Notre vision du monde, de la politique et de la vie, elle est largement façonnée par notre enfance, adolescence.
Le monde communiste, même si je n'en ai connu que l'effondrement et, surtout, par le biais de mes parents, ça m'a, quand même, gravement marquée.
J'en retiens, en particulier, qu'à cette époque pas si lointaine, les gens s'y fichaient bien de la sécurité, aussi bien à titre individuel que d'un point de vue collectif.
D'hygiène alimentaire, on n'en avait aucune: on ne mangeait que des cochonneries. Et puis on buvait et fumait sans limites. L'AVC, le cancer ou la crise cardiaque dans la cinquantaine, ça faisait partie de l'ordre normal de la vie.
Pour le reste, on ne savait pas ce qu'était le Droit ni les systèmes d'assurances: les réglementations, c'était fait pour être contourné. On trafiquait, vivait de marché noir. On conduisait n'importe comment et à toute vitesse (heureusement, il n'y avait pas beaucoup de voitures). On rafistolait tout, tant bien que mal: les bagnoles, les trains, les avions. De même, on bricolait tout dans les immeubles: l'eau, l'électricité, le gaz, les ascenseurs (mais c'était quand même toujours en panne). Pour se nourrir, on achetait "en direct" et on se fichait bien des normes de qualité et d'hygiène. Quant à la pollution, aux dégâts sur l'environnement des industries lourdes, ça n'était même pas évoqué.
Evidemment, il y avait beaucoup d'accidents et de morts violentes mais à peu près tout le monde s'accommodait de ce système de grande débrouille généralisée dans le quel les plus malins tiraient leur épingle du jeu. Et je dois dire que s'il a largement disparu des anciens pays satellites d'Europe Centrale, il continue d'imprégner les mentalités en Russie et, à un moindre degré, en Ukraine. S'arranger, chercher une solution en dehors des clous, ça y fait encore carburer.
Et puis, dans la morne grisaille de la vie quotidienne, une petite chose suffisait à vous mettre en joie, à illuminer votre journée: une babiole trouvée dans un magasin, un magazine occidental, un bâton de rouge à lèvres, des collants fantaisie. Paradoxalement, on rêvait, désirait beaucoup.

