samedi 17 février 2024

Psychologie des temps de guerre

 

Dans la plupart des pays, on mène une existence que l'on juge normale. Normale parce que pacifiée, ordonnée, réprimée. On croit que ça va de soi mais on a généralement effacé que la normalité des relations entre les hommes et les nations, ça a d'abord été un état de guerre quasi permanent. 


Et puis, si on se risque à un examen de conscience, il faut bien reconnaître que les individus se détestent tous en réalité. Chaque jour, presque chaque heure, on est ainsi parcourus d'envies de meurtre: ce passant qui m'a bousculé(e), cette Dame de la Préfecture ou du Centre des Impôts qui m'a envoyé(e) promener. 

Dans une plus vaste perspective,  la guerre, ça ne se traduit pas seulement par des massacres et des destructions matérielles, ça provoque  surtout un fantastique bouleversement des mentalités. Chaque individu y révèle, pour le meilleur et pour le pire, une autre part de lui-même, celle des sombres tréfonds qui l'agitent et qu'il parvenait à réprimer jusqu'alors. Car la guerre n'autorise plus l'hypocrisie antérieure, celle des belles proclamations altruistes et désintéressées. La civilisation n'a pas effacé ceci: on est, certes, à force d'éducation, devenus éclairés, animés d'intentions généreuses. Mais le cul du monde, et le nôtre propre, est plein de merde.


Et la guerre, au plus profond de nous-mêmes, on la désire et on s'y est préparés mentalement depuis de longues années. Ca s'exprime par le biais de tous les discours déclinistes et anxiogènes dont on nous abreuve aujourd'hui. Le monde courrait à sa perte emporté par un effondrement économique et une surchauffe climatique. Une idée absurde, irrationnelle, se propage : l'Apocalypse est pour demain, ne cesse-t-on de marteler. Mais impossible d'argumenter car cette perspective donne, en fait, satisfaction à la plupart des gens.


Pour quelle raison ? Sans doute parce que le plus intolérable dans l'idée de notre mort propre, c'est de penser que nous ne serons plus rien, plus que poussière, tandis que les autres, les survivants, continueront de vaquer joyeusement à leurs occupations et loisirs. Cette disparité est absolument insupportable et c'est pour ça que l'idée d'une fin du monde est réconfortante. Au moins, on sera tous frappés du Néant de manière absolument égalitaire.


Une guerre, ça n'est, certes, pas une fin complète du monde mais psychologiquement, c'est bien ainsi que c'est vécu. Et il est vrai que ça rebat complétement les cartes.


D'abord sur le plan économique. La guerre, c'est un effondrement général du niveau de vie et surtout une "euthanasie des rentiers" (selon l'expression du célèbre économiste Keynes pourfendeur des situations acquises). Les "grandes familles" n'ont plus que leurs yeux pour pleurer la perte de leur patrimoine. 

Mais les "entrepreneurs" sont, dans leur immense majorité, pareillement touchés. Que la logique du capitalisme conduise à la guerre, ça n'est qu'une ânerie de Lénine. Dans la réalité, de larges pans de l'économie officielle s'écroulent. A sa place, fleurit une économie souterraine manipulée par des truands et des escrocs. Et il faut bien dire que cette nouvelle économie de combine, de débrouillardise et de  corruption est loin de déplaire à tout le monde. Un banal trafiquant peut devenir rapidement aussi riche qu'un industriel. C'est aussi une revanche sociale, celle des malins sur les "messieurs", les experts. 


Toutes les hiérarchies sociales sont ainsi bouleversées. On peut se permettre de regarder "de haut" les anciens riches. Psychologiquement, c'est très gratifiant pour "les masses" et ce bouleversement complet sera même éventuellement bénéfique, porteur d'une nouvelle dynamique, quand la paix sera revenue. Rien de pire pour l'économie que les situations acquises et figées.


Mais le renversement des hiérarchies en temps de guerre va très loin. Peut-on imaginer les regards échangés, sur un boulevard parisien, entre une famille déchue et leur ancienne domestique rencontrée au bras, tenu fièrement, d'un soldat allemand ?


Ou bien, le développement de nouvelles haines et jalousies: en Ukraine, par exemple, on se met à considérer avec hostilité, voire envie, les veuves de guerre. Il faut savoir que l'Etat ukrainien les indemnise généreusement: 370 000 euros pour un époux mort au combat. Une somme qui est un pactole dans un pays où le salaire mensuel moyen est inférieur a 400 euros. "Ne te plains pas trop" dit-on aux veuves, "ton mari est mort, mais, au moins, tu es riche". Ca a même donné lieu à un sketch sinistre : "Comment appelle-t-on les femmes les plus riches et les plus heureuses en Ukraine aujourd'hui ? les veuves". Il va de soi que les dites "veuves" se sentent doublement rejetées.


