samedi 13 janvier 2024

La France de l'orientalisme, de la sinophilie, du japonisme et de la russophilie

 


Faire les marchés parisiens, ça fait partie de mes petits plaisirs du week-end.

On arrive vite à être connus des vendeurs et ça devient alors une grande comédie sociale.


Les fruits et légumes, dans mon quartier, c'est monopolisé par des Tunisiens, tous issus du même endroit (Djerba) et appartenant à la même grande famille. On les sent heureux de travailler ensemble.



Dès qu'ils me voient arriver, j'ai droit à des exclamations et de grandes salutations. Il faut dire qu'ils sont tous bons musulmans et que j'ai su les impressionner en faisant étalage de ma vie en Iran et de ma petite connaissance du Coran. J'ai donc droit à un traitement de faveur et, à chaque fois, on me fait des petits "cadeaux" en suppléments de fruits et légumes. Quand je pars, on s'exclame: "Dieu vous bénisse".


Ca me trouble un peu d'abord parce que j'ai l'impression de ressembler aussi peu que possible à une femme musulmane. Et puis qu'on me fasse des rabais ou des cadeaux, ça me gêne tout de même, moi qui ne suis pas particulièrement dans le besoin.


Mais ça me laisse surtout rêveuse. C'est vrai que c'est ça la grande force de l'Islam: la qualité des relations sociales et humaines, la solidarité inconditionnelle de tous les membres de la communauté. Moi-même, je continue d'entretenir des relations suivies  avec les personnes que j'ai connues en Iran (même si ça commence à faire bien longtemps) et ça soutient ma nostalgie d'un pays pourtant généralement présenté comme un Enfer. Mais ça ne veut pas du tout dire non plus que j'aurais aimé être Iranienne. J'occupais la position la plus enviable d'une simple observatrice.


Evidemment, en comparaison des pays d'Islam, on peut parfois juger que les sociétés occidentales font pâle figure: chacun n'y pense qu'à sa pomme et les individus y vivent en électrons libres, au gré de leurs humeurs et opinions.


Ca explique largement les "crispations" identitaires actuelles. On le sait, l'immigration fait aujourd'hui partie des préoccupations premières des Français. On a beau jeu, bien sûr, d'expliquer ça par une montée de l'intolérance et du racisme. Sauf que les Français sont de moins en moins racistes (au sens d'un sentiment de supériorité éprouvé) et cela, j'en sais quelque chose. Leur malaise, c'est même plutôt celui d'une dépréciation continuelle d'eux-mêmes.


L'inquiétude française, elle s'adresse surtout, il faut bien l'avouer, à une grande masse humaine indistincte que l'on appelle les "Arabes". C'est un peu la résurgence d'une peur ancestrale: celle de l'ancien Empire Ottoman devenue aujourd'hui celle d'un Islam porteur d'un bouleversement culturel potentiel. Ce qui est regrettable, c'est qu'elle va jusqu'à s'exprimer d'une manière que je juge d'une arrogance détestable: au travers, par exemple, de ces "caricatures" que nous autoriseraient notre liberté et surtout notre ignorance crasse.


Je ne veux cependant pas trop médire de cette attitude. Est-ce du racisme ? Peut-être pas entièrement. C'est quand même aussi largement politique parce que l'Islam, à la différence de la plupart des religions, s'articule étroitement à la politique. Et quand le politique se met à s'accorder avec le religieux, ça commence à aller plutôt mal. C'est d'ailleurs ce qui se passe en Russie avec l'alliance de Poutine et du clergé orthodoxe. Pas étonnant qu'il éprouve des affinités avec le régime de Téhéran.


A quel point cette peur française de l'Islam est justifiée, on peut en débattre à l'infini et je me garderais bien d'exprimer un avis à ce sujet. Mais c'est tout de même bien la question de la laïcité qui est en jeu, plus précisément de la neutralité du politique vis-à-vis de toutes les religions.


Ce qui est sûr, c'est qu'on est rentrés dans une ère d'affrontement entre les cultures. De porosité, de perméabilité entre elles, il n'y a plus. On s'observe les uns les autres de manière apeurée et on ne cherche pas, bien sûr, à se connaître et se comprendre.


Pourtant, l'inter-culturalité, ça peut être une autre façon de vivre ensemble. On l'a complétement oublié mais il a existé une époque, pas si lointaine, au cours de la quelle la France s'est passionnée pour l'autre, l'étranger. C'était aux 18ème et, surtout, 19ème siècles et on s'est alors pris d'un extraordinaire intérêt d'abord pour l'Orient et la Chine, puis pour le Japon et la Russie.


