samedi 7 juin 2025

Effet Trump en Pologne


Très mauvaise nouvelle cette semaine. Alors qu'on avait assisté, il y a 15 jours, à un sursaut démocratique en Roumanie, l'élection présidentielle en Pologne a porté au pouvoir, avec une marge infime, un abruti trumpiste ouvertement soutenu par les USA. C'est un véritable coup de tonnerre en Europe et une source d'inquiétude supplémentaire pour l'Ukraine.


Je vais me permettre d'en parler aujourd'hui parce que je connais tout de même la Pologne: j'en parle pas trop mal la langue comme beaucoup de gens de Lviv (même si c'est un polonais vieillot et avec un accent) et j'y ai séjourné maintes et maintes fois. Et puis, contrairement à ce qu'on raconte, l'Ukraine a, dans son histoire, davantage été polonaise que russe. 


L'élection polonaise de dimanche dernier, ça me fait donc frémir. L'ancien Président, Andrzej Duda, était un catho conservateur, un peu bêta mais pas méchant et, surtout, poli et éduqué. Et puis, il affichait un soutien inconditionnel à l'Ukraine. Duda, il était surtout le représentant d'un catholicisme rétrograde, celui des campagnes et de l'Est du pays, effrayé par les évolutions sociétales (mouvement LGBT, mariage pour tous, avortement, invasion islamique).


A titre d'illustration, je me souviens d'une conversation avec un chauffeur de taxi de Varsovie l'an dernier. Apprenant que je venais de Paris, il m'a aussitôt plainte: une ville qui lui avait fait peur, un Enfer submergé de Musulmans qui entretiennent désordre et insécurité. L'Islam, c'est ce qui semble faire, unanimement, peur aux Polonais, comme s'il fallait rejouer la victoire de Jan Sobieski sur les Turcs devant Vienne (en 1629).


Mais ça n'est qu'une opinion banalement réac, provinciale, comme on en entend souvent en France même. Avec le nouveau Président, Karol Nawrocki (prononcer navrotski en accentuant sur le o), on passe vraiment à autre chose. Il est d'abord, comme son mentor Donald Trump, bête et méchant. 

Etonnamment même, dans ce pays affichant un rigorisme moral, c'est quelqu'un de très peu recommandable, voire un véritable bandit. Le journal "Le Monde", qui affabule tout de même rarement, rappelle ainsi son enfance pauvre à la J.D. Vance et son passé de hooligan avec sa passion pour la boxe et la bagarre ("un combat noble et viril"). Il aurait aussi participé à un trafic de prostitution dans un grand hôtel de Sopot (la grande station balnéaire de Pologne).

 Ces dernières semaines, une sordide affaire d'escroquerie portant sur l'appartement d'une personne âgée et handicapée aurait normalement dû le disqualifier dans la course à la présidentielle. Mais il n'en a visiblement rien été et, comme Trump, ces scandales l'ont plutôt conforté.


Pour donner une idée de la subtilité de Nawrocki, il pratique d'abord, comme Trump, l'insulte et la querelle. Il a déjà déclaré de Zelenski qu'il était "insolent" et ne "savait pas remercier". 


Il faudrait remercier de quoi ? De recevoir un minimum d'équipements militaires de survie tout en se se faisant écraser sous les bombes ? Et plutôt qu'être insolent, il faudrait avoir l'humilité de reconnaître qu'on l'avait bien cherché ? C'est un peu comme si on demandait aux Polonais de continuer de remercier l'Armée Rouge de les avoir "libérés" alors même que, comme l'a précisé Vladimir Poutine, ils avaient provoqué  l'Allemagne (l'incident de "Gleiwitz") ? Attention à ne pas réécrire l'histoire.

Avec un zèbre du calibre de Nawrocki, l'Ukraine n'a pas fini d'avoir des ennuis. Il s'est déjà engagé à ne pas accepter son adhésion à l'UE. S'il est pourtant un pays dont on devrait suspendre la participation à l'Union Européenne, c'est bien la Pologne qui ne respecte pas l'Etat de Droit et l'esprit européen. 

Le vote polonais est d'autant plus incompréhensible qu'à la différence du reste de l'Europe, le pays bénéficie d'une forte croissance économique. Il a donc besoin d'une main d'œuvre étrangère, une main d'œuvre que lui fournissent, justement, les Ukrainiens. C'est vrai qu'ils sont très nombreux mais je crois qu'ils passent complétement inaperçus tant les modes de vie et les langues sont proches. Ils ne vivent même pas au crochet des systèmes sociaux puisqu'il n'y a quasiment aucun chômage en Pologne.

