samedi 9 novembre 2019

Le Lyon de Galicie


Quand, venant de Pologne, on sort de l'immense gare ferroviaire Art Nouveau de Lviv (qui signifie "lion" en slave), on a tout de même un choc : des rues défoncées, des murs lépreux, des taxis sans compteur. On n'est plus dans l'Union Européenne, on est bien dans l'un des pays les plus pauvres d'Europe. C'est pitoyable : même le Kosovo et l'Albanie seraient plus riches. Heureusement, il y a la Moldavie qui nous permet d'éviter la dernière place. Quand on pense qu'Hitler et Staline (qui n'y connaissaient rien en économie, il est vrai) considéraient l'Ukraine, avec ses "terres noires", comme le pays clé de la richesse de l'Allemagne nazie ou de l'Union Soviétique. Belle leçon d'économie en effet : l'agriculture, les matières premières, l'industrie lourde, ça ne suffit pas en réalité.


On tombe vraiment de haut parce que la ville de Lviv était, paraît-il, au début du 20 ème siècle (elle s'appelait alors Lemberg en Autriche-Hongrie), l'une des plus belles et des plus modernes d'Europe : un grand Opéra (construit sur le modèle de l'Opéra Garnier parisien), de véritables "Champs-Elysées", une multitude de lieux de culte de toutes les religions, des hôtels de luxe, de vastes quartiers Jugendstil.


Aujourd'hui, plus personne en Europe ne connaît Lviv (je n'ose jamais dire d'où je suis originaire) même si la ville compte 1 million d'habitants. Fait significatif : je n'ai rencontré, au cours de mon séjour, aucun touriste d'Europe de l'Ouest (Français, Allemands, Britanniques, etc...). Seuls des Polonais (très nombreux en revanche) et les inévitables groupes chinois ont le courage de venir jusqu'ici.


La dégringolade, ce sont évidemment 45 ans d'économie soviétique qui l'ont assurée avec une redoutable efficacité. Il est important de rappeler cela à l'heure où l'on commémore les 30 ans de la chute du Mur, où il y a de plus en plus de nostalgiques du "bon vieux temps" et où l'on dénonce la société de consommation en prônant la "décroissance" et un partage accru des richesses.


L'Union Soviétique avait réalisé tout cela avec un "grand succès". On n'avait pas de voisin à envier parce qu'on était tous misérables. Mais c'est quand même avec un serrement de cœur que je pense à ces années 90 que j'ai un peu connues, enfant, celles qui ont suivi la chute du Mur. La ville de Lviv était carrément lugubre: on s'entassait dans des taudis, on subissait d'incessantes coupures d'eau et d'électricité, on se chauffait avec un poêle à charbon, on était habillés comme des clowns, on mangeait des pâtées informes sur lesquelles un chien moyen tordait le nez. Le téléphone, ça n'existait quasiment pas ou ça ne marchait pas. Les transports, il fallait presque accéder par les fenêtres aux voitures quand on avait réussi à acheter un billet. Il n'y avait, bien sûr, ni café ni restaurant digne de ce nom. Et surtout, je me rappelle que tout était d'une crasse et d'une saleté invraisemblables. L'Union Soviétique, c'était l'absence d'hygiène, la puanteur et les immondices.


Alors, les contempteurs de l'hyper-capitalisme ou du système ultra-libéral dans les quels on vivrait aujourd'hui me font bien rigoler. Ou plutôt non : j'ai carrément envie de leur cracher à la figure. Aussi piteuse qu'apparaisse Lviv aujourd'hui, je la trouve, de toute manière, infiniment plus belle et agréable qu'elle n'était il y a 30 ans. Elle est surtout devenue extraordinairement vivante et animée.



Je suis moi-même impressionnée par la multitude de cafés magnifiques, de restaurants chics (que l'on peut fréquenter à toute heure), de boîtes de nuit démentes, de musiciens et artistes de rues. On trouve même des boutiques de luxe qui peuvent susciter plein de débats philosophiques : est-il moral, par exemple, que la marque de lingerie "La Perla" vende une simple culotte au prix de tout un salaire mensuel ? Quant aux berlines allemandes de luxe, on en croise presque autant qu'en France, alors qu'elles sont théoriquement inaccessibles.

