On le sait, entre les deux sexes, ça ne marche pas, ça ne colle pas. D'harmonie, il n'y a pas et il n'y aura jamais. C'est la guerre.
Pourquoi ? Parce qu'il y a une irréductible séparation, division, entre eux.
Ce que le poète A. Tudal résume ainsi: "Entre l'homme et l'amour, il y a la femme. Entre l'homme et la femme, il y a un monde. Entre l'homme et le monde, il y a un mur." C'est, évidemment, à décourager toute thérapie de couple.
L'homme et la femme sont d'une espèce différente. Et dire que c'est culturel est loin d'épuiser le sujet de la ligne de démarcation entre les sexes. De chaque côté, les attentes de départ sont, en fait, très différentes.
En simplifiant outrageusement, je dirais d'abord que l'existence de l'homme se situe davantage dans le registre de l'avoir, de la possession matérielle, tandis que les femmes privilégient plutôt "l'être", le vécu affectif.
L'homme se réfugie dans la possession: avoir une maison, une bagnole, un compte en banque bien garni et, pour couronner le tout, une femme trophée.
Pour une femme, même de beaux bijoux ou de jolies fringues, ça n'est pas si important que ça et ça n'a d'ailleurs qu'une valeur affective ou sensuelle. Ce qui compte plus, à ses yeux, c'est de pouvoir goûter la saveur et la brûlure de la vie. Tout plutôt que la monotonie et la tiédeur du quotidien. Il y a, en chaque femme, une Madame Bovary immergée dans les rêves. Ce n'est pas qu'elles soient des insatisfaites permanentes mais c'est qu'elles sont "papillonnantes", qu'elles cherchent à expérimenter, sans cesse, autre chose. C'est pour ça qu'elles ne cessent de déconcerter et de se montrer changeantes.
"Que veut une femme ?", au juste. Et "qui sont-elles ?" d'ailleurs. A ce sujet, elles ne cessent de faire tourner en bourriques les hommes qui ne parviennent jamais, bien sûr, à trouver de réponse.
C'est l'avoir contre l'être, l'utilitarisme contre le sentiment.
Les hommes, c'est sûr, sont d'une psychologie plus simple, plus prévisible. Il faut reconnaître qu'ils ont été façonnés, mentalement, à la schlague, au knout. Devenir un homme, c'est d'abord subir une violence symbolique terrible. On leur a appris, avec plus plus ou moins de réussite selon les individus, à "cadrer" leur désir dans un schéma sexuel très strict.
Dans un texte étonnant (consacré au mythe du "choix des trois coffrets"), Sigmund Freud a ainsi résumé la situation "compliquée" des hommes face aux femmes. Trois choix leur sont offerts, au cours de leur vie : d'abord leur mère (qui leur a donné la vie), puis leur amante/épouse (qui est une copie ou un négatif de leur mère et qui va être une reproductrice).
Ces deux premières propositions, ça n'est pas une alternative très enthousiasmante, c'est même déprimant, on reste dans l'entre-soi, la relation familiale incestueuse. C'est pourquoi, dans le mythe, le héros fait le choix le plus étonnant, le troisième, le plus incertain: la 3ème femme, la plus belle, la plus séduisante (qui ne parle même pas et ne cherche pas à se mettre en valeur). Elle est la plus désirable et la plus digne d'être aimée mais elle est aussi la figure...de la Mort.
La femme et la Mort, l'association est profondément ancrée dans l'inconscient masculin. La femme séduisante, c'est celle qui vous terrifie, vous fixe soudainement, à l'instar de la Méduse, d'un regard pétrifiant. Celle qui va vous perdre, vous conduire à une déchéance absolue, vous faire renier père, mère et toutes vos attaches. Et pourtant, c'est celle-là que l'on désire et pas une autre plus sécurisante. Pour aimer vraiment une femme, un homme doit renverser la table et, surtout, être capable d'affronter la mort avec allégresse.
Mais on sait bien qu'au final, ce 3ème choix est rarement effectué et que l'homme se range à la Raison, la stabilité. Cela parce qu'il est, toute sa vie, dévoré par un sentiment de culpabilité. On ne dévie pas sans risque, en toute impunité, de la feuille de route qui a été établie.
Les hommes se sentent, malgré tout, investis d'une mission: être les garants de la Loi et de l'Ordre. Et ça les angoisse beaucoup parce qu'ils ne se sentent pas forcément "taillés pour ça". Il y a un grand non-dit là-dessus mais je crois qu'il faut le reconnaître: les hommes sont beaucoup plus angoissés que les femmes parce que la pression sociale et symbolique qui s'exerce sur eux est plus forte: ils doivent, en toutes circonstances, assurer, faire face.
