samedi 14 octobre 2023

Mes divagations étudiantes

 

Je n'en ai guère parlé mais je n'ai pas fait que des études de gestion/finances. J'ai aussi tâté de la philosophie.  A vrai dire, ça résultait un peu d'un enchaînement. C'était parce que je voulais étudier sérieusement la psychanalyse et qu'en France, cette discipline est enseignée dans les départements de philosophie. Si on voulait obtenir un diplôme, il fallait donc panacher des unités d'enseignement de philosophie, mais aussi de logique, de sociologie, voire d'ethnologie et d'esthétique, et, bien sûr, de psychanalyse.


Pourquoi j'ai fait ça ? Même pas pour devenir psychanalyste parce que je me sentais totalement inapte à exercer ce rôle. En fait, j'ai beaucoup "papillonné" dans ma vie et mes études et suis surtout une irrépressible touche-à-tout, incapable de me concentrer sur un seul domaine. Ca fait que je suis forcément superficielle mais, tant pis, j'assume, ça fait partie de mon personnage.


Je voulais aussi me distraire, changer de l'ambiance des Finances. Ne connaître que ça, c'est dommage. De ce point de vue, j'ai été servie. Parce qu'on ne peut pas imaginer des étudiants plus différents que ceux faisant de la philo et ceux pratiquant la finance. Déjà, je devais m'habiller différemment, chic ou dépenaillée, suivant les cours que j'allais suivre. C'étaient deux groupes presque opposés, souvent caricaturaux, à vrai dire, mais comportant, en fait, chacun dans leur genre, une même proportion de dingues et de gens remarquables. L'erreur, c'est souvent de croire qu'il n'y a que des petits génies d'un côté et des abrutis de l'autre.


L'ennui, c'est qu'en philo, les dingues étaient souvent les "grandes gueules" qui intervenaient sans cesse et monopolisaient la parole pour nous entretenir de la Révolution marxiste mondiale à venir. Ces admirateurs de Lénine et de Trotski, je trouvais ça surréaliste. Ca me sidérait même, moi qui savais ce qu'était le bonheur et l'abondance socialistes mais je n'osais intervenir. Lénine avait raison pour une fois : le capitalisme est tellement peu assuré de lui-même qu'il génère ses propres fossoyeurs. Je prenais surtout bien soin, pour ma part, de cacher que j'étais moi-même un "valet du Grand Capital". Je crois qu'on m'aurait immédiatement fusillée sur place. Ce qui fait que, parmi les étudiants que j'ai pu autrefois côtoyer, je n'ai conservé à peu près aucune amitié ni relation.



Mais de mes petites études en philo, conclues tout de même par un joli diplôme (les exigences universitaires ne sont pas très élevées) mais, professionnellement, totalement inutile (je ne peux prétendre être psychanalyste puisque je n'ai pas voulu subir de psychanalyse), il me reste tout de même bien des choses. Je dirais d'abord que ça m'a appris à lire. Qu'est-ce que tu racontes ? Tu ne savais donc pas lire ? Ben non ! En effet, le premier problème qui s'est d'emblée posé à moi, c'est que lorsque j'essayais de lire "les grands textes" (par exemple "l'Ethique" de Spinoza ou "La critique de la Raison Pure" de Kant), je n'y comprenais absolument rien du tout. J'essayais de lire page après page mais ça devenait de plus en plus obscur et c'était d'une lenteur désespérante. Totalement décourageant.


Le déclic, il est venu, un jour, d'une prof qui m'a, un jour, asséné : "Il faut que vous appreniez à lire "la Critique de la Raison Pure" en trois heures". Ca m'a d'abord complétement déconcertée et puis j'ai essayé. Et curieusement, ça a marché. J'ai ainsi découvert qu'il fallait d'abord repérer l'architecture générale d'un bouquin et les grandes idées qui le sous-tendent. Et c'est seulement après, dans une seconde lecture, qu'on rentre dans les détails. Je procède désormais toujours comme ça. Je lis d'abord très vite (pour les essais et livres théoriques, pas pour les romans) et, ensuite, plus lentement. Le gain, en temps et en compréhension, est immense.


Je ne suis quand même devenue ni une crack, ni une spécialiste, en philosophie. Ce n'était pas mon objectif et je trouve d'ailleurs toujours un peu ridicules les gens qui ont des passions exclusives. C'était un peu un passe-temps pour moi et j'étais simplement une dilettante sachant faire illusion.


