samedi 16 juillet 2022

Comprendre les bourreaux

 

La chose la plus difficile, c'est de chercher à comprendre un bourreau.

C'est même absolument impossible pour des victimes aux quelles on ne peut  évidemment pas demander de comprendre leur bourreau. Le type qui vous a violée, le terroriste qui vous a défigurée, le soldat qui a flingué votre famille, on ne peut en retenir que sa violence brute, on veut surtout n'en rien savoir d'autre. C'est parfaitement compréhensible.


Et que dire, aujourd'hui, des crimes de masse commis arbitrairement par l'armée russe sur des populations civiles ? La plaie pourra-t-elle se refermer ? J'ai bien peur que non. Le traumatisme infligé, ravageur, va perdurer sur plusieurs décennies et il est évident qu'aucun Ukrainien n'a envie de chercher aux Russes des excuses. 


Mais comprendre les bourreaux, c'est peut-être une tâche essentielle si on n'a pas été une victime. Pourquoi et comment certaines personnes s'adonnent-elles, un jour, au Mal ? Il ne s'agit pas de justifier mais de reconstituer certains enchaînements. Cela peut permettre de réfléchir à une possible prévention, d'éviter, peut-être, que l'Histoire ne se répète.


Car les violences particulières relèvent toutes du même mécanisme général. Le soldat, le délinquant, le violeur et même, parfois, le bureaucrate, sont apparentés. S'agissant des violences faites aux femmes, par exemple, leur dénonciation est, bien sûr, entièrement légitime mais se polariser uniquement sur celles-ci, c'est renoncer à essayer de comprendre le fonctionnement global d'une société. 


Il est vrai, toutefois, qu'il y a bien une domination qui est devenue structurelle de l'homme sur la femme. Mais j'ai du mal à considérer ceux qui sont désignés à la vindicte populaire comme des monstres intégraux. Les Strauss-Kahn, les Poivre d'Arvor, les Bourdin, les Hulot, je trouve qu'ils sont, au contraire, d'une sinistre banalité. Ce sont surtout des pauvres mecs, des beaufs moyens, des produits typiques d'une longue éducation : celle de leurs parents (notamment leur mère), puis l'école, éventuellement l'armée, et enfin le milieu professionnel et ses camaraderies. C'est à ces différentes étapes que se façonne tout un comportement, une relation aux autres et notamment avec les femmes.


Il n'y a pas d'un côté les gens bien, les saints, et de l'autre les criminels, les monstres, avec un mur infranchissable entre les deux. Chacun de nous est, en fait, capable des pires saloperies comme des plus belles choses.


A cet égard, l'éducation joue sans doute, en effet, un rôle important. J'ai déjà parlé de l'éducation russe à la virilité sans doute plus énergique et traumatisante qu'à l'Ouest. On peut aussi se reporter au célèbre film "Le ruban blanc" de Michaël Haneke évoquant une éducation germanique. Et que dire des pensionnats anglais ? Chaque parcours de vie est scandé d'humiliations et de violences qui façonnent un individu. C'est au point que ce qu'on a subi dans son enfance-adolescence, il n'apparaît pas, plus tard, illégitime de le  faire subir. Ca semble dans l'ordre normal des choses. Et du reste un bourreau agit au nom de l'ordre établi et non de ses impulsions (Georges Bataille).


Ce qu'enseigne, en fait, l'éducation, c'est une espèce d'apathie et d'indifférence à l'autre, à ses angoisses et tourments. J'ai, sur ce point, été très intéressée par l'ouvrage récent d'un enseignant de l'université de Linz, Roman SANGRUBER : "Le père d'Hitler - Comment son fils est devenu dictateur". S'appuyant sur des correspondances récemment retrouvées du père d'Hitler, son livre renouvelle l'image de l'enfance et de l'adolescence d'Hitler fils. 


