samedi 7 mars 2020

Nouvelles peurs

 

L'actualité, je ne la connais qu'à travers la presse. Quant aux informations, à la télé ou la radio, je prends bien soin de les éviter. Ça me soûle et m'abrutit. Surtout, j'ai l'impression qu'il n'y a rien de plus normalisateur. Ça permet de croire qu'on peut se dispenser de réflexion: il suffit d'être connectés, d'être en "temps réel", pour savoir tout du monde.


Une semaine de régime "informations", surtout sur le mode "en continu", et vous voilà transformés en citoyens "lambda", péremptoires, réagissant au quart de tour, ayant un avis sur tout et sur rien. De vraies "boules nerfs", tiraillés d'affects contradictoires. On devient vite plein de certitudes, on est "au courant", on se met à avoir des idées, souvent des "engagements", mais on ne perçoit finalement pas l'essentiel: qu'on est enfermés dans une petite bulle, souvent très "du côté de chez moi", de préjugés et d'idées toutes faites.


Je me trompe peut-être, j'ai peut-être tort, mais ça me permet d'échapper aux hystéries ambiantes et aux grands délires collectifs. Je remarque évidemment qu'en ce moment tout le monde est remonté comme des coucous, proche du "nervous breakdown", à propos du Coronavirus. Ça n'arrête pas de caqueter et de se lamenter, d'échafauder les scénarios les plus catastrophistes. La puissance des médias, ça n'est finalement pas rien: capables de provoquer instantanément les grandes émotions, les grandes peurs, surtout les plus malsaines, les plus viles. Il est vrai qu'inspirer la pétoche, c'est ce qui fait leur fonds de commerce. La stratégie des médias, c'est finalement: cultiver l'émotion pour empêcher de penser.


Je n'ai bien sûr aucun avis concernant la menace réelle que fait planer le coronavirus. Mais il suffit peut-être d'analyser un peu les chiffres. On a aujourd'hui, en France, juste un peu plus de (mal)chances de décéder du coronavirus que de gagner au Loto (1 sur 16 millions en France). Pas de panique si vous n'êtes pas trop vieux et bien portant : les décès sont en effet surtout liés à des comorbidités. Mais il est vrai qu'on ignore tout de l'extension potentielle de la maladie.


Les chiffres de mortalité liée au coronavirus sont actuellement très faibles, du moins pas suffisamment importants pour motiver, sauf effroyable malchance, une réelle angoisse voire la panique de la population. On a ainsi rappelé que, chaque année, la simple grippe fait en France, bon an mal an, environ 10 000 morts. Et durant la période épidémique, il y a, chaque semaine, près de 1 000 morts. Mais personne ne s'en émeut.  Qu'est-ce que ce serait pourtant si c'était 1 000 morts du coronavirus ? Il est d'ailleurs comique  d'entendre les médias réclamer, à cors et à cris,  un vaccin alors que celui contre la grippe fait l'objet d'un rejet massif en France. Qui parle également des 6 000 nouveaux séropositifs et 500 décès annuels du SIDA en France ?


On peut aussi relativiser les choses en se penchant sur le passé. La grippe espagnole qui a sévi de 1917 à 1919, aurait fait, selon les dernières évaluations, jusqu'à 50 millions de morts dans le monde, dont 2,3 millions (0,4 million en France) en Europe (parmi les quels, Guillaume Apollinaire, Edmond Rostand, Egon Schiele, Max Weber, Franz Kafka) et 6 millions en Inde et en Chine. La grippe espagnole s'est finalement révélée une tueuse beaucoup plus efficace que la Grande Guerre.


Et que dire de la " Grande Peste Noire" médiévale qui a principalement sévi au 14 ème et 15 ème siècle ? Pour le seul territoire français, la population aurait décru, entre 1340 et 1440, de 17 millions à 10 millions d'habitants, soit une diminution de 41%. Ce n'est ensuite qu'à la fin du 17 ème siècle que la France aurait retrouvé son niveau démographique du début du 13 ème siècle.