C'est encore plus effroyable en Russie même si l'indemnité y est moindre:  un peu plus de 100 000 euros. Dans un petit village sibérien, c'est, néanmoins, une vraie manne et avoir un héros mort pour la patrie, ça apparaît finalement une très bonne affaire pour la famille concernée. Elle en devient même reconnaissante à Poutine parce qu'elle a pu s'acheter, grâce au prix de la Mort, cette belle voiture autrefois inenvisageable. Et quel plaisir de parader maintenant à son volant devant les voisins. On se dit finalement que la guerre, ça a des aspects positifs. Ca permet à de pauvres gens de sortir de l'ornière de la pauvreté.


On touche bien sûr ici à l'ignominie. On est prêts à sacrifier ses proches, à offrir un cadavre à l'Etat,  pour un peu d'argent. On vend son fils, son époux, son père, dans l'espoir (?) d'un joli gain. Les vivants en viennent à se nourrir des morts. Mais qui peut vraiment condamner ? La guerre, c'est la légalisation du crime et, partant, l'inversion de toutes les valeurs.


Et il faut ajouter qu'en plus des hiérarchies économiques, la guerre bouleverse les hiérarchies de genre. Les femmes sont, tout à coup, propulsées sur le devant de la scène: ou bien, elles suppléent à l'absence des hommes partis sur le front, ou bien elles prennent l'ascendant sur des hommes que la défaite militaire a dévalorisés (France: 1940; Allemagne: 1945): des types qui n'ont pas été à la hauteur.   


Cette promotion des femmes est sans doute l'un des rares aspects positifs de la guerre. Mais ça a aussi contribué, par contrecoup, au développement d'une sinistre "haine des femmes". Les hommes, éloignés ou mis à l'écart, se sont mis à fantasmer sur la lubricité de leurs épouses et amies: toutes des putes, des chiennes ou des comtesses de la Gestapo. Il y a  eu un retour de bâton et les femmes ont, finalement, payé très cher cette courte période d'affranchissement. Au delà du nombre de ses victimes, l'épisode des "tondues de la Libération" a, ainsi, eu une portée symbolique extraordinaire qui continue de glacer les consciences. Comment cela a-t-il été possible, surtout en France ?



C'est évidemment ineffaçable, impardonnable. 



Mais il est vrai que la guerre, c'est un état de schizophrénie perpétuelle. Des monstres viennent assaillir notre cerveau et prennent parfois le pouvoir. On vit constamment dans deux réalités; celle qui est vécue et celle qui est imaginée. Il y a d'abord une énorme disparité entre la guerre sur le front et la guerre à l'arrière. 

La guerre sur le front, c'est une hallucination permanente, un univers d'effroi où plus aucune Loi ne subsiste. C'est aussi une suspension de la morale. Velibor Colic, enrôlé, dans les années 90, dans l'armée croato-bosniaque, rapporte ainsi qu'un soldat peut y jeter une grenade sous une vache, juste pour rire, et qu'un autre peut voler à un vieillard son appareillage respiratoire pour le revendre. 


Et puis c'est l'infinie détresse seulement apaisée par une infecte mangeaille et des beuveries interminables. Et aussi, la crasse immonde et la boue partout. Et cet abandon absolu ne trouve pour distraction que le plaisir de voler, de violer, de tuer. 


Mais, dans le même temps, aussi, cette effroyable cruauté est tempérée "par la douceur des souvenirs d'avant - en particulier des souvenirs amoureux". Dans la guerre, l'abject côtoie ainsi le rêve et le merveilleux. Dans la nuit la plus noire, on continue de percevoir une petite lueur qui nous permet de ne pas totalement désespérer.


La guerre à l'arrière, elle est d'apparence presque normale. Parfois même, cafés, commerces, dancings, spectacles, tournent à plein. L'ambiance est même débridée, on se lâche, on cesse d'être "coincés". On a ainsi pu constater qu'en temps de guerre, ceux qui sont à l'abri, pas trop exposés, se sentent mieux psychologiquement. Ils reprennent du poil de la bête. Freud en a donné une explication : la guerre donne satisfaction au sentiment de culpabilité des obsessionnels et névrosés (c'est à dire l'immense majorité d'entre nous); elle leur procure un excellent objet sur le quel reporter leur souffrance intérieure. La guerre comme "doudou" sur lequel on évacue ses peines.


