix ?

 

En Espagne, un tout récent projet de Loi du Gouvernement vise à permettre à chaque citoyen de plus de 16 ans de déterminer lui-même son genre à l'état-civil, sans avoir à fournir de certificats médicaux ni même bénéficier de l'aval d'un psychologue. C'est le droit à l'auto-détermination du genre sur simple déclaration, sans recours nécessaire à des procédures hormonales et chirurgicales.

 C'est évidemment une disposition révolutionnaire (déjà effective en Argentine et au Danemark) qui en dit long sur la vitesse d'évolution des mentalités dans nos sociétés car totalement inconcevable il y a seulement une dizaine d'années. Nul doute qu'elle sera bientôt appliquée dans toute l'Europe et en Amérique du Nord. On pourra choisir son genre à l'occasion d'un simple rendez-vous à l'état-civil et quelles soient ses caractéristiques physiques et biologiques. Mais personne ne semble aujourd'hui s'interroger sur le bouleversement de nos conceptions du désir, de l'amour, du rapport à l'autre que cela implique. S'agit-il d'ailleurs d'une Révolution ? Ca colle bien au climat en vogue mais est-ce que ce n'est pas, plutôt, une formidable régression ? Un nouveau monde qui consacre le  triomphe du narcissisme, celui d'identités fluctuantes vidées de tout désir de l'autre  ?

Comment ne pas se réjouir, pourtant, de cette proposition espagnole qui vise à une meilleure acceptation des transgenres dans nos sociétés grâce à une dépathologisation complète de leur affection ?


 J'applaudirais moi-même si cette Révolution ne suscitait un malaise face à l'intransigeance et au dogmatisme de ses militants. Je ne parle même pas du charabias pseudo-scientifique utilisé (transgenre, cisgenre, non-binaire) et de la bouillie conceptuelle développée par ses "théoriciens" (Judith Butler, Paul B. Preciado). Il y a même aujourd'hui des études universitaires sur le genre dont le diplôme (jusqu'au Master tout de même) ouvre, sans doute, de nombreux débouchés.

Tout ça pour énoncer une réalité assez simple : on se sent plus ou moins en concordance avec son sexe déclaré à l'état-civil. personne n'est complétement cisgenre (hétéro-normé). On entretient tous une certaine inadéquation, une dysphorie, par rapport aux normes du masculin et du féminin. Cela va de la simple fluidité par rapport à ces normes (gender fluid, a-binaire) à la conviction d'appartenir au sexe opposé.

Mais ces parts du masculin et du féminin en chacun de nous, ça n'est pas autre chose que l'idée freudienne d'une bisexualité fondamentale, essentielle dans la genèse de la sexualité humaine.


 Mais les militants "queer" vont beaucoup plus loin en récusant toute détermination biologique dans la construction de notre identité. On ne naît pas femme (ou homme), on le devient, nous serine-t-on. Employer aujourd'hui le terme de transsexuel, c'est être ultra-réactionnaire. On ne se distinguerait pas par l'anatomie,  réalité objective, mais par le genre, réalité psychologique. 


 Exit donc, la biologie et même... la sexualité.  C'est le genre sans le sexe. Tout se jouerait sous le registre du ressenti, du vécu émotionnel, du sentiment et on ne serait pas autorisé à émettre des réserves à ce sujet parce qu'évidemment, on serait transphobes.

 

Tout serait finalement un problème de bonne  adéquation, de juste identité. Être bien dans sa tête comme on dit. Ce n'est pas grave si on estime ne pas être né dans le bon corps, on peut en changer. On n'envisage pas un instant que le nouveau corps puisse être pareillement décevant. Contre toute évidence, on se convaincra qu'on a un bon "passing". 

C'est l'esprit contre le corps. A cet égard, l'idéologie transgenre affiche même un certain puritanisme. Elle s'interdit en particulier d'évoquer l'excitation érotique liée au fait de s'imaginer dans un corps métamorphosé. C'est ce que l'on appelle l'autogynéphilie, détermination généralement vouée aux gémonies par la communauté queer. 