Ou bien, sur une période de quelques mois, de 1348 à 1350, d’Italie jusqu’en Irlande,  à partir d’un comptoir génois de Crimée, la maladie aurait fait de 20 à 30 millions de morts, soit entre le quart et le tiers de la population européenne. C’est même 50 % des habitants de Florence qui auraient disparu.


Il y avait effectivement de quoi être terrorisé. La Grande Peste a été un véritable cataclysme pas seulement démographique mais moral, économique, social, politique.


Confrontés à ces chiffres inouïs, comment ne pas croire, en effet, à la fin du monde ? L’avènement de l'Antéchrist ? C’est ce qu'ont cru beaucoup qui ont alors cherché des boucs-émissaires (étrangers, hérétiques, juifs). Dans beaucoup de villes, les juifs furent éliminés avant même l'apparition de la peste, permettant ainsi aux notables de ne pas avoir à rembourser leurs créanciers.


Il faut surtout imaginer la complète décomposition de l’ordre social durant la Peste Noire. Familles et amis se fuient, plus rien ne fonctionne, on ne cultive plus les terres, on n'enlève plus les corps, le maintien de l’ordre est impossible, l’insécurité est totale. Bientôt, les esprits changent, la société est en déliquescence. Persuadés de mourir rapidement, les gens cherchent à vivre pleinement et profiter de ces moments de vie. Une crise morale atteint la société européenne.


De plus, beaucoup de biens sont laissés à l’abandon. La classe dominante est bouleversée et on assiste alors à des transferts massifs de propriété mais aussi à un développement du salariat et à une augmentation du coût du travail.



La Grande Peste a ainsi opéré une complète redistribution des cartes sociales. A tel point que l'on peut dire qu'elle n'a pas eu que des conséquences négatives. A tel point même que lui a succédé,comme une étrange leçon de l’histoire,....la Renaissance.


Alors que l’on pouvait s’attendre à un effondrement de l’Europe, on a au contraire assisté à son renouveau progressif.

Il ne faudrait évidemment pas en conclure qu'on aurait besoin aujourd'hui d'une Grande Peste pour régénérer le monde mais je me demande souvent si cette idée n'affleure pas, avec complaisance, dans les médias et chez nombre de responsables politiques.


En tous cas, l'histoire de la Peste médiévale rencontre étrangement nos angoisses actuelles : d'abord les fantasmes délirants d'une fin du monde prochaine annoncée, voire souhaitée, par les écologistes ou bien cette idée devenue dominante d'une décomposition morale et économique de la société (et singulièrement du capitalisme) à la quelle seul un Grand Soir peut mettre fin.


Avec la menace du coronavirus, pointe aussi cette idée qu'on l'avait bien cherché et que cette épidémie n'est que la conséquence de nos errements: la mondialisation, les migrations, la science et les expérimentations devenues folles, la surpopulation, la rapacité économique... Ce qui se profile aujourd'hui, l'effondrement de la civilisation, ne serait qu'une juste punition de nos péchés.


Très vite s'installe la peur de l'autre. On rentre en pleine société disciplinaire, on prescrit déjà de nouveaux rituels comportementaux : limitation des déplacements, lavage des mains,  port de masques, restriction des contacts corporels (Point positif tout de même pour moi : ça va peut-être conduire à mettre fin, en France, à cette manie qui m'exaspère de se faire systématiquement la bise). On encourage aussi la restriction du lien social (confinement), le repli sur soi-même, sur la cellule familiale, sur son ordinateur. Inévitablement, s'accroît la méfiance vis-à-vis de l'autre, de l'étranger.


La peur de l'autre, ça devient vite la haine de l'autre (il est édifiant d'entendre Greta Thunberg et les "jeunes" d'aujourd'hui s'en prendre aux générations passées). Mais la haine de l'autre, c'est aussi la haine de soi-même. Parce que c'est bien là le fond du problème. Si on se met à haïr l'autre, à se détester soi-même, c'est aussi parce qu'on se sent coupables, universellement coupables. On est incapables d'admettre la réalité brute de la vie, son absence de justification.