C'est cette angoisse fondamentale qui les rend plus agressifs, plus violents, qui leur fait adopter des conduites à risques (alcool, tabac, petite criminalité). Cette délinquance, c'est pour oublier, évacuer. Mais c'est probablement à force d'être rongés par l'angoisse que les hommes vivent moins longtemps que les femmes: 6 à 7 ans dans tous les pays du monde.
L'homme est en plein dans la Loi, les pieds pris complétement dedans. C'est pour ça que les hommes sont un peu tous semblables. Des hommes exceptionnels, qui sortent du lot, il y en a, bien sûr, mais on n'a pas de mal à les distinguer de la masse.
"Ils sont tous les mêmes", c'est ainsi que beaucoup de femmes expriment, avec dédain, leur déception. Des butés, des bornés, incapables de s'ouvrir, de sortir de leur carapace.
A l'inverse, les femmes sont toutes différentes. Au point qu'on ne parvient pas à repérer celles qui sont vraiment exceptionnelles. Elles le sont, d'ailleurs, toutes plus ou moins, tout simplement parce qu'il n'y a pas de norme les concernant. C'est pour ça que Jacques Lacan dit que "la Femme n'existe pas", qu'il n'en existe aucune généralité.
Sans doute, les femmes ont beaucoup moins de comptes à régler avec la Loi, leur Père, leur Mère. Leur père, elles l'aiment, bien sûr, inconditionnellement. Quant à leur mère, elles sont, avec elle, dans une relation de complicité puis compétition (comment être, ou ne pas être, plus femme, plus belle, plus séductrice que sa mère ?). Mais au total, elles sont moins écrasées par le sentiment de culpabilité et ça leur laisse donc beaucoup plus de marges de manœuvre.
C'est pour ça qu'elles sont généralement beaucoup moins conventionnelles que leur partenaire masculin. Et ce partenaire les intéresse-t-il vraiment d'ailleurs ? Presque toutes le femmes vous disent que son apparence importe peu. Pas besoin d'un Alain Delon pour éprouver la jouissance. Auprès d'elles, les moches et les vieux ont des chances presque égales. Le plus important, c'est qu'ils sortent un peu du commun, qu'ils ne soient pas formatés comme des fonctionnaires gris et insipides.
C'est l'appétence bien connue des femmes pour les mauvais garçons, les voyous, tous ceux qui exercent des métiers dangereux, dans les quels leur vie est menacée. Leur goût, aussi, pour les romans policiers, les films d'horreur ou les faits divers macabres.
Parce qu'en matière de désir et de jouissance féminine, je dirais que ce qui importe, ce n'est pas la conquête puis la possession d'un objet d'amour (un homme en l'occurrence), c'est plutôt d'être, en quelque sorte, dépossédée de soi-même, de voir les limites de son identité s'effacer. De ne plus être, enfin... (!), la même, de devenir une autre.
Cela prend la forme de "l'incube" ou du vampire qui, dans la nuit, vient, subrepticement, inspirer vos forces vives, vous met, littéralement, hors de vous-même. C'est bien sûr pour cela que j'aime tellement le personnage de Carmilla la vampire: elle exprime la quintessence de la jouissance féminine.
Une jouissance qui a, bien sûr, rapport à la Mort. Parce que quand une femme fait l'amour avec quelqu'un, ce n'est pas avec lui qu'elle jouit (quand ça se produit d'ailleurs), mais avec un autre, qui est... l'Autre, l'infini, l'illimité, la Mort. "Le monde appartient aux Femmes...c'est à-dire à la Mort", on revient toujours à ça.Quoi qu'on en dise, ça n'est donc pas si mal que ça d'être une femme. Mais ça peut être effrayant, angoissant, voire épuisant (ça réclame tellement de travail de chercher à séduire). Et est-ce que ça n'est pas pour cette raison que beaucoup de femmes choisissent de faire des enfants ? Pour devenir des mères, pour ne plus, justement, être des femmes.
Je recommande :
- Georges Bataille : "Le bleu du ciel", "Ma mère"
- Colette Peignot : "Ecrits de Laure"
Et puis, je viens de découvrir Violette Leduc. Je ne connaissais pas mais les éditions Gallimard viennent d'éditer la version non expurgée de son premier livre "Ravages" (paru en 1955). Je viens de le parcourir, c'est sidérant d'audace et de liberté avec une grande qualité d'écriture.
Quand on lit ces trois auteurs, on se met à beaucoup relativiser la supposée liberté des mœurs actuelle. Annie Ernaux, ça fait littérature de bonne sœur en comparaison de ces textes. Ils ont été écrits il y a plus de 70 ans mais les plus vieux ne sont sûrement pas ceux qu'indique leur âge.










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