 Cette appellation recadre pourtant bien les choses : est-ce qu'être transgenre, c'est exclusivement un problème d'identité, de subjectivité ? Est-ce que ça n'est pas aussi une question de choix d'objet, d'objet sexuel ? Simplement, ce n'est plus le corps de l'autre, d'un autre, qui se trouve investi, mais c'est son corps propre qui devient objet de désir, rêvé, fantasmé. C'est alors un "fantasme en acte" (Robert Stoller), puissamment auto-érotique et narcissique.


 Évidemment, avouer un fantasme sexuel, ça apparaît toujours un peu honteux et c'est moins glorieux que se déclarer victime d'un trouble identitaire.  Subir une fatalité, être porteur d'une malédiction, c'est, en fait, beaucoup plus valorisant et ça ouvre des droits.

A cet égard, la revendication première des transgenres est d'être pleinement considérés par la société comme des femmes (pour les MTF) ou comme des hommes (pour les FTM), ce qui montre d'ailleurs qu'ils croient davantage à la différence des sexes qu'ils ne l'affirment. Et cette demande est accueillie avec une complaisance accrue dans nos sociétés. On semble même pressés de bazarder ces vieilleries : le corps et le sexe.

Seules les femmes, et singulièrement les féministes, ne semblent pas témoigner d'un enthousiasme délirant à l'idée de reconnaître comme sœurs, voir intégrer dans leurs luttes, ces nouvelles femmes. Il s'agit, en l'occurrence des hommes devenus femmes (les MTF ou trans femmes) qui constituent la majorité des transgenres.  Peut-on sérieusement affirmer que ces trans femmes sont des femmes ? C'est évidemment absurde, c'est vouloir vivre dans l'imaginaire car on sait bien qu'un trans femme, aussi "crédible" soit-il, ne pourra jamais enfanter et souffrira même éventuellement d'un cancer de la prostate. Le réel, on a vite fait de s'y cogner.

 On a bien tous un sexe biologique, masculin ou féminin, c'est le dimorphisme de l'espèce humaine. Et c'est vrai que s'agissant du genre, on est tous un mix des deux, plus ou moins viril, plus ou moins féminin. Mais personne, absolument personne, n'est a-binaire, la biologie le rappelle sans cesse.  

Je ne vois donc pas en quoi il serait réactionnaire et discriminant de maintenir dans le registres d'état-civil la mention du sexe biologique. Pour un transgenre femme, il serait ainsi mentionné : genre féminin, sexe masculin.

Cela permettrait, en outre, de ne pas entamer les droits des "vraies femmes". Car c'est bien là le problème : si un homme peut se décréter femme sur sa seule initiative, les droits des femmes perdent tout leur sens. Toutes les mesures de parité, notamment, se trouvent entamées.

Si l'on ouvre ainsi aux trans les listes de candidatures féminines (au sein des partis politiques et dans les entreprises), les hommes peuvent, par ce biais, reconquérir une partie du pouvoir qu'ils avaient perdu.


  Plus simplement, les compétitions féminines sportives risquent d'être monopolisées par les trans.

Ou bien s'agissant des droits à la retraite, les femmes bénéficient dans de nombreux pays (notamment les anciens pays communistes) d'un départ anticipé (jusqu'à 5 ans). Cette disposition est susceptible de générer beaucoup de changements d'état-civil.

 Ira-t-on même, dans le cadre de ce moderne état-civil, jusqu'à tancer les parents réactionnaires qui viennent d'annoncer à leur entourage la naissance d'une petite fille ou d'un petit garçon ? On se dépêchera alors de leur faire remarquer qu'il est né, pour le moment, un "enfant" qui se prononcera, librement, sur son genre quand il aura atteint ses seize ans.