Pour l'Orient, c'est la traduction (par Galland en 1717) des "Mille et une nuits" qui a eu un retentissement considérable. Toute l'Europe s'est alors mise à rêver de l'Orient. Un Orient étrangement fantasmé car associé à la sensualité et à la liberté morale. Goethe va, en effet, ainsi jusqu'à écrire que "le caractère des Mille et Une Nuits est de n'avoir aucun but moral et, par suite, de ne pas ramener l'homme sur lui-même mais de le transporter par-delà le cercle du moi dans le domaine de la liberté absolue". Des propos qui ne cadrent bien sûr guère avec la vision que l'on a aujourd'hui des sociétés musulmanes. Encore que notre image actuelle d'un effroyable puritanisme islamique soit largement fausse mais ça, c'est une autre histoire ...


Mais on s'est donc pris de passion pour l'Orient, il y a un peu plus de deux siècles c'est-à-dire au moment où l'Empire Ottoman se faisait moins menaçant. Ca a influencé les lettres et les arts. On connaît tous "les lettres persanes" de Montesquieu mais on a un peu oublié les récits de voyage des grands écrivains français en Orient: Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Gautier, Nerval. Ca a été un bouleversement intellectuel décisif pour eux. Le grand chef d'œuvre du roman oriental, c'est évidemment "Salammbô".


Et puis l'Orient a beaucoup inspiré nombre de peintres du 19ème siècle (Delacroix, Ingres, Gérôme).


Mais à peu près en même temps qu'on s'intéressait à l'Orient, on s'est aussi pris de passion pour la Chine. C'était évidemment d'abord les porcelaines, les céramiques et les cloisonnés, mais aussi tous les objets laqués, les papiers peints, les tapisseries et l'art des jardins. On a installé un "pavillon chinois" dans tous les grands parcs européens (le plus spectaculaire est celui de Frédéric II au Château de Sanssouci à Potsdam). 


Ca a donné naissance à l'Art Rococo (aujourd'hui très déprécié) dont toutes les cours européennes sont devenues friandes. Des peintres comme Watteau et Boucher y ont puisé leur inspiration. Et sait-on que le philosophe Leibniz s'est passionné pour la Chine et sa philosophie dualiste du Yin et du Yang ? Il s'en serait inspiré pour sa numération binaire qui a donné naissance à toute l'informatique moderne.


Les "chinoiseries" ont ensuite envahi les intérieurs bourgeois au 19ème siècle. Au point que ça a été "la ruée" dans les boutiques d'antiquaire parisiennes et londoniennes après que les Français et les Anglais aient mis à sac, en 1860, le Palais d'été de Pékin. Les Chinois ne cessent aujourd'hui de ruminer cette affaire dramatique alors que Français et Britanniques l'ont complétement oubliée. Au point qu'aujourd'hui encore, beaucoup de familles françaises ont hérité d'une "chinoiserie" dont elles ignorent qu'elle est issue d'un pillage.


Mais après 1860 et ce conflit fâcheux des guerres de l'opium, on a cessé de s'intéresser à la Chine et on s'est reportés sur le Japon qui venait de s'ouvrir au monde. Ca a été la naissance du "Japonisme" dont l'influence a été considérable sur l'Art des jardins et l'architecture mais surtout sur la peinture. On vénère l'impressionnisme en France  mais on occulte soigneusement qu'il a puisé son inspiration au Japon. Le plus japonais de tous, c'est évidemment Monet et ses "Nymphéas". 


Quant à Van Gogh, il avait le Japon dans la peau. En littérature, les frères Goncourt proclament avoir introduit, en France, les estampes japonaises.

Enfin, le 19ème siècle se clôt avec la naissance de l'amitié franco-russe. Je ne vais pas développer là-dessus, c'est bien connu. Mais je ne crois pas que ça répondait à une inclination spontanée. C'était plutôt un rapprochement stratégique. Parce qu'à l'époque, la République française était isolée, presque un Etat paria aux côtés de grandes monarchies. La Russie non plus n'avait pas bonne cote. Un régime monarchique certes mais arriéré, autoritaire, sans constitution. Alors entre Etats parias, on s'associe bien sûr. C'est aussi ce que fait Poutine aujourd'hui. 


