dimanche 26 avril 2015

La dictature au quotidien


J'ai vu, avec plaisir, le film "Taxi Téhéran" de Jafar PANAHI. Certes, on ne voit aucun des lieux "remarquables" de Téhéran: rien que de banales avenues périphériques (les images de Téhéran m'ont vraiment déçue);  et puis, les petits taxis blancs et orange (des Peykan Hillman d'origine britannique) que j'avais connus, il y a quelques années, ont disparu ; ils égayaient, autrefois, (depuis les années 60, paraît-il) les villes iraniennes. Il n'y a plus rien, aujourd'hui, que d'ordinaires Peugeot.

Mais ce que j'ai aimé, c'était cette irruption continuelle du hasard et du merveilleux dans les rencontres effectuées. Et puis, ça permet de corriger l'image que l'on peut avoir de la vie quotidienne sous une dictature.


On a tendance à penser que les dictatures, c'est le règne du silence, du sinistre. La dictature, tout le monde est d'accord là-dessus, c'est effroyable, horrible: personne ne parle à personne, tout le monde espionne et dénonce tout le monde. C'est vrai, mais c'est aussi plus compliqué que ça. La vision sombre, ultra répressive, ça a, en particulier, été conforté, à l'Ouest, par le film, "La vie des autres", de Florian HENCKEL, qui a rencontré un grand succès à sa sortie en 2006.


Florian HENCKEL, pour moi, c'est l'Est tel que les Occidentaux se le sont imaginé.

Mon expérience propre est, à peu près, exactement inverse. Le silence, ça caractérise plutôt les pays démocratiques. C'est ici même, en effet, dans les pays occidentaux, que l'on ne se parle pas, que l'on est livrés à la solitude et au conformisme de l'individu "libre". Cela se comprend d'ailleurs aisément: à quoi bon engager un dialogue puisque la parole n'a plus aucune importance et se dissout immédiatement dans l'insignifiance ?


Il faut le reconnaître: la dictature, ça a , malheureusement, plein d'aspects séduisants et agréables. Ça se vérifie immédiatement dès que l'on voyage dans un pays totalitaire. Là-bas, mille gens, chaque jour, viennent vous parler et échanger avec vous, un peu partout, dans la rue, dans les transports collectifs. Ça continue, par exemple, de se vérifier, même si c'est en régression, dans les pays de l'ancien bloc communiste et aussi au Moyen-Orient et, particulièrement, en Iran. 

A contrario, essayez donc, à titre d'expérience, d'engager une conversation, en Europe de l'Ouest, avec votre voisin dans un train. On vous prendra tout de suite pour une folle ou une allumeuse. 


Surtout, dans une dictature, la parole est beaucoup plus libre qu'on ne l'imagine: on n'hésite pas à critiquer violemment le gouvernement ou les mollahs. C'est la soupape de sécurité consentie par les régimes totalitaires: laisser parler, laisser dire....; tant que ça ne débouche pas sur la création d'une organisation politique, c'est de toute manière stérile.


C'est comme ça qu'il y a, incontestablement, dans les pays totalitaires, une plus grande convivialité et chaleur humaine. Tout n'y est pas, contrairement à ce que l'on imagine, uniformément, gris et sinistre. On peut même avoir l'impression d'y vivre plus intensément parce que l'on peut jouer, souvent à bon compte, le rôle d'un opposant. De toute manière, rien n'est de notre faute et tout peut être rapporté à l'Autre: le Parti, les Religieux... C'est l'une des étranges séductions des dictatures: mentalement, on y est beaucoup mieux structurés, tout s'explique, tout apparaît clair. Rien n'est indécis, abandonné à notre libre arbitre.


Enfin, la vie est beaucoup moins normalisée, banalisée, dans une dictature. La Loi, les réglementations, de toute manière, tout le monde s'en fiche et on les ignore. Alors, tout devient possible et c'est comme ça qu'il advient plein de choses merveilleuses, magiques.


J'ai, comme ça, trouvé exemplaire, dans le film de Jafar Panahi, ce passage où deux femmes prennent le taxi en portant un aquarium  avec deux poissons rouges. D'un point de vue occidental, c'est une scène surréaliste et j'imagine mal l'attitude d'un chauffeur parisien si je me pointais dans son taxi avec un aquarium et 2 poissons: ou bien il me jetterait avec violence, ou bien il m'invoquerait la réglementation. Mais en Iran, c'est, en effet, tout à fait possible, j'en suis sûre; ça ne soulèvera, même, aucun étonnement et sera considéré comme tout à fait normal. Des petites choses comme celles-ci soulèvent finalement plein de questions.