Mais aujourd'hui encore, j'aime bien étudier les vies des philosophes et recueillir des anecdotes à ce sujet. Vous allez me dire que c'est vraiment prendre la philosophie par le petit bout de la lorgnette et que la vie et l'œuvre, l'individu et le système qu'il a construit, ça n'a absolument rien à voir. Je pense tout de même que si, que l'œuvre est bien un prolongement et une expression de la vie, même sous une forme exactement inversée. Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche, quels grands dingues par exemple ! Leurs vies sont de formidables romans. Ils ont rencontré, tous les trois, des problèmes déchirants avec les femmes: Nietzsche avec Lou Andreas Salomé, Schopenhauer avec sa mère Johanna (romancière à succès et amie de Goethe) et Kierkegaard avec la belle Régina Olsen avec la quelle il s'est conduit de manière ahurissante. Des femmes exceptionnelles avec lesquelles ils ne savaient comment composer.


Mais hormis ces grands originaux, les philosophes qui s'affichent comme absolument normaux m'intéressent pareillement et, peut-être même, encore plus.


Emmanuel Kant, par exemple. Je me suis intéressée à sa vie parce qu'il vivait à Koenigsberg en Prusse, devenue Kaliningrad en Russie. Y a-t-il personne plus normale, plus réglée, que lui ? Tout le contraire d'une vie palpitante, pleine de passions et d'aventures. Un vieux schnock, un raseur, dirait-on aujourd'hui. 

On sait tous que sa vie était réglée comme du papier à musique, avec une folle obsession de l'exactitude horaire. Coucher de bonne heure, lever à 5 heures moins cinq, déjeuner à 12 H 45 et enfin la fameuse promenade de 16 heures, toujours la même, à la quelle il n'aurait dérogé qu'une fois, à l'annonce de la Révolution française.

Il n'a jamais voyagé, ce qui ne l'a pas empêché de s'intéresser aux peuples du monde entier. Et puis, il était très convivial et invitait ses amis, tous les jours, à sa table. Parfois même, il demandait que l'on fasse venir la première personne croisée dans la rue pour manger, échanger, boire. Peu de gens sont capables de faire ça, d'inviter le premier venu.


Il était aussi extrêmement courtois et un peu dandy, habillé avec élégance et recherche. Même s'il s'entourait de femmes, on ne lui connaît cependant aucune relation sentimentale. Et puis, il suivait un régime alimentaire qui, il en était convaincu, lui garantirait une longue vie (il est effectivement mort très âgé pour son époque, à 79 ans).


Sa vie apparaît donc effroyablement monotone et ennuyeuse. Lui-même était cependant entièrement satisfait de son existence, qu'il jugeait pleinement réussie. Ses derniers mots, sur son lit de mort, furent: "C'était bien". Toute sa vie, il s'est en fait montré toujours optimiste, jamais triste, et d'humeur égale.


En fait, on ne peut comprendre Kant et la "bizarrerie" de son comportement que par le véritable culte qu'il vouait à la Raison. Il était convaincu que la Raison allait bientôt nous sortir de l'ignorance, de l'erreur et des préjugés. Un point de vue que l'on ferait bien de revivifier aujourd'hui. Et pour Kant, il fallait d'abord avoir soi-même un comportement entièrement rationnel, une discipline personnelle, y compris dans les détails de la vie quotidienne. Ne jamais se laisser emporter par la passion, les émotions, la négligence, se conformer à des règles strictes de vie, donner, à celle-ci, un ordonnancement. 


Cette attitude culminait avec sa conception de la morale. La morale devait s'en tenir à de grands principes absolus et faire abstraction de tout élément émotionnel, aussi bien de la pitié que de la vengeance. On est donc bien loin de la conception chrétienne, il s'agit plutôt d'une véritable construction juridique tellement implacable que Jacques Lacan a pu comparer Kant et Sade. Ca va en effet jusqu'à poser une terrible question: doit-on s'interdire absolument de mentir même quand on sait que ça peut être nécessaire, que ça peut épargner, sauver la vie de quelqu'un ?



C'était ce qui me plaisait chez Kant et, d'une manière générale, dans la philosophie. On distingue souvent ainsi, chez les étudiants qui s'intéressent à la philosophie, ceux qui cherchent des réponses à des interrogations personnelles et ceux qui ont la passion des systèmes. Je me range, sans hésiter, dans la seconde catégorie: ma petite personne, je m'en fiche un peu. En revanche, j'aime bien les belles mécaniques, les constructions bien huilées.