 
Ce qui m'impressionne aussi, c'est que mes compatriotes sont tous devenus trilingues : ukrainien, polonais (en forte progression), russe (en régression; du moins, on se fait de plus en plus envoyer promener si l'on parle russe : retourne chez ton Poutine, on me dit). Facile me direz-vous, c'est tellement proche. C'est vrai mais c'est aussi très facile de tout mélanger (c'est mon cas).



Surtout, l'Ukraine c'est un pays de femmes et il faut reconnaître qu'elles apportent beaucoup d'éclat et de gaieté au sein de la morosité ambiante. Je ne vais pas idéaliser. C'est tout de même une société machiste avec une séparation très forte des sexes (ce qui ouvre, paradoxalement, certains espaces de liberté). La théorie du genre, on est à mille lieux de cela. Mais les femmes en Ukraine (comme dans la plupart des pays slaves) ne se vivent pas en infériorité, elles ont même une conscience aiguë de leur pouvoir sur les hommes. Elles savent bien que ce sont elles, en définitive, qui choisissent et décident.  


Alors, elles jouent franchement le jeu de la séduction et n'hésitent pas à parader dans la ville. Ce n'est pas un hasard si "la Vénus à la fourrure" de Masoch et la femme-idole de Bruno Schulz hantent les rues de Lviv. Les Ukrainiennes sont, sur ce point, complètement différentes des Françaises mais la grande différence avec la France, c'est qu'aussi sexy s'affichent-elles, personne ne va leur tomber dessus ou même simplement les siffler dans la rue. Me too, on ne connaît pas trop, simplement parce que les femmes sont toujours un peu redoutées et respectées.



Mais il faut que je sois complétement honnête. C'est quand même très difficile d'être une femme en Ukraine parce que la compétition y est terrible. L'apparence physique est primordiale et la force des codes de séduction est impitoyable. Les très belles filles parfaitement pomponnées, ce n'est pas ça qui manque et si on est simplement moyenne, ça doit être désespérant. Cela étant, la solidarité féminine est peut-être plus forte et les jalousies moins féroces. Les groupes de copines de tous âges (c'est aussi une différence avec la France), ça structure beaucoup la vie sociale comme on peut le constater dans les restaurants et les cafés. Les "sorties entre filles", c'est une véritable habitude et ça sert d'exutoire.



Il est vrai cependant que les Ukrainiennes sont surtout connues à l'Ouest pour alimenter les réseaux de la prostitution. C'est un peu étrange parce que, de même qu'en Russie,  la prostitution et la pornographie sont interdites en Ukraine (l'avortement et la GPA sont en revanche autorisés). Le touriste occidental risque donc d'être déçu parce qu'il ne trouvera aucun "quartier chaud", tout juste quelques boîtes "soft" de strip-tease et des boutiques d'accessoires (il y a en revanche des boîtes de nuit d'"enfer"). 


Bien sûr, tout cela est facilement contourné par Internet mais l'ambiance générale des rues n'a quand même rien à voir avec Hambourg ou Amsterdam. Les mentalités, en général, sont plutôt prudes et chastes. Il n'y a pas du moins cette éducation érotique française transmise par la littérature. J'ai quand même noté qu'on commençait à s'intéresser à la psychanalyse (parce qu'on s'est rendu compte que les parents de Freud étaient originaires d'Ukraine occidentale).


Et surtout, il faut bien reconnaître que l'humeur n'est vraiment pas à la rêverie amoureuse, aujourd'hui, en Ukraine. Un sujet principal domine les conversations : la guerre, la guerre, la guerre... C'est déprimant, épuisant. On n'imagine pas à quel point ça peut creuser des inimitiés, déchirer des familles, transformer des amis en ennemis. Chacun y va de son point de vue, de sa solution, plus ou moins absurde ou extrémiste.


La lassitude devient immense : cinq ans, c'est long, très long ... avec le sentiment, surtout, que le reste du monde, et notamment l'Europe de l'Ouest de l'Europe, s'en fiche complétement.


