samedi 16 décembre 2023

La Guerre des sexes

 


On le sait, entre les deux sexes, ça ne marche pas, ça ne colle pas. D'harmonie, il n'y a pas et il n'y aura jamais. C'est la guerre.

Pourquoi ? Parce qu'il y a une irréductible séparation, division, entre eux. 


Ce que le poète A. Tudal résume ainsi: "Entre l'homme et l'amour, il y a la femme. Entre l'homme et la femme, il y a un monde. Entre l'homme et le monde, il y a un mur." C'est, évidemment, à décourager toute thérapie de couple.


L'homme et la femme sont d'une espèce différente. Et dire que c'est culturel est loin d'épuiser le sujet de la ligne de démarcation entre les sexes. De chaque côté, les attentes de départ sont, en fait, très différentes.


En simplifiant outrageusement, je dirais d'abord que l'existence de l'homme se situe davantage dans le registre de l'avoir, de la possession matérielle, tandis que les femmes privilégient plutôt "l'être", le vécu affectif. 











L'homme se réfugie dans la possession: avoir une maison, une bagnole, un compte en banque bien garni et, pour couronner le tout, une femme trophée. 


Pour une femme, même de beaux bijoux ou de jolies fringues, ça n'est pas si important que ça et ça n'a d'ailleurs qu'une valeur affective ou sensuelle. Ce qui compte plus, à ses yeux, c'est de pouvoir goûter la saveur et la brûlure de la vie. Tout plutôt que la monotonie et la tiédeur du quotidien. Il y a, en chaque femme, une Madame Bovary immergée dans les rêves. Ce n'est pas qu'elles soient des insatisfaites permanentes mais c'est qu'elles sont "papillonnantes", qu'elles cherchent à expérimenter, sans cesse, autre chose. C'est pour ça qu'elles ne cessent de déconcerter et de se montrer changeantes. 


"Que veut une femme ?", au juste. Et "qui sont-elles ?" d'ailleurs. A ce sujet, elles ne cessent de faire tourner en bourriques les hommes qui ne parviennent jamais, bien sûr, à trouver de réponse. 

C'est l'avoir contre l'être, l'utilitarisme contre le sentiment.


Les hommes, c'est sûr, sont d'une psychologie plus simple, plus prévisible. Il faut reconnaître qu'ils ont été façonnés, mentalement, à la schlague, au knout. Devenir un homme, c'est d'abord subir une violence symbolique terrible. On leur a appris, avec plus plus ou moins de réussite selon les individus, à "cadrer" leur désir dans un schéma sexuel très strict.


Dans un texte étonnant (consacré au mythe du "choix des trois coffrets"), Sigmund Freud a ainsi résumé la situation "compliquée" des hommes face aux femmes. Trois choix leur sont offerts, au cours de leur vie : d'abord leur mère (qui leur a donné la vie), puis leur amante/épouse (qui est une copie ou un négatif de leur mère et qui va être une reproductrice). 


Ces deux premières propositions, ça n'est pas une alternative très enthousiasmante, c'est même déprimant, on reste dans l'entre-soi, la relation familiale incestueuse. C'est pourquoi, dans le mythe, le héros fait le choix le plus étonnant, le troisième, le plus incertain: la 3ème femme, la plus belle, la plus séduisante (qui ne parle même pas et ne cherche pas à se mettre en valeur). Elle est la plus désirable et la plus digne d'être aimée mais elle est aussi la figure...de la Mort.


La femme et la Mort, l'association est profondément ancrée dans l'inconscient masculin. La femme séduisante, c'est celle qui vous terrifie, vous fixe soudainement, à l'instar de la Méduse, d'un regard pétrifiant. Celle qui va vous perdre, vous conduire à une déchéance absolue, vous faire renier père, mère et toutes vos attaches. Et pourtant, c'est celle-là que l'on désire et pas une autre plus sécurisante. Pour aimer vraiment une femme, un homme doit renverser la table et, surtout, être capable d'affronter la mort avec allégresse.


Mais on sait bien qu'au final, ce 3ème choix est rarement effectué et que l'homme se range à la Raison, la stabilité. Cela parce qu'il est, toute sa vie, dévoré par un sentiment de culpabilité. On ne dévie pas sans risque, en toute impunité, de la feuille de route qui a été établie.


Les hommes se sentent, malgré tout, investis d'une mission: être les garants de la Loi et de l'Ordre. Et ça les angoisse beaucoup parce qu'ils ne se sentent pas forcément "taillés pour ça". Il y a un grand non-dit là-dessus mais je crois qu'il faut le reconnaître: les hommes sont beaucoup plus angoissés que les femmes parce que la pression sociale et symbolique qui s'exerce sur eux est plus forte: ils doivent, en toutes circonstances, assurer, faire face.