Photographies de Newsha TAVAKOLIAN, jeune photographe de Téhéran (née en 1981) sur la quelle Virginie a appelé mon attention.

Enfin ... comme mon blog est aussi, un peu, une agence de voyages (non rémunérée), je vous invite, fortement, à  passer vos prochaines vacances (après l'Ukraine) en Iran. C'est infiniment plus facile que vous ne l'imaginez. C'est aussi merveilleux, très dépaysant et sans aucun risque, croyez-moi! 

dimanche 19 avril 2015

La vie disjointe


Ma vie quotidienne est, il faut bien le reconnaître, assez sombre et monotone. Je ne rigole pas vraiment tous les jours.

Je me lève, chaque matin, aux aurores, à 5 H 30, pour pouvoir me préparer, puis gagner, en galopant, ma boîte et pousser, à 7 H 30, la porte de mon bureau. Ça m'angoisse mais ça me réconforte aussi un peu: j'ai, quand même, un gagne-pain et ça fait, tout de même, plus de 4 ans que je travaille dans la même entreprise; j'ai réussi à m'y maintenir avec beaucoup de baraka mais c'est vrai que j'ai toujours un peu la peur au ventre: est-ce que je ne vais pas me faire virer tout à coup? Et puis, j'appréhende chaque fin d'exercice: qu'est-ce que je vais pouvoir inventer pour enjoliver les choses? Parce que c'est ça ma spécialité: présenter des bilans flatteurs mais c'est sûr que ça réclame une ruse qui n'est pas sans limites.




Enfin... mon boulot, c'est quand même, d'abord, une épreuve physique: aussitôt après mon arrivée, le matin, j'entame l'ouverture de ma petite centaine de mails, puis j'enchaîne avec une pelletée de réunions que je conclus, généralement, vers 19 H. Chaque jour, je me prends une dégelée de contrariétés, agressions. Souvent, je suis larguée, je ne comprends pas la moitié de ce que l'on me raconte mais c'est, tout de même, à moi de décider. 

Tout ça, ça  suffit, généralement, à me crever mais, quelquefois, malheureusement, je dois jouer les prolongations jusqu'à 20-21 H avant de pouvoir rentrer chez moi. Je ne dors pas toujours très bien et je suis souvent un peu zombie, le lendemain; alors, j'attends, évidemment, avec impatience le week-end ou les vacances. Les tentations, dans ce contexte, c'est évidemment l'alcool, la drogue. Heureusement, je me maîtrise là-dessus. C'est vraiment ponctuel. Mais le plaisir, c'est quand même la défonce, la débauche, le samedi.


Je dois vous donner l'impression de pleurnicher mais c'est vrai que ma vie est bien banale: elle n'est que celle de l'immense majorité des cadres parisiens à propos des quels on n'a pas beaucoup l'habitude de s'apitoyer. Et il faut bien reconnaître, aussi, que beaucoup sont horribles, caricaturaux: d'affreux beaufs, suffisants et insuffisants. D'ailleurs de quoi me plaindre puisque je ne connais pas les problèmes de trésorerie des fins de mois? J'ai des problèmes de temps mais pas d'argent. 

Mais ça a aussi un prix très lourd: l'expropriation de la vie personnelle. C'est la nouvelle forme de domination sociale et c'est d'autant plus redoutable qu'on y adhère bien volontiers. Que ne ferait on pas pour être délivrés des soucis d'argent et plaire à sa hiérarchie? J'essaie de résister à ça à ma manière, mais c'est évidemment bien limité; je m'efforce de ne pas me laisser complètement bouffer par mon boulot et mes chiffres: en rêvassant quelquefois, en lisant 10 livres à la fois, en allant au cinéma. Je vis comme ça dans une espèce de schizophrénie continuelle.


Et puis, il n'y a pas que ce vol du temps individuel. Il y a aussi la solitude, assez grande. Il faut bien le dire, je n'ai d'échanges véritables qu'avec mon DG. Sinon, depuis 4 ans, avec qui ai-je eu, dans mon travail, une relation un peu sincère?

