dimanche 26 octobre 2008

"Extension du domaine de la manipulation"







Lech MAJEWSKI

Donc je mène une vie presque normale,… en apparence, parmi vous, les vivants. Je travaille même. Mon truc, c’est la gestion et la finance. J’ai fait de bonnes études, alors j’exerce à haut niveau. J’aime les chiffres, ils me parlent, ils sont vivants ; et puis il faut être très rapide et avoir l’esprit de synthèse. Aller vite et à l’essentiel, c’est comme ça que je fonctionne. Je n’aime pas les obsessionnels, les perfectionnistes qui n’avancent jamais.

D’une certaine manière donc, je ne suis absolument pas « littéraire». D’ailleurs, on me fait bien comprendre quand je rencontre des « intellectuels » (i.e. titulaires d’un Capes de lettres modernes ou d’une maîtrise de sociologie et militants altermondialistes) que je suis forcément nullarde et inculte.

Bah ! si ça peut consoler …mais ce qui est drôle en France, c’est que chacun se sent autorisé à proférer les pires âneries en matière économique ; en revanche, dans le domaine artistique, il faut vraiment être personnalité qualifiée.

Je ne suis donc pas une « intellectuelle » mais je connais du moins le monde du travail et de l’entreprise. Ce n’est sûrement pas exaltant, c’est même terrible mais c’est très instructif et c’est, en tous cas, la vie réelle de l’immense majorité des gens. C’est étonnant, Michel Houellebecq est pratiquement le seul écrivain qui ait su évoquer la réalité prosaïque et triviale de l’entreprise. Les autres, on a l’impression qu’ils vivent complètement « out », plus ou moins « précaires », à la campagne ou « intermittents du spectacle ». Avec leurs introspections narcissico-écologistes, on est évidemment loin du roman-monde américain.













Ce qui m’intéresse surtout, c’est un phénomène majeur, passé pratiquement inaperçu : le bouleversement, depuis le début des années 80, des relations au sein des entreprises. Finie la société disciplinaire, la hiérarchie verticale, on fait maintenant de l’horizontal et du transversal. On ne vous offre plus seulement un travail, mais des valeurs, une identité, un accomplissement personnel. On est désormais censés s’éclater dans son travail grâce à la conquête d’une pleine responsabilité et d’une nouvelle autonomie. L’aboutissement le plus délirant, qui me fait personnellement hurler de rire : le « coaching » qui doit favoriser la pleine réalisation de soi.

D’une certaine manière, c’est l’achèvement de l’esprit démocratique : démocratie participative où chacun a pouvoir de proposition en tant qu’individu autonome et responsable. En contrepartie toutefois, il est évident que chacun est également invité (sommé de) à s’impliquer directement dans la vie de l’entreprise. D’un côté donc, l’exaltation d’une nouvelle liberté, de l’autre, une contrainte accrue : le poids d’une responsabilité qui vous culpabilise. Splendide injonction contradictoire : sois libre mais sois en même temps docile.

La philosophie ou la sociologie, c’est très intéressant. Mais Bourdieu, ça ne nous avance pas beaucoup. Pour être en prise avec le monde contemporain, il faut aussi consulter les multiples manuels de management qui fleurissent depuis une dizaine d’années ; on y parle de nouvelle gouvernance, de direction participative par objectifs, de déconcentration et d’association directe des personnels à la gestion, d’intéressement, mais aussi de business plans, de tableaux de bord, de grilles d’évaluation etc…

Jamais, l’entreprise à « visage humain » n’a été aussi angoissante.

C’est cela, cette grande manipulation que décrit bien Michela Marzano. Le « double bind ».

Cela dit, je suis moi-même une grande manipulatrice et travailler avec moi ne doit pas être facile même si c’est en apparence très cool. C’est en tout cas sûrement déconcertant. Je joue d’abord de mon énigme : impassible, insensible au stress, jamais énervée ; mais également distante, impénétrable, aucune familiarité, aucune évocation personnelle. Par ailleurs, je ne demande rien, je n’exige rien mais j’attends quand même implicitement. L’organisation, je déteste cela. Pas de fiche de poste, c’est réducteur. Des horaires élastiques, voire indéterminés, que je ne contrôle pas,… les congés, je ne sais pas trop non plus ; moi-même, je n’ai pas d’agenda, pas de planning, je change sans cesse mes rendez-vous, mes déplacements ; juste quelques habitudes, un comité de direction le lundi après-midi, après on se quitte et on se revoit la semaine suivante ; je ne sais jamais trop où sont les collaborateurs, mais je ne les perds jamais non plus car je les inonde de mails nuit et jour, à grands flots continus, sur mon BlackBerry.