Le livre le plus singulier sur la guerre vécue à l'arrière, c'est "le Temps retrouvé" de Marcel Proust, le dernier tome de "La Recherche" qui évoque Paris durant la 1ère guerre mondiale. C'est, évidemment, déconcertant, la dissymétrie est évidente: si les soldats du front peuvent imaginer, sans difficultés, la vie à l'arrière, les gens de l'arrière n'ont, eux, absolument aucune idée de la vie du front. Tout est pour eux dans un brouillard complet. A l'arrière, tout est indécis en fait : même les gens que l'on côtoie, qui sont-ils finalement ? des patriotes sincères ou bien des trafiquants, des collabos, des espions ?


L'incompréhension entre les deux camps est forcément totale. C'est ce qui explique qu'aujourd'hui, de nombreux soldats ukrainiens écourtent ou même renoncent à leurs permissions. Ils ne supportent plus cette vie urbaine qui leur apparaît  totalement artificielle.


Et c'est bien la question essentielle qui est ainsi posée: qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Dans la vie, où se situent la vérité et le mensonge ? Dans la paix ou dans la guerre ? 


Peut-être que l'une et l'autre (la paix et la guerre) sont, en fait indissociables; que chacune n'est qu'un moment de notre histoire et de nos conflits intérieurs et qu'on aime la guerre autant qu'on la déteste.


Mais ce dont je suis sûre, c'est que la guerre n'a aucune vertu rédemptrice, qu'elle ne rend pas les hommes meilleurs. Il est ainsi significatif que la majorité des Allemands se sont considérés, au lendemain de leur défaite, non pas comme des criminels ou des complices de criminels mais comme des victimes (victimes des bombardements et de l'écrasement du pays). Il en va de même des Russes aujourd'hui (victimes de l'OTAN et de l'Occident). Et que dire des Français qui, dans un tout autre registre, n'ont pas cessé de ruminer une honte inavouée ? La défaite continue d'imprégner leurs mentalités.


Quant aux véritables victimes, on ne les entend guère, elles s'expriment à peine. Elles sont simplement anéanties, tétanisées, tellement traumatisées qu'elles sont probablement incapables de revivre. C'est ce qui me rend très pessimiste pour l'Ukraine.


Tableaux de Francisco de GOYA (1746-1828). J'appelle votre attention sur son tableau le plus énigmatique (image 9). Que signifie ce petit chien perdu dans une masse de sable ? Rien de convainquant n'a encore été écrit à ce sujet. 

Je souligne que ces quelques réflexions sur la guerre, principalement puisées dans les deux guerres mondiales, ne s'appliquent pas à l'Ukraine (même si j'en évoque les veuves). La psychologie de guerre n'y est pas la même: le pays n'avait aucune intention belliqueuse quand il a été agressé.

Je recommande:

- Sarah CHICHE: "Les alchimies". Un livre paru en août dernier (donc presque ancien). Il se réfère beaucoup au peintre Goya, grand explorateur des ténèbres de l'âme humaine, hanté par la guerre et la mort. Il est à noter que la peinture de Goya était, à ses débuts, assez académique. Mais soudain, un accident neurologique majeur, qui l'a rendu complétement sourd, l'a conduit à changer radicalement de style et à se faire le peintre de l'horreur. 

- Velibor COLIC: "Guerre et pluie". Un écrivain croato-bosniaque dont je lis toutes les parutions (il écrit en français). Il évoque notamment la guerre dans laquelle il a été enrôlé dans les années 90, alors qu'il n'avait absolument pas l'âme d'un soldat. Il parvient aujourd'hui à l'évoquer sur un mode halluciné et drolatique. L'absurde et l'effroi ne cessent de se côtoyer. On pense évidemment beaucoup à l'Ukraine mais le temps n'est évidemment pas à l'humour en ce moment en Ukraine.

- Julie HERACLES: "Vous ne connaissez rien de moi". Un livre incandescent, trop peu remarqué par la critique cet automne dernier, sur une femme tondue à la Libération.

- Philippe JAENADA : " La petite femelle". Je rappelle ce livre, paru en 2017, qui m'avait beaucoup impressionnée. Le magnifique portrait d'une femme, tondue elle aussi, devenue plus tard, accidentellement, une criminelle. L'un des grands romans français de ces dernières années.

