samedi 7 septembre 2013

Lvov, mon amour


Quand je dis, en France, que je viens de LVOV, c'est comme si je disais que je viens de Tombouctou. Et encore... parce que Tombouctou, ça apparaît aujourd'hui mieux connu.


Pourtant, c'est une ville qui a plus de 800 000 habitants, qui était l'une des plus brillantes de Pologne et d'Autriche-Hongrie.


On la surnomme encore en Allemagne, même si c'est exagéré,  la petite Prague de l'Est.


On peut du moins la comparer à Cracovie à la quelle elle est très liée.


Mon attelage de chevaux à Lvov


C'est du moins la ville qui a décidé de ma vocation vampirique.


Ce que j'aime d'abord dans cette ville, c'est qu'on y parle indifféremment trois langues : l'ukrainien, le polonais et le russe et qu'on y vit dans ces trois cultures..


En plus, on demeure influencés par l'Autriche avec une foultitude de cafés et un Opéra.


J'assumerai donc sans complexes ma fonction de propagandiste de l'Office du Tourisme Ukrainien : plutôt que de passer des vacances en France, qui est devenue un vaste Disneyland, venez chercher un peu de culture, d'aventure et de dépaysement en Ukraine et plus spécialement à Lvov.


Ce blog aura au moins eu une utilité s'il a pu vous convaincre d'aller là-bas. C'est plus dépaysant et moins banalisé/mondialisé que Prague.


C'est facile : vous vous vous envolez d'abord  pour Cracovie.


L'Opéra de Lvov copié sur le Palais Garnier de Paris


De Cracovie, vous prenez ensuite un joli train de nuit qui vous conduit enfin chez moi, à Lvov.


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Photos de Carmilla Le Golem sur Sigma DP Merrill


dimanche 1 septembre 2013

I'm back


Je viens tout juste de rentrer après avoir rechargé, à plein, mes batteries de vampire.


En revenant d’un voyage, je suis toujours un peu hébétée. Qu’est-ce que je peux dire ? Est-ce que ça a un sens, d’ailleurs, de parler de l’Ukraine, de la Pologne en France ? Ca n’évoque rien et ça n’intéresse pas. Surtout, il y a une grande part d’incommunicable. Quoi qu’on en dise, on ne surmonte jamais complètement les barrières linguistiques, culturelles.


Tant qu’on reste chez soi, on croit que sa culture, sa nationalité, ça n’est pas si important que ça. On peut s’en abstraire, s’en détacher.


Dès qu’on bouge un peu, on découvre tout à coup qu’on est irrémédiablement Français, Russe, Allemand…, pas seulement dans sa pensée mais aussi dans sa sensibilité. Ca engage jusqu’à nos désirs et notre relation aux autres.


Quand on débarque de Pologne et d’Ukraine, la France, ça apparaît bien prosaïque et confiné. Expliquer ça, ça serait trop long. Alors moi-même, je vais démarrer par du prosaïque, du concret de chez concret.

Voilà ainsi ce qui n’existe pas en France et que j’apprécie particulièrement dans des vacances en Ukraine. Ca vaut également, avec des nuances, pour la Pologne et la Russie.


 - Une femme peut se promener habillée comme elle veut, même dans des tenues provocantes et ultra-sexy. Il n’y aura ni sifflets, ni harcèlement.

- La petite délinquance est très faible. On peut encore oublier son appareil photo à la terrasse d’un café ou garer son vélo dans la rue sans antivol. Parallèlement, la mendicité est presque inexistante.

- Je peux me connecter presque partout à la Wi-Fi et Internet. C'est libre et gratuit.


- La climatisation est très répandue, dans les hôtels, les restaurants, les transports, les appartements.

- Je trouve tout de suite une dizaine de taxis ou de chauffeurs prêts à me conduire à l’autre bout du pays.

- D’une manière générale, il n’y a pas de problème concret (réparation, achat, déplacement) qui ne trouve une solution rapide.

- Je trouve immédiatement une chambre d’hôtel dans n’importe quel bled.


 - Je peux aller au restaurant à n’importe quelle heure de la journée et je peux me contenter d’un plat. On me sert du cuisiné maison et pas du surgelé réchauffé.

- Les commerces sont innombrables, ouverts tous les jours et souvent 24 h sur 24.

Tout ça, c’est évidemment très terre à terre ça mais ça fait partie de l’agrément du pays et ça ne sera rapporté par aucun journaliste. Ca peut aussi être un sujet de réflexion en France où on est tellement convaincus de l’extraordinaire qualité de vie du pays.