C'est cette angoisse fondamentale qui les rend plus agressifs, plus violents, qui leur fait adopter des conduites à risques (alcool, tabac, petite criminalité). Cette délinquance, c'est pour oublier, évacuer. Mais c'est probablement à force d'être rongés par l'angoisse que les hommes vivent moins longtemps que les femmes: 6 à 7 ans dans tous les pays du monde.


L'homme est en plein dans la Loi, les pieds pris complétement dedans. C'est pour ça que les hommes sont un peu tous semblables. Des hommes exceptionnels, qui sortent du lot, il y en a, bien sûr, mais on n'a pas de mal à les distinguer de la masse.


"Ils sont tous les mêmes", c'est ainsi que beaucoup de femmes expriment, avec dédain, leur déception. Des butés, des bornés, incapables de s'ouvrir, de sortir de leur carapace.


A l'inverse, les femmes sont toutes différentes. Au point qu'on ne parvient pas à repérer celles qui sont vraiment exceptionnelles. Elles le sont, d'ailleurs, toutes plus ou moins, tout simplement parce qu'il n'y a pas de norme les concernant. C'est pour ça que Jacques Lacan dit que "la Femme n'existe pas", qu'il n'en existe aucune généralité.


Sans doute, les femmes ont beaucoup moins de comptes à régler avec la Loi, leur Père, leur Mère. Leur père, elles l'aiment, bien sûr, inconditionnellement. Quant à leur mère, elles sont, avec elle, dans une relation de complicité puis compétition (comment être, ou ne pas être, plus femme, plus belle, plus séductrice que sa mère ?). Mais au total, elles sont moins écrasées par le sentiment de culpabilité et ça leur laisse donc beaucoup plus de marges de manœuvre.


C'est pour ça qu'elles sont généralement beaucoup moins conventionnelles que leur partenaire masculin. Et ce partenaire les intéresse-t-il vraiment d'ailleurs ? Presque toutes le femmes vous disent que son apparence importe peu. Pas besoin d'un Alain Delon pour éprouver la jouissance. Auprès d'elles, les moches et les vieux ont des chances presque égales. Le plus important, c'est qu'ils sortent un peu du commun, qu'ils ne soient pas formatés comme des fonctionnaires gris et insipides.


C'est l'appétence bien connue des femmes pour les mauvais garçons, les voyous, tous ceux qui exercent des métiers dangereux, dans les quels leur vie est menacée. Leur goût, aussi, pour les romans policiers, les films d'horreur ou les faits divers macabres.


Parce qu'en matière de désir et de jouissance féminine, je dirais que ce qui importe, ce n'est pas la conquête puis la possession d'un objet d'amour (un homme en l'occurrence), c'est plutôt d'être, en quelque sorte, dépossédée de soi-même, de voir les limites de son identité s'effacer. De ne plus être, enfin... (!), la même, de devenir une autre.


Cela prend la forme de "l'incube" ou du vampire qui, dans la nuit, vient, subrepticement, inspirer vos forces vives, vous met, littéralement, hors de vous-même. C'est bien sûr pour cela que j'aime tellement le personnage de Carmilla la vampire: elle exprime la quintessence de la jouissance féminine.


Une jouissance qui a, bien sûr, rapport à la Mort. Parce que quand une femme fait l'amour avec quelqu'un, ce n'est pas avec lui qu'elle jouit (quand ça se produit d'ailleurs), mais avec un autre, qui est... l'Autre, l'infini, l'illimité, la Mort. "Le monde appartient aux Femmes...c'est à-dire à la Mort", on revient toujours à ça.

Quoi qu'on en dise, ça n'est donc pas si mal que ça d'être une femme. Mais ça peut être effrayant, angoissant, voire épuisant (ça réclame tellement de travail de chercher à séduire). Et est-ce que ça n'est pas pour cette raison que beaucoup de femmes choisissent de faire des enfants ? Pour devenir des mères, pour ne plus, justement, être des femmes.


Images de Franz Von Stück, Odd Nerdrum, Eckersberg, Otto Dix, Jeanne Mammern, Leonor Fini, Heinrich Füssli.

Un texte où je donne libre cours à mon goût pour les divagations psychanalytiques. Je peux comprendre qu'on le déteste éventuellement. Son objet n'est d'ailleurs pas la Vérité (sur ce qu'est être un homme ou une femme) mais il vise simplement ce que l'on appelle des "effets de vérité". Ca parle ou ça ne parle pas. Ca trouve ou non une résonance. Mais qu'on aime ou déteste, l'important c'est que ça heurte, que ça ne laisse pas indifférent.