Avec moi, on perd tous ses repères. Je sais donc être anxiogène mais l’important est peut-être, à ma décharge, que j’en aie conscience.

















Christian de Portzamparc

dimanche 19 octobre 2008

" Autoportrait au Loup "



Nathalie SHAU

Vous m’interrogez : on ne voit pas bien ce que tu as d’une vampire ; le jour, tu ne dors pas dans un cercueil, tu sembles même travailler comme nous; et la nuit, on ne sait pas ce que tu fais mais on n’a pas l’impression que tu passes ton temps à boire des pintes de sang.


C’est bien simple : les temps changent et le folklore guignolesque du vampire a disparu. Je n’ai donc pas de grandes canines et je n’ai du reste pas beaucoup de goût pour les relations physiques et sexuelles. Mais il m’arrive parfois quand même d’ «aspirer » un/une amante à petites goulées, tout doucement, presque distraitement. Sur le coup, il/elle ne se rend d’ailleurs compte de rien.

En fait, je suis avant tout une « vampire psychique » qui absorbe à distance la puissance de ses victimes et je ne suis donc pas moins dangereuse que les monstres de Transylvanie.

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J’ai tout de même quelques attributs véritables des anciens vampires. D’abord, je suis censée être immortelle mais il est vrai que ça n’a jamais été démontré. Beaucoup de mes collègues ont en fait brutalement disparu et si je pense à ce qui est arrivé à mon ancêtre Carmilla, affreusement décapitée, j’ai de quoi m’inquiéter sérieusement. Dans ma boîte aux lettres, hier, quelqu’un avait gentiment déposé la douille d’une balle. Brrr !!!

Le fait est cependant que mon apparence physique, celle d’une jeune femme, n’a absolument pas bougé depuis quelques années. Simplement peut-être un teint un peu plus clair, plus diaphane, comme si je me dématérialisais peu à peu. Je regrette profondément de ne pas avoir le côté absolument sombre de la vraie Carmilla : une immense chevelure noire et des yeux noirs. Moi, j’hésite entre la dureté ciselée d’une femme de Cranach et l’évanescence délavée d’une Préraphéraélite.



















Rançon de mon immortalité, je suis évidemment stérile et je n’ai pas de règles. Mais cela c’est vraiment agréable et puis j’ai affreusement peur des enfants. Je ne comprends pas que les femmes, qui rêvent d’être enceintes, ne perçoivent pas ce qui relève pour moi de l’évidence : l’enfant est une figure du double, le double de ses géniteurs, et donc de la mort. L’enfant criminel, l’enfant sadique, destructeur et malfaisant, ce n’est pas seulement un personnage de contes de fées.


Quant à ma vie quotidienne, je n’ai en effet pas de préférence particulière pour la vie nocturne mais il est vrai que je redoute la lumière et le soleil. Vous pouvez être sûrs de ne jamais me rencontrer sur une plage de la Méditerranée. Je suis heureuse quand vient l’automne, ma saison préférée, quand une chape de grisaille et de mélancolie enveloppe les villes.

Je terminerai en évoquant deux traits marquants de mon caractère : le narcissisme et l’orgueil.


- Le narcissisme : en tant que vampire, l’amour m’est refusé ; c’est l’impossible même. Je puis fasciner mais pas aimer ou être aimée. Alors c’est moi-même que j’aime. Etre une vampire, c’est d’abord jouir du bonheur, sous sa forme extrême, d’être une femme, le bonheur, totalement incompréhensible, de l’apparence et de la séduction. Je suis donc terriblement préoccupée par mon apparence. D’abord corporelle, d’où l’attention portée à ma silhouette, d’où ma folie du sport, la course à pied et la natation. Je ne mange presque rien, juste des poissons fumés arrosés d’un peu de bière ; je revendique fièrement mon anorexie maîtrisée, je suis légère, aérienne, rapide, inépuisable, presque incorporelle. Et puis, c’est la folie de l’habillement, l’hésitation infinie pour endosser une nouvelle peau, une nouvelle identité. Je suis capable de consacrer toute une journée à l’achat d’une petite culotte et d’un soutien-gorge  mais quand j’ai enfin trouvé l’objet de mes rêves, je me sens tout à coup vidée d’une folle tension, libérée d’une angoisse. Je trouve bien sûr magnifiques les jeunes filles qui arborent un look gothique mais je ne peux plus et ce serait bien sûr trop évident. Alors pour moi, c’est le style hyper classique sophistiqué, tailleur-escarpins, comme pour mieux faire ressortir ma duplicité. Quant au style casual, il évoque trop pour moi le fondamentalisme et la cuculterie écologistes : le naturel et la simplicité, ce n’est pas mon genre. Ni celui de la presque totalité des femmes, qui sont en fait dévorées, je n’ose dire vampirisées, par l’image d’une femme idéale, l’ « autre femme », modèle sans cesse fuyant, à jamais inatteignable.



