Celui-ci n'aurait pas eu une enfance particulièrement malheureuse. Son père, généralement présenté comme un monstre, était, en fait, un honorable et méritant fonctionnaire des Douanes qui n'était ni particulièrement violent, ni particulièrement alcoolique. Simplement, il n'existait que par lui-même et pour lui-même, dans une totale indifférence aux autres. Mais c'était aussi, à l'époque, le comportement habituel des chefs de famille. 


Pourquoi une société engendre des monstres ? On vit, malgré tout, dans des sociétés de moins en moins violentes, Steven Pinker l'a bien démontré. Mais on est hantés, aujourd'hui, par le "crime sexuel": les harceleurs, les violeurs, les pédophiles. Cette polarisation sur le crime sexuel est d'ailleurs problématique dans des sociétés qui prétendent avoir fait leur révolution en la matière.

Mais il est vrai qu'on n'arrivera jamais à clore la question du crime, à lui assigner une origine certaine, parce qu'il y a tout de même beaucoup de gens qui ne s'inscrivent pas dans la répétition de leur éducation, sans pour autant nier et refouler celle-ci. Ils la transforment plutôt, lui donnent une évolution positive.

Et puis, la prévention de la violence suppose aussi une bonne volonté collective. Il s'agit, peut-être, de repenser notre éducation générale. A cet égard, je me risquerai à proposer deux pistes de réflexion :


- Tout d'abord, la violence est un phénomène presque exclusivement masculin. On peut d'ailleurs s'étonner que cette caractéristique ne soit presque jamais mentionnée. Pourtant, les faits sont incontournables. Pour se limiter à la France, les femmes ne représentent ainsi qu'un peu plus de 3% de la population carcérale. Un pourcentage presque constant depuis plusieurs décennies et qui ne correspond qu'à un total d'un peu plus de 2 000 détenues. Un chiffre qui est presque négligeable. On peut donc l'affirmer : la violence est presque étrangère aux femmes. Et ça ne s'explique sans doute pas par une simple question d'hormones ou de gènes.


- Dans tous les pays développés, il y a un écart de 6 années dans l'espérance de vie à la naissance des hommes et des femmes. C'est absolument considérable, c'est une profonde inégalité sur la quelle on ne s'interroge guère. On peut bien sûr évoquer une plus grande fragilité biologique des hommes mais ça n'est pas entièrement convaincant. Mon hypothèse, c'est que les hommes sont plus malheureux et plus angoissés en ce bas monde que les femmes. La preuve : ils meurent davantage d'accidents cardiaques et vasculaires, ce qui relève beaucoup de la dépression psychologique (dépression qu'ils "soignent" en fumant et en buvant). 


Ils sont en fait les premières victimes du système d'éducation qu'ils ont mis en place. Ils sont, en effet, soumis à une injonction permanente de réussite. On exige d'eux qu'ils "assurent", qu'ils soient forts, conquérants, des chefs. Quant à leur sexualité, elle est structurée par l'angoisse de castration qui épargne évidemment les femmes.


Ca fait beaucoup ! Et on comprend que de plus en plus d'hommes deviennent malheureux, se sentent dépassés, plus à la hauteur de toutes ces exigences. Qu'ils aspirent à moins de violence symbolique, moins de contraintes et d'impératifs. Qu'ils préfèrent devenir doux, non-violents.


Le piège, c'est que les femmes elles-mêmes, aliénées par les modèles virils, préfèrent souvent, aux poètes et aux artistes, les brutes, les vrais mecs, ceux qui ont des muscles et qui "font face".

Alors, l'une des clés du problème de la violence, c'est peut-être que les femmes changent elles-mêmes de logiciel amoureux et apprennent à aimer les types doux, délicats et artistes.


Tableaux de la "Neue Sachlichkeit", la "Nouvelle Objectivité" allemande qui fait l'objet, en ce moment, d'une belle exposition au Centre Pompidou. J'aime beaucoup ce courant artistique initié, dans les années 20, avec des peintres comme Beckmann, Dix, Grosz, Schrimpf, mais qui a trouvé des prolongements (Christian Schad) bien au-delà de la seconde guerre.

