Dans la plupart des pays, on mène une existence que l'on juge normale. Normale parce que pacifiée, ordonnée, réprimée. On croit que ça va de soi mais on a généralement effacé que la normalité des relations entre les hommes et les nations, ça a d'abord été un état de guerre quasi permanent.
Et puis, si on se risque à un examen de conscience, il faut bien reconnaître que les individus se détestent tous en réalité. Chaque jour, presque chaque heure, on est ainsi parcourus d'envies de meurtre: ce passant qui m'a bousculé(e), cette Dame de la Préfecture ou du Centre des Impôts qui m'a envoyé(e) promener.
Dans une plus vaste perspective, la guerre, ça ne se traduit pas seulement par des massacres et des destructions matérielles, ça provoque surtout un fantastique bouleversement des mentalités. Chaque individu y révèle, pour le meilleur et pour le pire, une autre part de lui-même, celle des sombres tréfonds qui l'agitent et qu'il parvenait à réprimer jusqu'alors. Car la guerre n'autorise plus l'hypocrisie antérieure, celle des belles proclamations altruistes et désintéressées. La civilisation n'a pas effacé ceci: on est, certes, à force d'éducation, devenus éclairés, animés d'intentions généreuses. Mais le cul du monde, et le nôtre propre, est plein de merde.
Et la guerre, au plus profond de nous-mêmes, on la désire et on s'y est préparés mentalement depuis de longues années. Ca s'exprime par le biais de tous les discours déclinistes et anxiogènes dont on nous abreuve aujourd'hui. Le monde courrait à sa perte emporté par un effondrement économique et une surchauffe climatique. Une idée absurde, irrationnelle, se propage : l'Apocalypse est pour demain, ne cesse-t-on de marteler. Mais impossible d'argumenter car cette perspective donne, en fait, satisfaction à la plupart des gens.
Pour quelle raison ? Sans doute parce que le plus intolérable dans l'idée de notre mort propre, c'est de penser que nous ne serons plus rien, plus que poussière, tandis que les autres, les survivants, continueront de vaquer joyeusement à leurs occupations et loisirs. Cette disparité est absolument insupportable et c'est pour ça que l'idée d'une fin du monde est réconfortante. Au moins, on sera tous frappés du Néant de manière absolument égalitaire.
Une guerre, ça n'est, certes, pas une fin complète du monde mais psychologiquement, c'est bien ainsi que c'est vécu. Et il est vrai que ça rebat complétement les cartes.
Mais les "entrepreneurs" sont, dans leur immense majorité, pareillement touchés. Que la logique du capitalisme conduise à la guerre, ça n'est qu'une ânerie de Lénine. Dans la réalité, de larges pans de l'économie officielle s'écroulent. A sa place, fleurit une économie souterraine manipulée par des truands et des escrocs. Et il faut bien dire que cette nouvelle économie de combine, de débrouillardise et de corruption est loin de déplaire à tout le monde. Un banal trafiquant peut devenir rapidement aussi riche qu'un industriel. C'est aussi une revanche sociale, celle des malins sur les "messieurs", les experts.
Toutes les hiérarchies sociales sont ainsi bouleversées. On peut se permettre de regarder "de haut" les anciens riches. Psychologiquement, c'est très gratifiant pour "les masses" et ce bouleversement complet sera même éventuellement bénéfique, porteur d'une nouvelle dynamique, quand la paix sera revenue. Rien de pire pour l'économie que les situations acquises et figées.
Mais le renversement des hiérarchies en temps de guerre va très loin. Peut-on imaginer les regards échangés, sur un boulevard parisien, entre une famille déchue et leur ancienne domestique rencontrée au bras, tenu fièrement, d'un soldat allemand ?
Ou bien, le développement de nouvelles haines et jalousies: en Ukraine, par exemple, on se met à considérer avec hostilité, voire envie, les veuves de guerre. Il faut savoir que l'Etat ukrainien les indemnise généreusement: 370 000 euros pour un époux mort au combat. Une somme qui est un pactole dans un pays où le salaire mensuel moyen est inférieur a 400 euros. "Ne te plains pas trop" dit-on aux veuves, "ton mari est mort, mais, au moins, tu es riche". Ca a même donné lieu à un sketch sinistre : "Comment appelle-t-on les femmes les plus riches et les plus heureuses en Ukraine aujourd'hui ? les veuves". Il va de soi que les dites "veuves" se sentent doublement rejetées.
C'est encore plus effroyable en Russie même si l'indemnité y est moindre: un peu plus de 100 000 euros. Dans un petit village sibérien, c'est, néanmoins, une vraie manne et avoir un héros mort pour la patrie, ça apparaît finalement une très bonne affaire pour la famille concernée. Elle en devient même reconnaissante à Poutine parce qu'elle a pu s'acheter, grâce au prix de la Mort, cette belle voiture autrefois inenvisageable. Et quel plaisir de parader maintenant à son volant devant les voisins. On se dit finalement que la guerre, ça a des aspects positifs. Ca permet à de pauvres gens de sortir de l'ornière de la pauvreté.
On touche bien sûr ici à l'ignominie. On est prêts à sacrifier ses proches, à offrir un cadavre à l'Etat, pour un peu d'argent. On vend son fils, son époux, son père, dans l'espoir (?) d'un joli gain. Les vivants en viennent à se nourrir des morts. Mais qui peut vraiment condamner ? La guerre, c'est la légalisation du crime et, partant, l'inversion de toutes les valeurs.