Macron et Merkel sont considérés comme les "idiots utiles" de Poutine. Pourquoi ont-ils d'ailleurs été désignés pour conduire les négociations de paix ? Sans doute parce que Poutine sait bien qu'ils sont de grands "léthargocrates" pour reprendre l'expression du philosophe allemand Peter Sloterdjik. Des dirigeants  peut-être sophistiqués mais dépourvus de volonté et dont le souci premier est de ne "rien faire", rien surtout qui puisse déplaire, en premier lieu à Poutine. Il est clair que Macron et Merkel souhaitent se débarrasser du problème de l'Ukraine en lui demandant de faire un maximum de concessions à la Russie. Le "plan Steinmeier" est, à cet égard, un "enfumage" de  première catégorie.


Peut-être l'Ukraine sera-t-elle bientôt contrainte de signer un accord sous la pression de Macron et Merkel. Mais il n'y aura sûrement pas de quoi pavoiser. Quelle sera la crédibilité de l'Union Européenne si elle lâche négligemment les pays qui ont proclamé leur adhésion à ses valeurs ? Et quelles sont justement les valeurs de l'Europe si elle donne raison à l'agresseur et à celui qui bafoue le Droit ?


De toute manière, il ne s'agira pas, dans ces conditions, d'une paix durable. Le prix de cette guerre, le "prix du sang", a été trop lourd pour "passer l'éponge" et se réconcilier : 15 000 morts et 1,5 million de personnes déplacées.


Surtout, l'économie est dans une situation désastreuse même si elle ne s'est miraculeusement pas effondrée. Le salaire moyen en Ukraine ressort ainsi à 250 euros par mois. C'est évidemment un chiffre à nuancer par un coût de la vie qui est au moins deux fois inférieur à celui de la France; de plus, la plupart des ménages sont propriétaires de leur logement.  Il n'empêche que le niveau des rémunérations est tellement bas qu'il conduit la population à se détourner des activités légales. Mieux vaut être trafiquant que salarié.


L'autre problème majeur, c'est que le pays se vide dramatiquement. Sur un territoire sensiblement plus grand que la France, il y avait 52 millions d'Ukrainiens en 1992. Il n'y en aurait plus aujourd'hui que 44 millions : les effets d'une faible natalité, d'une forte mortalité et d'une émigration massive. On ne manque donc pas de place aujourd'hui en Ukraine mais jusqu'où cela va-t-il aller ?



Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas fini d'entendre parler de l'Ukraine. Macron et Merkel pensent peut-être pouvoir cacher la poussière sous le tapis mais l'amertume est trop grande. Aussi longtemps que n'aura pas été trouvée une solution honorable concernant le Donbass et la Crimée (aujourd'hui économiquement non viable car privée d'eau), sera entretenue une guerre larvée avec la Russie.


C'est impossible me direz-vous. Pas du tout ! Il suffit d'une volonté un peu forte de l'Europe: rappelons en effet que les sanctions prises à l'encontre de la Russie sont aujourd'hui insignifiantes. Les accroître sensiblement (en suspendant par exemple son accès au secteur bancaire international) changerait sûrement la donne.

































Photos de Carmilla Legolem à Lviv. L'avant-avant-dernière photo serait celle de l'immeuble où est né Sacher Masoch mais on n'a pas de certitudes.

Si vous vous intéressez à la Galicie orientale, je vous recommande les quelques livres suivants :

- Bruno SCHULZ (1892-1942) : "Les boutiques de cannelle" et "Le sanatorium au croque-mort". Un des grands noms de la littérature polonaise et européenne. Il faut également absolument se reporter à l’œuvre graphique de Bruno Schulz. La fascinante femme idole. C'est mieux que Balthus !

- Olga TOKARCZUK: "Les livres de Jakob". Prix Nobel 2018.

- Yuri ANDRUKHOVYCH: "Douze cercles". La figure la plus populaire et la plus controversée de la littérature ukrainienne contemporaine. C'est toujours très drôle et loufoque.