Mais qu'est-il sorti de cette amitié franco-russe ? Rien ou quasiment rien du côté russe puisque l'influence française y est aujourd'hui voisine de zéro. Du côté français, je ne vois pas trop hormis la construction de quelques cathédrales orthodoxes (Paris, Nice, Biarritz), la large diffusion des classiques russes (Tolstoï, Dostoïevsky) et la persistance d'une certaine servilité envers ce "grand pays" qu'il ne faudrait pas humilier.


Mais aujourd'hui, il faut bien reconnaître que toutes ces grandes influences étrangères sur la culture française, c'est effacé, terminé. On est certes envahis par la culture américaine et on s'y plie volontiers. On en reprend même les pires horreurs et le kitsch. Mais cela, on ne le reconnaîtra jamais, on s'en défendra absolument. On préfère l'hypocrisie honteuse.

Il faudrait peut-être savoir changer de registre, de partition. Se révéler capables de considérer les autres, les autres pays, les autres cultures, avec compassion et intérêt. Ils ont tous quelques chose à nous apprendre, nous enseigner, même ceux dont on se sent les plus éloignés. 


Et il faudrait enfin cesser de s'auto-dénigrer. Je suis effarée de consulter la liste des personnalités préférées des Français. Rien que des personnalités médiatiques insignifiantes. Aucun écrivain, musicien, artiste, scientifique. 

La France, ça n'a tout de même pas été qu'un pays colonialiste, ça a aussi été le lieu privilégié d'éclosion de la Philosophie des Lumières. L'esprit de découverte, le refus du repli sur soi.


Images de Henri MATISSE, Cesare SACCAGI, Michal SWIDER, INGRES, Jean-Paul FLANDRIN, Jean-Léon GERÔME, Jean-François PORTAELS, TROUILLEBERT, DELACROIX, SINIBALDI, François BOUCHER, Vincent Van GOGH, KUNIYOSHI, HOKUSAI, Claude MONET.

Certains des propos de ce post ne sont peut-être pas dans l'air du temps. Mais je le rappelle: je n'aime pas l'humour et les caricatures sur l'Islam. Avant de critiquer et de se moquer, il faut connaître. Mais de l'ignorance à la bêtise satisfaite d'elle-même, il n'y a qu'un pas que l'on franchit trop souvent.

A lire: 

- Sir Richard Francis BURTON: "Le Livre Noir des Mille et une Nuits". L'explorateur et aventurier Richard Burton a été le premier à proposer une version non censurée des Mille et Une Nuits. Il en a tiré une "étude des mœurs orientales" publiée dans ce livre (l'an dernier aux éditions du Cherche-Midi). Il voulait montrer que l'Islam était bien plus libéral en matière de moeurs que l'Angleterre puritaine. Un livre d'une absolue singularité, précédé d'une biographie de Burton, dont la vie a été fascinante.

- Véronique BUI: "Le voyage en Chine de Monsieur Balzac". Balzac n'est, bien sûr, jamais allé en Chine. Mais il s'est beaucoup intéressé à ce pays comme nombre de ses contemporains. Sa vision de la Chine est, bien sûr, largement fantasmatique. Un livre qui permet d'appréhender la "passion chinoise" de l'Europe.

- Gilles KEPEL : "Prophète en son pays". Le grand spécialiste du monde arabe et musulman de moins en moins écouté face à l'évolution des mouvements islamistes.

- Nahal TAJADOD: "Debout sur la terre". La réédition, en poche, d'un livre paru en 2010. L'Iran pris dans la Révolution et le renversement du Shah. Mais un point de vue entièrement nouveau est retenu: le comique, l'absurde et l'humour.  C'est même poétique, on est loin de l'austérité supposée du pays, ça donne une juste idée des mentalités du pays. A vrai dire, tous les livres de Nahal TAJADOD (l'épouse du grand scénariste Jean-Claude Carrière) sont remarquables.

- Abnousse SHALMANI: "J'ai péché, péché dans le plaisir". J'adore Abnousse Shalmani et, encore une fois, je n'ai pas été déçue. La mise en regard de deux femmes écrivaines qui ont fait le choix de la passion amoureuse: Forough Farrokhzad et Marie Hérédia-de Régnier. Deux femmes qui n'avaient vraiment pas froid aux yeux.




samedi 6 janvier 2024

Egalité/Emancipation

 

Ca fait, chaque fin d'année, les gros tirages de la presse économique: le Palmarès des grandes fortunes en France et dans le monde. Ca excite à peu près tout le monde, y compris, et peut-être surtout, les plus allergiques à "la Finance".



