Faire les marchés parisiens, ça fait partie de mes petits plaisirs du week-end.
On arrive vite à être connus des vendeurs et ça devient alors une grande comédie sociale.
Les fruits et légumes, dans mon quartier, c'est monopolisé par des Tunisiens, tous issus du même endroit (Djerba) et appartenant à la même grande famille. On les sent heureux de travailler ensemble.

Ca me trouble un peu d'abord parce que j'ai l'impression de ressembler aussi peu que possible à une femme musulmane. Et puis qu'on me fasse des rabais ou des cadeaux, ça me gêne tout de même, moi qui ne suis pas particulièrement dans le besoin.
Mais ça me laisse surtout rêveuse. C'est vrai que c'est ça la grande force de l'Islam: la qualité des relations sociales et humaines, la solidarité inconditionnelle de tous les membres de la communauté. Moi-même, je continue d'entretenir des relations suivies avec les personnes que j'ai connues en Iran (même si ça commence à faire bien longtemps) et ça soutient ma nostalgie d'un pays pourtant généralement présenté comme un Enfer. Mais ça ne veut pas du tout dire non plus que j'aurais aimé être Iranienne. J'occupais la position la plus enviable d'une simple observatrice.
Evidemment, en comparaison des pays d'Islam, on peut parfois juger que les sociétés occidentales font pâle figure: chacun n'y pense qu'à sa pomme et les individus y vivent en électrons libres, au gré de leurs humeurs et opinions.

L'inquiétude française, elle s'adresse surtout, il faut bien l'avouer, à une grande masse humaine indistincte que l'on appelle les "Arabes". C'est un peu la résurgence d'une peur ancestrale: celle de l'ancien Empire Ottoman devenue aujourd'hui celle d'un Islam porteur d'un bouleversement culturel potentiel. Ce qui est regrettable, c'est qu'elle va jusqu'à s'exprimer d'une manière que je juge d'une arrogance détestable: au travers, par exemple, de ces "caricatures" que nous autoriseraient notre liberté et surtout notre ignorance crasse.
Je ne veux cependant pas trop médire de cette attitude. Est-ce du racisme ? Peut-être pas entièrement. C'est quand même aussi largement politique parce que l'Islam, à la différence de la plupart des religions, s'articule étroitement à la politique. Et quand le politique se met à s'accorder avec le religieux, ça commence à aller plutôt mal. C'est d'ailleurs ce qui se passe en Russie avec l'alliance de Poutine et du clergé orthodoxe. Pas étonnant qu'il éprouve des affinités avec le régime de Téhéran.
A quel point cette peur française de l'Islam est justifiée, on peut en débattre à l'infini et je me garderais bien d'exprimer un avis à ce sujet. Mais c'est tout de même bien la question de la laïcité qui est en jeu, plus précisément de la neutralité du politique vis-à-vis de toutes les religions.
Ce qui est sûr, c'est qu'on est rentrés dans une ère d'affrontement entre les cultures. De porosité, de perméabilité entre elles, il n'y a plus. On s'observe les uns les autres de manière apeurée et on ne cherche pas, bien sûr, à se connaître et se comprendre.
Pourtant, l'inter-culturalité, ça peut être une autre façon de vivre ensemble. On l'a complétement oublié mais il a existé une époque, pas si lointaine, au cours de la quelle la France s'est passionnée pour l'autre, l'étranger. C'était aux 18ème et, surtout, 19ème siècles et on s'est alors pris d'un extraordinaire intérêt d'abord pour l'Orient et la Chine, puis pour le Japon et la Russie.