- Sofia ANDRUKHOVYCH: "Felix Austria". La fille de son père mais une littérature bien différente. Le livre nous transporte dans une Autriche-Hongrie heureuse, un monde tolérant mais disparu du début du 20 ème siècle.

- Andreï KOURKOV : "Le concert posthume de Jimi Hendrix". Le célèbre auteur du "Pingouin". Le "concert posthume" est un livre déjanté qui se passe justement à Lviv.

- Zanna SLONIOWSKA: "Une ville à cœur ouvert" (vient de paraître en poche). Une éducation sentimentale ukrainienne dans la ville de Lviv. Zanna Sloniowska est une jeune Lvovienne qui écrit en polonais.

- Joseph ROTH (1894-1939). Tout le monde a lu, bien sûr, "La Marche de Radetzky" mais ce n'est pas, à mes yeux, son meilleur livre. Je recommande également "Hôtel Savoy" et "La crypte des capucins".

-Soma MORGENSTERN (1890-1976) : le grand écrivain de la Galicie orientale, ami de Roth et d'Alban Berg. Célèbre pour sa fameuse trilogie "Etincelles dans l'abîme" récemment rééditée en poche.

- Leopold Von Sacher Masoch (1836-1895). Il n'y a pas que "la Vénus à la fourrure". Masoch a également écrit de nombreux "Contes Galiciens" qui constituent de véritables documents ethnographiques. Sur Masoch lui-même, il y a deux livres principaux: Gilles Deleuze : "Présentation de Sacher-Masoch le froid et le cruel" et Bernard Michel : "Sacher Masoch 1836-1895". C'est la biographie qui fait autorité, malheureusement difficile à trouver aujourd'hui.

Je terminerai ce post effroyablement long en précisant que j'ai été très mécontente de l'attribution des prix littéraires cette année. C'était tout de même le centenaire de l'attribution du Prix Goncourt à Marcel Proust. On aurait pu choisir une littérature novatrice. Mais non ! On a retenu des bouquins que même notre vieille grand-mère trouvera classiques. Des livres qui font du bien comme on dit. Jean-Paul Dubois, c'est gentil, émouvant, peuple, mais on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Le pire, c'est Sylvain Tesson. C'est encore plus irritant que "Dans les forêts de Sibérie": le grand délire écolo, la Nature, l'Espace, l'Animal, avec des majuscules. L'esprit anti-moderne à son acmé porté par un style boursouflé.

J'aurais tellement aimé qu'on couronne Olivier Rolin, Emma Becker, Violaine Huisman. C'était tout de même plus audacieux et dérangeant.




samedi 2 novembre 2019

Galicie Occidentale


J'ai pris l'habitude de me rendre à Lviv via la Pologne et Cracovie et non via Kiev. En fait, c'est le plus court chemin et ça me permet, surtout, de parcourir d'Ouest en Est, par le train, cette grande région de la Galicie, divisée depuis la guerre. Malgré la séparation, il subsiste une profonde unité architecturale, culturelle, artistique, culinaire.


Pour être simple, je dirai qu'en Galicie, on boit d'abord du café et on mange du chocolat. C'est ce qui nous différencie des Russes qui avaient essayé de nous imposer leur thé infect et ignorent l'institution des cafés. Ça va peut-être vous faire rigoler, parce que vous n'en avez probablement jamais entendu parler, mais, à mon retour en France, je ramène toujours plein de café et de chocolat de Lviv ainsi que des spécialités Wedel de Pologne. C'est plus que correct à mon humble avis.


Surtout, la vie sociale et urbaine s'organise autour de ces cafés qui sont toujours des lieux raffinés et élégants. Rien à voir avec les cafés français dont j''ai déjà dit à quel point je les trouvais moches et "popus", des repaires de machos et de poivrots. Il faut vraiment aimer se faire rabrouer, dévaloriser,  pour les fréquenter. En Galicie, on  y rencontre, à l'inverse, plein de jeunes femmes qui y viennent pour rêver,  pour échanger, ou simplement pour lire. Ils bordent les grandes places et les malls sur les quels ils offrent un poste d'observation privilégié. Le  grand plaisir, c'est de contempler les passants et les clients, d'imaginer leur vie, de critiquer leur look. On peut s'y adonner paisiblement à la passion "de voir et d'être vu". C'est toute une culture qui s'exprime ici.