Je recommande :

- Roman SANGRUBER : "Le père d'Hitler - Comment son fils est devenu dictateur"

- Claude QUETEL : "Hitler (vérités, légendes)". Un petit livre clair et pertinent comme tous les bouquins de Claude Quetel. Outre son livre sur la Révolution française ("Crois ou meurs"), il faut absolument avoir lu :  "Histoire de la folie - De l'Antiquité à nos jours". Une réfutation très convaincante de l'"Histoire de la folie" de Michel Foucault.

- Nancy HUSTON : "Je chemine avec..." Entretiens menés par Sophie Lhuillier

samedi 9 juillet 2022

Les Bonnes


Souvent, je scrute, à la télévision, les convois de réfugiés ukrainiens, principalement des femmes, franchissant les frontières. Est-ce que je ne connais pas quelqu'un parmi elles ? Et surtout je me pose plein de questions parce que je ferais probablement moi-même partie de ces groupes si ma vie avait suivi un cours habituel.


Les tours et détours de l'existence, c'est vraiment imprévisible. Normalement, aujourd'hui, j'aurais dû avoir échoué dans une quelconque ville polonaise où je chercherais un boulot de vendeuse ou de serveuse. Au lieu de ça, je suis peinarde à Paris 17ème. C'est sûr que je suis chanceuse. Et je ne parle pas seulement de ma situation économique mais surtout d'ouverture mentale, culturelle. Je suis, au total, sans doute bien différente de celle que mes origines avaient programmée. Mais il est aussi impossible d'affirmer pour autant que ma vie réelle a été plus heureuse et accomplie. La preuve: je suis toujours envahie d'une insondable nostalgie et la France m'est toujours extérieure. Et surtout, j'ai découvert que les périodes les plus difficiles, les plus tragiques, de l'Histoire, réservaient aussi quelques moments de bonheur.

Je frémis souvent comme ça en pensant à quel point ma vie aurait pu être pire. Par exemple, si j'avais vécu dans la seconde moitié du 19ème siècle, durant ce que l'on appelle, en France, "la Belle Époque".

Mes ancêtres, je ne m'y suis jamais intéressée. Je n'ai fait aucune recherche généalogique les concernant et ça demeure de toute manière quasi impossible dans le grand foutoir russe. Surtout, je me refuse à penser que je leur suis redevable de ma personnalité. Je ne crois pas à l'hérédité des caractères. Tous ces gens qui se cherchent une ascendance prestigieuse, je trouve ça ridicule et même inquiétant parce qu'ils croient, en fait, au sang, à la race.


Quoi qu'il en soit, mes aïeux, ça n'était sans doute pas très brillant. Ils étaient vraisemblablement d'obscurs et misérables paysans dont l'existence était une humiliation continuelle. Dans ce contexte, mes seules perspectives sociales auraient été d'être fille de ferme ou bonne. "Grosse, bête et bonne", voilà sans doute ce que je serais devenue, hormis, probablement, le premier qualificatif. J'espère surtout que j'aurais su lire pour pouvoir m'évader un petit peu.


Mais entre fille de ferme ou bonne, j'aurais sans doute choisi de devenir bonne. Probablement, l'attrait de la ville et de ses lumières, son parfum d'aventure, même si je n'y aurais probablement jamais goûté. Et puis, j'aime bien faire le ménage, récurer, astiquer, mettre en ordre.  En revanche, je déteste faire la cuisine, ça ne m'intéresse pas. Mais la cuisine slave, c'est heureusement plus facile que la française.
 

Être bonne, on l'a oublié mais c'était, jusqu'à la première guerre mondiale, une destinée tout à fait ordinaire. Marx, Dickens, Zola ont fait découvrir la classe ouvrière, Balzac et Maupassant ont évoqué "les employés". Mais concernant les bonnes, la domesticité, c'est un silence à peu près total. C'est le Grand Refoulé, comme si elles n'avaient jamais existé.


