samedi 3 août 2024

"Le sens de la fête"


Il a donc été décrété que depuis l'Euro de football, le Tour de France et maintenant les jeux Olympiques, la France vivait une grande période de fêtes, un moment d'apaisement de toutes les tensions pas seulement sociales et politiques mais aussi individuelles. Rien de tel pour se réconcilier que "communier" ensemble devant un grand spectacle sportif.


Les Jeux, ça semble d'abord une manière de faire revivre cette grande tradition grecque puis romaine appelée pompeusement "l'évergétisme". Ca consistait en une obligation morale, pour tous les notables, de pratiquer une générosité obligatoire s'exprimant par le financement de grands banquets, spectacles gratuits (notamment de gladiateurs), édifices publics.


"Du pain et des jeux", ou les fêtes comme moteurs symboliques d'une société. La Rome antique, c'était une économie de la dépense et de la prodigalité bien éloignée de l'esprit du capitalisme. Ca définissait largement l'économie politique romaine, la façon dont le spectacle du cirque façonnait les mentalités, les relations du pouvoir avec la plèbe,  l'ascendant spirituel des Empereurs. 


Cette époque lointaine est-elle vraiment différente de la nôtre ? On répugne certes aujourd'hui à la dépense, à la gratuité, au don sans contrepartie. Mais on sent bien aussi qu'on ne peut pas enfermer une société dans une vision purement utilitaire et mercantile de son destin. Alors, on cherche des soupapes de sécurité pas trop coûteuses à mettre en œuvre (parce qu'il faut bien le dire, même les Jeux Olympiques, ça ne coûte pas grand chose à un pays). 


On se distingue quand même des Romains en ce sens que nos fêtes sont bien plus policées. On n'y autorise pas le déchaînement des instincts, l' expression, en toute impunité, de la cruauté. Nos "gladiateurs" ne jouent pas leur peau. Les combats sont bien plus feutrés, leur violence est d'abord symbolique.


On se différencie aussi du Moyen-Age. Le Moyen-Age reposait sur une véritable esthétique de la vie. Il était rythmé, lui aussi, par de  nombreuses fêtes pleines d'éclat. De grandes processions religieuses, pleines de couleurs et de passion. Et puis une fantaisie débridée avec les carnavals. 


Les carnavals, c'est en voie de disparition au sein du monde moderne. En France, ça ne subsiste plus guère qu'à Dunkerque et aux Antilles et on s'étonne que les Allemands continuent de le célébrer. Personnellement, le carnaval, je trouve ça formidable.  Ca offre à chacun la possibilité d'être un autre, de changer complétement d'identité, pendant quelques heures ou quelques jours. Tout devient possible: changer de sexe, devenir un animal, un bandit, une star des médias, un criminel, un grand seigneur. Le carnaval, c'est "la fête du monde à l'envers", le retournement de toutes les valeurs. C'est aussi "la nef des fous" de Jérôme Bosch, ces fous, dérivant sur un fleuve, qui énoncent une autre vérité du monde, peut-être plus libre et sensible. 



Et c'est justement de caractère subversif dont sont dépourvues les grandes fêtes contemporaines. Les fêtes, ça n'est plus que les "Fêtes du Sport" et ça sert d'abord à promouvoir tout un ensemble de "valeurs morales". 


Une morale laïque à deux balles qui nous incite à faire preuve de persévérance et d'abnégation; à endurer la souffrance et à combattre jusqu'au bout pour vaincre son adversaire; à se mettre entièrement au service et à la disponibilité de son équipe pour la gloire de son pays. Et la communauté toute entière, à commencer par les écoles, est priée de se mettre au diapason de toutes ces belles "valeurs" qui seraient promues par le sport.  


C'est "le sens de la fête" aujourd'hui: le sport comme épreuve mortifère et rédemptrice, un sous-christianisme rance. En réalité, les Jeux n'ont rien de ludique ou de festif et ils ne sont guère amusants. Ca n'est pas non plus une grande messe de l'amitié entre les peuples.