J'ai donc beaucoup traîné dans les cafés mais pas que...
Cracovie, ça commence en effet à devenir Prague, envahie de touristes anxieusement regroupés autour d'un fanion coloré de ralliement; de "misérables" touristes stressés, harcelés, sermonnés, de bon matin et toute la journée, par leur guide parce qu'"on n'est pas dans les temps", qu'"on aura du mal à faire le programme". Le tourisme comme apprentissage, entretien, de la docilité et de la compliance, c'est ça la modernité.


Je voulais surtout traverser de multiples petites villes, sans doute moins évocatrices, aux noms en apparence imprononçables : Rzeszów, Przemyśl, Biłgoraj, Zamość, Szczebrzeszyn. Il y a un côté affolant, mystérieux, de la langue polonaise dont les autochtones eux-mêmes se réjouissent. On vous teste régulièrement sur votre capacité à énoncer correctement la phrase célèbre qui serait la plus impossible de toutes les langues : "W Szczebrzeszynie chrząszcz brzmi w trzcinie". Même moi, bien sûr, je ne m'en sors pas. C'est comme s'il fallait être initié, porteur d'un secret impossible à divulguer : la fierté polonaise, l'esprit aristocratique, se construit, en partie, là-dessus.


Là-bas, dans toutes ces villes du Sud-Est, il n'y a évidemment plus personne, plus de touristes; et puis ça m'a permis d'abord de mesurer le "miracle économique" polonais qui ne touche pas seulement les villes (comme en Russie) mais aussi, et surtout, les campagnes. Toutes ces petites villes, autrefois sordides, sont maintenant bien équipées, propres comme des sous neufs avec des façades entièrement ravalées. Presque des villages allemands, vivants et animés en plus.




Je ne peux m'empêcher de comparer avec les piteux villages russes ou ukrainiens : traversés par des chaussées boueuses et pleines de trous, bordés de bâtiments en ruines, parcourus au hasard par une foule d'animaux (des chiens errants, des oies, des canards et même des vaches). L'Europe continue de s'arrêter à la frontière des Tsars.




 Pas étonnant qu'à la gare-frontière, à Przemyśl, des trains ukrainiens déversent, par centaines, toutes les deux heures, des "travailleurs importés". J'ai cru être submergée par le flot quand j'ai voulu accéder à mon quai de départ.


Il y aurait plus de 2 millions d'Ukrainiens en Pologne, parfois regroupés dans des villes entières. C'est considérable mais je n'ai jamais entendu que ça posait problème. C'est un peu le retour de l'Histoire : si le mouvement se poursuit, on va ressusciter la Grande Pologne, pas si ancienne que ça (juste antérieure à Napoléon), qui intégrait largement l'Ukraine.


Parcourir la Galicie et surtout sa campagne, c'est aussi rencontrer les quelques vestiges d'un monde disparu, enseveli : celui des Juifs de Galicie qui représentaient, avant la 2nde Guerre mondiale, une proportion considérable de la population. Dans leur immense majorité, ils vivaient pauvrement, de petits métiers : tailleurs, fourreurs, cabaretiers, aubergistes... Et puis, ils n'étaient pas trop aimés des autres Juifs ashkénazes, ceux de Lituanie notamment, qui les considéraient comme un peu arriérés, irrationnels et peu éduqués. On critiquait leur apparence trop voyante : leur grande barbe, leur caftan, leur grand chapeau (le schtreimel).


Il faut dire que c'est en Galicie qu'a pris naissance (à Berditchev précisément) et s'est développé le mouvement ultra-orthodoxe des hassidims, teinté de mysticisme et refusant la modernité. Pourtant, ce sont ces Juifs "arriérés" de Galicie qui ont donné naissance à une multitude de grands penseurs et écrivains : Sigmund Freud, Samuel Agnon, Joseph Roth, Isaac Bashevis Singer, Georges Charpak.