Ma passion pour Freud s'explique d'ailleurs de la même façon. Je ne peux pas dire que sa lecture m'ait aidée à y voir plus clair en moi-même. Je crois d'ailleurs qu'on est à peu près incapables de s'auto-analyser. En revanche, je suis absolument fascinée par la magnifique architecture de la psychanalyse et sa rigueur mécanique: tout s'enchaîne, tout s'explique logiquement dans l'esprit humain, il n'y a pas d'absurde ou de zone d'ombre.


Freud était, comme Kant, un hyper-rationaliste et il lui ressemblait d'ailleurs sur bien des points. Notamment son comportement en société.


Il est ainsi presque étonnant que celui qui a mis à jour les sombres soubassements de la condition humaine, ses pulsions criminelles, se soit révélé quasi irréprochable dans ses relations avec les autres. Une vie sociale absolument lisse et sans aspérités. Parfaitement poli et courtois, jamais en colère ou abattu, répondant à toutes les sollicitations, bon époux, bon père, à qui on ne connaît aucune aventure extra-conjugale, très sociable, fréquentant les cafés et recevant ses amis. 


Bref un homme modèle à qui ses détracteurs reprochent simplement, parfois, d'avoir une vision un peu trop bourgeoise de la vie et du bonheur. Son seul défaut: il était un très grand fumeur de cigares (20 chaque jour), cela jusqu'à sa mort et en dépit d'un cancer à la mâchoire qui le torturait. Je ne peux même pas imaginer l'épouvantable nausée que me procureraient vingt cigares quotidiens.


J'avoue qu'une vie pareille me fascine. Peut-être parce que je suis, en ce qui me concerne, bien loin d'être exemplaire. Mais j'essaie quand même de m'améliorer, de me contrôler, de me maîtriser, le plus possible. Je veux surtout aller à l'encontre de cette grande injonction contemporaine suivant la quelle il faudrait s'exprimer, "être spontané". Ca explique je sois généralement réservée. Parce que j'estime que la spontanéité, ça n'existe pas en fait. C'est un comportement aussi codé que la maîtrise. On n'affiche jamais une image sincère de soi et Freud le soulignait lui-même: "Ceux qui se présentent comme parfaits portent souvent en eux les pires démons intérieurs". En bref, la duplicité signe la condition humaine. Quitte à mentir, mieux vaut donc le faire sous les abords de la civilité.

Et puis, j'ai tiré de Freud et de la psychanalyse un enseignement essentiel, celui d'une nécessaire réserve. Chacun de nous ne cesse en effet aujourd'hui de faire de la psychologie. On adore même ça et on se déclare tous experts en la matière. On passe au crible toutes les petites qualités et surtout les énormes défauts de ses entourage et on y va tout de suite d'un diagnostic que l'on assène de manière péremptoire, indiscutable. Quant à ceux que l'on perçoit en grande détresse, qui ont peut-être subi une violence, un traumatisme, on déclare tout de suite qu'il faut parler, porter l'affaire sur la place publique. Parler, non seulement ça soulagerait mais, surtout, ça libérerait.


Tous ces "bons conseils" amicaux, toutes ces pressions, injonctions, ces sommations à parler, peuvent aussi être redoutables. Cette attitude, apparemment compatissante, ne relève pas forcément d'intentions bienveillantes mais procède peut-être aussi d'un sinistre effort: celui de rendre l'autre définitivement fou. C'est en effet le meilleur moyen d'enfermer quelqu'un dans son statut de victime, de le figer, à vie, dans le registre de la plainte, de l'infinie rumination.


La parole n'est efficace, rédemptrice, que lorsqu'elle permet de recomposer la logique d'une vie. A cette fin, il faut qu'elle s'inscrive, dans un dialogue et un débat, contradictoire et secret, avec un interlocuteur unique (un analyste). C'est de cette seule manière que l'on parvient à identifier le maillage de son existence et les points de tension qu'elle subit. Rien à voir, donc, avec une exhibition publique. La parole n'est jamais pure, elle n'énonce jamais directement la vérité.