Pour l'Orient, c'est la traduction (par Galland en 1717) des "Mille et une nuits" qui a eu un retentissement considérable. Toute l'Europe s'est alors mise à rêver de l'Orient. Un Orient étrangement fantasmé car associé à la sensualité et à la liberté morale. Goethe va, en effet, ainsi jusqu'à écrire que "le caractère des Mille et Une Nuits est de n'avoir aucun but moral et, par suite, de ne pas ramener l'homme sur lui-même mais de le transporter par-delà le cercle du moi dans le domaine de la liberté absolue". Des propos qui ne cadrent bien sûr guère avec la vision que l'on a aujourd'hui des sociétés musulmanes. Encore que notre image actuelle d'un effroyable puritanisme islamique soit largement fausse mais ça, c'est une autre histoire ...

Mais on s'est donc pris de passion pour l'Orient, il y a un peu plus de deux siècles c'est-à-dire au moment où l'Empire Ottoman se faisait moins menaçant. Ca a influencé les lettres et les arts. On connaît tous "les lettres persanes" de Montesquieu mais on a un peu oublié les récits de voyage des grands écrivains français en Orient: Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Gautier, Nerval. Ca a été un bouleversement intellectuel décisif pour eux. Le grand chef d'œuvre du roman oriental, c'est évidemment "Salammbô".
Et puis l'Orient a beaucoup inspiré nombre de peintres du 19ème siècle (Delacroix, Ingres, Gérôme).
Mais à peu près en même temps qu'on s'intéressait à l'Orient, on s'est aussi pris de passion pour la Chine. C'était évidemment d'abord les porcelaines, les céramiques et les cloisonnés, mais aussi tous les objets laqués, les papiers peints, les tapisseries et l'art des jardins. On a installé un "pavillon chinois" dans tous les grands parcs européens (le plus spectaculaire est celui de Frédéric II au Château de Sanssouci à Potsdam).
Ca a donné naissance à l'Art Rococo (aujourd'hui très déprécié) dont toutes les cours européennes sont devenues friandes. Des peintres comme Watteau et Boucher y ont puisé leur inspiration. Et sait-on que le philosophe Leibniz s'est passionné pour la Chine et sa philosophie dualiste du Yin et du Yang ? Il s'en serait inspiré pour sa numération binaire qui a donné naissance à toute l'informatique moderne.
Les "chinoiseries" ont ensuite envahi les intérieurs bourgeois au 19ème siècle. Au point que ça a été "la ruée" dans les boutiques d'antiquaire parisiennes et londoniennes après que les Français et les Anglais aient mis à sac, en 1860, le Palais d'été de Pékin. Les Chinois ne cessent aujourd'hui de ruminer cette affaire dramatique alors que Français et Britanniques l'ont complétement oubliée. Au point qu'aujourd'hui encore, beaucoup de familles françaises ont hérité d'une "chinoiserie" dont elles ignorent qu'elle est issue d'un pillage.
Mais après 1860 et ce conflit fâcheux des guerres de l'opium, on a cessé de s'intéresser à la Chine et on s'est reportés sur le Japon qui venait de s'ouvrir au monde. Ca a été la naissance du "Japonisme" dont l'influence a été considérable sur l'Art des jardins et l'architecture mais surtout sur la peinture. On vénère l'impressionnisme en France mais on occulte soigneusement qu'il a puisé son inspiration au Japon. Le plus japonais de tous, c'est évidemment Monet et ses "Nymphéas".
Quant à Van Gogh, il avait le Japon dans la peau. En littérature, les frères Goncourt proclament avoir introduit, en France, les estampes japonaises.
Enfin, le 19ème siècle se clôt avec la naissance de l'amitié franco-russe. Je ne vais pas développer là-dessus, c'est bien connu. Mais je ne crois pas que ça répondait à une inclination spontanée. C'était plutôt un rapprochement stratégique. Parce qu'à l'époque, la République française était isolée, presque un Etat paria aux côtés de grandes monarchies. La Russie non plus n'avait pas bonne cote. Un régime monarchique certes mais arriéré, autoritaire, sans constitution. Alors entre Etats parias, on s'associe bien sûr. C'est aussi ce que fait Poutine aujourd'hui.
