On le sait, après les romans policiers, les récits d'espionnage sont en tête des palmarès des meilleures ventes.
Personnellement, je ne peux pas dire que j'apprécie le genre. C'est toujours noyé dans une sauce idéologico-politique que je trouve indigeste. Je n'aime pas ces affrontements binaires.
Mais ça m'interpelle. Qu'est-ce qui fait qu'on apprécie tant ce type de littérature ?
Je crois que l'explication est bien simple. De même que le polar permet de devenir "criminel par procuration", de donner cours, indirectement, à ses pulsions meurtrières, de même le récit d'espionnage permet d'endosser une personnalité aux multiples facettes.
Une personnalité qui, disons-le tout net, n'a absolument rien à voir avec le modèle "citoyen" prôné dans les sociétés démocratiques (celui d'un individu clair, transparent, bien identifiable, honnête, responsable). Ce modèle "clean" s'étend aux rapports amoureux parce qu'on rechercherait avant tout un partenaire fiable, sur le quel on peut compter. Pourtant ces gens normaux, "trop normaux", trop prévisibles, trop faciles à cerner, peuvent-ils vraiment susciter l'amour, sont-ils porteurs d'une once de séduction ? Sûrement pas ! Entre une crapule et un saint, notre cœur n'hésite pas un instant.
Notre goût pour les romans d'espionnage révèle, en fait, que ce moule trop formaté nous fait horreur. On n'a pas du tout envie d'être un grand gars ou une grande fille tout "simples", des benêts taillés d'un bloc. On rêve plutôt de duplicité, de dissimulation. On aspire à des personnalités multiples et changeantes, on aimerait parler parfaitement une foule de langues, on voudrait n'être lié par aucun engagement, n'avoir aucun scrupules, être dépourvu de convictions, n'avoir que des opinions politiques versatiles.

Les espions qui nous séduisent le plus en fait, ce sont ceux qui s'adonnent à cette activité moins par conviction politique que juste "pour le plaisir" : pour vivre plus intensément, par goût suicidaire du risque et du secret, par refus d'être définitivement assigné à une identité simple.
L'espion, c'est évidemment une figure majeure de la culture slave et spécialement russe. C'est peut-être d'abord lié à des caractéristiques psychologiques. Je trouve souvent que les Occidentaux sont d'une simplicité, d'un prosaïsme et d'une naïveté confondants. Chez les Slaves, ça m'apparaît beaucoup plus compliqué. La duplicité est presque de mise. Sous des abords avenants, voir aguicheurs, affleure souvent une complète dinguerie. Je me sens moi-même travaillée par ça. L'avantage, c'est que, là-bas, c'est parfaitement toléré et compris.
Mais ce n'est peut-être que de la psychologie de bistrot. Ce qui est moins contestable, c'est que l'émergence de l'espion est inséparable des régimes dictatoriaux de surveillance généralisée. Chacun apprend bien vite que pour survivre, il lui faudra sans cesse se contrôler, n'afficher jamais ses opinions et se méfier de tout le monde. La duplicité est apprise à l'école de la dictature. Ce comportement ne s'est malheureusement pas effacé d'un coup après la "chute du Mur".
Il faut bien dire aussi que toutes les personnes du Bloc Soviétique qui avaient des contacts avec l'étranger, étaient soumises à une "amicale" pression des services secrets (cf. affaire Julia Kristeva). Un échange "innocent" avait vite fait d'initier un engrenage dangereux.Le KGB aimait vraiment collecter une foule de "bêtises" mais il a fini par s'y noyer lui-même. A force de considérer que tout est important, plus rien ne devient important.

Pas étonnant que les grands espions aient surtout fleuri en Russie. Il est vrai qu'ils ont longtemps assuré la survie économique, politique, du régime. Le Britannique Kim Philby (grand intellectuel de Cambridge) et l'Allemand Richard Sorge (sous la couverture d'un journaliste nazi au Japon) ont ainsi accédé au Panthéon de l'espionnage mondial. Aujourd'hui, c'est l'affaire Skripal et la cyberguerre des hackers russes.
Mais il ne faut surtout pas oublier que Vladimir Poutine a été officier au sein du KGB et a travaillé pour le contre-espionnage à Dresde, dans l'ancienne RDA. Il aurait, paraît-il, rêvé d'être un véritable espion, un espion de haut vol, vivant sans aucune couverture diplomatique à l'étranger, un agent actif infiltrant des réseaux et passant totalement inaperçu. Mais il n'y est pas parvenu et il n'a occupé qu'un rang modeste, son allemand, à l'accent russe tout de suite identifiable, laissant notamment à désirer. Pas assez "homme sans qualités", trop voyant, pour être un bon espion.
Il faut souligner que ce statut d'ancien officier du KGB joue beaucoup sur la séduction qu'exerce Poutine sur le peuple russe. Quant au personnage politique qu'il incarne, les choses sont claires : son cynisme absolu, sa froideur, sa rigidité, sa conviction de l'instauration nécessaire d'un rapport de forces (inspirée par une lecture hâtive de Hobbes), son art de la dissimulation et du mensonge signent bien sûr son ascendance professionnelle. Il n'est pas un homme politique comme les autres, c'est trop oublié à l'Ouest.
Ça explique que la politique des coups tordus, des coups fourrés, de la manipulation, de la corruption, demeure profondément ancrée en Russie. La population sait bien que le pouvoir ment mais ça semble dans l'ordre naturel des choses. Ça rehausse presque son prestige. Les gens honnêtes ne sont pas très malins, pense-t-on souvent.
Un symbole ? L'incroyable prestige et popularité dont jouit en Russie une ancienne espionne, de petite envergure, Anna Chapman. Elle a été expulsée et échangée, après avoir été piégée aux Etats-Unis en 2010. Dotée d'une plastique de rêve, elle avait surtout approché quelques officiers et avocats internationaux américains. Elle continue aujourd'hui de jouer, de manière un peu vulgaire, les stars et les vamps en Russie mais ça lui réussit : elle demeure volontiers accueillie par Vladimir Poutine et a même été décorée.
Images de Maurits Cornelis ESCHER (1898-1972). Il est archi connu mais il illustre bien, me semble-t-il, les ambiguïtés, troubles et décentrements de l'espionnage.
Sur la littérature d'espionnage, je ne suis pas très forte, je l'ai dit. Tout le monde encense John Le Carré et Robert Littel (le père de Jonhatan) mais je dois avouer que je n'ai jamais vraiment accroché. Je n'y reconnais pas la Russie.
Plus modestement, voici donc ce que j'ai aimé :
- Ben MACINTYRE : "L'espion et le traître". Une formidable description du KGB et l'histoire véridique d'Oleg Gordievsky.
- Gilles MILTON : "Roulette russe". La guerre secrète des espions anglais contre le bolchevisme
Et enfin 2 Russes authentiques très populaires et que j'apprécie :
- Julian SEMENOV: "La taupe rouge". On commence à traduire en français cet écrivain remarquable, véritable alter ego de John Le Carré. Une personnalité fascinante, très connu en Russie.
- Boris Akounine : "La ville noire". Très célèbre également. Des récits historiques très documentés ayant généralement pour cadre la Russie impériale. Seule difficulté peut-être: il est sans doute préférable de bien connaître l'histoire et la géographie russes.
Quant à Anna CHAPMAN (photo ci-dessus), vous trouverez sur Internet plein d'informations croustillantes la concernant (y compris un compte Instagram).



























