Photos de Carmilla le Golem à Lvov.

+ 1 photo de la grande photographe Sabine VILLIARD en illustration d’une nouvelle de Nabokov : « Natacha ». Je recommande particulièrement ce texte. En 30 pages, Nabokov dit des choses essentielles sur l’amour : le mensonge, la culpabilité, le meurtre.

vendredi 9 août 2013

Une vampire en Galicie


Je m’évade…durant trois semaines.

Je ne posterai pas pendant cette période parce que je change de langue, de culture, de peau et le français me devient incongru. Je bascule dans un autre monde, celui de ma face cachée.

Je vais principalement en Ukraine de l’Ouest et un peu en Pologne.


 Je vous confesse ma destination, à vous, mais j’avoue que je n’ose plus dire à des Français que je passe des vacances en Ukraine. On me considère alors avec une espèce de commisération. Même si on ne sait pas bien où c’est, on semble convaincus que n’y règnent que le malheur, la misère et le désespoir. Il y a longtemps que j’ai renoncé à les détromper : c’est autant d’ahuris que je ne rencontrerai pas durant mon voyage.



Donc, dimanche, je m’envole pour Varsovie. De là, je prends un tout petit avion qui va me conduire à Lvov (ou Lviv ou Lwow ou Lemberg suivant les langues). C’est le territoire de la mythique Galicie. La Galicie, je ne sais pas si on connaît mais c’était une province de l’ancienne Pologne puis de l'Autriche-Hongrie avec deux magnifiques capitales régionales : Cracovie et Lemberg (aujourd’hui Lviv). Il y régnait un multiculturalisme extraordinaire : on y parlait allemand, polonais, yiddish, ukrainien, russe, ruthène et on y relevait de cinq confessions (catholique, protestante. orthodoxe, uniate, juive, arménienne).


 C’était surtout un foyer culturel extraordinaire. La Galicie orientale, en particulier, c’était la région de Joseph Roth, Sacher Masoch, Martin Buber, Bruno Schulz, Ivan Franko, Aaron Appelfeld. C’est en Galicie également, à Grodek, que le grand poète Georg Trakl, le « Rimbaud autrichien », tourmenté et incestueux avec sa sœur, s’est donné la mort en 1914.

La Galicie, voilà un beau sujet de réflexion pour tous les imbéciles et populistes, de plus en plus nombreux, qui croient aux nations.


Tout ça, ça a, bien sûr, été largement balayé par l’histoire mais pas complètement. La période de glaciation soviétique a curieusement permis de conserver le centre historique des villes. Aujourd’hui, on redécouvre ainsi à Lviv l’atmosphère de l’ancienne Lemberg, presque celle qu’avaient connue Joseph Roth et Sacher Masoch.

Ce retour dans la vieille Europe, c’est ça qui me fascine. Pour mes vacances, je fais donc de Lviv mon quartier général. Je loge au « Grand Hotel » sur la « Svobody Prospekt » (l’avenue de la liberté). Je le fréquente depuis très longtemps, c’est l’un des plus beaux hôtels de l’Ouest de l’Ukraine. Je peux y rêvasser tranquillement dans ses salons et ses bars. On y sert aussi une cuisine ukrainienne extraordinaire. Il y a également un casino et un dancing.



Avec tout ça, cet hôtel, c’est évidemment un extraordinaire lieu de rencontres. Il y a plein d’hommes d’affaires, de truands, de filles, d’aventuriers, de touristes distingués. Tout le patchwork que j’aime. Le rêve pour une vampire assoiffée de conquêtes. Ma copine Daria va m’y rejoindre quelques jours. Elle a toujours eu la trouille de venir en Ukraine de l’Ouest parce qu’elle sait que les Russes y sont détestés. Mais là, elle va vite se désinhiber. On pourra y faire les folles et se défoncer.

Mais je prendrai aussi ma petite voiture et je me baladerai dans la campagne avoisinante. Voilà où j’envisage d’aller : Brody, Tarnopol, Czortkow, Kamieniec Podolski, Czernowitz, Drohobycz, Truskawiec, Ivano Frankivsk.

A bientôt…



Photographie de Carmilla Le Golem à Paris au cimetière de Passy sur Sigma DP3 Merrill

Tableaux de John Atkinson Grimshaw, John Williams Waterhouse, Homer Ransford Watson, John Williams Waterhouse

dimanche 4 août 2013

Des nuits et des lettres


 Cette chaleur, cette lumière, ça me rend folle. Heureusement, je sais que depuis le 21 juin, on perd chaque jour 2 minutes de soleil. On a donc déjà gagné près d’1 H 30 de nuit. Bientôt, ce sera supportable.