Tableaux de René MAGRITTE, Boris KUSTODIEV, Kuzma PETROV-VODKINE, Martial RAYSSE, Paul DELVAUX, Georgio de CHIRICO, Victor BRAUNER, Billy BRAUER. Photographies de la ville de Koenigsberg (Kaliningrad), de Nietzsche, Paul Rée, Lou Salomé, de Freud et sa mère et avec sa fille Sophie, de Régine Olsen. Images de Schopenhauer avec son caniche (à qui il a légué tout son patrimoine, ce qui était tout à fait inhabituel à son époque. Ca explique, en partie, l'intérêt que porte Michel Houellebecq à Schopenhauer), de Soren KIERKEGAARD.

Mes conseils de lecture:

- Sur Schopenhauer et sur Nietzsche, les meilleurs biographies sont incontestablement celles de Rüdiger SAFRANSKI. Ce ne sont pas des bouquins réservés à des philosophes. Ils offrent surtout un extraordinaire panorama de l'Allemagne au 19ème siècle.

Sur Freud: Elisabeth ROUDINESCO: "Sigmund FREUD en son temps et dans le nôtre". Un portrait très complet de Freud qui évoque ses multiples centres d'intérêt.

- Sur les démêlées de Kierkegaard avec la belle Régine Olsen, je renvoie à un émouvant roman de Claude PUJADE-RENAUD : "Tout dort paisiblement sauf l'amour". On ne peut pas trouver plus beau titre.

- Sur Kant: Arsenij GOULYGA : "Kant, une vie". Une curiosité. C'est un ouvrage des temps soviétiques. C'est peut-être, néanmoins, la meilleure biographie de Kant mais c'est devenu, sans doute, difficile à trouver.

- Sur la ville de Koenigsberg: Jean-Paul KAUFMAN: "Outre-Terre". Un livre qui a pour thème principal la bataille napoléonienne d'Eylau mais qui évoque également, avec une remarquable justesse, la ville de Koenigsberg.

 Je signale enfin, même si cela dépasse les propos de ce post, la parution toute récente d'une remarquable biographie de Leibniz. Un véritable modèle de clarté et de pédagogie. L'auteur en est Michael KEMPE: "Sept jours dans la vie de Leibniz". Leibniz, l'un des grands génies de l'humanité : diplomate, mathématicien historien, romancier, philosophe, ingénieur. Inventeur du système binaire qui régit notre monde numérique. Un bouquin très attrayant qui fait également découvrir le 17ème siècle européen.


samedi 7 octobre 2023

Mon Vampirisme


Je sais bien que ça peut apparaître kitsch et grotesque que je me présente comme une vampire.

Ca correspond pourtant à quelque chose de fort en moi.


Ca a d'abord trait à mon physique: mon apparence mince et longiligne. Je n'aime pas la matérialité du corps, sa gravité débordante, je préfère me sentir légère et aérienne. Tant pis si je manque de cul et de seins. 


Et c'est aussi la pâleur de mon visage avec de grands yeux empreints de gravité. Et c'est enfin mon mode de vie, mon agitation nocturne.

Je pense ainsi que j'étais absolument crédible quand, adolescente-étudiante, je cultivais, au grand désespoir de ma mère, le look gothique. Du noir jusqu'au bout des lèvres et des ongles, contrastant avec une peau blafarde et plein de bijoux en argent. Aujourd'hui encore, ça ne me déplaît pas de sortir, le soir dans les rues de Paris, attifée de quelques uns de ces oripeaux. Je trouve une nouvelle assurance et j'ai l'impression de renverser la séduction. C'est moi qui deviens la prédatrice et c'est profondément troublant.


Mais surtout, ça a trait à mes origines, l'Europe Centrale. C'est en effet là-bas que le vampirisme a pris naissance. Et c'est une question qui a pas mal agité l'Europe du 18 ème siècle, y compris la France. Marie-Thérèse d'Autriche a même été contrainte de s'occuper sérieusement de cette question. 


L'épidémie de vampirisme, de cas supposés et recensés, elle s'est, en effet, propagée, largement chez moi, durant tout le 18ème siècle. En Hongrie, Moravie, Transylvanie, Ruthénie, Slovaquie, Istrie, Silésie, Dalmatie, Pologne, Russie. 