La fatalité du Destin, ça nous est étranger. Le malheur doit être obligatoirement rapporté à quelque chose, à quelqu'un, à soi-même. On n'arrive pas à accepter le caractère monstrueux de la vie, son arbitraire et son indifférence.  et on se convainc alors d'une nécessaire expiation.


On a souvent dit que le 21 ème siècle serait religieux. Peut-être ! Ce qui est sûr, c'est qu'on est déjà fortement incités à faire pénitence et à dénoncer les corrompus sur terre. L'Empire du Bien se généralise et on prépare activement des lendemains qui ne seront peut-être pas roses.


Tableaux de Caspar David FRIEDRICH (1774-1840), Brueghel Le Jeune (1564-1636), Francisco de GOYA (1746-1828), Arnold Böcklin (1827-1921) + images du film "Nosferatu le Vampire" de Werner Herzog ainsi que divers anonymes.

Le coronavirus m'a du moins fait renoncer à me rendre en Iran ce printemps: par crainte surtout d'être mise en quarantaine au retour.

Dans le prolongement de ce post, je recommande un très bon livre : "Peste et Choléra" de Patrick DEVILLE. Prix Fémina 2012 , on le trouve aisément en poche.

samedi 29 février 2020

Quand le matin...


Je suis plutôt matinale.

Chaque matin, suivant l'inspiration, je me lève entre 4 heures et 6 heures, jamais au-delà. Ça énerve ceux qui sont chez moi de passage. T'es toquée, qu'est-ce que tu fabriques ? T'as tout ton temps avant ton boulot.

Je plains les gros dormeurs. On table généralement sur une espérance de vie voisine de 80 ans.  Mais en réalité, si on dort 8 heures par nuit, la vie effective est limitée à 56 ans. Moi, avec mes 5 heures au grand maxi, je gagne 8 ans. C'est gigantesque !


J'ai besoin d'assister au lever du jour, d'entendre le premier pépiement des oiseaux. Quelquefois aussi, je veux m'imprégner d'"une ville la nuit". Alors, je fais quelques pas dans les rues. A 4 heures du matin, il règne un calme impressionnant sur Paris: les fêtards sont rentrés et les "travailleurs" ne sont pas encore sortis. Pas un chat, ou plutôt si... rien que des chats et... des rats. C'est une toute autre ambiance. La méconnaître, c'est passer à côté de quelque chose. Vivre, c'est quand même chercher à tout savoir, tout voir, tout connaître.


Parfois, je prends ma bagnole et je la fais rugir dans les avenues. Ma grosse BM, elle est devenue singulière, rarissime, alors je ne passe inaperçue ni des rares passants, ni de la maréchaussée. Autrefois, je poussais même, dans cet équipage, jusqu'au Bois de Boulogne; peut-être par fascination, pour essayer de comprendre ceux qui le fréquentent la nuit. Aujourd'hui, je me contente, quand c'est possible, de me rendre dans les premières piscines ouvertes ou de galoper un peu dans la ville.


Mais en général, le matin, j'aime prendre mon temps, avoir l'impression d'être libre, de n'être soumise à aucune contrainte extérieure, à personne qui viendra m'embêter. C'est ma grande plage de liberté.

J'allume la radio. J'ai l'impression qu'on ne diffuse pas la même musique, qu'on réserve des "pépites" à l'intention exclusive des lève-tôt. Alors, je me trémousse et danse toute seule.


Ou bien, je regarde "Voyage au bout de la nuit" sur C8. Plus simple comme émission de télé, il n'y a pas. Une jeune et jolie fille, au look plutôt intello, lit plus ou moins laborieusement, assise ou allongée sur un canapé, une grande œuvre littéraire. C'est très imparfait, peut-être racoleur, mais ça irradie, à cause de ça (?), une espèce de sensualité et d'érotisme. Je me dis souvent que je devrais proposer ma candidature pour venir lire, la nuit, des bouquins. J'ai une voix et une diction suffisamment étranges pour ça.