- L’orgueil : je n’ai peut-être pas une opinion très élevée de moi-même, mais ce que je refuse de toutes mes forces, c’est le sort commun ; je me suis toujours sentie complètement différente ; j’ai la conviction de ne pas appartenir au même monde et je ne veux donc surtout pas être comme les autres, soumise aux mêmes lois. Je suis surtout une rebelle, je refuse la sujétion, celle du corps et celle liée à l’ignorance intellectuelle. D’où ma volonté de puissance : épuiser les corps, les savoirs. On n’a rien fait si on n’a pas tout fait. Il en va de même dans la vie professionnelle : tout faire pour sortir de la masse des « Humiliés et Offensés ».

J'achève en précisant que j’ai parsemé mon texte d’images de Nathalie Shau, une jeune artiste lituanienne. J’adore Vilnius, une extraordinaire ville baroque. En Lituanie, on est fasciné par la figure du diable et Nathalie a facilement trouvé d’infinies sources d’inspiration dans les très nombreuses et magnifiques jeunes filles gothiques qui arpentent les ruelles de Vilnius. Savez-vous enfin que la langue lituanienne est une langue absolument mystérieuse ? Perdue au milieu de langues slaves avec lesquelles elle n’a aucun lien, elle serait, avec le letton, la langue indo-européenne la plus proche du sanskrit. Je n’ai pas vérifié.


dimanche 12 octobre 2008

Cendrillon



















Christian Louboutin


Je me souviens. J’étais à Tokyo, l’an dernier ; un typhon s’était abattu sur la ville m’empêchant de sortir et je lisais l’excellent « Cendrillon » d’Eric Reinhardt. L’histoire folle d’un jeune trader spéculant à la baisse sur des valeurs Internet et accroissant ses positions de manière insensée, à chaque échéance, dans l’espoir de se refaire.

Croisement de l’économie et de la psychologie individuelle : Cendrillon et la réversibilité possible du destin (l’ascension mais aussi la chute), Cendrillon et le triomphe de l’enfant et de l’adulte sur ceux qui l’ont humilié.

Ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés financiers s’est déjà produit, il y a près de 20 ans au Japon sans que l’on en tire les leçons. Le Japon a déjà connu l’exubérance financière, les délices de l’inflation boursière et immobilière sous l’effet d’une politique de crédit extrêmement accommodante. Dans les années 80, ce n’était pas de la Chine que l’on parlait mais du Japon qui allait conquérir le monde. Symbole fort : le Rockefeller Center à New-York avait été acheté par Mitsubishi Estate.

Tous les indicateurs économiques semblaient au vert lorsque la bourse de Tokyo atteignit, en décembre 1989, le sommet de sa folle ascension en approchant le niveau des 40 000 points. On payait certes 50 à 60 fois les bénéfices des entreprises. Dans le même temps, la valorisation du seul patrimoine immobilier du centre de Tokyo dépassait la richesse totale de l’Etat de Californie. Les japonais de leur côté ne parvenaient plus à acheter de logement et s’endettaient sur plusieurs générations. Mais tout cela semblait parfaitement normal.