Ca s'inscrivait d'abord dans un contexte politique particulier totalement oublié à l'Ouest: celui de la poussée continuelle de l'Empire Ottoman  qui avait porté très loin ses frontières, jusqu'au Nord de l'Europe. Les Turcs étaient ainsi aux portes de la Pologne et de l'Empire des Habsbourg. Ma ville de Lviv était elle-même à quelques kilomètres de la frontière au point qu'on dit encore : "On va se promener en Turquie" quand on va se balader à la campagne. Cette proximité des Turcs, c'était évidemment très angoissant d'autant qu'abondaient les récits de leur effroyable cruauté. Le supplice du pal, il était dans tous les esprits de même que les histoires de tous ces gens que l'on enterrait vivants.


Les Turcs, on s'est donc construits un peu par rapport à eux. Il est d'ailleurs significatif et peut-être inquiétant que le Prince Vlad Tepes (1429-1476), surnommé Dracula, demeure célébré en Roumanie. Il est même parfois considéré comme un Prince juste, voire le père de tous les Roumains. Pourtant, on l'appelait aussi "l'empaleur" parce qu'à la violence turque, il répondait par une violence plus grande encore: le Mal guéri par le déchaînement du Mal. Et c'est vrai que des Dracula politiques, des suceurs de sang du peuple, la Roumanie contemporaine, de Ceausescu à aujourd'hui, n'en a pas manqué au cours de ces dernières décennies. 


Quant au vampirisme au 18ème siècle, il se révèle, lui aussi, comme un reflet ou une transposition de la peur de l'ennemi turc. Les vampires deviennent en effet un bouc émissaire des sociétés rurales. Ils permettent d'exorciser l'angoisse et l'effroi suscités par les Ottomans. On se met alors à rencontrer des vampires un peu partout. On n'ose plus trop sortir la nuit. Et quand un proche décède, on n'est jamais absolument sûrs qu'il est complétement mort.


 Alors on se regroupe pour faire la chasse aux vampires. Les populations paysannes pénètrent, en nombre, dans les cimetières, ouvrent les tombes et plantent dans les cadavres fraîchement inhumés un épieu. Ce geste, censé mettre fin au Mal et aux sortilèges, est, bien sûr, une réédition et une conjuration du supplice du pal. Exercer, répéter ce geste, c'est une manière de s'en prémunir et de s'assurer que les morts sont complétement morts. 


Mais la naissance du vampirisme au 18 ème siècle ne s'explique pas seulement par la peur des Turcs. Il est aussi, et peut-être surtout, l'expression d'une révolte contre "le désenchantement du monde". Le 18ème siècle, c'est, en effet, l'extension à toute l'Europe de la modernité. C'est le siècle des Lumières, le triomphe de la pensée rationnelle, la fin des superstitions et de la magie, la naissance de la société productive. Le Christianisme lui-même, qui cohabitait jusqu'alors avec les croyances et rites populaires, s'est profondément rationalisé dans sa confrontation avec le protestantisme.


Mais on ne mesure pas tous les dégâts psychologiques provoqués par cette sécularisation du monde et ce nouveau culte de la raison, de l'utilitarisme et de l'efficacité. On croit qu'on n'a jamais connu autant de bouleversements qu'à notre époque. Mais c'est oublier que la sortie du Moyen-Age, même si elle s'est faite lentement et à des rythmes divers selon les zones géographiques, ça a été un véritable séisme mental. 


Il faut absolument lire l'extraordinaire livre de J. Huizinga: "L'automne du Moyen-Age". Avant la Renaissance, puis le triomphe de la pensée rationnelle et de la société industrielle, le Moyen-Age, c'était d'abord un monde, une culture, où tout était vécu avec davantage d'intensité: les sons, les couleurs, les parfums, les émotions. Les passions, les sentiments étaient exacerbés. On ne cessait de pleurer, de crier, de rire, de se bagarrer. Tout était excessif, passionnel, et se détachait avec un relief extraordinaire. On y éprouvait ce que Huizinga appelle "l'âpre saveur de la vie", sa couleur éclatante. Le Moyen-Age était, à la fois, un monde enchanté, merveilleux, de conte de fées, mais, en même temps, un monde de grande violence et de cruauté indifférente. "Il y avait dans la vie quotidienne une capacité illimitée de passion et de fantaisie".


Cette intensité extrême de la vie au Moyen-Age, elle a été brutalement balayée, effacée, au profit d'une tiédeur généralisée. Tout est devenu fade et aujourd'hui encore, nous baignons dans cette "Grande Tiédeur" du monde de la Raison. Du merveilleux, du magique, de l'irrationnel, il n'y en a plus. Tout est maintenant banal, ordinaire, les choses et les gens. Tout se ressemble et on est tous les mêmes aujourd'hui: paisibles, modérés, mesurés, bref normaux. 