Ce qui m'a impressionnée, c'est qu'un peu partout maintenant, en Pologne, on entretient soigneusement les cimetières juifs et on reconstruit, rénove, les anciennes synagogues qui deviennent des centres culturels. A Biłgoraj (la ville natale de l'écrivain prix Nobel Isaac Bashevis Singer), on s'est même lancés dans un projet bizarre : la construction d'un village Singer. Ça peut faire réfléchir les Français qui se plaisent à entretenir l'image de Polonais antisémites.


En réponse à cette accusation, je constate les choses suivantes : de belles synagogues, il n'y en a quasiment pas en France (sauf celle d'Hector Guimard dans le Marais) et on n'en construit pas de nouvelles. Quant aux rares monuments juifs existants, ils sont sous protection policière constante. Surtout, les Juifs français que je connais font bien attention à ne pas afficher leur religion de peur d'être agressés, verbalement ou physiquement (à l'inverse en Pologne, il devient même aujourd'hui presque chic de se trouver une ascendance juive et l'exhiber n'est pas un problème). Le contexte français ne se prête donc vraiment pas, à mes yeux, à donner aux autres des leçons d'antisémitisme.



Il reste qu'on parle moins aujourd'hui de la Pologne pour son supposé anti-sémitisme que parce qu'elle serait devenue l'un des bastions de l'extrême-droite européenne, l'alliée de Salvini, Le Pen, Orban,etc...


C'est vrai que le pays est divisé, coupé en deux. Le partage se fait entre l'Est (plus pauvre) et l'Ouest, entre la ville et la campagne, les jeunes et les vieux. Je l'ai constaté en traversant la Pologne en pleine période d'élections à la Diète.


Je n'osais trop m'immiscer mais il était facile de deviner le vote de mes interlocuteurs. Je n'entendais souvent que des horreurs sur Kaczyński,  le chef du parti P.I.S. ("Prawo i Sprawiedliwość", Droit et Justice) qui a finalement triomphé aux élections.


Mais Kaczyński, c'est tout de même une personnalité énigmatique, un homme politique à nul autre pareil en Europe. A cause de son nom, on le surnomme le "canard" (kaczor). Il n'en a cure, il est indifférent à l'opinion publique, il vit dans ses convictions dont les deux principales sont la religion catholique et la patrie.  Dans ce cadre, il entretient le culte de la mémoire de son frère jumeau, ancien Président de la République décédé tragiquement, en 2010, dans un accident d'avion au-dessus de Smolensk. Ça peut vous sembler anecdotique mais 10 ans après, il n'y a pas une seule journée, en Pologne, durant laquelle on n'entende parler de Smolensk. C'est à vous rendre fou !
 

C'est aussi un ascète qui vit très modestement. On ne lui connaît que des passions simples : son chat (célébrissime en Pologne), la pêche et la cueillette des champignons. A un tel personnage, il ne faut bien sûr pas parler du droit des minorités LGBT, du mariage homosexuel, de l'avortement, de la PMA pour tous. Ce ne sont pour lui que des élucubrations d'intellectuels traduisant la décadence de l'Occident. Curieusement cependant, la prostitution individuelle, la pornographie et la gestation pour autrui (GPA) sont autorisées en Pologne.


Cela pour dire qu'il est bien différent des crapules de l'extrême-droite européenne (Le Pen, Salvini) aux quelles il refuse d'ailleurs de s'associer. 


C'est plutôt un personnage désuet, ringard (mais ni idiot, ni inculte), pétri de certitudes et dont les soucis principaux sont le rapprochement de l’Église et de l’État, la préservation de l'ordre moral et la promotion de l'Europe des Nations.


Il n'est donc pas un fasciste (du reste, la véritable extrême-droite est marginale en Pologne). Mais il n'est pas non plus un démocrate. Le plus bizarre pour moi était de regarder la Télévision Publique Polonaise (heureusement, il existe aussi des chaînes privées plus ou moins contrôlées). On y est abreuvés de religion. Pas seulement des messes mais une multitude de débats, politiques, sociaux, au cours des quels on sollicite systématiquement l'avis d'un religieux. J'ai presque eu l'impression d'être revenue en Iran.