- Anne SEBBA : "Les Parisiennes - Leur vie, leurs amours, leurs combats - 1939-1949". Une grande fresque, très vivante, faite de gloire et d'indignité.

- Cyril EDER: "Les comtesses de la Gestapo". Une galerie de femmes vénales qui vécurent un étrange conte de fées qui se termina en cauchemar.

- Harald JAHNER : "Le temps des loups - L'Allemagne et les Allemands (1945-1955)". Je rappelle ce livre exceptionnel et de référence. 






samedi 10 février 2024

Qui ne sait celer ne sait aimer


 Est-il, aujourd'hui, livre plus ridicule, plus désuet que "Le grand Meaulnes" d'Alain Fournier ?


L'histoire simplissime d'un grand bêta qui tombe, tout à coup, "raide dingue" d'une châtelaine entraperçue aux abords d'une forêt baignée dans la nuit et la brume. Et qui ne cesse ensuite d'être hanté par son souvenir sans pouvoir jamais la retrouver.


Un siècle plus tard, ça ne peut que faire ricaner n'importe quel "ado". Qu'est-ce que c'est que ces "prises de tête" avec une meuf ? Et c'est vrai qu'aujourd'hui, l'affaire serait rapidement réglée en deux ou trois clics sur le compte Instagram ou Facebook de la beauté aperçue, suivis d'un "date" au Mc Do ou l'Hippopotamus du coin.


Mais cette histoire, certes mièvre, d'amour distant, elle a quand même eu des prolongements éblouissants: "Nadja" d'André Breton, "L'attrape-cœurs" de Salinger, "Gatsby le magnifique" de Fitzgerald. Et surtout, elle permet, aujourd'hui, de mesurer tout ce que nous avons perdu avec notre vision moderne et cynique de l'amour.


D'abord sa puissance de choc et de bouleversement qui infléchit brutalement le destin de celui qui la subit. Qui fait de lui non pas un banal dragueur, un "relou", mais un véritable héros emporté par sa seule sincérité: un naïf en quête d'absolu que sa souffrance sans fin va magnifier.


Et surtout, il y a toutes ces histoires que l'amoureux transi se met à broder sur ces "apparitions", ces visages évanescents: qui est-il/elle, que fait-il/elle ? Il cherche à prolonger le rêve entrevu en se racontant plein de choses extraordinaires sur celui/celle qui vient de nous foudroyer.


Moi-même, sous mes abords sans doute froids et distants, je demeure sensible à ça, à la rêverie sentimentale. J'ai toujours été et je demeure une grande amoureuse même si ça ne se concrétise, bien sûr, que rarement. C'est pour ça aussi qu'il n'y a pas plus urbaine que moi. Les cafés, les commerces, les rues animées, le métro, c'est ma passion, j'adore les fréquenter, y déambuler. Inutile de préciser que je ne goûte guère la décontraction et la simplicité vestimentaires. Je m'identifie souvent à la "passante de Baudelaire: "Fugitive Beauté dont le regard m'a fait soudainement renaître. Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais". 



J'adore le choc de "la rencontre" et l'énigme qui s'y attache. Je flashe souvent sur quelqu'un et j'ai l'impression que ce quelqu'un est susceptible de changer radicalement ma vie. Mais j'espère aussi très fort qu'on flashe sur moi. C'est évidemment puéril et absurde mais c'est ma manière de refuser la morne banalité du quotidien. Tout plutôt que l'ennui !


L'important, c'est le rêve suscité par la rencontre, tout le scénario qu'on échafaude autour. Toute cette grande fantasmatique que l'on a aujourd'hui perdue. "Eyes wide shut" dit-on si magnifiquement et de manière intraduisible, en anglais.


Mais rêver, ça n'implique pas de passer à l'acte. Surtout pas, je dirais même, parce que c'est, à tous les coups, générateur de déception. Il m'est ainsi arrivé, quand j'étais ado et sur les conseils de copines plus ou moins bien intentionnées, de me montrer audacieuse en la matière et d'aborder carrément des mecs. J'ai cru d'abord me liquéfier d'émotion et, surtout, quel gadin j'ai pu, ensuite, me prendre. Et comment se débarrasser ensuite d'un type vis-à-vis duquel vous vous êtes montrée en position de faiblesse ?