Mes collègues, mes collaborateurs, c'est faussé, biaisé, à peu près impossible de nouer un lien authentique. Les rapports hiérarchiques ne s'effacent jamais et ils fonctionnent suivant des modalités d'attraction-détestation qui peuvent se révéler très dangereuses et entraîner, l'un ou l'autre, à sa perte. Il faut apprendre à vivre, sans broncher, dans l'ambiguïté de l'image, adorable et affreuse à la fois, que l'on forge de vous.


La solidarité des salariés d'une entreprise, c'est, de toute manière, une vaste fiction.On rêve plutôt de voir les dirigeants se casser la gueule. En fait, j'ai l'impression d'une stratification, d'un cloisonnement accrus de la société. Entre les décideurs et les assujettis, la barrière devient infranchissable. Et ce n'est pas seulement le fait des décideurs; il y aussi, du côté des soumis, le souhait que l'ordre des choses ne soit pas modifié, il y a une aspiration profonde à l'irresponsabilité, à la tranquillité, à l'indifférence. La révolution, ce n'est pas pour demain et chacun y trouve son compte. 


Images américaines des années 20-30, à l'exception de la dernière, affiche de Jefferson Airplane par Wes Wilson.

Je recommande le très bon bouquin, "Ils sont fous, ces Coréens", d'Eric Surdej, ancien DG de la filiale française de LG. Ça fait frémir. C'est beaucoup moins une critique de la Corée que d'un certain type de management qui se développe de plus en plus.

samedi 11 avril 2015

Survivre


Le hasard a fait que j'ai vu le dernier film de Benoît Jacquot, "Le journal d'une femme de chambre" (d'après Octave Mirbeau et avec Léa Seydou) en même temps que je lisais l'extraordinaire livre de Marie Jalowicz Simon, "Clandestine". Je me suis rendu compte que ces deux œuvres posaient une même question: comment survivre dans un environnement totalement hostile ? Comment affirmer son individualité, échapper à l'anéantissement et même, éventuellement, triompher ?

On est en fait tous concernés même si on n'est pas une domestique dans un manoir normand du début du 20ème siècle, ou une jeune juive dans le Berlin des années 40. On est trop souvent convaincus de sa totale indépendance et liberté mais, en réalité, on vit tous, fréquemment, des situations de domination et on réagit en se reniant, en se conformant, servilement, par peur ou docilité, à un rôle qui nous est imposé. On est tous, un peu, une domestique ou une jeune juive. On a tous rencontré quelqu'un prêt à nous écraser.


Du côté du tueur, les choses sont simples: anéantir l'autre, c'est le réduire à une catégorie, lui assigner un statut définitif : juif, femme, domestique. On n'a plus affaire, comme ça, qu'à des objets que l'on peut manipuler librement et surtout on n'a plus à chercher à dialoguer, échanger. On sait, de toute manière, comment l'autre va se comporter. Et ça marche, généralement, parce qu'il est, le plus souvent, docile.


Quand on est le dominé dans cette affaire, survivre, ça devient évidemment très difficile. Je crois, quand même, qu'on peut édicter certains préceptes de conduite. D'abord, demeurer lucide, ne pas se dire que ce qui vous arrive vous est complètement extérieur, ne touche en rien votre individualité. Nier le réel, se sentir au-dessus de ça, c'est se condamner.

Ça implique aussi qu'il ne faut pas s'enfermer dans des attitudes intransigeantes, militantes. Etre pur et dur, être totalement rebelle, c'est, généralement, contre-productif. C'est reproduire les schémas simplificateurs de son adversaire: les hommes seraient tous de gros libidineux; les bourgeois des dépravés, décadents; les nazis, des sadiques, inhumains. Mais, on le sait, c'est bien plus compliqué que ça: il y a une part d'humanité en toute crapule.

Ça veut donc dire qu'il faut savoir s'adapter et éventuellement composer. Ça peut conduire à accepter bien des choses, y compris l'humiliation et le viol. Mais même ça, ça peut être toléré si on ne perd pas de vue pourquoi on le fait. C'est bien sûr politiquement incorrect, voire cynique, mais c'est souvent le prix à payer pour survivre, voire, un jour, triompher.


Léa Seydoux accepte, comme ça, plein d'horreurs et de vilenies de la part de ses maîtres de même que Marie Jalowicz fait, sans états d'âme, don de son corps. Moi-même, coucher avec des hommes qui ne me plaisent pas, ça ne me pose pas de problème. Ce n'est pas si important que ça. L'important, c'est de survivre et de gagner un jour.