Je m'abreuve aussi des "Replay" d'Arte. Pendant ce temps là, j'avale deux grands cafés (jamais de thé que je déteste), une banane, un ou deux kiwis, un jus de pomelo et c'est tout. Jamais de viennoiseries, œufs, charcutailles et autres cochonneries.


Aussitôt après, je commence à m'apprêter pour la journée. Il faut dire qu'il me faut toujours un temps fou pour savoir comment m'habiller et me maquiller. La culotte et le soutif, il me faut déjà un bon quart d'heure. Et puis le collant: uni ou avec des motifs ? C'est toujours ou trop sexy ou trop mémé. Après, c'est quel look adopter: russe ou français ? En général, c'est français en semaine et russe le week-end.


Mais entre temps, j'ai survolé la presse puis consulté mon ordinateur et mes messageries personnelles. J'écris, je réponds... C'est dans ces moments nocturnes que je bricole mon blog. Il faut donc imaginer que lorsque je vous écris, c'est généralement en petite tenue, sans doute impudique, entre une tasse de café et un bâton de mascara.

 Tableaux de Ludovic ALLEAUME (1859-1941), Ferdinand HODLER (1853-1918). Hodler, grand peintre suisse, fait aujourd'hui l'objet d'une redécouverte.

samedi 22 février 2020

La transparence meurtrière


On ne craint plus aujourd'hui d'exhiber sa vie, ses amours. D'évoquer ses parents, leur maltraitance non par violence mais par indifférence, omission. De donner les noms de ses amants, de dénoncer leurs turpitudes.  Ça donne lieu à tout un genre littéraire dont on est inondés, la confession-dénonciation. Libération de la parole ? Peut-être mais aussi obéissance à une nouvelle injonction, à de véritables mots d'ordre : "tout dire (au nom de la liberté), tout montrer (au nom de la vérité), se dénoncer les uns les autres (au nom de la justice)". C'est la marque d'une société insidieusement tyrannique.

On nous dit pourtant que parler, se raconter, ce serait salvateur. Ça permettrait de recoller les morceaux de soi-même. Recenser les traumatismes subis, ça permettrait d'y voir plus clair, nous assure la vulgate psychologique.


Ça permet sans doute, en effet, de trouver une réassurance, de s'exonérer de toute culpabilité. Mais on ne s'avise surtout pas que le réel, la vérité, sont sans doute inatteignables et qu'on ne substitue souvent qu'un scénario, plus valorisant, à un autre scénario.

Savoir à quoi s'en tenir, savoir à qui on a affaire, ça semble devenu la première préoccupation dans toutes les relations sociales et affectives. C'est la "transparence" moderne qui bannit le mystère, la dissimulation, en catégorisant, en objectivant, les autres..


J'ai du mal à me conformer à cette exigence.

Je serais bien embarrassée si l'on me demandait d'évoquer mes parents. Je ne pourrais en parler que de manière neutre, sans jugement. Pas méchants, bienveillants sans doute, mais plein de défauts aussi. Quant à leur vie personnelle, je n'en ai jamais rien su ni rien voulu en savoir. Mon père avait-il des maitresses, ma mère des amants ?  Je ne m'y suis jamais intéressée, j'ai été éduquée dans la différences des générations et des sexes où chaque chose était à sa place.  Les parents, ce sont surtout, à mes yeux, des modèles ou des contre-modèles. On se positionne par rapport à eux, on veut être comme eux et différents d'eux. Mais s'identifier à eux, jamais ! La fusion apparaît redoutable, mortelle. Envisager leur vie sexuelle, c'est un effroi.


Pareil pour mes amants. Difficile de les épingler, de les juger. Des crapules, des manipulateurs, des lavettes, j'en ai bien sûr rencontré. Mais je prenais largement part au jeu aussi et n'étais sans doute pas plus recommandable : personne, en fait, n'est capable d'énoncer la vérité d'une relation !