Une grande leçon : être toujours réservée, à distance, ne jamais se dévoiler, ne jamais abattre ses cartes, de manière à rester maîtresse du jeu. Il n'est, en effet, pas de passion sans mystère. Ce n'est pas en étant directe et spontanée, une fille sympa, qu'on séduit. Je crois plutôt en l'artifice, la dissimulation. Et c'est en cela que l'amour est d'abord un grand roman : pas d'amour sans roman mais aussi pas de roman sans amour. Et quand on est vraiment amoureux, on s'autorise tout, même le pire, en rêve et en acte.


Mais le mode d'emploi de l'amour, on l'a perdu aujourd'hui. Et puis qui lit et vit encore vraiment des romans ? Et c'est vrai que les bouquins qu'on débite actuellement sont aussi subversifs qu'un robinet d'eau tiède: un amas de jérémiades et mièvreries, poisseux de bons sentiments.


Mais un roman, ça doit être comme un amour: un grand coup de poing qu'on se prend dans la gueule. Un coup de poing dont la violence vous fait tituber, efface vos repères, remet en cause celui/celle que vous croyiez être.


Un amour, un roman, ce n'est pas du tout une belle histoire qui vous réconforte, vous fait chaud au cœur. C'est ce qui vous fait sortir de vous-même. Le feel-good, vous pouvez l'envoyer balader : c'est la fin de vos certitudes, de votre identité, celle que vous aviez, petit à petit, échafaudée et que vous pensiez définitive, fixée une fois pour toutes. Aimer, c'est devenir une(e) autre, c'est prendre un masque nouveau et provisoire.

A cet égard, mon modèle amoureux, ce n'est quand même pas le Grand Meaulnes, beaucoup trop enfant de chœur pour moi. C'est évidemment Emily Brontë dans "les Hauts de Hurle-Vent". Etrangement, on fait lire ce bouquin aux adolescentes alors qu'elles ne peuvent pas y comprendre grand chose. On cherche peut-être à les préserver ainsi de son soufre, de sa puissance ravageuse. Parce qu'il s'agit tout de même de l'histoire d'une passion absolue sur fond incestueux. Celle de deux jeunes filles folles amoureuses d'un sadique, manipulateur et pervers ("cannibale"), emporté par l'esprit de vengeance. Difficile de faire mieux dans le registre de la littérature du Mal et de la passion destructrice.



J'aime beaucoup aussi les personnages féminins de Proust. Elles sont toutes d'épouvantables menteuses et elles assoient là-dessus leur séduction. Ca peut sembler effroyablement misogyne mais c'est oublier qu'on ne cesse tous de mentir, toute sa vie, en particulier à ses proches et à ceux qu'on aime. Pour ne pas les décevoir, on s'acharne, vis-vis d'eux, à bétonner une image valorisante de soi-même. Il n'y a donc pas plus grands menteurs que les amoureux. Mais mentir, c'est créer, faire œuvre d'Art. Ca suppose savoir-faire et habileté.



C'est pour cette raison qu'on ne saurait être vertueux en amour. Et il est évident que le Mal, c'est beaucoup plus intéressant que le Bien. C'est même probablement plus attirant chez les femmes davantage hantées par la déchéance et la soumission: comment échapper à ça, comment arriver à mener seule sa barque ? Comment, aussi, se protéger des prédateurs ?


Même si c'est idiot, je ne cesse ainsi de réfléchir à mon parcours: au lieu de faire de l'analyse financière, je pourrais aussi bien être prostituée. Et c'est le hasard, et non mes qualités propres, qui en a décidé. Mais ça a été très formateur pour moi: je sais que je peux endosser de multiples peaux et ma force, c'est devenu ma plasticité, ma capacité à être une autre. Difficile, je crois, d'avoir le dessus avec moi. Des prédateurs, j'en ai bien sûr connu mais leur suffisance est généralement à proportion de leur insuffisance et il n'est pas trop difficile de les dégonfler avec quelques grandes piques cyniques. Les prédateurs, on les écarte en les ridiculisant. Ce n'est même pas de la cruauté.


Il y a, sur la plasticité de notre identité, un livre bizarre, qui n'a pas du tout été compris, de Jonathan Littell (l'auteur des "Bienveillantes"): "Une vieille histoire". Il s'agit de 7 variations autour de la même personne. Ca peut être rapproché de l'énorme bouquin de Paul Auster, "4 3 2 1", qui lui propose quatre versions du même personnage. Mais Auster est infiniment plus conventionnel que Littell.


