Quand, venant de Pologne, on sort de l'immense gare ferroviaire Art Nouveau de Lviv (qui signifie "lion" en slave), on a tout de même un choc : des rues défoncées, des murs lépreux, des taxis sans compteur. On n'est plus dans l'Union Européenne, on est bien dans l'un des pays les plus pauvres d'Europe. C'est pitoyable : même le Kosovo et l'Albanie seraient plus riches. Heureusement, il y a la Moldavie qui nous permet d'éviter la dernière place. Quand on pense qu'Hitler et Staline (qui n'y connaissaient rien en économie, il est vrai) considéraient l'Ukraine, avec ses "terres noires", comme le pays clé de la richesse de l'Allemagne nazie ou de l'Union Soviétique. Belle leçon d'économie en effet : l'agriculture, les matières premières, l'industrie lourde, ça ne suffit pas en réalité.
On tombe vraiment de haut parce que la ville de Lviv était, paraît-il, au début du 20 ème siècle (elle s'appelait alors Lemberg en Autriche-Hongrie), l'une des plus belles et des plus modernes d'Europe : un grand Opéra (construit sur le modèle de l'Opéra Garnier parisien), de véritables "Champs-Elysées", une multitude de lieux de culte de toutes les religions, des hôtels de luxe, de vastes quartiers Jugendstil.
Aujourd'hui, plus personne en Europe ne connaît Lviv (je n'ose jamais dire d'où je suis originaire) même si la ville compte 1 million d'habitants. Fait significatif : je n'ai rencontré, au cours de mon séjour, aucun touriste d'Europe de l'Ouest (Français, Allemands, Britanniques, etc...). Seuls des Polonais (très nombreux en revanche) et les inévitables groupes chinois ont le courage de venir jusqu'ici.
La dégringolade, ce sont évidemment 45 ans d'économie soviétique qui l'ont assurée avec une redoutable efficacité. Il est important de rappeler cela à l'heure où l'on commémore les 30 ans de la chute du Mur, où il y a de plus en plus de nostalgiques du "bon vieux temps" et où l'on dénonce la société de consommation en prônant la "décroissance" et un partage accru des richesses.
L'Union Soviétique avait réalisé tout cela avec un "grand succès". On n'avait pas de voisin à envier parce qu'on était tous misérables. Mais c'est quand même avec un serrement de cœur que je pense à ces années 90 que j'ai un peu connues, enfant, celles qui ont suivi la chute du Mur. La ville de Lviv était carrément lugubre: on s'entassait dans des taudis, on subissait d'incessantes coupures d'eau et d'électricité, on se chauffait avec un poêle à charbon, on était habillés comme des clowns, on mangeait des pâtées informes sur lesquelles un chien moyen tordait le nez. Le téléphone, ça n'existait quasiment pas ou ça ne marchait pas. Les transports, il fallait presque accéder par les fenêtres aux voitures quand on avait réussi à acheter un billet. Il n'y avait, bien sûr, ni café ni restaurant digne de ce nom. Et surtout, je me rappelle que tout était d'une crasse et d'une saleté invraisemblables. L'Union Soviétique, c'était l'absence d'hygiène, la puanteur et les immondices.
Alors, les contempteurs de l'hyper-capitalisme ou du système ultra-libéral dans les quels on vivrait aujourd'hui me font bien rigoler. Ou plutôt non : j'ai carrément envie de leur cracher à la figure. Aussi piteuse qu'apparaisse Lviv aujourd'hui, je la trouve, de toute manière, infiniment plus belle et agréable qu'elle n'était il y a 30 ans. Elle est surtout devenue extraordinairement vivante et animée.
Je suis moi-même impressionnée par la multitude de cafés magnifiques, de restaurants chics (que l'on peut fréquenter à toute heure), de boîtes de nuit démentes, de musiciens et artistes de rues. On trouve même des boutiques de luxe qui peuvent susciter plein de débats philosophiques : est-il moral, par exemple, que la marque de lingerie "La Perla" vende une simple culotte au prix de tout un salaire mensuel ? Quant aux berlines allemandes de luxe, on en croise presque autant qu'en France, alors qu'elles sont théoriquement inaccessibles.
Ce qui m'impressionne aussi, c'est que mes compatriotes sont tous devenus trilingues : ukrainien, polonais (en forte progression), russe (en régression; du moins, on se fait de plus en plus envoyer promener si l'on parle russe : retourne chez ton Poutine, on me dit). Facile me direz-vous, c'est tellement proche. C'est vrai mais c'est aussi très facile de tout mélanger (c'est mon cas).
Surtout, l'Ukraine c'est un pays de femmes et il faut reconnaître
qu'elles apportent beaucoup d'éclat et de gaieté au sein de la morosité
ambiante. Je ne vais pas idéaliser. C'est tout de même une société
machiste avec une séparation très forte des sexes (ce qui ouvre,
paradoxalement, certains espaces de liberté). La théorie du genre, on
est à mille lieux de cela. Mais les femmes en Ukraine (comme dans la
plupart des pays slaves) ne se vivent pas en infériorité, elles ont même
une conscience aiguë de leur pouvoir sur les hommes. Elles savent bien
que ce sont elles, en définitive, qui choisissent et décident.