Pourtant, la domesticité, ça représentait une proportion considérable de la population active (jusqu'à 15%) en Europe et c'était le métier le plus répandu parmi les femmes. Son déclin, puis sa quasi disparition, ont constitué  l'un des grands bouleversements sociaux du 20ème siècle.
 
 
 
Avoir des domestiques, c'était d'abord le moyen privilégié de la bourgeoisie d'afficher son rang. Plus on en avait, plus on était supposé être riche. Et puis, ça permettait aux maîtres d'être complétement déchargés des besognes basses et vulgaires de l'existence  pour pouvoir se consacrer entièrement aux choses spirituelles, aux affaires de l'esprit. 


Cette entière et inconsciente liberté (Marcel Proust lui-même, pourtant très attentionné par ailleurs, n'aurait jamais, de toute sa vie, ouvert ou fermé lui-même une porte d'entrée) réclamait évidemment une disponibilité totale de la part des domestiques : des horaires sans fin, une chambre à demeure sordide, très peu de sorties autorisées.
 

En fait, avoir des domestiques ça avait aussi, et peut-être surtout, une dimension symbolique. Il s'agissait, en fait, d'un rapport maître/esclave modernisé qui permettait de conforter son identité personnelle et sociale. La maîtresse de maison, en particulier, se sentait exonérée de tout soupçon d'oisiveté puisqu'elle avait à gérer "sa" maisonnée. Elle était même débordée à force de devoir tout surveiller et donnait alors libre cours à sa méchanceté la plus odieuse en s'affichant toujours mécontente et en multipliant brimades et humiliations. 


Et puis on n'exigeait pas seulement un labeur de la part des bonnes. On leur demandait également d'être des icônes de moralité et de vertu. L'une des rares sorties qu'on leur autorisait était le dimanche pour aller à la messe et, d'une manière générale, on préférait qu'elles ne soient pas trop éduquées. On redoutait particulièrement leur dépravation, on les soupçonnait d'être lubriques. Elles éveillaient les émois sexuels et on les traitait souvent comme des prostituées avec les quelles tout était autorisé. La bonne qui tombait enceinte était immédiatement renvoyée (même si c'était le père ou le fils de la famille qui avaient abusé d'elle).


Cette vie des bonnes m'a longtemps terrifiée, tellement je me sens concernée, tellement je perçois que cela aurait pu être mon destin. C'est au point qu'aujourd'hui, je me refuse absolument à employer quiconque pour faire mon ménage ou mes courses même si je sais que ça pourrait être une aide bienvenue pour certaines jeunes filles. Je ne veux pas rentrer dans une dialectique perverse. Les "bobos" progressistes, sympas/odieux en toute bonne conscience avec leur "nounou", me révulsent.
 

Je m'étonne qu'on ait si peu évoqué le sort de ces pauvres filles qui constituaient une véritable société parallèle au sein de laquelle elles côtoyaient leurs maîtres sans jamais communiquer ni échanger véritablement avec eux. Marcel Proust évoque ainsi, à maintes reprises, la domestique Françoise mais il finit par avouer qu'il ne savait pas, au final, si Françoise les avait aimés ou au contraire détestés. Ne pas connaître quelqu'un que l'on a côtoyé toute une vie, je trouve ça vertigineux.


Curieusement, ce sont deux grands bourgeois plutôt antipathiques, deux vieux garçons, les frères Goncourt, qui ont mis fin à cette conspiration du silence. Leur livre "Germinie Lacerteux" est un vrai coup de poing, il a fait scandale à sa publication en 1865. Il relate la vie cachée de leur propre domestique, vie qu'ils n'ont découverte qu'après sa mort. 


Leur bonne, Rose, par ailleurs d'une bonté exemplaire, s'était livrée à de multiples turpitudes dont ils n'avaient jamais eu le moindre soupçon. Le livre des Goncourt est alors un violent réquisitoire contre les conditions de vie faites à ces pauvres femmes. Il est d'autant plus émouvant qu'il a été écrit par deux hommes a priori les plus éloignés possible de la misère d'une femme de chambre.