Et puis, après la première guerre du Golfe, le Japon s’est plongé dans l’ère morose et indéfinie de la déflation lente. Avec la remontée des taux, plusieurs établissements bancaires se sont écroulés sous le poids de leurs créances douteuses. L’indice Niikkei est passé en quelques années sous les 10 000 points et n’en a toujours pas décollé. Panne complète de l’activité économique, baisse générale des prix et de la consommation. La situation économique est devenue presque absurde : d’un côté l’Etat qui, pour relancer la machine économique, a massivement emprunté au point que la dette publique japonaise atteint un niveau effrayant, près de deux années de richesse nationale ; de l’autre, les particuliers qui ne consomment pas, qui n’investissent pas mais se contentent de placer leurs revenus en bons du trésor américains, Les particuliers japonais sont ainsi les premiers créanciers des Etats Unis, finançant leur endettement et entretenant leur frénésie de consommation. La déflation a quand même eu des effets positifs pour la classe moyenne japonaise: un appartement à Tokyo ne coûte maintenant pas plus cher qu’à Paris et en plus le crédit est presque gratuit. L’image du système japonais, tout à coup perçu comme rigide et peu efficace, s’est complètement dégradée. Aujourd’hui, plus personne ne parle du Japon. Probablement à tort car les 118 millions de japonais continent de produire une richesse trois fois supérieure à celle de 1 milliard 400 millions de chinois.













Ce qui s’est passé au Japon va maintenant se produire en Europe avec un décrochage plus ou moins brutal et sur une durée indéterminée : une baisse généralisée des prix, de la production, de la consommation et de l’immobilier. Avec l’effondrement des banques, l’argent autrefois surabondant va devenir un bien rare et précieux.

Je suis passionnée par la finance et j’en ai fait mon métier même si je ne suis pas une broker londonienne. Je l’avoue, j’aime la spéculation car j’ai l’esprit de Cendrillon. Je n’admets pas que mon destin soit tracé définitivement. Je veux croire à sa réversibilité toujours possible, l’extrême richesse ou la pauvreté soudaines.

Mais je juge effrayants les commentaires sur la crise financière. C’est l’unanimité de la bêtise, de l’esprit de vengeance et du populisme. On parle comme le Maréchal, il faut revenir à l’économie réelle, moraliser le capitalisme ( ?), renforcer les contrôles ( ?). On a trouvé un bouc émissaire : les banquiers et quelques jeunes traders qui auraient pris des risques démesurés.

Quelle analyse mensongère ! S’il n’est pas contestable que certaines techniques (la titrisation, les options, les put, les call) ont pu accroître les positions spéculatives, les vrais responsables de la crise sont les gouvernements qui ont choisi la politique du déficit en ouvrant les vannes du crédit et en inondant les marchés de liquidités pour entretenir une croissance artificiellement dopée par la consommation. Les spéculateurs, ce sont les Etats eux-mêmes et nous avons tous aimé l’euphorie de la consommation et de l’inflation.

Plutôt que la stabilité, nous aimons tous l’inflation, l’illusion des signes, la satisfaction de l’enrichissement déconnecté du travail.

Il faut évoquer un effrayant précédent. Il faut lire Götz ALY : « Comment Hitler a acheté les Allemands ». L’explication de l’adhésion des Allemands au nazisme est moins idéologique qu’économique. Contrairement à ce que l’on pense généralement, Adolphe Hitler a rencontré un large consensus en conduisant une politique économique résolument « populaire » et dirigée contre les possédants ; un véritable Etat Providence que ne désavoueraient pas nombre de partis aujourd’hui, et pas seulement Besancenot et Le Pen. Hitler a fait fonctionner à plein les machines de l’endettement et du déficit en réprimant de manière impitoyable l’inflation.

Le populisme et l’inflation monétaire par surendettement voilà ce qui gangrène la démocratie et le capitalisme aujourd’hui. J’ai parfois le sentiment d’être à nouveau en Union Soviétique, à une époque où on ne savait pas quel était le prix réel d’un bien. Quelle est la valeur d’une action, d’une entreprise, d’un service, d’un bien immobilier, de matières premières ?

Le rapport de proportion d’un prix, mis en évidence par Ricardo, avec la quantité de travail incorporée a aujourd’hui disparu.

Ne subsiste plus que « le désert du réel ».

vendredi 12 septembre 2008

Architecture in Berlin











Je suis au Sony Center de Berlin, sous le chapiteau transparent d’acier et de verre, extraordinairement suspendu, d’Helmut Jahn, sur la Potsdamer Platz, lieu mythique relégué, jusqu’à il y a peu, au rang de terrain vague. Tout près, la Philarmonie, au toit asymétrique de Hans Scharoun, la Nouvelle Galerie Nationale, toute de légèreté, de Mies van der Rohe, enfin les angles aigus de l’aire Daimler de Renzo Piano, ou le cinéma IMAX ou le complexe Debis du même Piano. Tout près, le dôme fabuleux du Reichstag, conçu par Sir Richard Rogers, illuminé par un jeu de miroirs. Un peu plus loin, la chancellerie de Stefan Braunfels. Au nord, la nouvelle gare, Lerhter Bahnhof, verre cylindrique suspendu. Plus loin, l’ambassade de France de Christian de Portzamparc, les Galeries Lafayette de Jean Nouvel.