Quoi qu'il en soit, je parle évidemment quand même pas mal de moi dans ce texte.

Surtout, il ne faut jamais perdre de vue que, dans l'exploration de la psychologie humaine, il n'y a jamais de réponse, de certitudes, de diagnostic. Il n'y a que des interrogations.

Je recommande :

- Georges Bataille : "Le bleu du ciel", "Ma mère"

- Colette Peignot : "Ecrits de Laure"

Et puis, je viens de découvrir Violette Leduc. Je ne connaissais pas mais les éditions Gallimard viennent d'éditer la version non expurgée de son premier livre "Ravages" (paru en 1955). Je viens de le parcourir, c'est sidérant d'audace et de liberté avec une grande qualité d'écriture.

Quand on lit ces trois auteurs, on se met à beaucoup relativiser la supposée liberté des mœurs actuelle. Annie Ernaux, ça fait littérature de bonne sœur en comparaison de ces textes. Ils ont été écrits il y a plus de 70 ans mais les plus vieux ne sont sûrement pas ceux qu'indique leur âge. 

samedi 9 décembre 2023

Maître et Esclave : devenir humain par le conflit

 

La conflictualité est au cœur de l'esprit humain, disais-je dans mon dernier post. Dès que sont réunies au moins deux personnes, celles-ci sont vite portées par une irrépressible tendance à se quereller, s'affronter, même si c'est de manière feutrée. On a tous le souvenir de repas de famille explosifs, de pots de bureau où les meilleurs collègues en viennent à s'invectiver, voire de fêtes de mariages qui s'achèvent dans un grand déballage familial. La paix, on s'en lasse très vite, on préfère la guerre de tous contre tous. 


Cette guerre perpétuelle, c'est d'abord l'expression de notre besoin éperdu de reconnaissance, de notre "désir d'être désiré par l'autre". Ce "désir d'être désiré", ça peut apparaître une expression prétentieuse mais ça se rapporte à cette effroyable "dialectique" des relations humaines qu'a décrite le philosophe Hegel. On peut ainsi la résumer en quelques mots : l'homme se nourrit de désirs et il n'est humain que dans la mesure où il veut s'imposer à un autre homme.


Même si elle est très sombre, je crois qu'elle est profondément vraie: confrontés à quelqu'un d'autre, on essaie, d'emblée, d'établir une relation de domination - sujétion avec lui. On s'affirme, s'affiche, à telle fin qu'il nous "reconnaisse" comme son maître. On cherche, à tout prix, à se sentir désiré par celui que l'on cherche à dominer. Le regard de l'autre et la conflictualité façonnent, en fait, notre identité, la conscience que nous avons de nous-mêmes. Et ça va très loin: on engage, avec l'autre, une véritable lutte. C'est même une lutte à mort, tout de même pas physique mais du moins mentale, un meurtre psychique: on veut tuer, réduire à néant, l'individualité de l'autre. Et ce désir de meurtre, il concerne aussi bien le maître que l'esclave.


Ca passe évidemment, par des voies subtiles et sophistiquées et ça ne marche pas à tous les coups parce que c'est, parfois, le supposé inférieur qui prend  le dessus. C'est alors le triomphe de l'esclave. Mais, au total, c'est bien ce jeu cruel du dominant et du dominé, du maître et de l'esclave, avec tous ses renversements potentiels, qui règle la sinistre logique des relations humaines. On accède à l'humanité par le conflit. Refuser la lutte, c'est se condamner à n'être que l'instrument des autres.


Même si ça va à l'encontre de toutes nos convictions humanistes, il faut se rendre à l'évidence: considérer l'autre comme notre égal, ce n'est vraiment pas notre penchant naturel. L'homme qui serait bon par nature, c'est un grand mensonge. Dominer et assujettir l'autre, c'est plutôt notre inclination première. Et ça va bien sûr au delà des logiques individuelles. Ca s'étend à un groupe, voire à un Etat tout entier. Et le vaincu en perd tous ses repères propres au point de se placer sous la dépendance du maître.


Même avec ses amis les plus proches, même (et peut-être surtout) au sein d'un couple, ça fonctionne ainsi: il y en a toujours un qui cherche à se mettre en avant et à dominer les autres. 


Le conflit et le désir de reconnaissance font l'essence de la vie. Ca en fait même le sel et c'est, éventuellement, positif si ça aide à se construire, si les positions du maître et de l'esclave basculent et s'inversent régulièrement. Savoir se quereller, dans certaines limites, c'est souvent formateur. Par exemple, je m'engueule régulièrement avec ma copine Daria. On ne prend pas de pincettes, on se raconte même des horreurs mais ça n'a pas d'importance, ça ne nous affecte pas. On juge même ça positif  parce qu'il n'y en a pas une qui écrase définitivement l'autre. Je la reconnais ainsi comme plus forte, moins timorée, que moi dans beaucoup de domaines de la vie. Mais sa domination n'est pas totale parce que je crois qu'elle me juge plus experte dans d'autres domaines.