C'est à ce prix qu'on est sortis du Moyen-Age. En Italie, Espagne, France, Allemagne, ça s'est fait beaucoup plus tôt qu'ailleurs. Les vieilles croyances, les superstitions, on les a jetées par dessus bord et le christianisme est devenu une religion rationalisée, institutionnalisée. Ca s'est traduit par l'Inquisition, l'éradication de la magie et une impitoyable chasse aux sorcières. Il y aurait eu dans ces pays, aux 16ème et 17ème siècles, environ 100 000 procès de sorcières et 50 000 exécutions sur un bûcher (des chiffres à rapporter à une population européenne alors estimée à 140 millions d'habitants y compris la Russie).

Quant aux vampires, ils sont en quelque sorte, un siècle plus tard, les successeurs et les frères, en Europe Centrale, des sorcières et des magiciens de l'Ouest de l'Europe. Les derniers suppôts de l'esprit magique du Moyen-Age. Et singulièrement, ils apparaissent dans les confins les plus reculés (proches de la frontière turque) et dans les populations paysannes les moins éduquées; notamment chez ces mauvais chrétiens que sont les orthodoxes que l'on considère toujours comme un peu arriérés. Il faut d'ailleurs préciser que les orthodoxes n'admettent pas l'existence du Purgatoire et leurs morts n'ont donc d'autre solution que de sortir de leur tombeau et d'errer lamentablement sur terre dans l'attente de leur rédemption.

Les penseurs des Lumières (Voltaire notamment) n'auront bien sûr que sarcasmes pour ces superstitions. Et ils gagneront la bataille, bien sûr. Après que Marie-Thérèse d'Autriche ait strictement interdit la profanation de tombes, on n'entendra brusquement plus parler de cas de vampirisme. Plus personne, à partir de cette date (1755), n'osera évoquer la rencontre de vampires sauf à risquer de passer immédiatement pour fou ou simple d'esprit. 


Les vampires se sont donc retirés du monde mais il faut souligner qu'ils revivront d'abord dans la fiction. D'abord littéraire au 19ème siècle: Polidori, Sheridan Le Fanu, Bram Stoker. Puis, le 20ème siècle verra émerger l'écrivaine Ann Rice mais surtout une flopée de réalisations cinématographiques remarquables: "Nosferatu, le vampire" de F.V. Murnau,  "Nosferatu, fantôme de la nuit" de Werner Herzog, "Dracula" de Francis Ford Coppola, "Entretien avec un vampire" de Neil Jordan, "Les prédateurs" de Tony Scott, "La reine des damnés" de Michael Rymer et le trop méconnu "Morse" de Tomas Alfredson. Mes préférés: "Morse" et "Nosferatu, fantôme de la nuit".


Et surtout, les histoires de vampires ont  été remplacées, à partir du 19ème siècle, par une version affadie du mythe (dépourvue notamment de dimension sexuelle):  celle des fantômes et revenants. On peut même parler aujourd'hui de fantômes sans trop faire ricaner. Même le journal "Le Monde", réputé pour son sérieux, a consacré plusieurs enquêtes, cet été, aux maisons hantées. Et puis, on s'intéresse de plus en plus aux zombies ("La nuit des morts-vivants" de Romero) ainsi qu'à la fête d'Halloween.


C'est la preuve que demeure ancré, en chacun de nous, un esprit magique. C'est la preuve surtout qu'on n'admet pas une séparation trop hermétique du monde des vivants et des morts. C'est une espèce de résistance à un puissant mouvement de la modernité : celui qui tend à expulser, éradiquer, la mort de nos sociétés: on ne veut surtout plus la voir. Dehors les vieux, dehors les morts ! A Mort, la Mort ! On n'a pas besoin de ça dans la société marchande. 


C'est au point que, pour plus de commodité et de discrétion, dit-on, presque tout le monde se fait maintenant incinérer. Et on disperse ensuite les cendres un peu n'importe où. Plus de tombes, plus de cimetières. Bientôt, on sera la première société qui, dans l'histoire de la civilisation, aura cessé d'honorer ses morts. Je trouve ça sidérant parce que les tombes, ça avait marqué l'entrée de l'humanité dans l'histoire. Est-ce qu'on vit maintenant dans un grand fantasme anti-spéciste, celui d'un devenir animal ? Le tout récent film de Thomas Cailley, "Le règne animal", vient ainsi de recevoir une critique unanimement élogieuse.