De toute manière, une rencontre, elle n'a jamais lieu entre des gens pleins d'eux-mêmes, bouffis de leur suffisance. On ne s'intéresse pas à la perfection de quelqu'un, ça nous révulse même. Ce qui nous attire, nous aspire, ce sont plutôt ses failles, sa fragilité, tout ce qu'il n'a pas et qu'on croit pouvoir lui offrir. C'est pour ça que l'amour, ça n'est jamais très glorieux parce que ça ne se passe jamais entre des icônes mais plutôt entre des déglingués.


Le flou, l'indécision, l'ambiguïté, voilà plutôt la façon dont je perçois ceux qui m'entourent et ceux qui me séduisent. J'ai du mal, je me refuse même, à caractériser les gens: j'ai l'impression, qu'ils sont complexes, qu'ils peuvent me surprendre. Ceux qui se prétendent exemplaires, droits dans leurs bottes, ne m'intéressent pas, je préfère ceux qui peuvent me conduire là où je n'irais pas.

J'aimerais que l'on réhabilite le mystère, l'ambiguïté voire le mensonge et la dissimulation. La passion amoureuse se nourrit d'incertitude et  d'effets de surprise. Qui es-tu ? se demandent parfois les amants.  Mais une réponse tranchée les figerait. L'étonnement préside à la naissance de l'amour.


Mais aujourd'hui, on vit une véritable dictature de la transparence. On devrait n'avoir pour partenaires que des gens "clean", entièrement prévisibles, bien dans leur tête. Exit, surtout, les "pas nets", les pervers, les paranos, les manipulateurs, les névrosés. Chacun devient expert en psychologie. L'amour, ça devient une affaire entre gens sains.

Quant aux anciens dissidents, les homosexuels par exemple, on les a bien vite récupérés: on leur a offert le mariage pour tous. A eux de se couler dans le moule de cette institution popote. Comme ils sont gentils, ces nouveaux petits couples !


On est en train d'énoncer une nouvelle pureté sans se rendre compte que cette obsession débouche aussi sur l'exclusion et l'épuration. On "pétrifie" les autres, on fige leurs identités.

Vouloir savoir à qui on a affaire, ça peut être une préoccupation dangereuse. Comme le rappelait l'historienne Mona Ozouf, c'est aussi, au nom de ça, qu'on a imposé aux Juifs le port de l'étoile jaune. L'identité, la transparence, meurtrières...

Tableaux du peintre espagnol Federico-Beltran MASSES (1885-1949)

samedi 15 février 2020

L'argent révolutionnaire


Il y a, en France, un véritable tabou concernant l'argent. C'est à tel point que c'en est gênant. Pas question de demander à quelqu'un, à brûle-pourpoint, combien il gagne et paie d'impôts ou comment il place ses économies. Ça apparaît presque obscène.

La règle est celle du silence et de la dissimulation.


Il est vrai aussi que les rancœurs et les jalousies sont exacerbées. La haine des riches et des élites est devenue florissante. Dans les entreprises, on déblatère sans cesse, collègues de bureau, syndicalistes, sur les chefs et leur train de vie supposé pharaonique. Vos voisins, ils observent votre voiture et votre mise.

Mieux vaut ne pas dire qu'on "a réussi" dans sa petite entreprise. On vous soupçonne alors d'immoralité, d'être égoïste, sans scrupules.


Curieusement, la seule richesse admise, la seule qui semble morale, c'est celle que l'on a héritée. Avoir du bien "de ses parents", surtout s'il s'agit d'immobilier et pas d'"actions", ne semble pas poser de problèmes.

Ça prouve qu'on n'est peut-être pas si égalitaires que ça et qu'on est encore très imprégnés de l'esprit "Ancien Régime". Je me dis souvent  qu'en France, les "petits marquis" continuent de pulluler, rêvant de vivre retirés dans leur gentilhommière, à l'écart du tumulte du monde mais bénéficiant d'une considération "naturelle".


Parce qu'il faut bien le dire : l'argent est sans doute haïssable. Un mauvais maître quand il devient seule finalité de l'existence. Une grande part de la littérature du 19 ème siècle (Balzac et Zola) est ainsi alimentée par la dénonciation de l'argent corrupteur.