Mais le grand problème, ce qui fait, finalement, le malheur des hommes, c'est que, le plus souvent, les situations se figent. Les positions se bloquent, le maître et l'esclave sont définitivement en place. 


Et puis, il y a notre propre aveuglement vis-vis de cette mécanique universelle du conflit et du désir de reconnaissance. L'agresseur, en particulier, ne cesse de la nier. Il n'y participe pas, n'en est pas partie prenante. La preuve : il est tellement sympa, tolérant, convivial. Et d'ailleurs, il n'a que des amis formidables et de chouettes copains. Et surtout, il accorde la même attention à tout le monde parce que, bien sûr, on est tous égaux. 

Quant au dominé, il bat, généralement, bien vite en retraite: il se contente de ravaler silencieusement son humiliation. Il sait que s'il riposte trop vivement, il s'enfoncera davantage. Alors, il se tient coi et se conforme à cette relation inégalitaire au point de reprendre les goûts et opinions de son maître, de devenir, en tous points, comme lui.


Finalement, on s'accorde tous à vivre dans l'illusion de relations humaines entièrement pacifiées et égalitaires. Jamais, on ne cherche à dominer l'autre, affirme-t-on. On est incapables de considérer que cette belle proclamation n'est que le vernis social qui dissimule notre hostilité générale envers nos "frères humains". 


Cette hostilité, ça se joue, bien sûr, au plan symbolique. Mais on en fait quotidiennement l'expérience, dans nos échanges les plus anodins. Rien de plus humiliant ou plus gratifiant, par exemple, que d'avoir le dessus ou le dessous dans une discussion, une conversation. On veut, à tout prix, apparaître celui qui cloue, plutôt que celui qui se fait clouer, le bec.


D'emblée, l'autre m'irrite, m'horripile, me déstabilise. Il est un intrus dont j'ai l'impression qu'il cherche à remettre en cause mon identité, celle que je me suis forgée. Pour sauver sa peau, rester droit dans ses bottes, ne pas se sentir rabaissé, relégué, on cherche donc, tout de suite, à s'affirmer pour le contrer.



Bien sûr, on se casse parfois, souvent, la figure et on est finalement dominés. Mais je pense, vraiment, que ça ne doit pas porter à conséquence, qu'on doit plutôt tirer des leçons de l'expérience. C'est pour ça que je n'aime pas du tout l'esprit victimaire aujourd'hui tellement répandu surtout parmi les femmes. On devient apeurées, pétochardes, on prône une méfiance généralisée envers une foule de pervers et de manipulateurs qui nous entoureraient. Probablement... et même sans doute... mais, à se proclamer victime, le risque est de ne jamais sortir de ce statut, de s'exonérer de tout regard critique sur soi-même: les autres sont, certes, des méchants mais on est, aussi, un(e) méchante(e). 



Comment sortir de cette mécanique infernale ? Personnellement, j'ai horreur des conflits au point de m'enfermer souvent dans le silence. Mais cette attitude irrite, paradoxalement, beaucoup. Pourquoi, elle ne répond pas celle-là ? A jouer l'insaisissable, est-ce qu'elle se croit supérieure, au-dessus de nous, de la mêlée ?

Ca ne m'a pas fait changer d'attitude. En société, je refuse, en général, de m'extérioriser. Au point d'apparaître franchement pas drôle.


Mais ça n'est pas, non plus, une protection suffisante. On ne parvient jamais à se mettre hors-jeu. Et d'ailleurs, une multitude de fois, je me suis ramassée et je continue de me ramasser. Presque quotidiennement, quelqu'un cherche à m'humilier. Ca va du simple sifflement dans la rue aux remarques dépréciatives ou enjôleuses dans mon activité professionnelle: une tonne quotidienne d'horreurs ou de louanges aussi excessifs les uns que les autres. Ca a pu me bloquer, me tétaniser, autrefois, mais je me dis, aujourd'hui, qu'au moins j'existe. Que j'irrite, ça prouve que je suis vivante, que je ne perds pas le fil de la vie.  



Si ça fait plaisir à certains de considérer que je suis une conne ou une nulle, c'est peut-être bien. Ca conforte leur assurance ou leur doute. Il faut savoir accepter ça et y réfléchir. L'erreur, c'est de s'auto-justifier et, peut-être, de vouloir se corriger immédiatement pour se conformer à la pression exercée.