Comme antidote à cette tendance nihiliste et mortifère, je continue de penser que les vampires demeurent l'un des grands mythes de l'humanité. Et d'ailleurs, si personne, bien sûr, n'y croit, tout le monde, néanmoins, s'y intéresse.


Les vampires nous disent, en effet, beaucoup de choses sur la mort et la sexualité. Et ils nous permettent aussi d'entrevoir un monde qui n'est pas encore totalement dominé par la raison et l'esprit de sérieux mais sait également faire place au merveilleux et au désir.


D'abord, les morts reviennent bien sûr ! Souvent, dans mes rêves, mes parents, ma sœur, m'apparaissent. Ils sont en guenilles et dégoulinent de sang. Ils viennent m'accabler de reproches: "Espèce d'écervelée, de tête de linotte ! Tu n'as même pas fait attention, tu n'as pas pris la peine de vérifier, tu t'es dépêchée de refermer notre cercueil alors qu'on était encore vivants!" Alors, ils commencent à reprendre une vie quotidienne auprès de moi sous leur apparence effrayante. Je n'en mène pas large mais ça ne dure pas longtemps et, tout à coup, ils s'écroulent et s'effacent définitivement.


Et puis, il y a l'étrange séduction des vampires, leur forte attraction sexuelle. Est-ce à dire que la mort est sexy ? Peut-être pas ! Plutôt simplement que, dans le désir, dans l'attirance sexuelle, on est disposés à un bouleversement de son identité, une abolition de soi-même et de ses propres limites. Etre amoureux, c'est devenir autre, changer complétement de peau, voire l'arracher entièrement. C'est une "approbation de la vie jusque dans la mort" (Georges Bataille).


Enfin, le vampirisme réveille en nous les peurs ancestrales de l'épidémie et de la contamination. L'angoisse de l'épée de Damoclès qui peut briser notre Destin. Ne l'oublions pas: il y a seulement quelques décennies qu'on s'est délivrés de cette peur. Simplement, le Sida (transmis par le sang) et le Covid ont aujourd'hui remplacé les angoisses de la peste, de la variole et de la tuberculose.


Images de Louis DEGOUVE  de NUNCQUES, TOYEN, Alexander HARRISON, Hans BELLMER, Edvard MUNCH, J.H. FUSSLI, Jean DELVILLE, Jules DELASSUS, Jean-François PORTAEL, Antoine WIERTZ, 

Lectures:

- Je recommande d'abord "L'automne du Moyen-Age" de Huizinga. Un livre extraordinaire paru à Amsterdam en 1919 mais qui n'a pas pris une ride. C'est moins un livre d'histoire qu'un livre d'anthropologie. Il s'attache à décrire les mentalités et les représentations au Moyen-Age, ce que l'on appelle aussi les mœurs et la vision du monde. Ce qui est formidable, c'est que ça nous permet de considérer d'un autre œil la société d'aujourd'hui. Le livre demeure très facile à trouver en poche.

- Il faut également lire "La sorcière" de Jules Michelet, un des très grands bouquins de la la littérature française du 19ème siècle.

- Et évidemment aussi: "Dracula" de Bram STOKER, "Carmilla" de Sheridan Le FANU et "Le vampire" de POLIDORI. Ce sont vraiment d'excellents et merveilleux bouquins.

Et enfin deux récentes et remarquables nouveautés :

- Dana GRIGORCEA: "Ceux qui ne meurent jamais". Un livre écrit en allemand par une jeune femme d'origine roumaine. Un roman sur un Dracula contemporain dans une petite ville des Carpates roumaines. Avec une dimension politique. Un livre qui enchantera tous ceux qui s'intéressent à ce pays magnifique qu'est la Roumanie.

- Dom Augustin CALMET: "Le traité sur les apparitions et les vampires" présenté et édité par Philippe CHARLIER. C'est la réédition d'un livre très curieux, paru en 1746, d'un moine bénédictin érudit. Il recense, dans toute l'Europe, les cas relatés de vampirisme. C'est absolument fascinant même si le moine ne fait guère usage d'esprit critique. A lire absolument par toux ceux qui s'intéressent à la question. La préface de Philippe Charlier est, en sus, très éclairante.