Voilà ce que j’ai lu pendant cette période éprouvante :

Agnès DESARTHE : « Comment j’ai appris à lire ». Lire et aimer lire, ce sont deux choses bien différentes. Le passage de l’un à l’autre ne se fait pas mécaniquement. Il a sûrement fallu du courage à Agnès Desarthe pour avouer ça : pendant longtemps, elle n’a pas aimé lire et ne lisait pas, ce qui ne l’a pas empêchée d’intégrer Normale Sup ! Ca m’a vraiment étonnée, moi qui ai toujours été une boulimique. Qu’est-ce qui peut entraver le désir de lire, comment naît la passion de la lecture, Agnès Desarthe donne là-dessus des explications très personnelles : le «décalage » lié à la langue, la culture, le sexe.



Louis-Henri de La Rochefoucauld : « La Révolution française ». Pas facile de porter un nom pareil à une époque de triomphe de l’esprit républicain. LHDLR s’amuse à s’en prendre à la Révolution française, un tabou absolu. Ca pourrait être déplaisant mais c’est hilarant. La Révolution française, c’est aussi l’esprit de sérieux, l’éradication de la fantaisie et de la déviance, la normalisation complète de nos vies et pensées.



Roman GRAF : « Monsieur Blanc ». Un écrivain suisse. Le récit glaçant d’une morne existence, illuminée simplement par un souvenir amoureux en Angleterre et un voyage à Cracovie.



Florence DUPONT : « L’Antiquité, territoire des écarts ». Les humanités classiques, le latin, Rome, ça m’est toujours apparu poussiéreux et ringard. Mais il est vrai que je n’y connais pas grand-chose. Florence Dupont est latiniste et anthropologue, dans la lignée des penseurs de 68 : Foucault, Deleuze, Levi-Strauss. Son livre n’a évidemment pas suffi à me remettre à niveau mais m’a au moins fait comprendre que la passion du latin pouvait être une passion de l’altérité et une remise en cause de soi-même, de ses schémas de vie et de pensée. C’est aussi une salubre dénonciation de toutes les illusions et mythologies dont on affuble aujourd’hui le monde romain. C’est un énorme abus de penser que celui-ci serait à l’origine des valeurs de la civilisation occidentale.


Un peu de littérature russe

Ludmila SHTERN : « Bye BYE Leningrad ». Ludmila SHTERN a quitté l’Union Soviétique en 1976 pour s’installer aux Etats-Unis. Un humour ravageur surtout quand elle confronte l’absurdité soviétique à l’absurdité américaine. 


Evguéni Grichkovets : « Le taquet ». Un des grands noms de la littérature post-soviétique. Connu aussi comme dramaturge. 6 nouvelles qu’on lit d’une traite. La Russie profonde, morne, triste, couverte de neige. Des héros ordinaires. La pesanteur du monde mais aussi, malgré tout, sa drôlerie et sa tendresse.



Alexeï OLINE : « La machine de la mémoire ». Un portrait ébouriffant de la jeunesse russe dans une ville de province.


Et enfin de la littérature de voyage


Sanjay SUBRAHMANYAM :”Comment être un étranger Goa-Ispahan-Venise- XVI-XVIII° siècle”. Trois étonnants destins, trois grands personnages, entre l’Europe, l’Iran et l’Inde moghole. Est-ce qu’on n’est pas tous étrangers, membres d’un groupe auquel nous n’appartenions pas à l’origine ?


Jan BROKKEN : « Les âmes baltes ». Le très beau récit des voyages de l’écrivain néerlandais dans ces pays magnifiques aux cultures entrecroisées, marqués par le poids très lourd d’une histoire tragique.


Nathalie COURTET : « De la jungle birmane à la taïga russe – L’Asie à vélo couché ». C’est le troisième et dernier tome de cet invraisemblable voyage. C’est un récit sans prétention mais d’autant plus juste. On traverse cette fois-ci la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge, le Viet-Nam, le Laos, la Chine, la Mongolie, la Russie, les Etats baltes, la Pologne


Lorette NOBECOURT : « Patagonie intérieure ». Un écrivain intéressant mais peu connu en raison, sans doute, d’une écriture trop complexe. Un petit livre avec plein de fulgurances : « Bien sûr, Santiago m’est indifférente. Le tourisme ne m’intéresse guère ». Un récit de voyage au Chili mais le plus important, c’est la découverte de cette « Patagonie intérieure » que nous portons tous, cette part de nous-mêmes, libre et sauvage.