La reconnaissance, j'ai, bien sûr, moi-même pas mal carburé à ça. Je ne suis donc pas naïve. Comment peut-il en être autrement quand on vient d'un pays misérable dont on ignorait tout jusqu'à l'an dernier ? Dont l'image des femmes était celle de prostituées prêtes à tout ?


Comment se positionner, s'affirmer, dans pareil contexte ? Le problème de la plupart des femmes, c'est qu'elles se laissent, généralement, submerger par leur affectivité. Que leur sentimentalité, leur trop grande compassion, les met en situation de dépendance. On a trop peur de blesser, de faire du mal. Et puis, on est ravagées par le "désir d'être désirée" au point d'être prêtes à toutes les compromissions. On veut faire plaisir et on essaie de jouer la partition que l'on attend de nous; on cède finalement sur son propre désir au point d'adopter celui de l'autre. Mais on ne perçoit pas que c'est notre propre survie psychique qui est, ici, en jeu.


Il ne faut pas donner prise à l'adversaire, celui qui, voyant la brèche ouverte, n'hésitera pas à vous étouffer. Se montrer une fille sympa, souriante, avenante, se plier au désir de l'autre et non pas à son propre désir, c'est, en fait, redoutable, c'est le meilleur moyen de tomber sous emprise, de devenir esclave. 

Il ne faut pas apparaître en demande d'amour. Ne pas se révéler dans sa chair et dans son sang parce que "l'adversaire" saura, tout de suite, exploiter cette faille et qu'on s'engage, alors, dans des joutes sentimentales infinies. Apprendre, au contraire, à apparaître maîtrisée, quasi-abstraite, voire indifférente. La marquise de Merteuil, dans "Les liaisons dangereuses" est, à cet égard, exemplaire. C'est de cette manière que les relations de pouvoir peuvent devenir réversibles. Que l'esclave, la femme, peuvent, à certains moments, renverser la table.

Préserver sa capacité de penser et d'agir par soi-même, c'est finalement cela qui est le plus important..


Images de Franz Von Stück, Henri-Charles de Villeneuve, Delacroix, Frank Duveneck, Heinrich Füssli, Franz Sedlacek, Emile Vernet, Cuno Amiet, Edgard Maxence, Pierre-Jean Maurel, William Blake

Un post qui apparaîtra, peut-être, abscons mais j'avoue être fascinée par cette idée de la lutte pour la reconnaissance, de la dialectique du maître et de l'esclave. On sait que Marx avait repris cette idée à Hegel mais il l'avait outrageusement simplifiée en l'inscrivant simplement dans les rapports économiques et la lutte des classes. Hegel, c'est bien plus fort en développant un jeu symbolique et mortel. Je crois vraiment que l'esprit humain fonctionne comme ça. C'est une idée qui a, d'ailleurs, été largement reprise par la psychanalyse française (Jacques Lacan). C'est évidemment à mille lieux des thérapies actuelles du bien-être et de la pensée positive. Ca réclame une nouvelle lucidité: accepter le conflit et le canaliser

Hegel, entendons nous bien, on n'y comprend absolument rien, c'est décourageant, c'est, de loin, le philosophe le plus obscur. J'ai personnellement vite renoncé. Mais il a eu, dans les années 1930, un lecteur génial et énigmatique, d'origine russe, Alexandre Kojève. On a édité ses cours: "Introduction à la lecture de Hegel". Et là, c'est franchement lumineux avec, justement, des pages extraordinaires sur le maître et l'esclave.

En littérature, je n'ai pas trouvé grand chose inspiré par la dialectique du Maître et de l'Esclave:

- Michel Tournier: "Vendredi et les limbes du Pacifique". Un des livres les plus célèbres et les plus lus de la littérature française (notamment par les enfants avec une version dédiée). "Autrefois, il ne pouvait pas y avoir vraiment de dispute entre eux. Robinson était le maître. Vendredi n'avait qu'à obéir; Robinson pouvait réprimander ou même battre Vendredi. Maintenant que Vendredi était libre et l'égal de Robinson, ils pouvaient se fâcher l'un contre l'autre".

- Joyce Carol Oates : "La fille tatouée". Fascinante Joyce Carol Oates qui produit, chaque année, des livres retors et monstrueux. Montrer comment les êtres négocient avec la violence, ça indispose évidemment. C'est ce qui explique probablement les réserves du jury du Nobel de littérature.

- Philip Roth: cette thématique générale de l'affrontement et des rapports de domination irrigue l'ensemble de son œuvre.

- Jean-Paul Sartre: son œuvre serait profondément marquée par cette dialectique du Maître et de l'Esclave. Mais j'avoue que je n'ai quasiment rien lu de lui. J'éprouve, peut-être à tort, une sorte d'antipathie instinctive pour le personnage.