Tout cela, c'est vrai mais il faut aussi avoir à l'esprit que l'ascension de l'argent, elle est finalement très récente. On peut la dater de la Révolution industrielle et de... la Révolution Française.


Avant, sous l'Ancien Régime, les choses étaient claires: votre naissance établissait votre place dans la société sans espoir d'en changer. Quant à l'argent, il était limité, il y avait peu d'échanges monétaires.

Après la Révolution, l'argent s'est répandu et est devenu un formidable moteur de bouleversement des classes sociales. Tout à coup, un "manant", un "domestique", "un employé", pouvaient, s'ils faisaient preuve d'audace et d'esprit d'entreprise, devenir, un jour, des puissants et considérer "les nobles" avec condescendance. Cette destruction de l'ordre ancien a sans doute été un énorme bouleversement psychologique dont on continue, je crois, d'éprouver les effets. Dans la haine des riches, il y a souvent la nostalgie d'un temps où les choses étaient fixes, légitimées par la naissance. Un riche, il manquerait forcément de bon goût, d'éducation, essaie-t-on de se justifier. Il n'aurait que des préoccupations bassement matérielles, il n'aurait, en un mot, aucune noblesse d'esprit. Être un parvenu, c'est ainsi, en Europe, la faute majeure, impossible à effacer.


Il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître: il y a une puissance révolutionnaire de l'argent qui bouleverse les hiérarchies existantes. Qu'il génère des inégalités, qu'il soit le nouveau marqueur des classes sociales, sans doute ! Mais du moins ces inégalités sont-elles provisoires à la différence de celles liées à la naissance. L'argent est devenu cet aiguillon permanent d'une vie où, désormais, plus rien n'est fixe et où chacun se trouve exposé aux risques de la déchéance ou de la réussite. L'argent, grand moteur de l'histoire, des ses gloires et de ses fracas.

J'ajouterai même que l'argent est inséparable de la démocratie. Sans aller jusqu'à évoquer le Cambodge de Pol-Pot qui avait supprimé l'argent, on peut rappeler que la société soviétique était une société quasiment sans argent. La monnaie ne permettait d'à peu près rien acheter et personne ne voyait l'intérêt d'épargner. Mais finalement, il manquait surtout, en Union Soviétique, la puissance du rêve, cette puissance que pouvait concrétiser l'argent.


A titre personnel, je me suis souvent interrogée sur ma légitimité à gagner de l'argent en France. Est-ce que je ne devrais pas plutôt me contenter d'emplois modestes mais vertueux, dans l'enseignement, l'humanitaire, le social ? Me faire la plus humble, discrète, désintéressée, possible.

Et puis, je me suis rendu compte que l'argent, ça me permettait d'acquérir une identité sociale. Mon premier souci, ça a ainsi été d'acquérir un logement, de trouver un endroit qui pouvait me définir, où je pouvais me retrouver. Et puis aussi d'être débarrassée de l'angoisse d'être un jour sans abri.


C'est mon instinct propriétaire qui est peut-être aussi un instinct identitaire et l'expression d'une crainte de l'avenir. J'ai besoin d'un minimum de sécurité pour pouvoir me sentir moi-même.

De ce point de vue, je diffère de ceux qui dépensent sans compter, qui "craquent" ou "brûlent" de manière somptuaire tout ce qu'ils possèdent. C'est le joueur de Dostoïevsky ou bien la romancière Françoise Sagan. Dans cette folle consumation de leur richesse, il y a peut-être le refus d'assumer une identité stable, définie une fois pour toutes. Comme un négatif, cette attitude artiste, cette posture, me fascine, je l'avoue, même si je ne sens pas capable de l'emprunter.


Tableaux de Thomas Couture, Albrecht Dürer, Quentin Mettys, Marius Van Reymerswaele, Jérôme Bosch.