Tout cela est consternant et j'ai vraiment la Rage. C'est étrange, on assiste à un bouleversement des perceptions politiques pas seulement en Pologne mais dans l'ensemble du monde occidental. D'abord, les électeurs choisissent de ne pas entendre les informations sordides sur les malversations de leur candidat. Ils les imputent simplement à la malveillance et crient au complot. 

En second lieu, enfreindre la Loi semble valoir aujourd'hui brevet de courage. C'est presque le héros qui se dresse contre "le système" qui nous accable, brime nos libertés. Ce que l'on déteste avant tout maintenant, c'est le Droit et les réglementations. L'abomination absolue, c'est devenu Bruxelles et ses technocrates hors sol dont le passe-temps favori est de nous embêter.

La grande gueule qui tape du poing, le hooligan anti système qui prend des décisions brutales et imprévisibles, sur une impulsion, c'est maintenant, dans le sillage de Trump, la figure du héros politique moderne.

J'essaie de me consoler en me disant que ça ne pourra pas durer longtemps en Pologne. La société y est, en effet, profondément divisée, à 50/50. Et les deux camps se détestent absolument. Ca va d'abord chauffer avec de multiples manifestations et contre-manifestations. Les jeunes femmes, en particulier, sont violemment remontées. Et puis, je ne parviens pas à croire que les cathos traditionnels polonais se reconnaissent vraiment dans cette brute de Nawrocki. Comme celui-ci est violent et outrancier, ça risque donc d'exploser rapidement.

Quelques images de l'Art de l'affiche en Pologne: Franciszek Starowiejsky, Wiktor Sadowski et Wieslaw Walkuski. J'en suis une grande fan et j'ai eu la chance de pouvoir en acheter à l'occasion de mes différents séjours.

En littérature, je rappelle que les deux grands écrivains polonais de dimension internationale sont Olga Tokarczuk et Andrzej Stasiuk. Leurs deux derniers bouquins : "Le banquet des Empouses" et "Le passage".

Et aux très initiés, je recommande deux parutions récentes:

- Tomasz ROZYCKI: "Les voleurs d'ampoules". La vie dans une barre d'immeubles à l'époque communiste. Toute une vie sociale s'y jouait. Les voisins se rendaient visite, de manière impromptue, les uns les autres. Problème: on n'y voyait rien dans les couloirs parce qu'en raison de la pénurie générale, les ampoules étaient systématiquement volées.

- Hubert KLIMKO: "Les voleurs de sureaux". L'histoire, pleine d'humour, d'une famille de paysans polonais de la région de Lviv, depuis les années 30 jusqu'au transfert, après la guerre, en Silésie.




samedi 31 mai 2025

Tregor

 J'étais en mission en Bretagne la semaine dernière, dans ce qu'on appelle, plus précisément, le Trégor . 


La Bretagne, j'avoue que je ne connaissais pas du tout. J'y étais donc une Bécassine à l'envers.


Mais on a eu la gentillesse de m'y promener un peu.


Ca ne suffit pas cependant à me permettre d'exprimer un quelconque avis sur la région.


Je n'en ai, à vrai dire, retiré que des impressions positives. Et pour moi, c'est, évidemment, un monde heureux, mais qui l'ignore.


J'ai d'abord été sensible à la bienveillance et l'amabilité de la population.


Et puis, le soin avec le quel sont entretenus les villages. Rien n'est déglingué, tout est joli et harmonieux. Au point d'en apparaître presque artificiel.


La Bretagne apparaît plutôt riche et cossue. On est donc à mille lieux du cliché d'une province déshéritée.


Evidemment, c'est presque vertigineux pour moi. J'ai, ci-dessus, photographié les gros titres de la presse locale. Un sanglier mort sur la plage, est-ce que ça fera, un jour, la une de l'actualité en Ukraine ?


Quant à la Nature, aux paysages en Bretagne, c'est évidemment étonnant, magnifique, absolument singulier.


Ca pourrait donc être une région inspirante, propice au rêve et au dépaysement. Ca aurait pu me secouer, me changer radicalement les idées.


Mais ça n'a malheureusement pas fonctionné pour moi.


La faute à un surtourisme oppressant.


Même à cette époque de l'année, je devais visiter les sites au sein de véritables "troupeaux".


Surtout d'ailleurs des cohortes de personnes âgées armées de leurs bâtons de marche. Un spectacle plutôt déprimant.