Il faut donc analyser son adversaire et entamer une partie d'échecs avec lui. Ce qui est essentiel, c'est de ne pas abdiquer et de préserver, en soi, une parcelle d'autonomie et d'individualité. Bruno Bettelheim soulignait ainsi que les prisonniers qui avaient survécu dans les camps de concentration étaient principalement ceux qui avaient réussi à entretenir une lueur d'identité, avaient préservé un peu de dignité.

Allez donc voir, le film de Benoît Jacquot. C'est d'un féminisme flamboyant mais totalement incorrect. L'opposition frontale, l'idéal vertueux, on ne sait pas si ça fait beaucoup avancer le monde. Beaucoup plus efficace semble la tactique de l'habileté et de la concession. Je peux accepter de me faire humilier si je sais que retournerai un jour la situation. Il faut souvent savoir avancer à pas comptés. Qu'importent les moyens, c'est la gloire et la victoire qui importent.


Images de deux grandes photographes, très célèbres dans les années d'avant-guerre: l'Américaine Margrethe MATHER  (1886-1952) et la Française Laure ALBIN-GUILLOT (1879-1962). Cette dernière a récemment fait l'objet d'une exposition remarquable (en 2013) au musée du Jeu de Paume.

Je conseille, évidemment, le film de Benoît Jacquot mais aussi, et peut-être surtout, la lecture d'Octave Mirbeau. J'ai parcouru le livre que je ne connaissais pas et je l'ai trouvé assez incroyable. Pour nous tous, hommes, femmes, il est une formidable leçon de vie.

vendredi 3 avril 2015

Le travail du deuil


Ces derniers jours, j'ai vécu un deuil familial avec le décès précoce de ma sœur.

Le deuil de proches, j'en ai malheureusement déjà beaucoup vécu parce que, dans ma famille, on a une espérance de vie qui semble vraiment très limitée. Ca semble paradoxal pour des vampires.


C'est toujours cruel surtout quand c'est prématuré et qu'on ne peut donc pas rationaliser ça. Mais les deuils et surtout le travail du deuil, ça se déroule de manière chaque fois différente. Au bout d'un temps plus ou moins long, on en ressort complètement autre; mais, comme je l'entendais dire Michel Onfray, ce n'est pas vous qui vous refaites dans le deuil, c'est le deuil qui vous refait.


D'abord, on est sidérés, complètement vidés physiquement et psychologiquement. C'est incroyable à quel point on cesse de s'intéresser au monde. Une guerre éclaterait qu'on s'en ficherait complétement et puis, on perd tout intérêt émotionnel, sensuel. Plus rien ne vibre, tout est neutre, morne!


On est traumatisés, aussi, par le spectacle de la mort, du cadavre. On a évacué ça dans nos sociétés hygiénistes mais quand ça revient brutalement, quand il faut contempler, en direct, la pourriture, la charogne, le sang figé, toucher un corps glacé, décomposé, méconnaissable, respirer l'odeur épouvantable, assister à l'entassement progressif des pelletées de terre, le choc est d'autant plus rude. Oui, la mort est abjecte, sordide, et elle n'a rien de digne. Et cette horreur, cette nausée qu'on éprouve, on ne peut rien en dire à personne, sauf à paraître totalement dérangeant, inconvenant. Je me souviens d'un passage de "La recherche du Temps Perdu" où Swann annonce qu'il va bientôt mourir. Il provoque alors une gêne terrible et ses interlocuteurs passent aussitôt à autre chose. La mort, c'est de toute façon, incommunicable.


Après, vient le temps, souvent très long, de la culpabilité. Malgré tout, on est responsables de la mort de ses proches. Moi, je sais bien que j'ai été une tueuse avec ma sœur. Toujours à l'écraser avec ma supériorité, mes études, ma réussite, mon fric, ma séduction. Elle, mauvaise élève, sans doute très belle mais toujours avec des mecs minables, complètement addicto. J'ai puissamment contribué à son mal être. D'ailleurs, je l'avais rejetée, je ne la voyais quasiment pas, grand maximum une fois par an. 