Mais on peut penser que Kaczyński et le P.I.S., parvenus au pouvoir en 2015 contre toute attente, sont encore là pour longtemps, même si c'est au désespoir de la classe éduquée. 

La Pologne, c'est devenu un cas d'école du populisme et elle interroge tous les pays d'Europe.


Parce que quoi qu'on pense de Kaczyński, il faut bien reconnaître qu'il affiche un bilan économique impressionnant sur ces quatre dernières années: l'économie tourne à plein, le chômage a été éradiqué (il y a même une telle pénurie de main d’œuvre qu'on crée des agences de seniors), le niveau de vie des classes pauvres et des familles a été sensiblement revalorisé, les jeunes vont être exemptés d'impôt sur le revenu, l'âge de la retraite a été abaissé.
   

Finalement Kaczyński a réalisé ce que réclament tous les mouvements et partis populistes de droite et de gauche en Europe. C'est exactement cela que veulent par exemple Mélenchon et Le Pen ainsi qu'une immense partie de l'opinion publique française. Kaczyński peut à bon droit évoquer le bonheur de vivre aujourd'hui en Pologne : un pays paisible et moralement sain qui a réduit les inégalités et fait place aux classes pauvres et déshéritées.


C'est cela qui est troublant, effrayant : un populisme qui réussit ! Qu'importe alors si les électeurs sont achetés et si toute cette généreuse politique sociale est financée on ne sait comment, avec de la monnaie de singe. Au risque bien sûr d'entraîner, bientôt, un brutal retournement de tendance.


Mais aux yeux de l'opinion, c'est de toute manière: "Après nous le Déluge !"


Et en France même, on souscrirait volontiers à pareille politique et on serait prêts à signer aveuglément pour un programme à la "Kaczyński" avec du "social" à fond, la fin du chômage et un bonheur entre Français. Il y a une ambiguïté énorme de toutes les politiques "sociales".


La force du populisme, c'est qu'il parvient en fait à susciter l'adhésion émotionnelle des masses en s'appuyant commodément sur la haine des élites. On permet ainsi au peuple de rêver en mangeant le plat froid de la vengeance.


Cela permet d'excuser, oublier, toutes les entorses à la démocratie et la répression des mœurs.


A contrario, malheureusement, la démocratie, c'est beaucoup plus difficile et exigeant. Il faut en particulier s'interdire les rêves parce qu'un jour, les réalités économiques refont inévitablement surface.


Photos de Carmilla Le Golem dans plusieurs villes du Sud-Est de la Pologne : Cracovie, Rzeszów, Przemyśl, Biłgoraj, Zamość, Szczebrzeszyn, Jarosław, Leżajsk .

Peut-être vous rendrez-vous un jour à Cracovie. Voici donc mes petites adresses. 

* 1 Hôtel :

- "Hotel Francuski": construit en 1912, il vous plongera dans l'ambiance de l'ancienne Autriche-Hongrie

* 3 cafés (visites obligatoires) :

- "Jama Michalika": ancien lieu de réunion, au début du 20 ème siècle, des artistes Art Nouveau ("Mloda Polska")

- "HEVRE". Il vient d'ouvrir dans une ancienne synagogue (dans le quartier de Kazimierz).  Cela fait polémique mais il faut reconnaître que c'est magnifique.

- "E. WEDEL Chocolate Lounge". C'est sur le Rynek. Allez surtout jusqu'au fond du café dans l'immense salle.

* 3 restaurants :

- "ARIEL" et "Klezmer Hoïs", tous deux dans le quartier de Kazimierz. Une résurrection de la Galicie juive. Ne pas tenir compte des critiques idiotes des médias français qui parlent de récupération commerciale. C'est géré par des intellectuels et des artistes.

- "Restauracja Galicyjska"

* Enfin, pour acheter de l'Art contemporain polonais à prix raisonnables (ça peut même être un excellent investissement) :

- Galeria Coco Art Lampert : rue Florianska
- Galeria Kersten : dans la même rue Florianska