Mais peut-être que je deviens intolérante. Je devrais plutôt me réjouir du bonheur des autres. On ne peut pas leur demander de s'apitoyer sans cesse sur les malheurs du monde.


Mais c'est vrai aussi que le malheur est efficace: il entretient en vous la culpabilité.











Mes photos de touriste en Bretagne, dans une zone à peu près comprise entre Paimpol et Trégastel, avec, pour point central, Tréguier. Ce sont évidemment les images qu'un peu tout le monde fait. Des "clichés" donc.

Quant à mes conseils de lecture, j'avoue que j'ai du mal à identifier les écrivains bretons, hormis Chateaubriand. De ce point de vue, la Bretagne, ça n'est vraiment pas la Normandie. J'ai quand même découvert, à Tréguier, Ernest Renan (1823-1892). Il tombe injustement dans l'oubli. Je lis en ce moment ses "Souvenirs d'enfance et de jeunesse" et puis son petit bouquin: "Qu'est-ce qu'une Nation". Sa pensée demeure d'actualité. Et puis, c'était un grand voyageur et un grand polyglotte. Je m'intéresse aussi à sa soeur Henriette, son aînée à la quelle il était très lié. Celle-ci a, elle-même, eu une existence peu banale: elle a notamment vécu 11 ans, en Pologne, dans la puissante famille Zamoyski. Elle est morte du typhus au Liban où elle accompagnait son frère.




samedi 24 mai 2025

Carmilla

A la semaine prochaine !

 (ça veut dire "journal pour les femmes" et même pour les femmes au foyer. C'était en 1915, en pleine guerre. C'était totalement déconnecté: comment pouvait-on être à ce point futile en des moments aussi tragiques ? Mais peut-être aussi parvient on alors à énoncer d'autres vérités essentielles ? Quoiqu'il en soit, la déconnection, c'est aussi l'ambition de mon blog)

samedi 17 mai 2025

"Si c'était à refaire"


C'est la complainte que j'entends le plus souvent, celle des regrets exprimés. 

"Ah ! Si je pouvais refaire ma vie..." ressasse-t-on. "Je ferais d'autres études, je choisirais un autre boulot, j'aurais plein d'amants(e)s et pas de gosses, je voyagerais sans cesse, j'apprendrais plein de langues étrangères, etc...".

La difficulté à accepter son destin me semble générale. On est souvent convaincus d'être des "victimes"; on n'aurait, tout simplement, pas eu de chance.

On néglige complétement le fait que les sociétés n'ont jamais été "ouvertes" à ce point et que le champ des possibles (même pour une femme) s'est considérablement élargi. Mais rien à faire, on se refuse à pointer sa propre responsabilité. On préfère se croire, obstinément, victimes d'un mauvais coup de l'histoire. 

Pour ce qui me concerne, j'avoue être largement épargnée par ces tourments. Mais ça se comprend facilement: ma destinée normale, c'était de vivre, avec un mari probablement alcoolique, dans une banlieue quelconque d'une quelconque ville de l'ancienne Union Soviétique. J'aurais pu aussi rester à Téhéran où je dois avouer que je n'étais vraiment pas malheureuse au point que j'en demeure très nostalgique. 

Qui sait, au final ? J'ai appris, au travers de mon parcours, qu'on pouvait vivre heureux dans les endroits les plus sinistres. Finalement, le bonheur et le malheur, c'est très relatif. 

Quoiqu'il en soit, j'aurais vraiment mauvaise grâce aujourd'hui, depuis mon chic domicile parisien, à me plaindre du sort qui m'a été réservé.  Ma chance, ça a peut-être été de n'avoir jamais eu d'ambitions démesurées. Je n'ai jamais considéré que j'avais un quelconque talent caché exceptionnel (artistique, sportif ou scientifique) à développer absolument. Mon objectif principal, ça a d'abord été d'assurer ma survie matérielle et ça me suffisait. Je n'éprouve donc aujourd'hui ni frustration, ni déception. 

Je me considère même plutôt comme une "chanceuse" mais je ne l'affiche pas parce que c'est le meilleur moyen de se faire détester.

De ma vie, de mes décisions qui l'ont rythmée, je ne regrette donc pas grand chose même si tout est très prosaïque. "Si c'était à refaire", il y a finalement peu de choses que je corrigerais. J'en ai bavé mais pas tant que ça. Et j'ai su conserver ma liberté avec les hommes. En me montrant certes cruelle, arrogante et impitoyable mais c'est la condition de survie de toute femme. On ne peut pas se permettre d'être "gentilles", c'est accepter de se faire dévorer. 