Nul doute que mes propos vont déclencher la fureur de certains. Mais je refuse ce nouveau puritanisme qui ne parle plus que de genre et refuse la sexualité, le corps, la biologie sous prétexte que ces mots renverraient à une scandaleuse biologie de la domination. Je refuse aussi les illusions d'une époque, son caractère démiurgique qui voudrait abolir toutes limites, celles des sexes et, implicitement, celles de la mort.


 Freud a, à la fois, reconnu la bisexualité fondamentale de l'être humain (personne n'est assigné à une identité fixe d'homme ou de femme) et affirmé, dans le même temps que l'anatomie, c'était le destin. L'anatomie, le corps, le réel, c'est, qu'on le veille ou non, l'horizon de la destinée humaine. 

Mais s'agit-il d'un horizon borné, indépassable ? Pas forcément. Plutôt que d'affirmer bêtement "c'est mon choix", Freud préfère que l'on sache reconnaître l'existence d'un destin pour pouvoir mieux s'en émanciper.


 Photos de Camille Brasselet qui expose aujourd'hui à Arles. Aucun rapport avec les transgenres, bien sûr, mais les images sophistiquées de Camille Brasselet exposent justement ce que le transgenre occulte : le désir, le regard sur l'autre. L'échappée vers l'autre, au-delà même de son apparence. Sous une apparente simplicité, je trouve ça très fort et, même, profondément érotique.

Le plus beau livre "transgenre" (?) est, à mes yeux "Orlando" de Virginia WOOLF.

Il faut aussi noter le livre contemporain d'Emmanuelle Bayamack-Tam : "Arcadie". Brillant mais j'ai eu du mal à adhérer.

Mes autres références ne sont par ailleurs pas, on l'aura compris, Judith Butler et Paul P. Preciado, mais simplement Sigmund Freud. J'ajoute Robert STOLLER (1924-1991) auteur de trois grands livres : "La perversion, forme érotique de la haine", "L'excitation sexuelle", "Recherches sur l'identité sexuelle à partir du transsexualisme". A lire absolument.

Je juge également très pertinentes les analyses de la trans femme Debbie Hayton, membre du Parti Travailliste britannique.

J'ai enfin aimé et trouvé très beau le film : "Les garçons sauvages" de Bertrand Mandico (2017)

samedi 3 juillet 2021

De la comédie humaine : des piscines et des parcs

Enfin ! Après une bonne année d'inactivité, j'ai retrouvé ma piscine du 8 ème. Après tout ce temps, je me demandais même si je savais encore nager. Mais oui ! La mémoire du corps, c'est vraiment étonnant. Mais il n'y a pas non plus de miracle : mes défauts, je les ai aussi conservés. Je continue donc d'enrager de ne pas avoir une technique parfaite en crawl. Quant à la brasse, je ne cherche même pas à la pratiquer, non seulement parce que je suis nulle mais surtout parce que je trouve ça complétement inesthétique. Imiter une grenouille quand on est une jeune femme, quel repoussoir !

 

 C'est ce qui m'énerve dans la natation : la technique, qu'on appelle la "glisse", est au moins aussi importante que les capacités physiques. Même en m'entraînant comme une dingue, je ne suis pas sûre d'y arriver et je sais déjà que, jamais, je ne serai une championne. L'apparence, les attitudes physiques, on croit que c'est ce qu'il y a de plus simple, de plus évident. On découvre, en fait, en pratiquant la natation, en éprouvant la difficulté à "se corriger", que celui/celle dont on connaît le moins bien l'apparence et les postures, c'est finalement soi-même. Et ça ne vaut pas seulement pour la natation : avoir un regard "objectif" sur son propre corps, c'est presque impossible.

Mais en fait, je ne cherche pas seulement à faire du sport. La piscine, c'est un peu comme le jogging au Parc Monceau. Quand on devient un/une habitué(e), c'est surtout l'occasion de faire une foule de rencontres. Des rencontres que je ne ferais jamais si je me cantonnais à ma sphère professionnelle et à son cercle restreint. Il faut donc bien le dire, il règne, dans les activités sportives mixtes, une ambiance de compétition et de séduction sexuelle, de drague généralisée. Et il est vrai qu'on fait d'abord très attention à son look : son maillot, son bonnet, ses lunettes, ou bien son t-shirt et ses chaussures, tous minutieusement choisis. Et après, on n'arrête pas de s'observer, de se mater.