Littell ne s'embarrasse pas de moraline. Il n'envisage notre futur que sous la forme d'une confusion généralisée, celle d'un monde devenu entièrement virtuel qui se perd dans une orgie de guerre, de violence, de grande pornographie et d'indistinction des sexes. Un monde où tout est possible mais où, finalement, plus rien ne l'est tout simplement parce que tout est devenu indifférent et qu'il n'y a donc plus rien à désirer. Pas très enthousiasmant tout ça.


Demeurer capable de Désir, de passion amoureuse, c'est cela seul qui peut nous sauver de la banalité et de l'ennui. Contre la transparence, le flou, contre la clarté, l'indécision, contre le sérieux, le jeu, contre la vérité, le mensonge, contre le coït, la caresse et la séduction, contre la simplicité (le naturel), l'artifice.



Je ne suis pas une grande fan de Colette mais il faut tout de même rappeler qu'il y a un siècle, elle était immensément populaire en France et que tout le monde la lisait. Et pourtant, elle a écrit des choses renversantes, scandaleuses. Feuilletez "Le pur et l'impur" qu'elle considérait comme son meilleur livre. Est-ce que ça serait publié aujourd'hui ? C'est pareil pour "Ravages" de Violette Leduc. Ca en dit long sur ce que l'on croit être l'évolution des mentalités. Comparez avec les jérémiades de la star actuelle: Annie Ernaux. On n'est peut-être pas si libérés que ça.


Pour conclure, je reprendrai la fin (exprimée par une femme russe) de "La montagne magique" de Thomas Mann: "La morale ? Cela t'intéresse ? Et bien, il nous semble qu'il faudrait chercher la morale non dans la vertu mais plutôt dans le contraire, je veux dire: dans le péché, en s'adonnant au danger, à ce qui est nuisible, à ce qui nous consume".


Images de Gérald LAROCQUE, Marcel BERONNEAU, Gustav KLIMT, René MAGRITTE, Angela BARRET, André DOMIN, Felice CASORAT, Lydis MARIETTE, Gustave Adolf MOSSA, Edward STEICHEN

Mes romans d'amour préférés (outre Emily Brontë et Proust):

- Vivant Denon : "Point de lendemain"
- Barbey d'Aurevilly : "Les diaboliques" et "Une vieille maîtresse"
- Raymond Radiguet : "Le diable au corps"
- Laure (Colette Peignot) : "Ecrits"
- Georges Bataille : "Le bleu du ciel"
- Alain Roger : "Le misogyne"
- Jean-François Josselin: "Quelques jours avec moi"
- Elisabeth Barillé: "Corps de jeune fille"
- Camilla Grebbe : "Un cri sous la glace". Un roman policier suédois évoquant un amour extrême: l'érotomanie.

L'actualité cinématographique me permet enfin de recommander un merveilleux film d'amour qui vient, tout juste, de sortir:

- Bertrand BONELLO : "La Bête"

Un amour décliné sur 3 vies. Fascinant.



samedi 3 février 2024

Le ciel étoilé et la loi morale

 

J'ai vu le film "Stella: une vie allemande". 

C'est l'histoire authentique d'une jeune femme juive (Stella Goldschlag incarnée par l'extraordinaire actrice Paula Beer) qui collabora à la traque des Juifs de Berlin en les dénonçant à la Gestapo. Elle serait ainsi responsable de la capture de 600 à 3 000  Juifs. Elle a été jugée pour collaboration après la guerre avant de se suicider en 1994 à 72 ans.


A sa décharge, elle avait été initialement torturée par la Gestapo et les nazis lui avaient ensuite fait miroiter qu'en échange de ses bons services, ses parents échapperaient aux camps de concentration.

Inutile de préciser qu'on sort du film dans une situation d'inconfort total. "Qu'est-ce que j'aurais fait à sa place ?" se dit-on. "Aurais-je fait preuve d'une rigueur morale absolue quitte à périr sous la torture et à sacrifier mes parents ?"


On est, bien sûr, incapables de répondre mais on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine compassion pour Stella Goldschlag. Comme l'indique le réalisateur du film lui-même, Stella Goldschlag n'était pas un simple monstre, elle était aussi une victime devenue coupable pour survivre.

Rien à voir avec le collabo moyen qui dénonce pour assouvir une petite vengeance personnelle ou par appât du gain. 


Et d'ailleurs, est-ce qu'on n'est pas tous des collabos par simple indifférence ? Quand on privilégie ses petits problèmes domestiques. Quand on s'inquiète davantage, par exemple, de la hausse des prix du gaz et de l'électricité plutôt que des dizaines de morts quotidiens sous des bombes dans des pays proches.  La tendance naturelle, elle est bien au chacun pour soi, au repli, à l'égoïsme.