Le monde communiste se caractérisait donc par une quasi indifférence au risque. C'était, peut-être, l'aspect le moins antipathique du système (même si ça pouvait donner Tchernobyl). De ce point de vue, c'était l'exact inverse des sociétés démocratiques qui, elles, ont érigé la sécurité comme valeur principale à grands coups d'interdits, Lois et réglementations.
Et on n'imagine pas le choc mental éprouvé par tous les migrants, venant de l'Est et pénétrant, pour la première fois, dans un pays capitaliste: "Qu'est-ce que la vie quotidienne est compliquée ici !" La moindre démarche suppose une invraisemblable paperasse incompréhensible.
C'est vrai et moi-même, je ne cesse de pester. L'Etat de Droit, c'est évidemment préférable mais c'est devenu un état d'inquiétude permanente: rien que des interdits et des dangers. C'est au point qu'on devient tous un peu des personnages de Kafka: on se sent tous coupables mais sans trop savoir de quoi. Et il est vrai que personne n'est jamais complétement en règle avec la Loi. On a tous commis de petites infractions qui peuvent, un jour, nous retomber dessus.
Mais la culpabilité a vite fait de nous transformer en "obsessionnels". Est-ce qu'on a bien pris toutes les précautions nécessaires, est-ce qu'on est bien immunisés contre tout ? Est-ce qu'on a été assez prudents ? Avant d'entreprendre quoi que ce soit, on se met à élaborer de longues check-lists pour contrôle et validation.
On devient ainsi habités, en permanence, par une peur diffuse. Et cette peur, elle est accentuée, dans les sociétés démocratiques, par ce que l'on appelle l'actualité. Rien de plus anxiogène que les "informations" radiophoniques ou télévisuelles : une litanie sans fin de catastrophes climatiques et écologiques, de crimes, d'attentats, de faillites, de krachs économiques et financiers. Tout le monde est pénétré de cette idée que ça va de plus en plus mal, qu'on vit dans un monde dangereux et que la civilisation occidentale court à sa perte. Essayer de contester ça, c'est passer pour une naïve ou une simplette.
Pas étonnant, dans ce contexte, qu'on en appelle, aujourd'hui, à des partis forts et à un regain d'autorité. On a complétement perdu de vue ce qui faisait l'esprit de la pensée des Lumières: le Progrès par l'exercice de la Raison et l'esprit d'émancipation.
En fait de citoyens émancipés, on rencontre surtout aujourd'hui des conformistes, des "hommes sans qualités", qui vous dégurgitent leurs bribes du "Grand Prêt-à-Penser". Des citoyens timorés et pétochards, gris comme des fonctionnaires.
Je suis sans doute prétentieuse mais je m'ennuie souvent en société. Et puis, oserais-je le dire ? Les mecs, en Occident, je les trouve souvent de vrais bonnets de nuit. Je ne sais jamais quoi échanger avec eux. Ils ne me parlent que cuisine, bons restaurants, salles de fitness et week-ends en Normandie ou, au mieux, sur la Côte d'Azur. Tout ce que je déteste et ça, ça vaudrait, bien sûr, rétribution charnelle obligatoire (c'est pour ça que je refuse toujours qu'on me paie quoi que ce soit). Comme je préfère ne rien dire (je n'ose évoquer Hamburg ou Riga ou mes entraînements piscine-course à pied), je passe vite pour une conne. Mais c'est vrai que je ne suis moi-même pas drôle et vraiment intransigeante (je me dis que je suis du même style que cette fille ci-dessous).
On vit maintenant dans un état de frousse permanent. Nos sociétés, européennes et américaines, ont totalement perdu le goût du risque. Ou plutôt, le risque, il est désormais attaché à la vie. C'est le risque de vivre, alors que, tout bien considéré, le seul risque, c'est celui de la Mort. Mais prétendre échapper à la Mort en éliminant le risque, c'est une illusion.
On a désormais peur de tout au point que la plus petite prise de risque (hygiène de vie, parcours professionnel et financier, fréquentations, aventures amoureuses et sexuelles, voyages en pays dangereux, etc...) est assimilée à une conduite déviante, presque une folie.
On ne perçoit pas qu'en évacuant tous les plaisirs et frissons de la vie quotidienne, on se condamne à une mort à petit feu, celle du renoncement et de la dépression. Renoncer au risque, c'est renoncer à ce qui illumine la vie, à ce qui nous fait carburer: le désir. On ne cesse de "céder sur son désir" (Jacques Lacan).
Gilles Deleuze ("L'Anti-Œdipe") voyait les sociétés modernes comme un grand assemblage de "machines désirantes", de machines à jouir, bouleversant continuellement les normes et les codes. C'est, en ce sens, que le capitalisme était révolutionnaire. On est vraiment très loin de ça aujourd'hui. On est plutôt en quête d'interdits, de barricades et de repli sur soi. Mais à force de renoncer au désir, on est aussi en train de mourir de tristesse et d'ennui. La banalité, la répétition du même, voilà ce qu'il faut combattre.
S'ouvrir au risque, ça ne consiste d'ailleurs pas forcément à s'abandonner au hasard. C'est une autre forme d'enfermement et ça ouvre la voie à de cruelles désillusions. Peut-être faut-il d'abord se poser cette question: quel homme, quelle femme, je souhaite devenir ? La réponse apportée implique toujours un risque à surmonter. Ca suppose de se rebeller contre les discours dominants et de traverser les injonctions contraires.

Si j'établis mon bilan personnel, je me dis que j'ai tout de même abandonné ma famille, mon pays, mes langues maternelles. Que j'exerce une profession à la quelle je n'étais pas forcément prédestinée. Et qu'en matière amoureuse, j'en ai, jusqu'alors, certes bavé mais j'en ai fait surtout baver. Je pourrais tirer fierté de cette évolution mais je dois bien reconnaître qu'en réalité, les circonstances extérieures ont souvent décidé pour moi.

































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