Et il faut ajouter qu'en plus des hiérarchies économiques, la guerre bouleverse les hiérarchies de genre. Les femmes sont, tout à coup, propulsées sur le devant de la scène: ou bien, elles suppléent à l'absence des hommes partis sur le front, ou bien elles prennent l'ascendant sur des hommes que la défaite militaire a dévalorisés (France: 1940; Allemagne: 1945): des types qui n'ont pas été à la hauteur.
Cette promotion des femmes est sans doute l'un des rares aspects positifs de la guerre. Mais ça a aussi contribué, par contrecoup, au développement d'une sinistre "haine des femmes". Les hommes, éloignés ou mis à l'écart, se sont mis à fantasmer sur la lubricité de leurs épouses et amies: toutes des putes, des chiennes ou des comtesses de la Gestapo. Il y a eu un retour de bâton et les femmes ont, finalement, payé très cher cette courte période d'affranchissement. Au delà du nombre de ses victimes, l'épisode des "tondues de la Libération" a, ainsi, eu une portée symbolique extraordinaire qui continue de glacer les consciences. Comment cela a-t-il été possible, surtout en France ?
La guerre sur le front, c'est une hallucination permanente, un univers d'effroi où plus aucune Loi ne subsiste. C'est aussi une suspension de la morale. Velibor Colic, enrôlé, dans les années 90, dans l'armée croato-bosniaque, rapporte ainsi qu'un soldat peut y jeter une grenade sous une vache, juste pour rire, et qu'un autre peut voler à un vieillard son appareillage respiratoire pour le revendre.
Et puis c'est l'infinie détresse seulement apaisée par une infecte mangeaille et des beuveries interminables. Et aussi, la crasse immonde et la boue partout. Et cet abandon absolu ne trouve pour distraction que le plaisir de voler, de violer, de tuer.
Mais, dans le même temps, aussi, cette effroyable cruauté est tempérée "par la douceur des souvenirs d'avant - en particulier des souvenirs amoureux". Dans la guerre, l'abject côtoie ainsi le rêve et le merveilleux. Dans la nuit la plus noire, on continue de percevoir une petite lueur qui nous permet de ne pas totalement désespérer.
La guerre à l'arrière, elle est d'apparence presque normale. Parfois même, cafés, commerces, dancings, spectacles, tournent à plein. L'ambiance est même débridée, on se lâche, on cesse d'être "coincés". On a ainsi pu constater qu'en temps de guerre, ceux qui sont à l'abri, pas trop exposés, se sentent mieux psychologiquement. Ils reprennent du poil de la bête. Freud en a donné une explication : la guerre donne satisfaction au sentiment de culpabilité des obsessionnels et névrosés (c'est à dire l'immense majorité d'entre nous); elle leur procure un excellent objet sur le quel reporter leur souffrance intérieure. La guerre comme "doudou" sur lequel on évacue ses peines.
Le livre le plus singulier sur la guerre vécue à l'arrière, c'est "le Temps retrouvé" de Marcel Proust, le dernier tome de "La Recherche" qui évoque Paris durant la 1ère guerre mondiale. C'est, évidemment, déconcertant, la dissymétrie est évidente: si les soldats du front peuvent imaginer, sans difficultés, la vie à l'arrière, les gens de l'arrière n'ont, eux, absolument aucune idée de la vie du front. Tout est pour eux dans un brouillard complet. A l'arrière, tout est indécis en fait : même les gens que l'on côtoie, qui sont-ils finalement ? des patriotes sincères ou bien des trafiquants, des collabos, des espions ?
L'incompréhension entre les deux camps est forcément totale. C'est ce qui explique qu'aujourd'hui, de nombreux soldats ukrainiens écourtent ou même renoncent à leurs permissions. Ils ne supportent plus cette vie urbaine qui leur apparaît totalement artificielle.
Et c'est bien la question essentielle qui est ainsi posée: qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Dans la vie, où se situent la vérité et le mensonge ? Dans la paix ou dans la guerre ?
Mais ce dont je suis sûre, c'est que la guerre n'a aucune vertu rédemptrice, qu'elle ne rend pas les hommes meilleurs. Il est ainsi significatif que la majorité des Allemands se sont considérés, au lendemain de leur défaite, non pas comme des criminels ou des complices de criminels mais comme des victimes (victimes des bombardements et de l'écrasement du pays). Il en va de même des Russes aujourd'hui (victimes de l'OTAN et de l'Occident). Et que dire des Français qui, dans un tout autre registre, n'ont pas cessé de ruminer une honte inavouée ? La défaite continue d'imprégner leurs mentalités.
Quant aux véritables victimes, on ne les entend guère, elles s'expriment à peine. Elles sont simplement anéanties, tétanisées, tellement traumatisées qu'elles sont probablement incapables de revivre. C'est ce qui me rend très pessimiste pour l'Ukraine.
Tableaux de Francisco de GOYA (1746-1828). J'appelle votre attention sur son tableau le plus énigmatique (image 9). Que signifie ce petit chien perdu dans une masse de sable ? Rien de convainquant n'a encore été écrit à ce sujet.

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