A Berlin, on se croit généralement obligé de disserter sur « Die Mauer », le Mur. Mais on se rend vite compte que ce n’est plus d’actualité tant le passé est aujourd’hui révolu : pratiquement plus aucune trace de l’ancienne RDA. A la place une ville bouillonnante, en bouleversement complet où des quartiers entiers se métamorphosent d’une année sur l’autre.


Après la chute du Mur, a été fait le pari du renouveau architectural. Autres temps, autre ville et donc autres mœurs tant il est vrai que l’architecture n’est pas seulement le décor de notre vie quotidienne mais modèle, de manière plus essentielle, nos rapports humains, sociaux et même affectifs. Freud lui-même, décrivant l’inconscient, employait des métaphores architecturales. Les dictateurs l’ont également compris sous une forme caricaturale mais la société industrielle dans son ensemble a asservi l’architecture à des impératifs de fonctionnalité, de rapidité des communications, d’efficacité.


Comme dans tous les pays du Nord, l’environnement urbain est une préoccupation majeure en Allemagne. D’où le soin, la maniaquerie, apportés à l’esthétique des bâtiments, au confort des logements. Les villes doivent faire rêver, procurer une espèce d’élan vital : ressusciter les rêves de l’enfance et des contes de fées (Rothenburg, Meissen, Celle, Bamberg) ou nous transporter dans un imaginaire futuriste (Berlin, Francfort).


Michel Tournier a parlé du « bonheur en Allemagne ». C’est sans doute vrai. L’Allemagne, c’est un peu le Japon de l’Europe avec une qualité de vie et une efficacité incomparables. L’aménagement urbain y est pour beaucoup. Revenir en France est déprimant : tout apparaît chaotique, compliqué, déglingué.


Ce n’est pas un hasard si c’est en Allemagne qu’a pris naissance le Bauhaus avec sa tentative de concilier le monde de l’art et celui de l’industrie. Il y avait dans le Bauhaus le souci de célébrer la beauté de la productivité industrielle qui se substituait soudainement au monde de l’artisanat; mais l’esthétique du Bauhaus, ses formes épurées, son design, ont été rapidement détournés par les entrepreneurs qui ont pris prétexte du dépouillement (« Ornement et crime ») pour construire de la camelote et du « cheap ».

Alors, faut-il conclure à l’impossibilité de concilier l’architecture et les impératifs productivistes ? Probablement.

De ce constat témoigne pour moi l’extraordinaire musée juif de Daniel Libeskind : le contour de l’édifice présente un caractère irrationnel avec la forme d’un éclair. Une construction en labyrinthe, des pièces tortueuses à l’ambiance spectrale. Trois axes, des « chemins de la destinée », qui débouchent sur une impasse : la tour de l’holocauste, celui d’une culture à jamais perdue.
















Daniel Libeskind, peu connu en France mais qui a été retenu pour la reconstruction du World Trade Center, plaide pour une conception de l’architecture comme acte artistique. Il recherche un maximum d’autonomie de l’architecture qu’il combine, comme si cela était évident, avec l’histoire, la littérature, la philosophie.

L’autonomie de l’art…voilà son essence même.

samedi 30 août 2008

"La Dame dans l'auto, avec des lunettes et un fusil"


















Tamara Lempicka


En Allemagne, je m’en donne à cœur joie.

Mon ancêtre avait fait son apparition au milieu du 19ème siècle, en Styrie, dans un magnifique équipage tiré par 8 chevaux noirs lancés au grand galop.

Les choses ont un peu changé depuis. Moi, c’est au volant de ma voiture de sport que je sillonne les autobahns ; mon coupé BMW série 6 des années 80 que je viens de remettre complètement à neuf ; une voiture devenue rarissime et qui fait ici l’admiration de tous.