 C'est très primaire mais ça ne me déplaît pas. Ça me repose presque, en fait, d'être jugée sur ma seule apparence physique et non plus sur des critères embrouillés, professionnels et intellectuels. Une certaine égalité se trouve restaurée. J'aime bien exhiber ma silhouette, ma foulée, ma "glisse". Je suis bêtement fière de mon nouveau maillot, de mes nouvelles Nike. Les sportifs prennent bien soin de la dissimuler mais ils sont, en fait, d'une insupportable arrogance. 

 Mais c'est vrai aussi qu'en ce qui me concerne, j'ai tendance à "réfrigérer" ceux qui voudraient me concurrencer. Difficile de courir ou de nager avec moi, j'ai trop l'esprit de compétition, il faut toujours que je me distingue.

 

Alors, pour compenser, pour m'attirer quand même les sympathies, je joue à "l'idiote". Je me fais passer pour une quelconque "Natacha russe" et ça rassure. Mais c'est alors que la piscine ou le Parc se révèlent des lieux faussement transparents et que la rivalité symbolique y est, au contraire, exacerbée ou plutôt qu'elle y donne, sans frein, libre cours.

A me faire passer pour une "cruche", j'ai alors droit à tous les mythomanes de la place qui s'empressent de faire du rentre-dedans à une fille slave, supposée forcément vénale et facile.

Au début, j'étais quand même impressionnée, je me sentais une véritable "nunuche" et une "pauvresse". Je n'avais affaire qu'à de brillants hommes d'affaires avec des adresses prestigieuses, des acteurs célèbres, des producteurs de cinéma, de grands sportifs. Il y en a même un, récemment, qui a prétendu être un grand financier. A celui là, je n'ai pu m'empêcher de demander son avis sur la MMT (Modern Monetary Theory ou théorie monétaire moderne, nouvel attrape-gogos américain, soutiens, notamment, de Bernie Sanders).

 Mais les baudruches se dégonflent bien vite. Rapidement, tous ces gens exceptionnels se révèlent n'être que de pauvres types ravagés par la solitude et la précarité économique.

 Sans doute, les lieux fréquentés, bourgeois et pleins de fric, encouragent-ils ces comportements aberrants. Et puis, au bord d'une piscine, dans un parc, tout peut "passer" beaucoup plus facilement, le risque d'être contredit est minime. Il y est vraiment facile de s'y inventer une autre vie beaucoup plus chatoyante.

 Je crois vraiment que la mythomanie est devenue l'une des propensions les plus généralisées de nos sociétés. Cela s'explique aisément tant les frustrations sont exacerbées dans les milieux urbains.

Cette minable comédie humaine est évidemment très triste, presque inquiétante.

Mais personnellement, je ne condamne personne. Tous mes mythomanes de la piscine ou du Parc, en fait je les aime bien. Je me garderais bien de les démasquer. Les "déclassés" m'inspirent toujours compassion. Je préfère les laisser donner libre cours à leurs rêves. Je les écoute même avec attention parce qu'à leur manière ils disent beaucoup de choses sur notre société.

 Je rentre ainsi dans leur jeu et leur sympathie mais est-ce grave ? Est-ce que, telle un thérapeute, je ne leur apporte pas un peu de réconfort et de satisfaction narcissique ? Est-ce qu'on n'aime pas tous profondément, aussi peu recommandables soient-ils, les personnages de la comédie humaine de Balzac ?

Les mythomanes énoncent peut-être une vérité de nos sociétés. Pour vivre, "nous avons besoin d'illusions. Et la fiction est peut-être la seule solution pour échapper à la solitude".