Enfin, un livre m'a vraiment apaisée : "Le journal d'une femme de chambre" d'Octave Mirbeau paru en 1900. J'aurais sans doute été très malheureuse si j'étais devenue une soubrette mais j'aurais peut-être trouvé des moyens de m'affranchir. Le livre de Mirbeau décrit ainsi une véritable "lutte à mort" entre les maîtres et les domestiques. Les pires canailles, ce sont en fait les honnêtes gens qui dissimulent soigneusement sous leurs grimaces leurs nauséabonds dessous. 


C'est la grande hypocrisie des braves gens, des gens du beau monde, qui les déconsidère en tant que "maîtres". C'est pour cette raison qu'ils ne sortent pas vainqueurs de la confrontation avec leurs domestiques parce que ceux-ci ont vite fait de soulever le voile. L'esclave comprend que son maître est une crapule peut-être encore pire que lui.
 
 
 
Célestine, l'héroïne de Mirbeau, comprend vite cela et elle en fait une arme. Il est facile de retourner contre eux les filouteries et turpitudes de ses "honorables" maîtres. Alors, elle prend le pouvoir et je crois que j'aurais essayé de faire comme elle. Avec une bonne dose de cynisme et en faisant valoir ses charmes, elle part à la conquête du monde jusqu'à devenir elle-même une maîtresse, rôle final dans lequel elle se met, elle aussi, à houspiller ses bonnes. C'est nauséeux mais la nausée, justement, elle apparaît souvent "comme la condition d'une élévation". C'est tout le tragique de la destinée humaine.


Outre André Derain, Jean Béraud, Picasso, Van Gogh, tableaux notamment de Louis LEGRAND (1863-1951) un "petit maître" sans doute injustement méconnu.

Je souhaite que ce post vous incite à lire/relire les frères Goncourt dont le fameux Prix et le Journal ont éclipsé les romans. Il faut avoir lu "Germinie Lacerteux" (la vie de leur bonne), "Renée Mauperin" (portrait d'une jeune femme émancipée) et "La fille Elisa" du seul Edmond (l'histoire d'une prostituée criminelle).
 
Les frères Goncourt sont, à mes yeux, une énigme. Des personnages entièrement paradoxaux :
 
- d'un côté, odieux, d'une méchanceté gratuite et abominable avec leurs amis et fréquentations; et aussi racistes, misogynes, antisémites, anti-bourgeois, anti-artistes ; leur "Journal" est un ramassis d'horreurs sur leurs familiers.

- d'un autre côté, une grande attention et compassion envers les pauvres gens, tous ceux aux quels personne ne prête attention. Et ces affreux misogynes ont rédigé trois beaux portraits de femmes.

Sur la vie des Goncourt, sur leur duplicité, je recommande deux récents livres.
- Pierre MENARD : "Les infréquentables Frères Goncourt"
- Alain Claude SULZER : "Les vieux garçons"
 
N'oubliez pas enfin :

- Octave MIRBEAU : "Le journal d'une femme de chambre". Ce livre formidable, "jubilatoire" comme on dit bêtement aujourd'hui, a donné lieu à deux magnifiques adaptations de Luis Bunuel et de Benoît Jacquot.

- Leïla SLIMANI : "Chanson douce". Le Prix Goncourt 2016. La version moderne de la domesticité. Les relations de dépendance mutuelle, les rapports de domination, les préjugés de classe entre un employeur, un couple de jeunes parisiens modernes, et une nounou. La cruauté de la "coolitude".