C'est même une affaire bigrement sérieuse. Chaque jour, on tient soigneusement le décompte des médailles par pays et on y trouve une objectivation des hiérarchies du monde: l'Occident toujours en tête mais menacé par l'Asie; quant à l'Afrique et les pays musulmans, ils demeurent à la traîne. C'est la grande mise en concurrence des nations, sur une base triviale et concrète, dans une arène darwiniste de l'Histoire: il y a des forts et des faibles. Au final, chaque pays ne parle que de ses médailles et de ses héros.


On est priés de célébrer les meilleurs et ça ne pose curieusement aucun problème dès lors qu'il s'agit de sportifs. Comme si on continuait de révérer davantage la force brute plutôt que l'intelligence. Les champions deviennent des modèles moraux et physiques et on est tous invités à suivre leur exemple. Le sport permet de reconnaître les individus capables de performance, ceux qui s'intègreront dans le monde du travail et y œuvreront avec efficacité. 


Où sont le plaisir et la joie dans tout cela ? Dans les médias, on nous soûle avec la "magie des Jeux" et le "rêve olympique". Je vois plutôt des foules qui obéissent à des injonctions, des mots d'ordre.  Et puis, c'est le grand délire nationaliste: on ne parle que de la France et de ses victoires. Les autres pays, ils n'existent tout simplement pas. Et pourtant, on ne cesse de parler de "grande fraternité des peuples". La vérité, c'est qu'on souhaite simplement que la France "écrase" tous les autres pays en raflant toutes les médailles. C'est une autre forme, même pas polie, de la guerre.

Quant à la Beauté, je vois surtout un triomphe de la laideur et du kitsch. Ou plutôt, disons que la Beauté, elle est tout à fait secondaire. Ce qui compte, c'est l'étalage de la force, de sa capacité à établir un rapport de puissance sur les autres.

Cela pour dire que je ne "communie" guère avec la grande ferveur parisienne. Je ne me rends, bien sûr, sur aucun site olympique et je ne regarde quasiment rien à la télé (je ne comprends d'ailleurs pas grand-chose à la plupart des disciplines). Et ce n'est pas seulement parce que je n'ai pas le temps.


Je retire quand même un certain plaisir de la période présente. En effet, contre toute attente et en dehors des sites olympiques, le centre-ville parisien est étrangement vide, étrangement calme. Je peux donc m'y promener tranquillement en utilisant même, en toute sécurité, un vélo.


Et puis, je le reconnais: l'ambiance, l'atmosphère, ne sont plus les mêmes. Le spectacle de la rue semble baigné d'une étrange allégresse. Tout à coup, les passants échangent et se parlent. Finis les grognons et les mal-embouchés, tout le monde devient gentil et souriant. Même les policiers, même les serveurs, même les commerçants, deviennent rigolards et bavards.


Mais rien à faire, la Kermesse des jeux, elle n'arrive pas à m'accrocher, elle m'ennuie et m'irrite. Je ne parviens pas à me sentir concernée par les médailles françaises et l'enthousiasme qui va avec. C'est peut-être la preuve que je ne suis pas complétement intégrée, que je demeure une indécrottable nationaliste ukrainienne. Et c'est vrai que, de ce côté, les Jeux, c'est vraiment le cadet de nos soucis. La joie obligatoire affichée apparaît presque obscène.


Pourtant, je pense  être nettement plus sportive que la moyenne. Mais je suis une sportive qui ne s'intéresse pas à la médiatisation du sport et au délire collectif qui l'accompagne. 


Et d'ailleurs, est-ce que le sport ça a quelque chose à voir avec la collectivité ? De ma propre expérience, celle de la course à pied, je n'ai retiré aucune vertu sociale, ça n'a été qu'une expression de ma dinguerie propre. Une démarche purement individuelle aux troubles motivations.


La valeur morale du sport, je n'y crois pas non plus, ça ne fait pas de vous une "belle personne", ça n'a rien d'exemplaire. 

Pourquoi, d'ailleurs, décide-t-on, un jour, de faire du sport ? Pourquoi s'impose-t-on, à partir de là, un entraînement quotidien avec des volumes sans cesse accrus ? 


Ma motivation personnelle, elle était, elle est,  principalement narcissique : être mince et légère, presque aérienne, c'est-à-dire ne pas être soumise à mon corps. Et puis, il y a  une espèce de volonté de puissance. Il s'agit de ne pas être comme tout le monde, de se différencier des autres; les autres, c'est à dire tous ceux qui ne bougent pas, qui se laissent aller; les autres pour les quels on en vient à éprouver un certain mépris. 