Alors, elles jouent franchement le jeu de la séduction et n'hésitent pas à parader dans la ville. Ce n'est pas un hasard si "la Vénus à la fourrure" de Masoch et la femme-idole de Bruno Schulz hantent les rues de Lviv. Les Ukrainiennes sont, sur ce point, complètement différentes des Françaises mais la grande différence avec la France, c'est qu'aussi sexy s'affichent-elles, personne ne va leur tomber dessus ou même simplement les siffler dans la rue. Me too, on ne connaît pas trop, simplement parce que les femmes sont toujours un peu redoutées et respectées.
Mais il faut que je sois complétement honnête. C'est quand même très difficile d'être une femme en Ukraine parce que la compétition y est terrible. L'apparence physique est primordiale et la force des codes de séduction est impitoyable. Les très belles filles parfaitement pomponnées, ce n'est pas ça qui manque et si on est simplement moyenne, ça doit être désespérant. Cela étant, la solidarité féminine est peut-être plus forte et les jalousies moins féroces. Les groupes de copines de tous âges (c'est aussi une différence avec la France), ça structure beaucoup la vie sociale comme on peut le constater dans les restaurants et les cafés. Les "sorties entre filles", c'est une véritable habitude et ça sert d'exutoire.
Il est vrai cependant que les Ukrainiennes sont surtout connues à
l'Ouest pour alimenter les réseaux de la prostitution. C'est un peu
étrange parce que, de même qu'en Russie, la prostitution et la
pornographie sont interdites en Ukraine (l'avortement et la GPA sont en
revanche autorisés). Le touriste occidental risque donc d'être déçu
parce qu'il ne trouvera aucun "quartier chaud", tout juste quelques
boîtes "soft" de strip-tease et des boutiques d'accessoires (il y a en
revanche des boîtes de nuit d'"enfer").
Bien sûr, tout cela est facilement contourné par Internet mais l'ambiance générale des rues n'a quand même rien à voir avec Hambourg ou Amsterdam. Les mentalités, en général, sont plutôt prudes et chastes. Il n'y a pas du moins cette éducation érotique française transmise par la littérature. J'ai quand même noté qu'on commençait à s'intéresser à la psychanalyse (parce qu'on s'est rendu compte que les parents de Freud étaient originaires d'Ukraine occidentale).
Et surtout, il faut bien reconnaître que l'humeur n'est vraiment pas à la rêverie amoureuse, aujourd'hui, en Ukraine. Un sujet principal domine les conversations : la guerre, la guerre, la guerre... C'est déprimant, épuisant. On n'imagine pas à quel point ça peut creuser des inimitiés, déchirer des familles, transformer des amis en ennemis. Chacun y va de son point de vue, de sa solution, plus ou moins absurde ou extrémiste.
La lassitude devient immense : cinq ans, c'est long, très long ... avec le sentiment, surtout, que le reste du monde, et notamment l'Europe de l'Ouest de l'Europe, s'en fiche complétement.
Macron et Merkel sont considérés comme les "idiots utiles" de Poutine. Pourquoi ont-ils d'ailleurs été désignés pour conduire les négociations de paix ? Sans doute parce que Poutine sait bien qu'ils sont de grands "léthargocrates" pour reprendre l'expression du philosophe allemand Peter Sloterdjik. Des dirigeants peut-être sophistiqués mais dépourvus de volonté et dont le souci premier est de ne "rien faire", rien surtout qui puisse déplaire, en premier lieu à Poutine. Il est clair que Macron et Merkel souhaitent se débarrasser du problème de l'Ukraine en lui demandant de faire un maximum de concessions à la Russie. Le "plan Steinmeier" est, à cet égard, un "enfumage" de première catégorie.
Peut-être l'Ukraine sera-t-elle bientôt contrainte de signer un accord sous la pression de Macron et Merkel. Mais il n'y aura sûrement pas de quoi pavoiser. Quelle sera la crédibilité de l'Union Européenne si elle lâche négligemment les pays qui ont proclamé leur adhésion à ses valeurs ? Et quelles sont justement les valeurs de l'Europe si elle donne raison à l'agresseur et à celui qui bafoue le Droit ?
De toute manière, il ne s'agira pas, dans ces conditions, d'une paix durable. Le prix de cette guerre, le "prix du sang", a été trop lourd pour "passer l'éponge" et se réconcilier : 15 000 morts et 1,5 million de personnes déplacées.
Surtout, l'économie est dans une situation désastreuse même si elle ne s'est miraculeusement pas effondrée. Le salaire moyen en Ukraine ressort ainsi à 250 euros par mois. C'est évidemment un chiffre à nuancer par un coût de la vie qui est au moins deux fois inférieur à celui de la France; de plus, la plupart des ménages sont propriétaires de leur logement. Il n'empêche que le niveau des rémunérations est tellement bas qu'il conduit la population à se détourner des activités légales. Mieux vaut être trafiquant que salarié.