Ca permet de se défouler en crachant son mépris. Et il est vrai qu'en France, on est bien placés en la matière puisqu'avec Bernard Arnault (LVMH) et Françoise Bettencourt-Meyers (L'Oréal), on hébergerait, en fonction des fluctuations des cours de Bourse, l'homme et la femme les plus riches du monde. 


On se dit alors qu'on a vraiment un Gouvernement d'incapables ou plutôt de complices du Grand Capital.  Il est vraiment scandaleux qu'on laisse prospérer ces crapules, ces vampires. Il suffirait qu'on les fasse payer pour soulager la misère du peuple. Une France sans milliardaires, c'est un joli fantasme : celui d'un plus grand bien-être mécaniquement assuré pour "les classes populaires".


Dans toutes les conversations de bistrot, il y a, aujourd'hui, un consensus général à ce sujet: les inégalités sont devenues folles et elles ne cessent de s'accroître. On parle des 1% de très riches qui s'accapareraient une part considérable du gâteau de la richesse mondiale tandis que le niveau de vie des classes laborieuses s'effriterait sans cesse. Les inégalités, il faudrait donc se dépêcher de les corriger en créant un super impôt sur les riches. Qu'ils passent à la caisse, ce ne sera que justice et ça permettra de développer une grande politique sociale. 


C'est au point que cette analyse semble définitivement ancrée dans l'esprit du temps et particulièrement en France. Et d'ailleurs, n'avons-nous pas un grand économiste, Thomas Piketty, devenu célèbre en pointant l'enrichissement colossal des privilégiés outre-atlantique au détriment, bien sûr, des classes pauvres et moyennes ? Tant pis si cette thèse est aujourd'hui formellement contestée par deux spécialistes du Trésor américain (David Splinter et Gerald Auten) qui aboutissent à des conclusions exactement inverses.


C'est la force des idées reçues. Nul doute que si Gustave Flaubert actualisait, aujourd'hui, son fameux Dictionnaire, il ajouterait un article "Inégalités" avec comme commentaire : "s'indigner, tonner contre". 


Il ne sert à peu près à rien de chercher à discuter du sujet, ni d'argumenter un peu. On risque, à chaque fois, de se faire assassiner.

Pourtant, il est évident qu'on se plaît à entretenir la plus grande confusion possible sur ce sujet des riches et de la richesse.


D'abord, on mélange tout, les choux et les carottes, quand il s'agit de définir la richesse. On ne sait pas si on parle des revenus, du patrimoine, des biens personnels ou des parts de propriété d'une entreprise. Beaucoup d'agriculteurs  ou de propriétaires d'un appartement parisien rentrent ainsi automatiquement dans la catégorie des riches en France mais il n'ont pas forcément un niveau de vie en rapport. 


On oublie surtout que les grandes fortunes sont surtout constituées d'actions cotées en Bourse. De ce fait, les très riches ne le sont que de manière purement virtuelle. Et d'ailleurs, le palmarès des grandes fortunes évolue chaque année, avec des ascensions fulgurantes et des revers impressionnants. Les très riches n'ont donc pas sur leur compte en banque l'argent faramineux qu'on leur attribue et ils seraient donc bien embêtés si on leur demandait de s'acquitter d'un super impôt. Ils devraient procéder à des ventes massives d'actions, ce qui provoquerait un joli krach boursier et mettrait fin à leur croissance externe.  


On hurle également contre les dividendes dont se "goinfreraient" les actionnaires. D'abord, les dividendes, ça n'est pas les montants que l'on imagine et surtout ce n'est pas la préoccupation première de l'actionnaire (le souci, c'est d'abord le cours de Bourse). Et enfin, il n'est pas sûr que l'argent des dividendes, s'il était transféré à l'Etat à des fins publiques, ne serait pas non plus gaspillé dans des mesures inefficaces.
 

Mais la passion de l'égalité balaie aujourd'hui toute considération rationnelle. Il est d'abord impossible de faire entendre que la pauvreté et les inégalités ont sensiblement reculé, dans l'ensemble du monde, au cours de ces trois dernières décennies. Un grand progrès porté par des économies largement capitalistes.



Cela vaut, bien sûr, aussi pour la France. Même si on y vit dans un paradoxe total. Toutes les études internationales (que l'on se garde bien sûr d'évoquer) soulignent que la part des dépenses publiques et de redistribution y est la plus forte de tous les pays de l'O.C.D.E. (avant même les pays scandinaves) et que la France est l'un des pays les plus égalitaires au monde. Malgré cela, les Français sont, à peu près, tous convaincus qu'ils vivent dans un Enfer ultra libéral faisant la part belle aux riches. Et l'aspiration majoritairement exprimée aujourd'hui, c'est encore davantage d'Etat et de protection publique.