Et faut-il d'ailleurs tant de volonté et d'abnégation  qu'on le dit, faut-il être un surhomme, pour suivre un entraînement de haut niveau ? Je ne crois pas, en fait, que ce soit une contrainte plus forte que celle d'une vie professionnelle normale: l'entraînement n'absorbe qu'une partie des journées et laisse beaucoup de temps libre.



Il faut savoir démythifier le sport. Faire du sport, ça relève aussi d'un certain malaise: on ne se sent raccord ni avec soi, ni avec les autres. On essaie alors de s'identifier à une image corporelle. On a besoin d'une béquille et on devient un peu mégalos.

Plus profondément, le sport, c'est aussi une manière de combattre l'angoisse de la mort en se délivrant de la pesanteur de son corps, en devenant presque un pur esprit dont la volonté seule commande le cours de nos vies. Le grand fantasme du sportif, c'est d'être un élu, de toucher à l'immortalité par l'effacement d'un corps que l'on maîtrise entièrement.


C'est peut-être cela, la véritable jouissance, non dite, du sportif:  avoir le sentiment fugace d'échapper à la Mort. Ca n'est qu'une expérience singulière, sans aucune vertu sociale. Les sportifs sont des humains comme les autres. On est tous dévorés par l'angoisse et on ne cesse de chercher des anesthésiants.


Ce post est d'abord illustré par de nombreuses images de la Cérémonie d'ouverture des J.O.. C'est quasiment la seule chose que j'ai regardée mais je l'ai beaucoup appréciée: surprenante, déroutante, onirique, délirante. Et aussi, un vrai théâtre "populaire". Ce qui est intéressant, ce sont les multiples réactions scandalisées, outrées, dans le monde entier. Mais on oublie qu'une œuvre d'Art n'est réussie que si, justement, elle n'est pas porteuse d'un message univoque. L'œuvre d'Art ne veut rien dire, ne signifie rien par elle-même, elle n'est là que pour susciter interrogations, questionnements.

En contrepoint, des images de Leni Riefenstahl, grande réalisatrice et photographe mais aussi propagandiste, par l'image, de Hitler. Avec les Jeux de Berlin en 1936 et son film "les Dieux du Stade", elle a établi la scénographie et l'esthétique de tous les Jeux qui ont suivi (ce que l'on se garde bien de reconnaître).

Et enfin des photographies de l'Américaine, Angela STRASSHEIN. Peintures de Joan Miro, Roy de Maistre, Wilfredo LAM. 

Et une photographie de l'Ukrainienne Jaroslava Makhoutchikh (22 ans, 1,80 m, 53 kilos), championne olympique et recordwoman du monde (2,10m)  de saut en hauteur.

Je recommande :

- Jérôme PRIEUR; "Les Jeux de 36". Une réédition en poche avec une préface de Johann Chapoutot (auteur du remarqué "Libres d'obéir"). Un livre glaçant : les Jeux de Berlin, c'est la matrice des Jeux contemporains. On en poursuit le modèle. Ca peut faire hurler: il faut cesser de voir des Nazis partout ! Mais lisez ce bouquin vraiment très percutant... 

Quant à la Fête autrefois, je rappelle les livres essentiels de Paul Veyne ("Le Pain et le Cirque") et de J. Huizinga ("L'automne du Moyen-Age").

Je mentionne enfin un film "Karnaval" réalisé par Thomas Vincent (en 1999) avec Sandrine Testud. Il évoque le carnaval de Dunkerque et je crois me souvenir qu'il est intéressant.

Enfin, j'ai décidé de m'accorder un petit break. Je pars pour Jurmala. A vous de deviner, découvrir, où c'est. Pas de post donc pendant un ou deux samedis. Mais on peut continuer de m'écrire.





samedi 27 juillet 2024

Des familles dysfonctionnelles

 
On cède tous à la tentation d'expliquer les psychologies individuelles à partir du vécu familial. On en revient toujours à Papa et Maman, les frères et les sœurs, bref à la grande Saga œdipienne.