Dans le prolongement de ce post, outre "De la démocratie en Amérique" d'Alexis de Tocqueville, je recommande vivement  :

- "Les seigneurs de l'argent - Des Médicis au bitcoin " de Guillaume Maujean. Ça vient de sortir. Ce sont les portraits des grands financiers qui ont façonné l'histoire économique du monde. Ce n'est bien sûr pas le genre de bouquin que lira un disciple de Piketty, mais j'ai trouvé ça personnellement fascinant. Plein d'histoires extraordinaires portées par des types hors du commun et sans doute moins odieux qu'on ne l'imagine. C'est très facile à lire et ça peut être une bonne initiation à la Finance.

samedi 8 février 2020

Splendeur et décadence des nations


La Grande-Bretagne vient de quitter l'Union Européenne, c'est très triste.

Il faut bien le reconnaître, l'idée européenne n'arrive pas à prendre. Partout, ça n'est qu'une abstraction et presque tout le monde a le sentiment d'appartenir d'abord à une nation plutôt qu'à cette vague entité abstraite de l'Europe.


De l'histoire, on n'arrive pas à se défaire. L'Histoire ou plutôt ses récits particuliers, mythiques et enjolivés, que l'on raconte aux écoliers de chaque pays, la petite histoire nationale. Je l'ai déjà dit, l'Histoire qui est enseignée aux petits Français n'a pas grand chose à voir avec celle qu'étudient les petits Allemands, Russes etc... Tant qu'on n'arrivera pas à construire une histoire commune à tous les Européens, l'idée de nation, archaïque et étriquée, sera toujours prédominante.


Pourtant, les nations, c'est souvent éphémère et fragile. Pour les Français, ça apparaît très simple : la nation coïncide avec un territoire à peu près stable depuis plusieurs siècles et le pays a toujours été une puissance dominante avec une langue unique. Mais c'est une situation qui n'a rien d'évident et qui est même exceptionnelle pour la plupart des pays, ceux notamment d'Europe Centrale.


Avant même la catastrophe de la seconde guerre mondiale, la confusion, la grandeur, la décadence, voire l'effondrement et l'horreur, ont plutôt marqué ces pays. Ça a façonné les consciences de manière anxieuse et méfiante. Je me contenterai de recenser quelques événements marquants qui continuent de hanter les esprits mais sont souvent méconnus en France.

- La horde d'Or et le "joug mongol". Il est fascinant de se rendre aujourd'hui en Mongolie et dans son ancienne capitale, Karakorum. Le pays semble misérable, vide, désolé. Pourtant, pendant plus de 3 siècles (1 200-1500), les Mongols ont dominé et ravagé le monde (en s'avançant jusqu'en Galicie) et soumis les principautés russes au joug tatar. Le rapport des Russes au pouvoir en serait encore aujourd'hui affecté.


- le péril Ottoman. Aux Mongols, ont immédiatement succédé les Ottomans après la prise de Constantinople en 1453. On l'a oublié mais il a fallu un véritable miracle, en 1683 devant Vienne, pour éviter une conquête presque complète de l'Europe. Il y a eu ensuite les incessantes batailles russo-turques qui n'ont pris fin qu'au début du 20 ème siècle. Toute l'Europe Centrale, jusqu'au Nord, en Pologne et en Ukraine, porte encore aujourd'hui la marque des innombrables places-fortes et châteaux érigés pour se défendre des Turcs. L'épouvante ottomane a été une longue réalité.


- La Suède et les guerres du Nord. Quand on évoque les Suédois aujourd'hui, on pense à des gens ultra-pacifistes et non-violents. Pourtant, ils ont ravagé, au 18 ème siècle, l'Europe du Nord (Danemark, Saxe, Russie, Pologne, provinces baltes), y semant le terreur et la destruction, sous la conduite insensée de leur jeune roi Charles XII (18 ans). C'est la célébrissime bataille de Poltava (Ukraine 1709) qui a initié leur déclin et l'émergence de la Russie. Mais on continue, en Europe Centrale, de dire "les Suédois sont passés par là" face à un paysage de chaos. Je m'amuse beaucoup à ressortir cette expression à des Français; visiblement, on ne me comprend pas.