L'autre problème majeur, c'est que le pays se vide dramatiquement. Sur un territoire sensiblement plus grand que la France, il y avait 52 millions d'Ukrainiens en 1992. Il n'y en aurait plus aujourd'hui que 44 millions : les effets d'une faible natalité, d'une forte mortalité et d'une émigration massive. On ne manque donc pas de place aujourd'hui en Ukraine mais jusqu'où cela va-t-il aller ?
Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas fini d'entendre parler de l'Ukraine. Macron et Merkel pensent peut-être pouvoir cacher la poussière sous le tapis mais l'amertume est trop grande. Aussi longtemps que n'aura pas été trouvée une solution honorable concernant le Donbass et la Crimée (aujourd'hui économiquement non viable car privée d'eau), sera entretenue une guerre larvée avec la Russie.
C'est impossible me direz-vous. Pas du tout ! Il suffit d'une volonté un peu forte de l'Europe: rappelons en effet que les sanctions prises à l'encontre de la Russie sont aujourd'hui insignifiantes. Les accroître sensiblement (en suspendant par exemple son accès au secteur bancaire international) changerait sûrement la donne.

Photos de Carmilla Legolem à Lviv. L'avant-avant-dernière photo serait celle de l'immeuble où est né Sacher Masoch mais on n'a pas de certitudes.
Si vous vous intéressez à la Galicie orientale, je vous recommande les quelques livres suivants :
- Bruno SCHULZ (1892-1942) : "Les boutiques de cannelle" et "Le sanatorium au croque-mort". Un des grands noms de la littérature polonaise et européenne. Il faut également absolument se reporter à l’œuvre graphique de Bruno Schulz. La fascinante femme idole. C'est mieux que Balthus !
- Olga TOKARCZUK: "Les livres de Jakob". Prix Nobel 2018.
- Yuri ANDRUKHOVYCH: "Douze cercles". La figure la plus populaire et la plus controversée de la littérature ukrainienne contemporaine. C'est toujours très drôle et loufoque.
- Sofia ANDRUKHOVYCH: "Felix Austria". La fille de son père mais une littérature bien différente. Le livre nous transporte dans une Autriche-Hongrie heureuse, un monde tolérant mais disparu du début du 20 ème siècle.
- Andreï KOURKOV : "Le concert posthume de Jimi Hendrix". Le célèbre auteur du "Pingouin". Le "concert posthume" est un livre déjanté qui se passe justement à Lviv.
- Zanna SLONIOWSKA: "Une ville à cœur ouvert" (vient de paraître en poche). Une éducation sentimentale ukrainienne dans la ville de Lviv. Zanna Sloniowska est une jeune Lvovienne qui écrit en polonais.
- Joseph ROTH (1894-1939). Tout le monde a lu, bien sûr, "La Marche de Radetzky" mais ce n'est pas, à mes yeux, son meilleur livre. Je recommande également "Hôtel Savoy" et "La crypte des capucins".
-Soma MORGENSTERN (1890-1976) : le grand écrivain de la Galicie orientale, ami de Roth et d'Alban Berg. Célèbre pour sa fameuse trilogie "Etincelles dans l'abîme" récemment rééditée en poche.
- Leopold Von Sacher Masoch (1836-1895). Il n'y a pas que "la Vénus à la fourrure". Masoch a également écrit de nombreux "Contes Galiciens" qui constituent de véritables documents ethnographiques. Sur Masoch lui-même, il y a deux livres principaux: Gilles Deleuze : "Présentation de Sacher-Masoch le froid et le cruel" et Bernard Michel : "Sacher Masoch 1836-1895". C'est la biographie qui fait autorité, malheureusement difficile à trouver aujourd'hui.
Je terminerai ce post effroyablement long en précisant que j'ai été très mécontente de l'attribution des prix littéraires cette année. C'était tout de même le centenaire de l'attribution du Prix Goncourt à Marcel Proust. On aurait pu choisir une littérature novatrice. Mais non ! On a retenu des bouquins que même notre vieille grand-mère trouvera classiques. Des livres qui font du bien comme on dit. Jean-Paul Dubois, c'est gentil, émouvant, peuple, mais on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Le pire, c'est Sylvain Tesson. C'est encore plus irritant que "Dans les forêts de Sibérie": le grand délire écolo, la Nature, l'Espace, l'Animal, avec des majuscules. L'esprit anti-moderne à son acmé porté par un style boursouflé.
J'aurais tellement aimé qu'on couronne Olivier Rolin, Emma Becker, Violaine Huisman. C'était tout de même plus audacieux et dérangeant.
























