 Tableaux principalement de David HOCKNEY (né en 1937) chez qui le thème de la piscine est récurrent voire obsessionnel. Œuvres également de Lita Albuquerque, Joan Mitchell, Hiroshie Nagai, Caroline Walker. Et en introduction, deux images du film "A Bigger Splash" (2015) de Luca Guadagnino avec Tilda Swinton..

Aux amoureux de la natation, mais pas seulement, je recommande également :

- Chantal THOMAS : "Souvenirs de la marée basse"

- Colombe SCHNECK : "La tendresse du crawl"

- Charles SPRAWSON : "Héros et nageurs". Une merveille, un ouvrage érudit qui passionnera  même les phobiques à l'eau. Nager, c'est tout de même s'échapper un peu. Ça vient de sortir en poche (Flammarion).

samedi 26 juin 2021

Renée Pélagie Marquise de Sade

 J'ai achevé mes vacances en consacrant une petite halte, sur le chemin du retour, à la ville d'Echauffour (Orne) où a longuement résidé, jusqu'à la fin de sa vie, la Marquise de Sade. Le divin Marquis, lui-même, a  fréquenté l'endroit durant quelques mois après son mariage (mai 1763).

J'ai en fait une grande admiration pour la Marquise de Sade, pourtant dépeinte avec une totale injustice dans les biographies consacrées à son célèbre époux (pourtant, ce n'est pas elle mais sa mère, la Présidente de Montreuil, à la quelle elle sera en opposition constante, qui a fait enfermer son gendre). La Marquise de Sade s'est, en fait, révélée d'une immense mansuétude et en complicité totale avec son époux. En témoignent leurs lettres échangées, "une révélation lyrique" selon Gilbert Lely.

De la part de son mari, la Marquise a, en fait, tout enduré: ses infidélités, on peut dire que ça n'était rien en regard de son égoïsme monstrueux, du dénuement matériel enduré, de la honte, de l'humiliation, des quolibets, des insultes. Le pire, ça a probablement été la passion dévorante, incestueuse et partagée, qu'a entretenue le Marquis pour sa jeune sœur, son "ange céleste", la chanoinesse Anne Prospère. Les deux amants se sont même enfuis, ensemble, en Italie.


 C'est d'ailleurs cette liaison scandaleuse qui provoquera la colère sans retour et la persécution de la belle-mère du marquis, la présidente de Montreuil. Cinq ans plus tard, elle le fait mettre en prison. Il y restera treize ans, y retournera treize ans, y mourant sous l'Empire. L'«ange céleste» ouvre ainsi au marquis les portes du paradis (liberté sensuelle et affective) et de l'enfer (cachot).

En fait, les deux sœurs sont consentantes et actives. Lettre de Renée Pélagie : "Ce qui la pique le plus [sa mère, Mme de Montreuil], c’est de voir que mes idées et propos viennent de moi et non de Mr de Sade qu’elle pensait qui me soufflait comme un perroquet."

 Comment l’appelle-t-il ? "Ma lolotte", "jouissance de Mahomet", "tourterelle chérie", "porc frais de mes pensées", "aiguillon de mes nerfs". Et elle qui, pourtant, a été témoin des orgies du château de La Coste : "Rien ne me fera changer que le bien de mon mari. C’est mon unique but, l’univers ne m’est rien sans cela." L'un des aspects les plus bouleversants de leur relation réside d'ailleurs dans leur complicité sexuelle, inaltérée en dépit des vicissitudes. Malgré les moqueries des commerçants et gardiens, elle osera lui fournir en prison, pour calmer ses frustrations, des "objets sexuels", godemichés, étuis et flacons.


"Je ne vis que pour toi, mon unique bonheur", lui écrit-elle. On est bien loin de l'image puritaine et confite en dévotions que l'on donne souvent d'elle. Par son mépris des convenances et bienséances, son indifférence aux rumeurs et qu'en dira-t-on, sa force extraordinaire dans l'adversité, elle m'émeut profondément. Peut-être serais-je même capable d'être une Marquise de Sade. 