Sous une apparence harmonieuse, il y a, généralement, une violence terrible entre sœurs et entre frères et sœurs, avec des rapports de pouvoir destructeurs. C'est avec ses frères et sœurs que l'on fait l'expérience irremplaçable et maintes fois renouvelée, de l'humiliation, de la rancœur, de la haine. Notre narcissisme en prend un sérieux coup mais on se forge par rapport à ça. On devient d'autant plus impitoyables dans la vie adulte.


Pourtant, c'est cet amour-haine qui nous cimente, nous permet de bâtir, petit à petit, notre personnalité; c'est comme les conflits avec nos parents. Mais quand on n'a plus ça, quand on n'a plus personne à qui se confronter, on risque de succomber au vertige de son seul narcissisme et de se croire tout puissants.


Après l'enterrement, pour évacuer toute cette horreur, j'ai sorti, le week-end dernier, ma BM et j'ai foncé, à toute berzingue, vers le Nord. Conduire comme une folle ça m'a un peu calmée. Je me suis retrouvée, comme ça, à Gand (Gent) en Belgique puis à Delft en Hollande. 

Gand et Delft, je serais bien incapable de vous dire pourquoi, précisément, je suis allée là-bas. Gand, c'est bien sûr Bosch, Fouquet, Charles Quint, ...et Delft, c'est évidemment Vermeer mais sinon, c'est surtout le hasard, le rêve, l'impulsion...


Le peu que j'en ai vu, c'était quand même merveilleux mais il faut dire qu'il a fait un temps apocalyptique, à la mesure de ma détresse: des tombereaux de flotte et un vent continuel à plus de 100 kms / heure. Impossible de mettre le nez dehors, sauf à risquer la noyade ou l'écrasement. Alors, je me suis contentée d'aller révâsser dans des brasseries et de me soûler à la bière. Ma surprise, c'est qu'à Gand,  les gens étaient étrangement monolingues, très difficile de communiquer. Rien à voir avec la Hollande beaucoup plus moderne et raffinée. 

Tout au long de mon voyage, j'ai eu l'impression qu'on me regardait, épiait,  avec une intensité accrue et inhabituelle.  


Tableaux de Léon Spilliaert (1881-1946), peintre symboliste belge.

J'ai déjà posté certaines de ses œuvres mais j'aime vraiment beaucoup! Il est très connu en Belgique (un très beau monument lui est consacré sur la plage d'Ostende) mais il me semble injustement ignoré en France.

Dans le prolongement de ce post, je conseille vivement le film: "Voyage en Chine" de Zoltan Mayer avec Yolande Moreau.

Je recommande aussi absolument le film "Cerise" de Jérôme ENRICO. La confrontation des cultures, l'ukrainienne et la française. Une jeune Française débarque un jour à Kiev. Elle déteste d'abord puis fait ensuite l'apprentissage de la découverte. C'est très juste et même très drôle. Un excellent film dont la critique n'a quasiment pas parlé.

samedi 28 mars 2015

Equinoxiales


Marie JALOWICZ SIMON: "Clandestine". Un livre choc, incroyable, ahurissant! Du courage, de la folie, de l'inconscience, de l'audace, on ne sait pas comment qualifier cela. C'est l'anti-Anne Franck. Une jeune juive, d'origine polonaise, choisit de vivre, à découvert, à Berlin, entre 1940 et 1945, sans porter l'étoile jaune.Elle parvient malgré tout à survivre...Un témoignage exceptionnel dans une langue neutre distancée. Une incroyable maîtrise, un refus de tout sentimentalisme, de tout apitoiement. Survivre, c'est la question essentielle, pas seulement hier mais aujourd'hui encore. On tire plein de leçons de ce bouquin, alors, dépêchez-vous d'aller l'acheter.



Sibylle LEWITSCHAROFF: "Apostoloff". Peut-être avez-vous déjà passé des vacances en Bulgarie? Lisez ce livre hilarant et féroce. C'est d'une ironie et d'une méchanceté absolues  mais c'est, évidemment, également plein d'amour. Le ton est d'emblée donné: " La Bulgarie est un pays horrible - non, moins dramatiquement: un pays ridicule et inquiétant". L'auteur est née d'un père bulgare et d'une mère allemande. Elle a reçu, en 2013, le prix Georg-Büchner, la plus haute distinction littéraire en Allemagne.