Enfin, il faut absolument essayer de voir le film "The servant" de Joseph Losey. L'intrigue est une illustration directe de la relation maître-esclave et se conclut par un renversement vertigineux.

samedi 2 décembre 2023

La vie comme fiction ou comme manipulation


Le 28 juillet 1914, jour du déclenchement de la 1ère guerre mondiale, Franz Kafka a simplement écrit dans son journal : "Aujourd'hui, piscine". 

Il est vrai qu'il était, ce qu'on ne soupçonne peut-être pas, un grand sportif (du moins pour son époque), et notamment un grand nageur. Adepte également de gymnastique et de régime alimentaire draconien.


Mais peut-on avoir mots plus stupéfiants ce jour là ? Comment l'expliquer ? Indifférence absolue ou fatalisme résigné ? Il s'intéressait pourtant à la société dans la quelle il vivait, cette Autriche-Hongrie tellement complexe, assemblage hétéroclite de langues et de cultures multiples. Et puis, il a ensuite cherché obstinément à servir dans l'armée en dépit de l'horreur qu'il éprouvait envers les déchaînements nationalistes. Ce désir d'être précipité dans une caserne interroge tant il semble incongru. On peut y voir une volonté suicidaire.


Mais peut-être aussi qu'on est tous des Franz Kafka face aux événements du monde.  D'abord, confrontés à un cataclysme, on peut être simplement sidérés, ne sachant ni que dire ni que faire. Et puis, notre attention connaît d'importantes gradations: qui se souvient de la Révolution des Tulipes en Géorgie, suivie de la Révolution des roses au Kirghizistan ?  L'Ukraine, je comprends bien, en ce sens, qu'on finisse par trouver ennuyeux le récit, qui était devenu quotidien, de ses malheurs. On a maintenant envie d'une autre musique.


Tout cela pour dire que je me sens un peu dans le même état d'esprit que Franz Kafka. Pas seulement parce que je vais à la piscine presque tous les jours mais parce que je me sens "détachée", comme à l'écart du  monde qui m'entoure et qui me semble devenu irréel, une fiction. Qu'est-ce qui est vrai, en effet, ce que j'éprouve ou ce que je lis et entends ?


Ce que l'on appelle "l'actualité",  j'avoue ainsi que j'ai carrément décroché depuis plusieurs mois. Ca m'apparaît tellement "à côté de la plaque", ça promeut une vision tellement "popote" et geignarde de l'existence.... Je perçois surtout ça comme une terrible machine à broyer, formater, les esprits.


On se croit informés mais on ne se rend pas compte que c'est au travers d'un "prisme déformant". Ce n'est pas que les médias soient de parti pris, c'est qu'ils nous enferment dans un cadre d'analyse et une sélection des sujets dignes d'intérêt. L'idéologie, voire la propagande, ça n'est pas un contenu mais c'est une forme. 


Et j'avoue que les médias français, c'est vraiment une soupe indigeste. On n'a vraiment pas l'impression qu'on vit en Europe ni qu'on a, à fortiori, un lien quelconque avec le vaste monde. Tous ces radotages sur le réchauffement climatique, l'inflation, les retraites, tous ces débats sur un besoin accru d'Etat contre l'épouvantail libéral, ça m'épuise, me laisse de marbre. On me somme étrangement de m'engager, de prendre parti, sur des sujets pour lesquels je n'ai généralement pas de compétence technique. Mais peu importe, l'objet n'est pas d'argumenter, de dialoguer. Il suffit de dire si on est pour ou contre. Les problèmes, c'est à la hache qu'on les règle maintenant.


La radio, la télévision, je ne les ouvre donc plus que pour écouter des musiques débiles ou regarder des films en replay.


Israël retient quand même mon attention. Ce qui me sidère, c'est qu'on a réussi à ancrer dans l'opinion mondiale cette idée qu'il y aurait eu un peuple palestinien, de langue arabe et d'identité millénaire, qui aurait été brutalement chassé par des Juifs qui se seraient injustement approprié leur territoire. On a complétement effacé que les Palestiniens, c'était, depuis l'occupation romaine (et notamment l'empereur Hadrien qui, au 2ème siècle de notre ère, les désignait du mot de "philistins" qui a, plus tard, donné Palestiniens), la dénomination des Juifs eux-mêmes et que le nouvel Etat d'Israël s'appelait d'abord la Palestine. Mais, par un fantastique retournement sémantique opéré dans les années 60, on s'est mis à appeler "Palestiniens" les Arabes vivant dans les territoires contestés.