Mais qu'est-il sorti de cette amitié franco-russe ? Rien ou quasiment rien du côté russe puisque l'influence française y est aujourd'hui voisine de zéro. Du côté français, je ne vois pas trop hormis la construction de quelques cathédrales orthodoxes (Paris, Nice, Biarritz), la large diffusion des classiques russes (Tolstoï, Dostoïevsky) et la persistance d'une certaine servilité envers ce "grand pays" qu'il ne faudrait pas humilier.
Mais aujourd'hui, il faut bien reconnaître que toutes ces grandes influences étrangères sur la culture française, c'est effacé, terminé. On est certes envahis par la culture américaine et on s'y plie volontiers. On en reprend même les pires horreurs et le kitsch. Mais cela, on ne le reconnaîtra jamais, on s'en défendra absolument. On préfère l'hypocrisie honteuse.
Il faudrait peut-être savoir changer de registre, de partition. Se révéler capables de considérer les autres, les autres pays, les autres cultures, avec compassion et intérêt. Ils ont tous quelques chose à nous apprendre, nous enseigner, même ceux dont on se sent les plus éloignés.
Et il faudrait enfin cesser de s'auto-dénigrer. Je suis effarée de consulter la liste des personnalités préférées des Français. Rien que des personnalités médiatiques insignifiantes. Aucun écrivain, musicien, artiste, scientifique.
Images de Henri MATISSE, Cesare SACCAGI, Michal SWIDER, INGRES, Jean-Paul FLANDRIN, Jean-Léon GERÔME, Jean-François PORTAELS, TROUILLEBERT, DELACROIX, SINIBALDI, François BOUCHER, Vincent Van GOGH, KUNIYOSHI, HOKUSAI, Claude MONET.
Certains des propos de ce post ne sont peut-être pas dans l'air du temps. Mais je le rappelle: je n'aime pas l'humour et les caricatures sur l'Islam. Avant de critiquer et de se moquer, il faut connaître. Mais de l'ignorance à la bêtise satisfaite d'elle-même, il n'y a qu'un pas que l'on franchit trop souvent.
A lire:
- Sir Richard Francis BURTON: "Le Livre Noir des Mille et une Nuits". L'explorateur et aventurier Richard Burton a été le premier à proposer une version non censurée des Mille et Une Nuits. Il en a tiré une "étude des mœurs orientales" publiée dans ce livre (l'an dernier aux éditions du Cherche-Midi). Il voulait montrer que l'Islam était bien plus libéral en matière de moeurs que l'Angleterre puritaine. Un livre d'une absolue singularité, précédé d'une biographie de Burton, dont la vie a été fascinante.
- Véronique BUI: "Le voyage en Chine de Monsieur Balzac". Balzac n'est, bien sûr, jamais allé en Chine. Mais il s'est beaucoup intéressé à ce pays comme nombre de ses contemporains. Sa vision de la Chine est, bien sûr, largement fantasmatique. Un livre qui permet d'appréhender la "passion chinoise" de l'Europe.
- Gilles KEPEL : "Prophète en son pays". Le grand spécialiste du monde arabe et musulman de moins en moins écouté face à l'évolution des mouvements islamistes.
- Nahal TAJADOD: "Debout sur la terre". La réédition, en poche, d'un livre paru en 2010. L'Iran pris dans la Révolution et le renversement du Shah. Mais un point de vue entièrement nouveau est retenu: le comique, l'absurde et l'humour. C'est même poétique, on est loin de l'austérité supposée du pays, ça donne une juste idée des mentalités du pays. A vrai dire, tous les livres de Nahal TAJADOD (l'épouse du grand scénariste Jean-Claude Carrière) sont remarquables.
- Abnousse SHALMANI: "J'ai péché, péché dans le plaisir". J'adore Abnousse Shalmani et, encore une fois, je n'ai pas été déçue. La mise en regard de deux femmes écrivaines qui ont fait le choix de la passion amoureuse: Forough Farrokhzad et Marie Hérédia-de Régnier. Deux femmes qui n'avaient vraiment pas froid aux yeux.












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