Katja PETROWSKAJA: "Peut-être Esther". De même qu'"Apostoloff", ce livre est écrit en allemand.  Katja Petrowskaja a grandi dans une famille juive à Kiev dans les années 70. Elle reconstitue ici le prisme de l'histoire de sa famille avec tous ses destins brisés. "Un récit du vingtième siècle où alternent l clair et l'obscur, la force et la fragilité, la gloire et la défaite".




Ramita NAVAI: "Vivre et mentir à Téhéran". Un série de portraits et récits d'une journaliste anglo-iranienne qui nous font plonger dans le Téhéran de la violence politique, du crime, des trafiquants, de la prostitution, de l'amour. Un Téhéran très inhabituel mais ô combien juste. A lire absolument, ça vous changera de toutes les images ressassées par les médias sur l'Iran.


Pedro KADIVAR: "Petit livre des migrations". Un essai fascinant. La réflexion d'un exilé iranien qui a choisi la France et l'Allemagne: l'errance, la bilinguisme, la superposition des cultures. Plusieurs fils conducteurs: Paris, Téhéran, Berlin  (le musée Pergamon et les façades de Mschatta, le lac de Schlachtensee); et puis des écrivains: Sadegh HEDAYAT, Marcel PROUST, Samuel BECKETT. 


Sylvain TESSON: "Berezina". En général, j'apprécie modérément Sylvain Tesson. Je ne partage pas sa vision de la Russie. Ce livre retraçant l'épopée napoléonienne de 1814 m'a un peu réconciliée. J'y ai trouvé des réflexions très justes sur Napoléon, l'esprit de la Révolution, la sublimation de la vie, l'Idéal qui transcende la condition commune. Et puis ce voyage un peu dingue en side-car.


Philip TEIR: "La guerre d'hiver". Un livre ayant pour cadre Helsinki, même s'il est écrit en suédois, ça change un peu. C'est fortement influencé par l'écriture américaine, style Jonatan Franzen, que je je goûte peu. Mais j'ai pris quand même beaucoup de plaisir à la lecture des aventures sentimentales de toute une famille finnoise. Et puis,surtout, j'aime beaucoup la Finlande; ça fait partie des pays que j'aime fréquenter.


Philippe VALERY: "Par les sentiers de la soie". Des livres sur la route de la soie, à la marche, il y en a maintenant plein. Je les lis quand même à peu près tous, d'abord parce que je connais un bon morceau de cette route mais, aussi, parce que je sais que je n'aurai, quand même, jamais le courage de la faire, un jour, à pied. J'admire ça et c'est vraiment une extraordinaire aventure. Le livre de Philippe Valery comporte quelques clichés de pensée un peu agaçants mais son récit est bien construit et distancé (on ne se noie pas dans les soucis concrets). Surtout, il relate une extraordinaire traversée de l'Afghanistan peu avant l'assassinat du commandant Massoud.


Justine LEVY: "La gaieté". Je n'avais jusqu'alors jamais réussi à lire plus de 10 pages de Justine Lévy. Là, j'ai accroché. Bien sûr, c'est un bouquin de midinette mais ça n'est pas que ça. Il y a vraiment un style, une écriture et puis elle a l'art de distiller des horreurs (j'ai adoré les portraits des "belles-mères") en toute candeur. Autre avantage: ça se lit en deux heures, c'est donc idéal quand vous allez chez votre coiffeur.


Anne PLANTAGENET: "La vraie Parisienne". Autre livre de midinette (après le coiffeur, c'est pour le dentiste). Treize histoires de Parisiennes qui ne se sentent pas à la hauteur. Ce n'est certes pas un grand livre mais c'est très bien écrit et d'une cruauté hilarante.


Tableaux de Oda JAUNE

Oda JAUNE (née en 1979) est une peintre allemande, d'origine bulgare.Je l'ai évidemment choisie par rapport à Sibylle LEWITSCHAROFF

dimanche 22 mars 2015

De la fin de vie


Les stratégies politiciennes m'étonnent toujours un peu.

D'un côté, en matière économique, on est paralysés, tétanisés. Réformer serait impossible; même les mesures les plus simples, les plus rationnelles, mais qui bousculeraient un peu l'ordre des choses, ne pourraient être comprises. On ne peut vraiment pas revenir là-dessus, sauf à risquer une révolte incontrôlable.