Quant au territoire palestinien, il en existe tout de même bien un, authentique, aujourd'hui. Celui justement de la bande de Gaza dont Israël s'est complétement retiré en 2005 et qui, depuis cette date, bénéficie d'une autonomie administrative et de gestion. On ne peut pas dire qu'on ait cherché à y développer un modèle enviable de société. L'échec n'est pas entièrement imputable à Israël. On parle du blocus que celui-ci imposerait à Gaza. Mais est-ce qu'Israël n'est pas lui-même soumis, dès sa naissance, à un blocus sévère de la part des pays du Proche-Orient qui l'entourent ?


Le Hamas et les anti-sionistes ont, en fait, largement gagné la guerre de l'information grâce à un fantastique tour de passe-passe. Auprès de l'opinion mondiale, on a réussi à faire du peuple juif, autochtone, un peuple occupant, étranger à ses propres terres.
 

Cela dit, je ne crois pas non plus à un Droit fondé sur cette idée de terres ancestrales. Il n'existe qu'un Droit international aujourd'hui et c'est celui-là, seul, qui peut régler les conflits sur la base d'un accord commun. Mais cela aussi, on semble l'avoir bien oublié.


L'Histoire, elle est faite pour être manipulée, falsifiée. 


Ces "manipulations" grâce aux quelles les agresseurs se présentent en victimes, les Russes sont bien sûr experts en la matière. La Grande Russie, qui se prétend glorieuse et à la pointe de la Culture, aurait été humiliée par un Occident décadent et débauché. C'est le masque sinistre de la Russie criminelle qui se présente en victime.


Ce retournement, par lequel la victime est désignée comme bourreau, signe la mécanique perverse. "C'est de ta faute, tu l'as bien cherché", clame l'époux violent. 


Et ça fonctionne non seulement à l'échelle des individus mais à celle des guerres et de pays tout entiers. Je lis, en ce moment, le remarquable bouquin de Sofia Andrukhovych, grande écrivaine ukrainienne (de Galicie).  Elle rapporte d'abord que les Ukrainiens sont  traumatisés, tétanisés, sidérés. C'est le choc terrible du basculement dans l'état de guerre.


Mais surtout, ils ne comprennent pas, ils sont presque incrédules. "Qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qu'on a fait, pourquoi les Russes veulent-t-ils, tout à coup nous tuer ? Pourquoi ce déchaînement contre nous tous ?"


Parce que le plus terrible, et cela a été rarement souligné, c'est que la menace de mort plane sur l'ensemble de la population ukrainienne et pas seulement sur ses forces armées. Les civils, les enfants, on les épargnait tout de même, autrefois, en partie. Aujourd'hui, ça n'offre même plus de relative sécurité. Il suffit d'une mauvaise rencontre ou d'un missile. On est pourchassés non en tant que belligérants mais en tant qu'Ukrainiens. C'est la faute première qui mérite éradication. C'est la logique de la violence génocidaire, indifférenciée.

Et le pire, c'est que les victimes se sentent prises dans un étau et se mettent à douter d'elles-mêmes. Peut-être bien, en effet, qu'on a eu des torts, qu'on est nous-mêmes des corrompus et des bandits, qu'on ne vaut pas mieux et qu'on est peut-être encore pires que nos agresseurs. Et il ne manque pas de journalistes et de politiques à l'Ouest pour développer et conforter cette analyse.


La guerre, c'est la légitimation d'un désir de meurtre profondément ancré en l'espèce humaine (Sigmund Freud). Je me souviens du choc que j'avais éprouvé à la lecture du bouquin de Jonathan Littel: "Les bienveillantes". L'auteur nous met littéralement dans la peau d'un officier allemand qui participe à la Shoah par balles. Il s'agit d'un individu éduqué, civilisé, un "intellectuel" dont on pourrait attendre compassion et révulsion. Mais non! il rationalise tout, il affiche, en toutes circonstances, une froide apathie. Tout se réduit à des problèmes d'efficacité, de bon fonctionnement. Il est le type même du pervers froid et raisonneur.

  

En même temps, toutefois, cet étrange héros est parcouru d'impérieuses impulsions: coucher avec sa sœur, tuer sa mère, devenir soi-même une femme. Au spectacle de la guerre, qu'il décrit avec force détails, se superposent ses fantasmes sexuels.


Parce que c'est cela aussi la guerre. L'effacement de toutes les limites de la culture et la diffusion d'une perversité généralisée. Un ordre social assurant le bonheur de tous, ça n'est qu'un mythe. La conflictualité est au cœur de l'esprit humain. La "marmite" des sociétés finit donc, un jour, par exploser parce qu'elles ne parviennent jamais à domestiquer les passions humaines, à en faire un assemblage harmonieux et paisible. Et quand ça se produit, c'est la débauche généralisée, cet effroyable "plaisir de la guerre" au cours duquel on peut tuer voler, violer en toute impunité. Et c'est d'autant plus fort quand on a vécu dans un pays puritain: l'Allemagne de Hitler, la Russie de Poutine.