Plaisir d’une voiture immorale, qui pollue et consomme un maximum mais qui surtout va très vite. J’adore rouler à toute berzingue, voir exploser à l’horizon les pointillés jaunes et blancs des lignes discontinues. J’aime surtout faire la course avec les motards mais ils me déçoivent car ils lâchent généralement prise au-delà de 185 km/h. Il y a dans la vitesse un plaisir érotique intense lié à l’extrême concentration nécessaire de tous les sens pour garder la maîtrise du véhicule. J’étais même si excitée aujourd’hui qu’à la fin d’une course-poursuite, sur une aire d’autoroute, je me suis laissée peloter, ce qui d’habitude me répugne, par un barbon d’une quarantaine d’années que je venais de ridiculiser au volant de son Audi TT. Je l’ai même laissé indemne sans lui donner le baiser de la mort.

Mon rêve aujourd’hui, c’est d’avoir une Porsche, une 911 évidemment avec ses 6 cylindres à plat refroidis par air, ses 6 cylindres qui pousseront de toutes leurs forces dans mon dos. Mais avoir une Porsche en France, c’est s’exposer à beaucoup de soucis dans un pays où la rancœur sociale est si forte.

Une femme qui aime les belles bagnoles et la vitesse, en France, c’est la transgression absolue. Toutes les ligues de vertu, féministes en tête, vous cataloguent immédiatement de crétine. On aime mieux les nunuches, « responsables » comme on dit, qui trimballent leur marmaille et leurs courses dans des voitures ridicules et avilissantes de maman-lapin.

Ne m’opposez pas d’arguments citoyens. De la sécurité, de l'écologie, de l'hygiène de vie, tous, nous n'avons que faire.


La pulsion de mort, Freud l'a bien dit, nous ne connaissons que cela.


Pour moi donc, très simplement :

Etre une femme libre, c’est avoir le droit à l’enfer : l’argent, le jeu, le sexe, la drogue, la vitesse.

dimanche 24 août 2008

Les chemins de la peste













Brueghel

Le triomphe de la mort


Je suis maintenant à Wismar, une ville du nord de l’Allemagne, de l’ancienne R.D.A. .


Wismar, vous ne connaissez probablement pas, mais cela n’a rien de répréhensible. C’est une ville de la Hanse, cette puissante Ligue portuaire de la Baltique, emmenée par Lübeck, Gdansk et Riga, qui a préfiguré l’économie-monde dès le Moyen-Age.


J’adore et trouve splendides les villes de la Hanse, austères et festives, encore imprégnées de l’angoisse médiévale.


Poursuivie par une chaleur infernale, je vais nager sur l’Ile de Poel puis rêver sur une plage déserte et immaculée à l’abri de ces magnifiques fauteuils en osier qui agrémentent les plages baltes.


Le soir, je vais sur le port, l’Alte Hafen, dans une taverne où j’entends parler russe, polonais, letton, suédois. J’y bois de la bière du Nord, très forte, et je m’y empiffre de poisson fumé (c’est en fait la base habituelle de mon alimentation de vampire) : de l’anguille, de la limande, du saumon, des sprats.


Wismar, des rues pavées, des canaux, une énorme place du Marché, des maisons à fronton, celle du « vieux suédois », de gigantesques églises gothiques, d’une hauteur vertigineuse, toutes de brique rouge. C’est à Wismar que Werner Herzog a tourné la seconde partie (la 1ère partie se déroulait à l’Est de la Slovaquie) de son « Nosferatu » avec Isabelle Adjani et Klaus Kinski. A la fin de cet admirable film, la ville est envahie par une multitude de rats blancs porteurs de peste tandis qu’un splendide cheval noir emporte un vampire au galop sur les plages de la Baltique.


Les vampires sont en effet étroitement associés, dans l’imaginaire collectif, à une terreur ancestrale, celle de l’épidémie destructrice d’une civilisation toute entière. Il s’agissait autrefois de la peste, il s’agit aujourd’hui du SIDA. Même terreur de la contagion, du contact corporel, même effroi vis-à-vis du sang, mêmes jugements moraux : une punition divine contre le Mal qui aurait gangrené la société.


Wismar, comme tous les grands ports commerciaux du Moyen-Age, a constitué un point de passage de la Grande Peste, la Peste Noire, qui, pendant 3 ans, de 1348 à 1350, a ravagé l’Europe. La maladie aurait été acheminée par des marins revenant de la mer Noire, d’un comptoir génois de Crimée. « Ils avaient la peste dans leur sang ».


