.webp)
La chose la plus difficile, c'est de chercher à comprendre un bourreau.
C'est même absolument impossible pour des victimes aux quelles on ne peut évidemment pas demander de comprendre leur bourreau. Le type qui vous a violée, le terroriste qui vous a défigurée, le soldat qui a flingué votre famille, on ne peut en retenir que sa violence brute, on veut surtout n'en rien savoir d'autre. C'est parfaitement compréhensible.
Et que dire, aujourd'hui, des crimes de masse commis arbitrairement par l'armée russe sur des populations civiles ? La plaie pourra-t-elle se refermer ? J'ai bien peur que non. Le traumatisme infligé, ravageur, va perdurer sur plusieurs décennies et il est évident qu'aucun Ukrainien n'a envie de chercher aux Russes des excuses.
Mais comprendre les bourreaux, c'est peut-être une tâche essentielle si on n'a pas été une victime. Pourquoi et comment certaines personnes s'adonnent-elles, un jour, au Mal ? Il ne s'agit pas de justifier mais de reconstituer certains enchaînements. Cela peut permettre de réfléchir à une possible prévention, d'éviter, peut-être, que l'Histoire ne se répète.
Car les violences particulières relèvent toutes du même mécanisme général. Le soldat, le délinquant, le violeur et même, parfois, le bureaucrate, sont apparentés. S'agissant des violences faites aux femmes, par exemple, leur dénonciation est, bien sûr, entièrement légitime mais se polariser uniquement sur celles-ci, c'est renoncer à essayer de comprendre le fonctionnement global d'une société.
Il est vrai, toutefois, qu'il y a bien une domination qui est devenue structurelle de l'homme sur la femme. Mais j'ai du mal à considérer ceux qui sont désignés à la vindicte populaire comme des monstres intégraux. Les Strauss-Kahn, les Poivre d'Arvor, les Bourdin, les Hulot, je trouve qu'ils sont, au contraire, d'une sinistre banalité. Ce sont surtout des pauvres mecs, des beaufs moyens, des produits typiques d'une longue éducation : celle de leurs parents (notamment leur mère), puis l'école, éventuellement l'armée, et enfin le milieu professionnel et ses camaraderies. C'est à ces différentes étapes que se façonne tout un comportement, une relation aux autres et notamment avec les femmes.
Il n'y a pas d'un côté les gens bien, les saints, et de l'autre les criminels, les monstres, avec un mur infranchissable entre les deux. Chacun de nous est, en fait, capable des pires saloperies comme des plus belles choses.
A cet égard, l'éducation joue sans doute, en effet, un rôle important. J'ai déjà parlé de l'éducation russe à la virilité sans doute plus énergique et traumatisante qu'à l'Ouest. On peut aussi se reporter au célèbre film "Le ruban blanc" de Michaël Haneke évoquant une éducation germanique. Et que dire des pensionnats anglais ? Chaque parcours de vie est scandé d'humiliations et de violences qui façonnent un individu. C'est au point que ce qu'on a subi dans son enfance-adolescence, il n'apparaît pas, plus tard, illégitime de le faire subir. Ca semble dans l'ordre normal des choses. Et du reste un bourreau agit au nom de l'ordre établi et non de ses impulsions (Georges Bataille).
Ce qu'enseigne, en fait, l'éducation, c'est une espèce d'apathie et d'indifférence à l'autre, à ses angoisses et tourments. J'ai, sur ce point, été très intéressée par l'ouvrage récent d'un enseignant de l'université de Linz, Roman SANGRUBER : "Le père d'Hitler - Comment son fils est devenu dictateur". S'appuyant sur des correspondances récemment retrouvées du père d'Hitler, son livre renouvelle l'image de l'enfance et de l'adolescence d'Hitler fils.
Celui-ci n'aurait pas eu une enfance particulièrement malheureuse. Son père, généralement présenté comme un monstre, était, en fait, un honorable et méritant fonctionnaire des Douanes qui n'était ni particulièrement violent, ni particulièrement alcoolique. Simplement, il n'existait que par lui-même et pour lui-même, dans une totale indifférence aux autres. Mais c'était aussi, à l'époque, le comportement habituel des chefs de famille.