De l'autre, dans le domaine social, symbolique, pour tout ce qui touche à l'évolution des mœurs, là, on a, en revanche, toutes les audaces, on est résolument modernes et on ne craint pas de violenter l'opinion. Les réformes emblématiques, c'est évidemment le mariage homosexuel ou la PMA, mais c'est aussi la possibilité de choisir son nom (le père ou la mère) et, peut-être bientôt, son genre.

Tout ça, nous dit-on, ça ne poserait aucun problème. Ce ne seraient que des réformes de bon sens, dans un "monde normal". Ceux qui s'y opposeraient, ou seraient simplement réticents, ne seraient que des passéistes, ultra réactionnaires.



Moi, je ne suis pas contre les réformes "sociétales", comme on dit ! C'est l'histoire, la démocratie ! Mais je ne peux pas supporter qu'on dise que c'est anodin, "naturel", que ça va de soi. Rien n'est jamais simple: la liberté que l'on croit conquérir n'est souvent que le masque d'une nouvelle répression. Ce qui dérange, trouble, déstabilise, on l'évacue. C'est comme ça qu'au nom d'un principe d'égalité, indifférenciation, généralisées, on est en train d'évacuer, aujourd'hui, la différence des sexes et celle des générations. Personne ne semble percevoir que l'on fait, peut-être, ici, le choix d'une vie neutre, neutralisée, sans passion, parcourue, simplement, de désirs aplatis, affadis.

Maintenant, on aimerait bien s'attaquer au plus difficile: la mort, la maladie, la souffrance. Ça fait vraiment tâche dans nos sociétés écolos-propres et bien récurées. C'est pour ça que militent, aujourd'hui, plein de belles âmes qui proclament le droit de mourir dans la dignité.

L'association de la mort et de la dignité, d'abord, elle me révulse. Tu parles! Croyez- vous que la mort soit jamais digne ? Si vous avez des doutes à ce sujet, je vous renvoie au bouquin de Simone de Beauvoir (c'est à peu près le seul livre que j'aie lu d'elle), "la cérémonie des adieux", relatant la mort de Sartre. Et puis qu'est-ce que c'est que cette exigence ? On ne peut donc jamais en finir avec les contraintes sociales. Jusqu'au bout, il faudrait savoir tenir son rang ? Tout ça pour faire plaisir à son entourage, alléger son affliction et surtout sa culpabilité. Il faut peut-être aussi, a contrario, revendiquer son droit à la faiblesse, à la déchéance.

Et puis, je m'interroge sur l'étrange psychologie de ces militants passionnés, leur compassion supposée. Me reviennent toujours en mémoire les propos de Freud qui ne croyait nullement au désintéressement ou à l'altruisme: la passion des "bienfaiteurs" ou de tous ces gens qui exercent des professions socialement valorisées (enseignant, juge, médecin...) est au service, en réalité, d'une haine féroce de l'humanité.


On concocte, en ce moment, un projet de Loi sur la fin de vie. J'avoue que je comprends très mal pourquoi il faut, à tout prix, une loi aujourd'hui, comme si on pratiquait systématiquement l'acharnement thérapeutique dans les hôpitaux. On nous présente ça sous des dehors aimables. Il s'agirait, simplement, d'abréger la souffrance des malades; il s'agirait comme le dit, si joliment et de manière terrifiante, François Hollande, de fournir un "accompagnement vers la mort" pour permettre de "mourir dans la dignité pour vivre pleinement sa vie".

Ce projet, ça risque fort de se révéler un projet démiurgique. Le non-dit, c'est ça : foutez-nous la paix, les mourants! Débarrassez-nous de votre abjection, de votre pourriture, vous polluez la vie !

Je souscris entièrement aux récents propos de Claude Lanzmann : "Ne donnez pas à des hommes le pouvoir de donner la mort !". L'Etat, les sociétés humaines, se sont justement constitués en proscrivant le crime entre individus d'une même communauté. Une seule exception: le bourreau! Mais c'est peut-être lui, sa fonction, que l'on veut aujourd'hui ressusciter.


Eviter la souffrance, c'est l'argument de tous les tueurs.

On sait bien, en fait, que le malade n'est qu'exceptionnellement maître de son choix.

Il s'agit donc, très concrètement, de donner à l'Etat un cadre légal lui permettant de décider quelles vies méritent d'être encore vécues. C'est ça qui est justement terrifiant parce que l'Etat pourra, à partir de là, nous inciter à partir avant l'heure.