 

Certes, les féministes d'aujourd'hui diront que Madame de Sade était une victime, une femme soumise. 

"Sous emprise" même, pour reprendre le terme à la mode dont on nous rebat les oreilles.

 


Mais nul doute que Madame de Sade était consentante. D'ailleurs, on connaît bien l'attirance de nombreuses femmes pour les criminels et les voyous, les types pas bien et les salopards.  

Madame de Sade interroge en fait le modèle de notre conjugalité éprise d'harmonie et de symétrie. Rien n'est pire, peut-être, que les passions tièdes et l'égalité des jouissances, la bonne entente et l'accord des esprits.


 La vérité de l'amour et du désir, c'est peut-être, au contraire, la discordance et la dissymétrie.

Mes petites images toutes consacrées (hormis les 6 dernières) à la ville d'Echauffour située dans le département de l'Orne. Si vous vous y rendez, ne vous attendez pas à y trouver un quelconque guide touristique. La plus grande discrétion y est entretenue sur Madame de Sade. La plupart des habitants que j'ai interrogés semblent même tout ignorer d'elle et de son château. C'est sidérant et le contraste est immense avec le célèbre château de La Coste devenu haut lieu touristique dans le Vaucluse (acquis et restauré par le couturier Pierre Cardin).

Je poste, en particulier, deux tristes photos de la tombe de la Marquise de Sade et de sa fille. Non seulement, elle a, pour arrière-plan, de sinistres éoliennes mais elle est en piteux état : on n'arrive même plus à déchiffrer les inscriptions. Mon petit post se veut donc un modeste appel à sa restauration. Quant à la messe censée honorer sa mémoire chaque année, je ne suis pas sûre que la disposition prescrite soit bien suivie.

Échauffour se situe à proximité immédiate de L'Aigle et, un peu plus loin, de Mortagne-au-Perche. Cette dernière ville possède une architecture remarquable. J'y ai séjourné dans un magnifique hôtel du 18 ème siècle (l'Hôtel des Tailles dont je remercie vivement les propriétaires), bien en accord avec le "monde" de Madame de Sade et dont je me permets de publier quelques images. Un véritable enchantement.


On peut trouver : "50 lettres du Marquis de Sade à sa femme" présentées par Cécile Guilbert et Pierre Leroy (Flammarion 2009). On peut également lire quelques lettres d'Anne-Prospère de Launay, "L'amour de Sade", éditées d'une part par Pierre Leroy (avec un avant-propos de Philippe Sollers) puis par Maurice Lever : "Je jure au Marquis de Sade, mon amant, de n'être jamais qu'à lui". 

Déclarer qu'on s'intéresse au Marquis de Sade, ça ne passe toujours pas aujourd'hui. Qui a pourtant mieux exploré que lui les soubassements de la culture humaine ? A titre personnel, j'ai été éblouie par "Juliette ou les prospérités du vice". S'il fallait ne retenir qu'un livre, ce serait celui-là.

Quant aux commentateurs du Marquis, à peu près tous les grands penseurs, écrivains et artistes de la fin du 20 ème s'y sont risqués : Bataille, Lacan, Klossowski, Barthes. Le plus éclairant est peut-être Philippe Sollers : "Sade contre l'Être suprême précédé de Sade dans le Temps". Depuis, c'est le grand silence, Sade semble être sorti des préoccupations actuelles... on s'excite plutôt sur les "illusions" du genre.

Je signale, néanmoins, le récent ouvrage de Michel Delon : "La 121 ème journée - L'incroyable histoire du manuscrit de Sade" qui m'a appris beaucoup.

samedi 19 juin 2021

Barbey d'Aurevilly, Alexis de Tocqueville et... Chistian Dior

 

Voilà, j'ai enfin pu m'échapper, durant quelques jours, après si longtemps...Je me suis ruée vers l'Ouest, telle mon ancêtre Carmilla au 19 ème siècle, au volant de mon incorrect bolide. 