Vivre en société en réfrénant notre égoïsme et en domptant nos appétits individuels, ça relève d'une équation quasi insoluble. Ca a turlupiné les philosophes des Lumières: Hobbes, Rousseau, Kant et...le marquis de Sade.


Mais finalement, c'est un vieux garçon, sans doute pas drôle et bourré de manies, qui a eu le dernier mot: Emmanuel Kant qui n'est jamais sorti de son trou de Koenigsberg. Il s'est débarrassé de la vieille morale chrétienne et il a inventé une machine diabolique, un véritable rouleau compresseur: la Loi pour tous. Ca a donné lieu au Droit moderne et à tous les systèmes juridiques complétement abstraits qui gouvernent aujourd'hui les sociétés occidentales. 


On ne devrait agir qu'en faisant abstraction de toute considération égoïste, émotionnelle, affective. Même ses voisins, même sa famille, même ses amants ne doivent pas faire exception, on ne saurait les favoriser. On ne doit, en fait, agir que par devoir, en fonction d'une Loi morale universelle et désincarnée. Et il y a même un devoir, exorbitant, de ne jamais mentir.


Kant a ainsi résumé ça en quelques mots : Il y a deux choses absolument admirables dans le monde : "le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi".

Et c'est effectivement la Loi pour tous, la loi abstraite et universelle, celle qui a été établie, en fait, par la Révolution française, qui cimente aujourd'hui les sociétés occidentales.


Et on est tous égaux face à cette Loi universelle. On a les mêmes droits et les même devoirs. Et surtout, en regard de la Loi, il n'y a plus, en principe, ni riches, ni pauvres, ni puissants, ni misérables, ni Français, ni immigrés, ni hommes, ni femmes, ni hétérosexuels, ni homosexuels.


C'est le grand système sous lequel on vit aujourd'hui. Mais il faut bien dire que sa mise en place n'a vraiment pas été évidente. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de me référer à mon expérience personnelle: dans les anciennes sociétés soviétiques, la notion d'Etat de Droit était aussi peu développée que possible. C'était plutôt le règne de la débrouillardise et de la corruption généralisées. On avait pris l'habitude de tout arranger à coups de faveurs et de pots de vin et c'est pourquoi l'adaptation y est, là-bas, aujourd'hui si difficile. 


Par exemple, les Ukrainiens qui débarquent en France sont absolument effrayés: qu'est-ce que le pays est compliqué, c'est un cauchemar de Lois et réglementations, s'exclament-ils.


Mais il est vrai que ça vaut aussi pour tous les ressortissants français: qui arrive, aujourd'hui à se retrouver dans ce dédale administratif, tous ces Codes, toute cette grande bureaucratie du pouvoir ? On a le sentiment d'un Etat opaque et tout puissant. Chacun de nous se retrouve, en fait, entièrement dans les écrits prémonitoires de Kafka: on n'y comprend plus rien et on se sent broyés par une mécanique implacable et insensible. 


Il faut même bien le reconnaître: absolument plus personne n'est aujourd'hui capable d'appréhender et de réformer notre invraisemblable système bureaucratique. Seul un grand coup de balai le pourrait. Mais le balai, il risque de ne pas être tenu par un Napoléon mais plutôt par un barbare ou un tyran.


Ca explique que la Loi pour tous, celle qui englobe tout le monde, elle commence à avoir du plomb dans l'aile. 


C'est vrai d'abord qu'on n'en peut plus de cette arrogance technocratique censée faire notre bonheur. On se rend bien compte qu'elle repose sur une véritable jouissance du pouvoir. Derrière l'éthique de l'impartialité et du désintéressement, il y a, en effet, une absolue férocité. Le monde de la Loi universelle, sous la quelle nous vivons, est aussi effroyable que le monde du Marquis de Sade. 


"Kant avec Sade", c'est, à ce sujet, un texte lumineux de Jacques Lacan. L'éthique du devoir repose sur une même implacable cruauté que celle du libertin. C'est, en quelque sorte, l'esprit de Robespierre: s'afficher absolument vertueux, incorruptible et envoyer, en même temps, des milliers de gens sur l'échafaud. Derrière la vertu, il y a, en fait, le vice. L'un et l'autre sont d'ailleurs absolument liés. Sous le devoir proclamé, sous la Loi qui s'impose à tous, il y a la jouissance du bureaucrate pas moins forte que celle d'un libertin.