On évoquera enfin l'effroyable crime des sœurs Papin, perpétré en 1933 dans la ville du Mans. Ce double meurtre sauvage, effroyable, incompréhensible, a inspiré de multiples auteurs, notamment Jean Genet et Jacques Lacan. Je recommande, à ce sujet, 2 films: "La cérémonie" de Claude Chabrol" et "Les blessures assassines" de Jean-Pierre Denis.

samedi 2 juillet 2022

La vie fantôme

 

 Déclarer aujourd'hui qu'on croit aux fantômes, c'est tout de suite passer pour une idiote.  On oublie pourtant que les fantômes ont vraiment été une préoccupation populaire en Europe (accompagnant, en fait, la déchristianisation progressive) durant une bonne partie des 19 et 20èmes siècles. Les fantômes, c'était un peu la vision laïque de la présence/résurrection chrétienne des morts.

D'ailleurs beaucoup d'écrivains majeurs se sont intéressés aux fantômes : Horace Walpole ("Le château d'Otrante"), Hoffmann ("Les mines de Falun"), Dickens ("Un chant de Noël"), Oscar Wilde ("Le Fantôme de Canterville"). Et surtout Henry James et Guy de Maupassant.


Et puis hors d'Europe, le pays le plus étonnant est le Japon. On croit les Japonais hyper rationnels, épris de technologie et d'efficacité. On découvre qu'en matière religieuse, ils sont presque des "primitifs", encore animistes. C'est la religion shinto à laquelle personne ne croit mais que tout le monde pratique. Le monde est pour les Japonais "enchanté", peuplé d'une multitude d'esprits (les kamis). La croyance aux fantômes demeure très vivace, ce sont les Yurei, ces âmes éternellement errantes dont on craint toujours la colère ou la vengeance parce qu'elles sont mortes tragiquement. 


Mais il est vrai qu'en Europe, les morts, on s'en fiche complétement aujourd'hui. "A mort, la Mort", dit-on. On cherche, par tous les moyens, à effacer les morts de notre horizon, les évacuer de nos vies. Des tombes, des cimetières, il n'y en aura bientôt plus avec la généralisation de la crémation. Ne resteront plus que des urnes funéraires dont on se dépêchera de disperser les cendres n'importe où dans la nature. Que nous devenions la première société humaine qui n'honore plus ses morts, ça ne semble émouvoir personne.

 

 C'est le triomphe d'un scientisme à deux balles, d'un matérialisme grossier. Il n'y aurait rien au delà des apparences et de la réalité concrète. Je ne crois que ce que je vois. 


L'imbécilité de cette attitude, Marcel Proust l'a très justement dénoncée. Il était fervent défenseur des Impressionnistes. Il raille alors tous ces peintres et écrivains "naturalistes" qui prétendent épuiser le réel en le décrivant le plus minutieusement possible. Ils ne nous font grâce d'aucun détail, même le plus trivial. Comme si le monde empirique existait a priori, était seul garant d'objectivité et de vérité.


Proust remet les choses à l'endroit : il n'est de réalité que psychique et ce qui est intéressant, c'est la variété infinie des relations entre un sujet et un objet. Le réel, le hic et nunc, l'ici et le maintenant, se creuse toujours d'autre chose que lui-même. Le réel, c'est un afflux d'"impressions" multiples et parfois contradictoires. Il est sans cesse débordé par l'émotion, l'affectivité. On n'a jamais de regard neutre; le passé, la nostalgie font continuellement effraction dans notre vécu quotidien.

Deux bruits, deux images que séparent plusieurs années de notre vie, peuvent, néanmoins être concomitants, c'est cela qui est fascinant. Le Passé est-il d'ailleurs vraiment passé, effacé, aboli ? Ou plutôt, Tout, absolument tout, ne continue-t-il pas d'exister encore ? C'est la grande leçon de Proust. Les souvenirs, les hallucinations sont alors une grande plongée dans le Temps, une communication avec les morts.

Mes parents, ma sœur, sont, par exemple, sans doute morts en effet. Mais ils n'ont nullement disparu de ma conscience. Ils ne cessent de se manifester. 