Certes, contraintes obligent, je n'ai pas pu développer de grandes ambitions. Je me suis rendue dans le Cotentin, en Basse-Normandie, une région que l'on m'avait recommandée pour son caractère sauvage et mélancolique, préservée du tourisme de masse, et dont les côtes maritimes évoquent fortement (ça n'est sans doute pas faux) l'Irlande. 

 

Mais la nature, les paysages, ça ne me suffit pas. Les arbres, les fleurs, les animaux et même la mer, ça me lasse rapidement. Je m'ennuie de les contempler bêtement, je ne sais trop que faire. Je ne peux pas rester assise sur une plage; quant à la marche, je trouve ça lancinant tellement c'est lent.

La contemplation, la Nature, ce n'est vraiment pas mon truc, je suis quand même une indécrottable citadine. Un paysage, c'est trop simple, trop évident, ça ne me touche guère. J'ai besoin d'éléments humains, culturels, de l'énigme et de l'opacité d'un ressenti, d'une atmosphère, de tout cela qui est prodigué par une ville.

 
De ce point de vue, j'ai été servie avec le département de la Manche, encore pénétré de la longue histoire des Ducs de Normandie (près de six siècles tout de même) avec son cosmopolitisme et ses liens privilégiés avec les pays scandinaves, l'Angleterre et même la Sicile. On y trouve donc de sombres châteaux médiévaux, des manoirs retirés, des couvents, des abbayes, des villages austères et mystérieux. Et puis, on peut manger matin, midi et soir et tous les jours de la semaine, du poisson et des fruits de mer, ce qui me convient tout à fait.

 

J'ai ainsi souvent éprouvé l'ambiance d'un roman noir anglais du 19 ème siècle : celle des sœurs Brontë, de Thomas Hardy, de Sheridan le Fanu, de Mary Shelley. 

 Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la découverte des lieux fréquentés par deux grandes personnalités locales : Barbey d'Aurevilly et Alexis de Tocqueville. Le pèlerinage littéraire, c'est un peu une passion chez moi : j'aime connaître ce qui a été le cadre de vie, d'un écrivain, d'un penseur, même si je sais que ça n'explique à peu près en rien son œuvre.


 Tocqueville et Barbey, on peut difficilement imaginer personnages plus dissemblables même s'ils étaient d'exacts contemporains (naissance en 1805 pour Tocqueville et 1808 pour Barbey) et qu'ils vivaient à quelques kilomètres de distance (le premier tout simplement à "Tocqueville" près de Barfleur, le second à Valognes et Saint-Sauveur-le-Vicomte). Ils ont sans doute entendu parler l'un de l'autre mais ne se sont jamais fréquentés.


 Tocqueville d'abord, c'est vraiment le penseur de la modernité politique, de son avènement et de ses risques. Avec le recul, il se révèle finalement plus pertinent que Marx. Pour Marx, le moteur de l'Histoire, ce sont les infrastructures économiques et la lutte des classes. Pour Tocqueville, ce qui fait avancer le monde, c'est le mouvement démocratique et la passion égalitaire. Mais il pointe d'emblée un risque, une dérive majeure : que cette passion égalitaire ne se métamorphose en haine et ressentiment. C'est peut-être à cette mutation que nous assistons aujourd'hui.

Tocqueville était un républicain convaincu même s'il était d'ascendance noble. Grand cosmopolite, il n'évoque jamais, du moins à ma connaissance, la terre de ses ancêtres et son magnifique château. 

 Barbey est beaucoup moins sympathique. Un bourgeois acariâtre, ruminant sans cesse la chute de la monarchie et l'effondrement spirituel qui l'a accompagnée : le nivellement général, l'ignorance de la beauté, la disparition du sacré, le culte de l'utilitarisme, de la Science et du Progrès. Et puis, dans chacun de ses livres, Barbey évoque avec détails et précision, son "pays", les lieux de sa vie, Valognes et Saint-Sauveur. 