Et c'est vrai que la Loi universelle, elle est souvent intenable. On ne peut pas tout le temps se montrer impersonnel, faire abstraction de toute circonstance singulière, de toute émotion, de toute affectivité. C'est aussi pour cela que j'éprouve de la compassion pour Stella Goldschlag. Elle est sans doute condamnable au regard du Droit mais certainement pas au regard de ce qui fait aussi l'humanité: la faiblesse. Qui peut, en réalité, se prétendre un héros ?


Le problème, c'est qu'on ne sait pas vraiment comment sortir de la Loi universelle et que ça peut même être dangereux. On emprunte ainsi aujourd'hui des pistes douteuses. On se met d'abord à revendiquer des droits singuliers pour des particularismes. On voudrait des droits pour des minorités: ethniques, religieuses, sexuelles. Et on se plaît à afficher sa différence, ses goûts singuliers: piercing, tatouage, pratiques sexuelles diverses. C'est le temps du "c'est mon choix". Et puis, on se met à afficher son ethnie, sa race, sa religion. Avec un présupposé commun: on serait tous opprimés.


Les particularismes prennent aujourd'hui le pas sur l'universel. La nation, la République, le bien collectif, ça ne signifie plus grand chose. On préfère se replier sur sa petite vie à soi, sur sa satisfaction personnelle.

Mais doit-on pour autant suivre le mouvement et légiférer pour des catégories ? Les femmes, les immigrés, les Blacks, les LGBT ? 


Un simple exemple: tout le monde se réjouit aujourd'hui du projet d'inscription dans la Constitution du droit à l'avortement. Je ne suis évidemment pas contre mais je ne suis pas juriste et je m'interroge: est-ce que cette affaire est bien à sa place ? Parce qu'il s'agit quand même d'une énorme brèche dans un texte dont l'esprit, inspiré par la Révolution française, était d'inspiration résolument universaliste.

Reconnaître chaque différence, c'est aussi constituer autant de ghettos et se profilent alors de nouvelles formes de racisme et de ségrégation.


Comment peut-on, dans ce contexte, continuer à vivre ensemble ? Universalisme (la même Loi pour tous) ou particularisme (chacun pour sa chapelle, autant de droits que de différences)? L'avenir est sans doute explosif. Je vois surtout poindre de nouveaux maîtres-censeurs, de nouveaux puritains, qui voudront nous embarquer dans leurs délires populistes. Mais c'est une autre histoire...


Images de Vincent van Gogh, Edvard MUNCH, MAN RAY, Honoré DAUMIER, Udo KEPPLER

Je recommande: 

- Takis WURGLER: "Stella". C'est le bouquin (traduit en France en 2020) qui a inspiré le film. C'est un jeune journaliste qui l'a écrit. Ce n'est donc pas de la grande écriture littéraire. Le texte est néanmoins plus riche que le film.

Le film "Stella: une vie allemande" peut être utilement prolongé par le film de Jonathan GLAZER: "La zone d'intérêt". La vie quotidienne du chef du camp d'Auschwitz (Höss) au sein de sa famille. C'est la description glaçante de "la banalité du Mal". L'extermination des déportés perçue comme un problème d'administration: avec des objectifs, des procédures, des tableaux de bord, des fonctionnaires, une réglementation. Tout ce que l'on continue de trouver, en bref, dans une société bureaucratique.

- Harald JAHNER: "Le temps des loups - L'Allemagne et les Allemands (1945-1955)". L'Allemagne au lendemain de la 2nde guerre. Une situation apocalyptique. Curieusement, l'état d'esprit de la population, ses réactions, n'ont guère correspondu à ce que l'on croit. Croit-on que les Allemands se sont considérés comme des coupables méritant leur punition ? Sait-on que ces 10 années effroyables ont souvent été considérées comme une période heureuse ? Un très grand livre sur lequel je reviendrai probablement.

- Geoffroy de LAGASNERIE: "Se méfier de Kafka". Un petit livre qui sort des sentiers battus. C'est vrai qu'on a tous, plus ou moins, adopté le point de vue de Kafka sur le pouvoir contemporain. Un Etat effrayant, omniprésent mais insaisissable, finalement injuste et arbitraire. Le "monstre froid" par excellence. Mais est-ce qu'on ne se trompe pas complétement, surtout en ce qui concerne notre système judiciaire ? Un bouquin qui remet bien des idées à leur place.