- L'Union Polono-Lituanienne. Il est troublant de se promener aujourd'hui dans Vilnius, paisible petite capitale de Lituanie. Comment imaginer que ce si petit pays, la Lituanie, était, aux côtés de la Pologne, une puissance dominante en Europe (plus même que la Russie)  jusqu'à la fin du 18 ème siècle ? Son territoire s'étendait de la Baltique à la Mer Noire. Pourtant, on considère aujourd'hui les Lituaniens et les Polonais avec beaucoup de condescendance et on n'imagine pas une seconde que les rôles pourraient être inversés.


- La dislocation de l'Empire d'Autriche-Hongrie. A la suite de la 1ère guerre mondiale, on a eu pour premier souci, en particulier la France, de démembrer l'Empire d'Autriche-Hongrie.Comme s'il avait été la cause de tous les maux et que la priorité était alors de faire droit aux nations et aux peuples. Est-ce qu'on ne s'est pas alors lourdement trompés et est-ce qu'on ne paie pas aujourd'hui les conséquences de cette funeste décision ? L'Autriche-Hongrie, c'était aussi un État multiculturel et malgré tout démocratique : à la pointe de la modernité technique et artistique, rassemblant, en assez bonne entente, une multitude de langues, de cultures, de religions et de communautés. Il est consternant de se rendre aujourd'hui dans les pays de l'ancienne Autriche-Hongrie. L'esprit cosmopolite de Vienne a disparu au profit des rancœurs nationalistes.


Voilà ce que j'ai principalement retenu de l'Histoire de l'Europe Centrale. J'aurais pu ajouter les chevaliers Teutoniques qui ont préfiguré, au Moyen-Age,  la menace germanique sur l'Est avant d'être écrasés, par l'armée polono-lituanienne, au cours de la bataille de Tannenberg mais il s'agissait d'un ordre religieux (cependant Tannenberg demeure très évocateur en Allemagne).
Quoiqu'il en soit, ma vision de l'Histoire ne coïncide sans doute pas avec la vision française de l'Histoire ou celle d'Européens de l'Ouest. A l'Est, c'est sûr, on est davantage torturés et souvent endoctrinés par l'Histoire.


Mais l'essentiel n'est pas là. Ce qui est inquiétant aujourd'hui, c'est que la mémoire historique est aujourd'hui, à l'Est, utilisée comme instrument de propagande. Elle autorise l'affichage, au nom d'une ancienne gloire nationale, d'une volonté de revanche. Revanche sur l'Occident et sur l'Europe. C'est particulièrement vrai en Russie et en Turquie où on rêve d'un "rééquilibrage". Ça l'est un peu aussi dans les anciens pays de l'Est où on se vit souvent comme méprisés, traités comme quantité négligeable (moi-même, je l'avoue, j'éprouve cela). Bizarrement, ça ne semble pas beaucoup préoccuper à l'Ouest où l'Allemagne et la France se montrent souvent d'une arrogance insupportable en s'érigeant en véritables chefs de l'Europe et en modèles vertueux et "donneurs de leçons".

La tragédie de l'Europe Centrale, elle est incontestable et il faut la reconnaître, ce qui n'a sans doute pas été suffisamment fait. Mais toutes ces vicissitudes, toutes ces horreurs, ces fausses gloires et ces chutes fracassantes, il faut maintenant les dépasser. Plutôt que de chercher à affirmer aujourd'hui son identité nationale, à mettre l'accent sur ce qui nous différencie, il faut peut-être d'abord penser à ce que nous avons en commun. Pourra-t-on, à partir de là, voir enfin une Europe unie avec un gouvernement unique et une politique économique et sociale unifiée pour la construction d'une véritable identité européenne ? Il y a urgence parce que nombreux sont ceux (Russie, Turquie, Chine) qui rêvent de la dislocation de l'Europe et de l'effondrement de ses valeurs démocratiques.

Tableaux de Vassily Kandinsky (1866-1944) relevant de sa première période "figurative". Tableau également de Malevitch : "la cavalerie rouge" (1932)