 Barbey, c'est donc un prophète de malheur, celui du déclinisme et de la décadence, ces deux grandes hantises contemporaines. A ce titre, Barbey pourrait ne pas du tout m'intéresser. Mais il est un peu comme Baudelaire (qu'il a longuement fréquenté) : à la fois réactionnaire et profondément subversif. Barbey, c'est un peu Freud avant l'heure : le monde moderne a des dessous ténébreux. La société civile a des revers criminels, loin de réprimer le Mal, elle en encourage, au contraire, la prolifération. 

Barbey, c'est ainsi d'abord le peintre de l'effrayante duplicité humaine, de ses abysses et de ses aberrations psychologiques. Le monde moderne, c'est la "horde primitive" freudienne, celle des individus insatisfaits qui cherchent à rompre, à tout prix, les cadres de la société. Ces individus sauvages, aucune société ne saura les agréger. Le bonheur social ne sera jamais au rendez-vous car l'Enfer ne nous est pas extérieur, il est en nous-mêmes. Barbey, c'est ainsi vraiment "de l'alcool fort", ça vaut vraiment mieux "qu'une histoire molle, des passions tièdes et des contemporains itou".

 Je terminerai avec l'un des derniers motifs de mon petit voyage: la maison-musée de Granville qui a vu grandir le grand couturier Christian Dior (1905-1957). Ça a été pour moi un enchantement. Quel rapport avec Tocqueville et Barbey, allez-vous me dire ? Ça ouvre, à mes yeux, les mêmes questions du réactionnaire et du progressiste. La mode, le luxe, est-ce que ce ne sont que des trucs de "bourges" réservés à quelques "connasses" qui ne savent pas à quoi employer leur fric ? Est-ce que ça n'est pas plutôt le support d'une évolution des mœurs, d'une éclosion de nouvelles sensibilités et finalement d'une émancipation, notamment féminine ?

Quelques-unes de mes petites photos dans la Manche. La 7 ème est la maison-musée de Barbey d'Aurevilly à Saint-Sauveur, la 6 ème, celle d'un café tout proche. Les huitième et neuvième sont le parc et le château de Tocqueville. Par malchance, je n'ai pu visiter ni l'un ni l'autre qui ont affiché portes closes. J'ai cependant été particulièrement impressionnée par le château de Tocqueville, vraiment magnifique et imposant. Il semble cependant possible de le visiter sur réservation, voire de louer tout une aile pour quelques nuitées (c'est parfaitement rentable si l'on est un petit groupe). Les dernières images sont consacrées à la villa de Christian Dior à Granville.

On semble redécouvrir aujourd'hui Barbey d'Aurevilly. Son écriture est, il est vrai, aussi vertigineuse que les abîmes qu'il explore. Son œuvre ne se limité d'ailleurs pas aux " Diaboliques"; pendant mes vacances, j'ai ainsi lu "Une histoire sans nom", un petit roman que j'ai trouvé vraiment très fort. Sur la description du Cotentin par Barbey, je renvoie à l'article de Cécile Guilbert : "Sur les traces vivantes de Barbey d'Aurevilly" dans son tout récent et excellent livre : "Roue libre". Je renvoie également au très beau film (sorti en 2007) de Catherine Breillat : "Une vieille maîtresse" avec Asia Argento comme actrice principale.

Quant à Tocqueville, il est bien sûr, plus que jamais, d'actualité. Si l'on n'a pas le courage de s'attaquer à "De la démocratie en Amérique", je recommande vivement le livre (récompensé d'un prix littéraire) de Jean-Louis Benoît : "Alexis de Tocqueville - Anthologie critique".

Il est enfin un cadeau indispensable et essentiel à ramener du Cotentin : un parapluie de Cherbourg. Ça n'est pas vraiment donné (premiers prix aux alentours de 140 euros) mais on ne sait pas ce qu'est un parapluie tant qu'on n'a pas utilisé un "Cherbourg". Et puis, il y a un choix de couleurs magnifiques (j'en ai évidemment choisi un tout rouge).