Et pourtant, on sait bien que c'est beaucoup plus compliqué que ça, que c'est toujours à la fois complétement vrai et complétement faux.


On sait bien d'abord qu'il n'y a jamais de familles saines. Que les parents bienveillants, sympas voire "fusionnels", sont aussi redoutables que les parents autoritaires. Pour un gosse, ne pas se voir signifier d'interdit, c'est ne plus savoir quel est son désir. Si tout est permis, il n'y a plus rien à quoi s'ancrer, s'accrocher. Dostoïevsky l'a bien théorisé: l'infinie liberté, ça devient vite l'angoisse infinie, ça condamne à l'errance et l'insatisfaction perpétuelles.


J'ai eu des parents éclairés et libéraux. Jamais violents, bien sûr, et très tolérants. L'idéal en quelque sorte. Mais ma sœur et moi, on a vraiment été de sales gosses, absolument infectes, toujours à rouspéter, contester, et à faire les 400 coups en matière amoureuse. Mais il est vrai que deux filles à peu près du même âge ont vite fait de rentrer dans une compétition sexuelle effrénée. La quelle est la plus belle, la plus aimée des hommes ? A moi, ceux qui ont du pouvoir, à elle, les marginaux. Ca fait vraiment des étincelles, c'est une lutte féroce laissant des traces indélébiles. 


La famille, ça n'est jamais un ensemble harmonieux. Des emboîtements approximatifs, des équilibres hasardeux, ça fonctionne donc avec beaucoup de coincements et grippages mais aussi avec de brusques cassures et rejets. Ca a au moins une vertu: ça n'est jamais inerte, c'est toujours en mouvement, avec crises, colères et réconciliations. C'est aussi ce qui nous fait bouger, évoluer, nous rend "adultes".


Mais on ne se dépêtre jamais complétement de sa famille. Parmi les enfants, on dit souvent que, dans un groupe de trois, il y en a généralement un qui incarne l'héritage familial, l'ordre et l'argent. Un second qui se construit en miroir du premier, devient un intello de gauche, contre tous les pouvoirs. Et le troisième qui est un artiste, un rêveur éthéré et sensible. 


Et c'est vrai que ma sœur et moi, même si on était globalement deux toquées, on a un peu emprunté à ces trois catégories mais en ne se superposant complétement à aucune. Moi évidemment, le pouvoir et l'argent (mais pas que ça non plus, j'espère) et elle, l'Art et la sensualité. Forcément, on se détestait et s'admirait à la fois. Mais en réalité, on illustrait bien toutes les deux notre époque: celle d'une génération soumise à des injonctions contradictoires, écartelée entre l'épanouissement et le cynisme. Mais cette duplicité, c'est peut-être mieux finalement: les gens les moins intéressants, ce sont les personnalités monoblocs, ceux qui "savent ce qu'ils veulent", comme on dit.


Quoi qu'il en soit, pour ce qui me concerne, j'appartiens, depuis plusieurs années, à la catégorie des "sans famille". Et les "sans famille",  je pense qu'ils n'ont pas du tout  la même psychologie que les autres. Pas seulement parce que les anniversaires et les Noëls ne signifient plus rien pour eux. Pas seulement aussi parce qu'on se sent toujours coupables de la mort précoce de ses proches et qu'on se met à ruminer ça sans cesse. Mais surtout parce que les "sans famille", même s'ils sont encore jeunes, sentent bien qu'on vient de les traîner, tout à coup, en plein milieu du "champ de tir". Ca vous rend, inévitablement, très dur.

Pour échapper à ces idées noires, j'aime bien me pencher sur les biographies de grands écrivains et penseurs. Les critiques professionnels disent pourtant que la vie n'explique pas l'œuvre. Il faut lire, à ce sujet, l'essai de Proust : "Contre Sainte-Beuve". 


Sans doute, mais on écrit aussi pour lutter contre la Mort, la sienne propre et celle de ses proches qui ne cessent de nous hanter. Et l'œuvre de Marcel Proust développe justement une conception du temps où le passé et le présent se rejoignent et existent même simultanément. Proust révèle ainsi la part d'immortalité en tout homme.