Mais cette chance que j'ai eue ne me rend pas, pour autant, sereine. Je ne suis quand même pas naïve et j'ai bien conscience que tout cela, tout cet enchaînement d'événements, ça n'a généralement tenu qu'à un fil et j'aurais, tout aussi bien, pu basculer de l'autre côté, sombrer dans la marginalité.

Et surtout, je traîne (peut-être comme à peu près tout le monde) une sourde culpabilité. Parce que des erreurs, j'en ai évidemment commises dans ma vie mais les réparer, je me rends bien compte que c'est maintenant impossible.

J'ai d'abord été infecte avec mes parents. J'ai vraiment tout fait pour les inquiéter en ce qui concerne mon avenir. Est-ce que je n'allais pas devenir une marginale emportée par son hubris ?

Ca a été pareil avec ma sœur. Je lui ai toujours fait sentir qu'elle était une idiote en comparaison avec moi. 

Tous sont morts prématurément et je ne puis donc espérer me faire pardonner. Et cela serait-il d'ailleurs possible ?

Et puis il y a aussi, aujourd'hui, ma culpabilité envers l'Ukraine. Je suis bien peinarde à Paris et je me pose donc, sans cesse, la question de savoir comment aider, au mieux, le pays. En allant sur le terrain, en envoyant de l'argent ? Il n'y a, en fait, pas de solution pleinement satisfaisante, on cherche toujours à s'acheter une bonne conscience.

Et je me sens même coupable vis-à-vis des Français. Je vis matériellement mieux que la plupart d'entre eux et je me dis que ça n'est pas normal, que ça n'est pas dans l'ordre des choses. Alors, je dissimule soigneusement mes origines, j'essaie d'effacer ça mais c'est impossible. Je bute toujours sur un écart insurmontable, je n'arrive pas à devenir simplement Française.

Changer de vie, changer ma vie, devenir, éventuellement, meilleure, c'est donc une question qui me taraude régulièrement. Mais je ne pense pas que ce soit une position originale: je me comporte, en l'occurrence, comme à peu près tout le monde. Et je dirais même qu'on est, heureusement, presque tous assaillis par le doute sur soi-même et qu'on ne cesse de se détester.

Parce qu'en effet, il me semble qu'à contrario, les gens les plus infects, les plus imbuvables, ce sont ceux qui ne doutent pas d'eux-mêmes.

Vouloir changer, je pense donc que c'est important pour son bien-être propre même si je sais qu'on échoue souvent dans cette volonté. Cela, parce que de son passé, on ne peut pas tout effacer comme d'une ardoise magique. Il y a quand même un déterminisme qui nous bouffe.

Mais on a aussi trop tendance à voir le monde comme régi par un déterminisme absolu. C'est une manière de se défausser de ses responsabilités. C'est un peu l'attitude des Allemands sous le Nazisme ou des Russes sous Poutine, qui considèrent simplement leur système politique comme "un Grand Malheur".

On oublie qu'on est perfectibles et qu'on peut donc changer et s'arracher à ce que l'on croit être son Destin. Mais attention ! Il ne faut surtout rien en attendre en retour et surtout pas le Pardon.

Espérer gagner le pardon d'autrui, c'est une démarche exorbitante et mercantile. Si ça se produit, on se retrouve, en fait, dans une situation pire qu'avant.

Images de couvertures de la revue hebdomadaire allemande "Jügend". Celle-ci parut à Münich de 1896 à 1940. Personnellement, j'aime beaucoup parce que ça exprime bien ce qu'était la sensibilité érotique et sensuelle de l'Europe Centrale à cette époque.

Je recommande:

- Roger CAILLOIS: "Ponce-Pilate". Un grand écrivain et penseur que l'on commence à oublier mais c'est sans doute dommage. Une "Uchronie". Que se serait-il passé si Ponce-Pilate avait refusé l'injustice ? Il n'y aurait tout simplement pas eu de Christianisme.

- Zygmunt MILOSZEWSKI: "Te souviendras-tu de demain ?" Par l'un des grands maîtres du roman policier polonais. Est-il possible de forcer son destin ? Une comédie concernant un couple qui a l'opportunité de revivre et corriger son amour. Un bouquin très troublant.

- Emmanuel CARRERE: "Uchronie". On vient de rééditer, en poche, ce premier livre dans le quel il invente des versions alternatives de l'Histoire.