Pourquoi une société engendre des monstres ? On vit, malgré tout, dans des sociétés de moins en moins violentes, Steven Pinker l'a bien démontré. Mais on est hantés, aujourd'hui, par le "crime sexuel": les harceleurs, les violeurs, les pédophiles. Cette polarisation sur le crime sexuel est d'ailleurs problématique dans des sociétés qui prétendent avoir fait leur révolution en la matière.
Mais il est vrai qu'on n'arrivera jamais à clore la question du crime, à lui assigner une origine certaine, parce qu'il y a tout de même beaucoup de gens qui ne s'inscrivent pas dans la répétition de leur éducation, sans pour autant nier et refouler celle-ci. Ils la transforment plutôt, lui donnent une évolution positive.
Et puis, la prévention de la violence suppose aussi une bonne volonté collective. Il s'agit, peut-être, de repenser notre éducation générale. A cet égard, je me risquerai à proposer deux pistes de réflexion :
- Tout d'abord, la violence est un phénomène presque exclusivement masculin. On peut d'ailleurs s'étonner que cette caractéristique ne soit presque jamais mentionnée. Pourtant, les faits sont incontournables. Pour se limiter à la France, les femmes ne représentent ainsi qu'un peu plus de 3% de la population carcérale. Un pourcentage presque constant depuis plusieurs décennies et qui ne correspond qu'à un total d'un peu plus de 2 000 détenues. Un chiffre qui est presque négligeable. On peut donc l'affirmer : la violence est presque étrangère aux femmes. Et ça ne s'explique sans doute pas par une simple question d'hormones ou de gènes.
- Dans tous les pays développés, il y a un écart de 6 années dans l'espérance de vie à la naissance des hommes et des femmes. C'est absolument considérable, c'est une profonde inégalité sur la quelle on ne s'interroge guère. On peut bien sûr évoquer une plus grande fragilité biologique des hommes mais ça n'est pas entièrement convaincant. Mon hypothèse, c'est que les hommes sont plus malheureux et plus angoissés en ce bas monde que les femmes. La preuve : ils meurent davantage d'accidents cardiaques et vasculaires, ce qui relève beaucoup de la dépression psychologique (dépression qu'ils "soignent" en fumant et en buvant).
Ils sont en fait les premières victimes du système d'éducation qu'ils ont mis en place. Ils sont, en effet, soumis à une injonction permanente de réussite. On exige d'eux qu'ils "assurent", qu'ils soient forts, conquérants, des chefs. Quant à leur sexualité, elle est structurée par l'angoisse de castration qui épargne évidemment les femmes.
Ca fait beaucoup ! Et on comprend que de plus en plus d'hommes deviennent malheureux, se sentent dépassés, plus à la hauteur de toutes ces exigences. Qu'ils aspirent à moins de violence symbolique, moins de contraintes et d'impératifs. Qu'ils préfèrent devenir doux, non-violents.
Le piège, c'est que les femmes elles-mêmes, aliénées par les modèles virils, préfèrent souvent, aux poètes et aux artistes, les brutes, les vrais mecs, ceux qui ont des muscles et qui "font face".
Alors, l'une des clés du problème de la violence, c'est peut-être que les femmes changent elles-mêmes de logiciel amoureux et apprennent à aimer les types doux, délicats et artistes.
Tableaux de la "Neue Sachlichkeit", la "Nouvelle Objectivité" allemande qui fait l'objet, en ce moment, d'une belle exposition au Centre Pompidou. J'aime beaucoup ce courant artistique initié, dans les années 20, avec des peintres comme Beckmann, Dix, Grosz, Schrimpf, mais qui a trouvé des prolongements (Christian Schad) bien au-delà de la seconde guerre.


















