Et c'est là-dessus que s'appuie justement un régime totalitaire. Il inocule une perversion généralisée des relations humaines et sociales. Le pouvoir nous demande d'être forts, ce qui veut dire insensibles, indifférents. En contrepartie, tout est permis et l'abjection y est même encouragée; on se risque alors à s'y vautrer et on découvre qu'on y prend plaisir. C'est ce qui a fait la force du nazisme (l'Allemagne d'Hitler était un grand bordel selon le témoignage de Niklas Frank, le fils du boucher de Cracovie) et c'est ce qui fait, aujourd'hui, la force de Poutine (un mélange de répression impitoyable et de permissivité. On continue de bien s'amuser à Moscou). Et tant pis si on juge mon rapprochement Hitler-Poutine grossier.


Que faire donc ? Comment se comporter en ce monde dans le quel on ne vit jamais dans le réel, brut et vrai comme on le croit simplement. Dans lequel, on chemine plutôt, à tâtons, dans une réalité construite, découpée, celle de la fiction entretenue par le pouvoir médiatique, ou bien manipulée, celle de l'affrontement et des rapports de domination des hommes entre eux ? Je n'ai, bien sûr, pas de réponse.


Images de la Sécession viennoise, d'Igor Vaznetsov, Damien H.Din, Riva Zohar, Banksy, Angela Carter, Otto Dix, John Nash, Paolo Uccello, Windham Lewis.

J'appelle votre attention sur les deux dernières images. Il s'agit d'abord du tableau célébrissime du grand peintre ukrainien, Ilya Repin : "Les cosaques Zaporogues écrivant une lettre au Sultan de Turquie". Les cosaques écrivaient alors au Sultan  d'aller se faire foutre. La photographie est, quant à elle, une mise en scène contemporaine de ce tableau par le photographe français Emeric Lhuisset. Cette photographie est déjà célébrissime. L'association est, en effet, immédiatement faite: ce sont maintenant les Ukrainiens qui écrivent aux Russes d'aller se faire foutre (allusion à l'histoire de l'île aux serpents).

Je recommande :

- Sofia ANDRUKHOVYCH: "Tout ce qui est humain". Un très beau petit livre, un journal de la 1ère année de guerre en Ukraine. Avec un éclairage inattendu : les circonstances a priori inhumaines d'une guerre sont propices à l'éclosion de fragments d'humanité. Je rappelle, en outre, que Sofia Andrukhovych est, avec son père, Youri (dans un style burlesque), l'une des représentantes majeures de la littérature ukrainienne. 

- Reiner STACH: "Kafka - Le temps de la connaissance". C'est le tome 2 de la biographie monumentale, consacrée à Franz Kafka, qui vient de sortir. Evidemment, ça a tout pour effrayer: plus de 1 600 pages au total pour les 2 volumes (un troisième est encore à venir). Et pourtant, c'est époustouflant, passionnant. Du moins si, à défaut de Kafka, on s'intéresse à l'Autriche-Hongrie. On a l'impression d'être transportés dans la vie quotidienne la plus concrète de Prague au début du 20ème siècle.

 - Claire CASTILLON: "Son empire". Ce petit bouquin vient d'être édité en poche. Il décrit admirablement les relations tordues entre un homme et une femme avec, en plus, l'intermédiaire d'un enfant. A lire à une époque où on ne cesse de parler du consentement. Claire Castillon, c'est pas mal du tout. Elle projette, à chaque fois, un éclairage trouble, profondément ambigu, sur les relations entre les hommes et les femmes. C'est bien mieux que toute la littérature victimaire sur le sujet. Hommes et femmes sont pareillement odieux

- Niklas FRANK: "Le père, un règlement de comptes". Un bouquin d'une violence extrême contre un père, Hans Frank, Gouverneur Général de la Pologne occupée, responsable de la mise en place des camps de concentration. On découvre que Hans Frank ne croyait même pas au nazisme, il était surtout opportuniste. Un livre choc, lui aussi paru en poche.

Et toujours dans le prolongement de ce post, je vous conseille deux films actuellement sur les écrans:

- "Vincent doit mourir" de Stephan Castang. Un film coup de poing, renversant, impressionnant.

- "Le temps d'aimer" Katell Quillévéré. Les non-dits, les mensonges au sein d'un couple, d'une famille. Mais paradoxalement, ces non-dits et ces mensonges ne sont pas absolument destructeurs. Ils alimentent même l'amour et la passion. Ca va complétement à rebours de l'idéologie actuelle de transparence et de sincérité dans une famille. A méditer !