Comment comprendre cette passion, cette surenchère, égalitaire ?

Peut-être que depuis un peu plus de deux siècles ( la Révolution française et la révolution industrielle en fait), l'évolution économique du monde est tiraillée entre une aspiration égalitaire d'une part, et une aspiration émancipatrice d'autre part. La France, elle a clairement choisi la première aspiration, l'égalitaire,  même si ça s'effectue au prix d'une contraction de son nveau de vie relatif depuis quatre décennies: elle était, par habitant, l'un des pays les plus riches du monde au début des années 80, elle est, à peine, dans la moyenne des pays de l'OCDE aujourd'hui. On préfère, en France, un monde où tout le monde gagne 30 plutôt qu'un monde où les pauvres gagnent 50 et les riches 80.


L'aspiration égalitaire, elle a trouvé son expression la plus achevée dans le marxisme. Je trouve dommage qu'on ait complétement effacé des mémoires ce qu'était la vie quotidienne dans l'ancienne Union Soviétique et ses pays satellites. Je pense, en effet, que l'URSS a bien appliqué les recettes de Marx, n'en a pas détourné les prescriptions. Le résultat, ce fut une effarante médiocrité, la promiscuité imposée, la crasse, la déglingue généralisée. Mais il faut reconnaître que si tout était lamentable, la société soviétique était, néanmoins, très égalitaire. Tout le monde vivait chichement (y compris la nomenklatura) mais il n'y avait donc à peu près personne à envier ou à jalouser. Et puis, en contrepartie de la faiblesse du niveau de vie, on pouvait se permettre de faire simplement semblant de travailler.


C'est pour cela que tous ceux qui prétendent vouloir faire le bonheur du peuple m'inspirent la plus grande méfiance. Heureusement, ce projet social égalitaire n'a pas complétement étouffé une autre aspiration de l'homme qui m'apparaît plus positive. Il s'agit de la volonté émancipatrice, celle qui conduit à se libérer de tout ce qui semble déterminer votre condition: vos origines familiales, votre classe sociale, votre sexe. C'est la volonté de progrès, collectif et individuel, qui a tant inspiré la Révolution française et l'esprit démocratique. Le bonheur, son propre bonheur, c'est à chacun de nous d'aller le chercher.



Pour moi, le véritable moteur de l'Histoire, il est là: non pas dans la passion égalitaire mais dans la volonté émancipatrice, inséparable de l'esprit démocratique.


C'est vraiment le conflit entre deux projets de sociétés très différents: une société égalitaire ou une société émancipatrice.

En gros, l'alternative, c'est Marx ou Tocqueville.


Mais il faut reconnaître que "l'obsession égalitaire" semble l'emporter aujourd'hui. On ne cesse de vouloir redistribuer les profits, encadrer les activités économiques, cela pour corriger les inégalités et, suppose-t-on, les injustices.


Cela semble aller de soi, une démarche évidente. Mais est-ce qu'on ne se trompe pas complétement ? Personne n'ose poser une question dérangeante : est-ce que les inégalités sont forcément injustes ? Peut-être pas toujours et pas obligatoirement, du moins si l'égalité des chances et des droits est, pour tous, préservée.


Ce qui est sûr, c'est qu'à vouloir uniformiser les situations individuelles, à vouloir réduire, à tout prix, les inégalités, on crée de nouvelles injustices. Simple exemple: au nom de l'égalité, tout le monde a maintenant le baccalauréat en France. Mais comme tout le monde l'a, plus personne ne l'a, en fait, et le niveau général de l'éducation nationale est devenu lamentable. Résultat n°1: on a privé d'un enseignement de qualité les classes sociales défavorisées et on a empêché celles-ci d'accéder à une certaine mobilité sociale. Résultat n°2: jamais la reproduction sociale n'a été aussi forte en France.


Autre exemple : tout le monde est, bien sûr , d'accord pour revaloriser, dans un souci d'égalité, les bas salaires. Et tout le monde se félicite quand le Gouvernement décide de donner un coup de pouce au SMIC. Malheureusement, il y a, en économie, "ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas" (Frédéric Bastiat). Ce que l'on voit, c'est une meilleure rémunération des emplois peu qualifiés. Mais ce que l'on ne voit pas et ne dit pas, ce sont les emplois supprimés ou non créés du fait de cette revalorisation. Et aussi l'amertume des cadres moyens qui ont le sentiment d'être déclassés, tirés vers le bas de la fourchette des salaires. Belle ambiance dans les entreprises.