La peste provoque une fièvre comparable à la grippe. Sur le cou, les aisselles et les aines apparaissent des bubons (vésicules pleines de pus). Des hémorragies internes sous-cutanées provoquent des taches pourpres et noires. La mort intervient après 1 semaine suite à un engorgement des poumons, engorgement comparable à une pneumonie.


D’Italie jusqu’en Irlande, sur une période de quelques mois, de 20 à 30 millions d’européens trouvèrent la mort, soit entre le quart et le tiers de la population du continent. C’est même 50 % de la population de Florence qui aurait disparu.


Des chiffres inouis ! La fin du monde ? L’avènement de l'Antéchrist ? C’est ce que croient beaucoup qui cherchent alors des boucs-émissaires (étrangers, hérétiques, juifs). Dans beaucoup de villes, les juifs furent éliminés avant même l'apparition de la peste, permettant ainsi aux notables de ne pas avoir à rembourser leurs créanciers.


Il faut surtout imaginer la complète décomposition de l’ordre social. Familles et amis se fuient, plus rien ne fonctionne, on ne cultive plus les terres, on n'enlève plus les corps, le maintien de l’ordre est impossible, l’insécurité est totale. Bientôt, les esprits changent, la société est en déliquescence. Persuadés de mourir rapidement, les gens cherchent à vivre pleinement et profiter de ces moments de vie. Une crise morale atteint la société européenne.


De plus, beaucoup de biens sont laissés à l’abandon. La classe dominante est bouleversée et on assiste alors à des transferts massifs de propriété.


Cataclysme moral, économique, il y a une complète redistribution des cartes sociales….


Mais, mais …c’est peut-être ce bouleversement total qui explique l’étrange leçon de l’histoire qui s’en est suivie. Après le reflux de la Grande Peste, alors que l’on pouvait s’attendre à un effondrement de l’Europe, on a au contraire assisté à son renouveau progressif.


A la Grande Peste, a en effet succédé la Renaissance…


La Peste Noire a permis un progrès de la société !

lundi 18 août 2008

Le charmeur de rats










Andrzej Zulawski


Fond sonore = la chanson “Ekkoleg” de Grethe Agatz chantée en danois par des enfants. Un immense tube des années 70 qui n'a rien perdu de son pouvoir inquiétant.

Je suis maintenant en Allemagne, à Hameln en Basse-Saxe. Je suis une fana de l'Allemagne mais je n'ai pas beaucoup l'occasion de partager ma passion. Pour des raisons qui m'échappent, c'est sans doute, à l'exception des bords du Rhin et de la Bavière, l'un des pays les moins touristiques du monde. Tant mieux, parce que comme ça on a l'impression de découvrir quelque chose, ce qui n'est plus si courant. Moi, c'est l'Allemagne du Nord, avec Berlin bien sur mais aussi toutes les villes de contes de fées, de mythes et de légendes qui ont inspiré Hoffmann et les frères Grimm = Lübeck, Wismar, Bremen, Ratzeburg, Celle, Luneburg.

En Allemagne, l'esprit romantique continue d imprégner les lieux et les mentalités. A Hameln demeure ainsi très vivante la légende terrifiante du charmeur de rats. Elle a été retranscrite par Goethe, les Grimm, Merimée et a inspiré Marina Tsetaeva. En 1284, un homme énigmatique, aux vêtements muticolores, promit aux habitants de Hameln qu'il les débarasserait de tous les rats de la ville contre une forte récompense. Il se mit a jouer de la flute et tous les rongeurs sortirent de leur trou pour le suivre jusque dans la Weser où ils se noyèrent. Mais la récompense promise ne vint pas. Pour se venger, l'homme revint un dimanche, à l'heure de la messe, et fit sortir tous les enfants des maisons au son de sa flûte. Ils le suivirent, ils étaient 130 et ne revinrent jamais.

Voilà une legende réjouissante et rafraichissante à l'heure de toutes les nunucheries sur les enfants dont on nous abreuve dans les media et la littérature (Darrieussecq, Laurens).

J'y vois bien sur une critique du sentimentalisme, mais aussi l'affirmation du pouvoir de l'art contre le Mal (symbolisé par les rats) et enfin une dénonciation de la cupidité et de l'avarice.

Je n'aime pas les enfants et j'ai en horreur l'avarice; en revanche, j'aime beaucoup les rats et tous les rongeurs ainsi que la musique. Donc je me plais beaucoup à Hameln.