Et parmi les personnages qui me fascinent, il y a aussi Nietzsche que j'évoquais il y a quinze jours. Celui qui proclamait l'avènement du surhomme et le renversement des valeurs était un personnage solitaire et timide. D'une politesse surannée et d'un langage châtié. Torturé par les femmes mais ne sachant trop comment les approcher. 


Quelqu'un de timoré donc. Mais Nietzsche (comme Proust) a pourtant bénéficié d'un environnement familial (père, mère, sœur) très, voire excessivement, aimant. Il a toujours été choyé et adoré.


Toute sa vie, il a en fait lutté contre la perspective de la Mort. Sa conception de l'Eternel Retour est ainsi une réponse à l'angoisse qui le taraudait. Ca a débuté, alors qu'il n'avait que 5 ans, avec la mort précoce de son père (à 36 ans et probablement d'une tumeur au cerveau) suivie, quelques mois plus tard, de celle de son petit frère (à 2 ans). 


A partir du décès de son père, Nietzsche a vécu (à Naumburg) dans un milieu exclusivement féminin, "un grand cheptel de femmes" selon son expression, composé de bigotes luthériennes, à moitié folles et incultes modérées. Mais toutes vénéraient le jeune Fritz, leur petit prodige.


Deux figures majeures: sa mère Franziska, aussi belle que sotte a-t-on dit, mais qui lui a toujours exprimé un soutien indéfectible.


Et surtout sa sœur Elisabeth, le "Lama", elle très intelligente mais dure, inflexible, presque virile dans son comportement. On a pu qualifier de presque incestueuse la relation de Nietzsche à sa cadette (de seulement deux années). Il ne faut pas le nier: ça a été largement occulté jusqu'alors mais le frère et la sœur se sont adorés, aimés à mort. Elle a été sa confidente principale et ils ont même vécu longtemps ensemble comme un véritable couple (à Leipzig puis à Bâle où Nietzsche était jeune professeur d'université). Leur proximité était si forte qu'elle les a, évidemment, empêchés, l'un et l'autre, de se marier (Elisabeth ne le fera que très tardivement, à 39 ans) et d'avoir des enfants.


Et dans ce ménage étrange, le mec, c'était elle. Celle qui était le manager et faisait tourner la boutique. C'est elle qui s'occupait de toutes les questions matérielles et prenait intégralement en charge son frère. Cela parce qu'elle était subjuguée par son intelligence et sa créativité et qu'elle l'adorait de manière absolue. Sans doute comprenait-elle très mal sa pensée mais elle était pleine de bonne volonté. C'était donc elle qui assurait la promotion de son œuvre et de son génie, qui l'exhibait, le faisait sortir, contrôlait ses relations (notamment avec Lou-Andreas Salomé). Elle a aussi fortement œuvré au rapprochement avec les Wagner (en devenant amie de Cosima). Ce fut, au total, une passion monstre, un vrai drame shakespearien.


Mais, comme il est normal dans la passion, ça a aussi été l'amour-haine entre les deux. Ou plutôt l'amour et la trahison. Surtout quand Elisabeth épousera le sinistre Bernhardt Förster, colon amateur au Paraguay et antisémite professionnel (il se suicidera, en 1889, quelques mois après que Nietzsche ait sombré dans la folie). 


Et puis une deuxième fois quand la sœur de Nietzsche, devenue, presque simultanément, veuve et orpheline de son frère, mais toujours dingue de ce dernier, commencera à bidouiller, recomposer, ses archives pour les mettre en accord avec ses propres idées. Une horrible cuisine, une falsification complète (notamment pour le livre "La volonté de Puissance") qu'elle parachèvera en devenant une admiratrice de Hitler (qui lui rendra une célèbre visite).


Quant à Nietzsche, ses velléités de s'affranchir de sa sœur ont, d'emblée, été contrariées par ses problèmes de santé: il avait d'abord besoin d'une infirmière parce qu'il souffrait, dès son plus jeune âge, de migraines ophtalmiques liées à une forte myopie. Il était alors incapable de lire, parfois pendant plusieurs jours. Puis, quand il est devenu adulte, se sont ajoutés des maux de tête lancinants. Quel terrible paradoxe pour lui qui ne cessait de prôner la grande santé !