Tableaux de Robert DEVRIENDT (1955) peintre belge contemporain. Images extraites de séries : Victimes de la passion, The Jerusalem Church Crime, Le chasseur de fétiches,  Le fils du taxidermiste, Le nouveau rituel.


Au cinéma, je conseille « Gold » de Thomas ARSLAN avec Nina Hoss et « La chair de ma chair » de Denis DERCOURT.  Enfin, mercredi prochain, ne manquez pas « Les salauds » de Claire DENIS, au moins pour la bande-son des Tindersticks. 

dimanche 28 juillet 2013

"Le génie du Christianisme"




Ma copine Daria, c’est, en apparence, presque une bigote.

Elle va, presque tous les jours, prier rue Daru et elle ne manque pas une messe le dimanche. Surtout, elle va se confesser régulièrement.


Pourtant, comme la plupart des filles russes, c’est vraiment une grande pècheresse, elle est bien pire que moi. Elle se rend à l’église habillée style « Moscou by night » (high heels et minijupe mais tout de même foulard) et aussitôt après s’être confessée, elle rejoint l’un de ses amants. Elle fait aussi plein d’autres bêtises, se défonce, claque le fric, fréquente avec moi les grandes soirées russes qui sont de grands lupanars et elle n’y a vraiment pas froid aux yeux. Je me demande ce que le Pope en pense. En tous cas, son boulot doit être intéressant avec toutes ces filles dévergondées qui lui tournent autour.


Evidemment, en France, être catho, c’est la honte absolue, y’a pas plus nul. Même moi, ça me dépasse complètement. De ce point de vue, je suis devenue française, c'est-à-dire totalement laïcisée. Mais ça me fascine quand même parce que je me rends compte aujourd’hui, au contact de ma copine Daria, que le christianisme est porteur d’une étrange liberté.


Daria, elle me dit ainsi qu’elle n’en a rien à fiche d’être une fille bien, quelqu’un d’exemplaire. La sainteté, la vertu, c’est complètement accessoire. Le catholicisme. ça n’est vraiment pas une religion des purs. Ce qu’il y a de bien dans le christianisme, c’est qu’en fait tout est permis, même la débauche, même le crime, puisque la miséricorde de Dieu est infinie. Etre pêcheur, c’est ça qui est exaltant et c’est ça qui rapproche de Dieu, bien plus que la sainteté.


L’impureté, l’immoralité, c’est la vérité du christianisme. Etre chrétien, c’est savoir reconnaître sa propre noirceur, admettre sa propre saloperie. Le « génie du christianisme », c’est le péché originel, la faute primitive qui scelle notre culpabilité. De ce point de vue, le christianisme, c’est à la fois Freud et Dostoïevsky.


Dans le monde moderne, le péché, la culpabilité, c’est ce qu’on a le plus de mal à admettre. Ca n’existe pas et ça ne devrait pas exister. On est des purs et on s’efforce, les institutions, les pouvoirs politiques, de nous convaincre, qu’on est également innocents. La conquête du bonheur, vous dira un psychiatre, ça passe par l’affranchissement du sentiment de culpabilité.


Est récemment sorti sur les écrans le film de Margarete Von Trotta consacré à Hannah Arendt et au procès d’Eichmann. On a bien sûr souligné qu’Eichmann, incarnation de la banalité du mal, était un homme très ordinaire, un fonctionnaire ayant la passion de l’obéissance. Mais on a occulté le volet qui en découlait : celui de notre effrayante proximité avec les bourreaux.



On est devenus complètement manichéens, on est des cathares. On essentialise à outrance : les mauvais, les criminels, les pervers, ce sont les autres mais nous, on est totalement réconciliés avec nous-mêmes, on est pleinement libres de notre destin, on est des purs.


Assez curieusement, on a tendance à penser que le spectre qui hante désormais l'Europe, ce serait le « retour du religieux ». Peut-être, mais ça ne sera sûrement pas le retour des vieilles religions. Toute transcendance est à jamais abolie. Ce sera plutôt le triomphe du camp du Bien et la liberté prométhéenne de l’homme débarrassé du Mal. La terreur de la bien-pensance, celle du crétino-écologisme, la victoire de « l’homme sans qualités », l’aplatissement et l’indifférenciation généralisée de la vie.


Tableaux du grand peintre polonais Zdzislaw BEKSINSKI (1929-2005).

Photographies d’Alyz et de Leonid Sidorenko