Ce sont d'abord mes parents qui "émergent" dans mes rêveries. Ils apparaissent titubants, en état de survie précaire, vêtus de loques poussiéreuses et couverts de sang. Ils m'engueulent généralement : "Quelle tête de linotte, tu peux être. Tu n'as même pas pris la peine de vérifier qu'on était bien morts et tu as laissé refermer notre cercueil". Mais leur survie est éphémère et ils sont rapidement de nouveau happés par le grand gouffre de la Mort.


Et puis, c'est le tour de ma sœur, pas très fringante elle non plus, qui surgit à ma porte et vient également m'engueuler : "T'étais vraiment une salope, tu cherchais toujours à me piquer mes mecs. J'espère que tu en baves à ton tour".

 

Ces apparitions, ça n'est pas très gai, évidemment. Mais je crois qu'on y est  tous confrontés et qu'on vit bien de cette manière : dans un dédoublement permanent du réel. Le passé et le présent viennent à fusionner, la perception rencontre l'hallucination. Le réel, l'objectivité, ce n'est finalement qu'une petite partie de notre vie. Beaucoup plus important est ce monde fantomatique, entièrement affectif, dans lequel nous baignons.

Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, c'est le monde objectif qui semble avoir gagné la partie contre le monde hanté. La condition moderne, c'est devenu la banalité et le prosaïsme absolus. L'ennui a énergiquement évacué le merveilleux et l'émotion qui va avec.

Je vois toutefois quelques motifs de ne pas désespérer entièrement. Les 19 et 20èmes siècles ont tout de même bien inventé la photographie et le cinéma, arts fantomatiques par excellence. Je peux, par exemple, retrouver sans difficultés Romy Schneider et cette rencontre cinématographique a davantage de force et de vérité que si elle avait été réelle. Et que dire des vieux clichés de notre enfance, souvent flous et mal cadrés mais porteurs d'une charge émotionnelle incomparable ?

Et aujourd'hui enfin, le formidable développement des réseaux sociaux ne rend-il pas notre existence de plus en plus virtuelle (c'est-à-dire fantomatique) ? On vit de moins en moins "en présentiel", on a une identité mouvante, on se rêve une destinée moins sinistre.

Tableaux de Viktor OLIVA (1861-1928), Arnold Böcklin (1827-1901) et de la peintre tchèque TOYEN (1902-1980) à laquelle le Musée d'Art Moderne vient de consacrer une belle exposition.

Le château est celui de Chateaubriand à Combourg (Bretagne). Il serait parcouru d'un fantôme.

Une image également du célèbre film d'horreur japonais "Ring".

A lire :

 - Lafcadio HEARN (1850-1904) : "Fantômes du Japon". Une cinquantaine d'histoires aux frontières du rêve et de la mort recueillies à la fin du 19ème siècle. A lire par tous les amoureux du Japon. Vient de faire l'objet d'une réédition illustrée de magnifiques estampes.

- MINH TRAN HUY : "Les inconsolés". Une histoire de fantômes et de vengeance. Un bouquin que j'avais adoré, paru en janvier 2020 (vient d'être réédité en poche Actes Sud). Son auteur est une Française d'origine vietnamienne. Elle signe un conte noir, un vrai roman gothique.

Son univers est, en fait, assez proche de celui de Linda Lê, autre franco-vietnamienne décédée prématurément le 9 mai dernier. J'ai été sidérée que l'on n'évoque quasiment pas la mort de Linda Lê dans les médias. Elle était pourtant l'un des grands écrivains français.

- Didier BLONDE : "Autoportrait aux fantômes", "L'inconnue de la Seine", "Leïla Mahi 1932". Un autre écrivain français injustement méconnu. De petits livres oniriques mystérieux. Lisez au moins "Leïla Mahi (poche Folio).

- Henry JAMES : il faut absolument avoir lu "Le tour d'écrou", un chef d’œuvre. C'est à compléter par "Histoires de fantômes" en poche bilingue chez Flammarion, et "Le fantôme locataire" en poche Folio.

- Maupassant ("Apparition"), Pouchkine ("La Dame de Pique"), Gautier ("Spirite"), Villiers-de-l'Isle-Adam ("Véra").