On peut dire aujourd'hui qu'il souffrait probablement d'une syphilis. Mais ce qui est intéressant et troublant,  c'est que les souffrances de Nietzche s'apparentaient étroitement à celles de son père (des douleurs au cerveau puis une cécité finale). Et il ne cessait sans doute d'y penser avec angoisse.


Ca explique probablement qu'il ait décidé d'abandonner, à seulement 35 ans, son poste de professeur à Bâle. Pour échapper à la maladie, ne pas reproduire le Destin de son père et quitter sa sœur par la même occasion.

Il a, à partir de là, mené une vie folle. Errant seul, de ville en ville, dans des hôtels minables: Gênes, Nice, Turin, Sils-Maria. Ne mangeant presque rien et consacrant 3 à 8 heures par jour à la marche. Ecrivant sans cesse la nuit. Un mode de vie épuisant qui ne l'a évidemment pas sauvé. Comme cela a été maintes fois raconté, ça s'est terminé le 3 janvier 1889 (il n'avait que 44 ans) sur une place de Turin où il s'est mis, tout à coup, à embrasser un âne (ou un cheval).



Je trouve ça fascinant et admirable. La vie de Nietzsche illustre toutes les ambiguïtés des relations familiales, tous les sentiments troubles qui les fécondent et les empoisonnent. C'est évident: pour vivre dans la sérénité, il ne suffit pas d'être inconditionnellement aimé de ses proches comme cela a été le cas pour Nietzsche. 

Une autre voie est possible, envisageable, celle de l'émancipation. Même et surtout si notre famille est confortable et aimante. Il faut savoir affronter la solitude et l'incompréhension pour échapper au destin, à l'emprise familiale. 


Images de Boleslaw BIEGAS, Daniel GREENE, Paula REGO, Paul FENNIAK, Sophie CALLE, Jean-Claude DRESSE, Kacper KALINOWXKI, Kamil VOJNAR, Leon SPILLIAERT.

Parmi les photos, la 1ère est de sa mère, Franziska; les deux autres sont de sa sœur.

A lire :

- Guy BOLEY: "A ma sœur et unique". Un bouquin injustement passé quasi inaperçu. Sans doute parce qu'il n'est pas d'un professionnel, ni de la Philosophie, ni de l'Histoire. J'étais moi-même sceptique parce que je n'aime pas ces fausses biographies dans les quelles tout est romancé à outrance. Ce n'est pas le cas ici et la relation d'amour-trahison entre Nietzsche et sa sœur est décrite avec une grande justesse psychologique.  C'est aussi très bien documenté. Je vous conseille donc ce livre passionnant même si vous connaissez très mal la pensée de Nietzsche et même si la philosophie n'est pas votre tasse de thé. Un seul défaut: son écriture est belle mais souvent trop emphatique.

* Sur Nietzsche, je recommande, par ailleurs:

- le livre de référence de Rüdiger Safranski: "Nietzsche - Biographie d'une pensée",

- Franziska NIETZSCHE : "Les billets de la folie". On vient d'éditer la correspondance de la mère de Nietzsche relatant les dernières années de la vie de son fils après qu'il ait sombré dans la folie. Ca n'apprend pas grand chose mais ça montre du moins que la mère de Nietzsche était moins sotte qu'on a pu le dire. Et puis l'amour absolu qu'elle portait à son fils, même si elle ne comprenait absolument rien à son œuvre, est vraiment impressionnant.

- le livre-roman (paru en 2019) : "Nietzsche au Paraguay" de Christophe et Nathalie PRINCE. Vraiment formidable et passionnant. Un roman sur Nueva Germania, cette colonie raciste allemande créée au Paraguay à la fin des années 1880. C'est l'époux d'Elizabeth, un fou mégalomane, qui conduisait cette aventure. Le roman repose largement sur les échanges de lettres entre Nietzsche et sa sœur.

* Et enfin:

- Noham SELCER: "Les chaînes de Markov". Qu'est-ce qui dicte les aléas de la vie amoureuse ? Est-il possible de les anticiper ? Les chaînes de Markov, c'est un processus mathématique permettant de prévoir, à partir du présent, les changements à venir. On est toujours tiraillés entre des aspirations généreuses et la nécessité de survivre économiquement.