L'égalité est souvent tétanisante, elle préfère souvent figer tout le monde dans un même moule et génère finalement d'autres inégalités encore plus insupportables. Le baccalauréat, la fin des bas salaires et le Paradis pour tous, réclame-t-on aujourd'hui, sauf que le Paradis est minable. C'est la meilleure recette pour créer une société bloquée dans la quelle chacun s'accroche à ses petits privilèges, ses petites rentes de situation. C'est un peu la France d'aujourd'hui.


On a complétement oublié que le véritable esprit démocratique, c'est de favoriser la mobilité sociale, de permettre à chacun de ne pas rester, toute sa vie, assigné à la même place. De sortir de sa condition et, pour cela, de disposer, de la liberté d'apprendre, d'entreprendre et de réussir. C'est l'esprit de la méritocratie républicaine, valeur honnie aujourd'hui mais qui n'est pas forcément injuste si, au départ, égalité des chances et des droits sont bien assurées. C'est d'abord en étant libres que les citoyens deviennent tous égaux.


On dit qu'aux Etats-Unis, pays de fortes inégalités, un clochard est considéré comme un millionnaire potentiel. En France, pays très égalitaire, un clochard est, paradoxalement, considéré comme un destin potentiel pour quelqu'un de la classe moyenne. C'est évidemment excessif dans les deux cas, mais ça donne matière à de multiples réflexions.


Tableaux de Georg SCHOLZ, George GROSZ, Albert BIRKLE, Rudolf SCHLICHTER, Jake BADDELEY, Lesser URY, Leon ZEITLIN.

Les trois premières images sont issues de la trilogie ("Bleu-Liberté", "Blanc-Egalité", "Rouge-Fraternité") du cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski. 

Un post qui correspond à ma vision "libérale" de l'économie. Je l'assume parce que je pense qu'on crève, en France, du poids des idées reçues et du refus de dialoguer. On vous qualifie ainsi immédiatement d'ultra-libéral et d'oppresseur du peuple. le libéralisme, c'est pourtant un courant de pensée important dont les figues majeures sont: David Ricardo, Frédéric Bastiat, Jacques Rueff, Paul Fabra, Jean Tirolle, Jean-Marc Daniel.

Si vous parvenez à le trouver, lisez le bouquin de Frédéric Bastiat: "Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas - Choix de sophismes et de pamphlets économiques". C'est drôle et féroce. Frédéric Bastiat est oublié en France mais est considéré, aux Etats-Unis, comme un penseur important.

Je ne lis pas que de la littérature mais aussi de l'économie politique et j'ai, ainsi, bien aimé parmi les publications récentes: 

- Sophie Vanden Abeele-Marchal: "Tocqueville". La biographie d'un des grands esprits modernes.

- Erwan Le NOAN: « L’Obsession égalitaire. Comment la lutte contre les inégalités produit l’injustice ». Un bouquin qui décoiffe vraiment en offrant un autre regard sur les injustices. Les politiques conduites ont souvent des effets exactement inverses aux buts recherchés. De quoi faire hurler les bien-pensants mais Erwan le Noan se réclame, avec à propos, de l'esprit des Lumières.

- Jacques MISTRAL: "Economie et Politique en France - de la Gaule romaine à 1789". C'est le 1er tome d'une histoire économique de la France. Ca se révèle une brillante synthèse qui donne des explications convaincantes aux grandes évolutions économiques de la France.

- Nicolas DUFRENE: "La dette au XXI ème siècle - Comment s'en libérer". Un bouquin sans doute complexe et technique et dont je ne partage pas les préconisations. Mais je reconnais qu'il sait décrire et analyser avec clarté les grands mécanismes financiers, notamment ceux de la création monétaire.

- Charles SERFATY: "Histoire économique de la France - De la Gaule à nos jours". C'est sorti seulement hier. Je ne l'ai donc que parcouru mais je tenais à le signaler. Ca m'apparaît un bouquin tout à fait extraordinaire, plein d'idées neuves et solidement étayé sur le plan économique. Rien à voir avec du Emmanuel Todd. A lire absolument même si l'on n'est pas féru d'économie. Curieusement, ça complète bien le livre de Jacques Mistral.