"Ce n'est pas parce que le patient est de toute façon condamné -comme tous les vivants et bien portants que nous sommes - qu'il est permis de s'arroger le droit monstrueux d'accélérer le processus."

"Qu'on le veuille ou non, il y a quelque chose d'exorbitant dans toute légalisation du 'donner la mort', guillotine comprise".


Images d'Alfred KUBIN (1877-1959) et de Gustave DORE (1832-1883).

dimanche 15 mars 2015

Des petits plaisirs de la vie


Il y a d'abord la vie, la vie intense, avec ses événements marquants: une succession un peu effrayante de grandes joies et de chagrins, voire de souffrance. C'est ce qui fait le fil de notre existence, ce qu'on en retient principalement. C'est elle qui alimente notre biographie.



Et puis, il y a la vie courante, quotidienne, beaucoup moins exaltante, morne et répétitive. Celle-la, on n'a presque rien à en dire. Pourtant, c'est 98 % de notre vécu. Un long fleuve plus ou moins tranquille dont rien ne semble émerger.


Pourtant, cette vie banale est, elle aussi, traversée d'éclairs, de moments d'illumination. Ce sont toutes ces petites joies, ces petits plaisirs, ces moments humbles que l'on organise plus ou moins et qui nous structurent profondément. Que la vie serait triste si elle n'était rythmée que par les grands événements ! On a tous besoin de la répétition régulière, ordonnée, de ces petits instants qui organisent notre bonheur. C'est un peu conservateur, un peu popote, mais on ne peut pas vivre continuellement dans l'exceptionnel ou la transgression.


Ce sont souvent de toutes petites choses, presque immatérielles: le rouge purpurin dont on balafre ses lèvres ou ses ongles, le piquant, presque nauséeux, du parfum que l'on vient de découvrir, le contact sur sa peau de vêtements soyeux, le crissement de ses bas, le plaisir de tripoter ses cheveux qui sentent le frais, la cambrure de sa cheville, la caresse du vent qui soulève votre robe, les escarpins trop hauts qui vous font vaciller, les flocons de neige qui émaillent votre visage, la pluie qui tombe à torrents quand vous rêvez dans votre lit, une chanson entêtante. 

Et puis tous ces autres mondes qui s'entrouvrent brusquement à vous: les sous-entendus, graveleux ou poétiques, des conversations; et surtout, les dizaines de regards échangés, chaque jour, dans la rue, dans les transports, porteurs d'espoirs, d'inconnu, de promesses, immédiatement déçus mais qui vous vrillent quand même le bas ventre.


Ce sont aussi des lieux que l'on aime hanter. Pour moi, c'est le samedi quand je suis délivrée de mon boulot et c'est le Parc Monceau dès son ouverture (7 H), baigné dans la lumière matinale; c'est aussi l'église suédoise et l'église orthodoxe de la rue Daru. J'y traîne beaucoup, j'y rencontre toujours plein de connaissances avec qui je bavasse. Après, je vais prendre un petit déjeuner au café Courcelles ou au Café de La Paix, place de l'Opéra. Le menu importe peu, ce qui me plaît c'est la contemplation du spectacle de la rue et puis, surtout, de me sentir regardée, étudiée, déshabillée. C'est comme ça que je mesure ma jeunesse et mon pouvoir de séduction. Je me flinguerai le jour où on ne me regardera plus et ne me draguera plus dans un café.


Et puis, les petits plaisirs, ça peut aussi être complètement trivial. Ce sont les magasins que je dévalise: les Galeries La Fayette pour les fringues, la Fnac des Ternes pour les bouquins et les appareils électroniques.


Encore plus trivial: la bouffe. J'apprécie d'abord la bière  que je m'autorise le vendredi soir après ma semaine de labeur(une Jenlain ambrée ou une Pelforth brune). Et puis, je suis une furieuse ichtyophage: alors, j'invite, le samedi soir, mes copains/copines à se baffrer avec moi de langoustines, d'ormeaux, de violets, d'oursins islandais, de bulots, de tourteaux, de foie de morue, de thon rouge. Ça nous rend tous d'une étrange gaieté.


Tableaux de Marguerite Burnat-Provins (1872-1952). L'énigme, pour moi, c'est qu'elle est quasi inconnue. Mais il est vrai que son oeuvre la rattache plus au 19 ème qu'au 20 ème siècle.