samedi 9 août 2014

Paradis littéraires















A lire pendant vos vacances :

William DARLYMPLE: "Le retour d'un Roi - La bataille d'Afghanistan". Si on s'intéresse à l'Orient, il faut absolument avoir lu tout Darlymple : "In Xanadu", "Dans l'ombre de Byzance", "L'âge de Kali", "Le Moghol blanc". Il s'agit ici de l'un des épisodes du "grand jeu" avec l'envahissement, en 1839, de l'Afghanistan par les Anglais. Ce fut une terrible boucherie et l'armée britannique, flamboyante et toute puissante, va être massacrée. Un livre majeur, passionnant et très bien documenté, qui se lit comme un merveilleux roman.



Vincent ROBIN-GAZSITY: "L'art d'user ses babouches". La route de la soie, ça fait partie de mes rêves. Je n'en ai fait qu'un morceau mais j'espère bien arriver, un jour, à tout faire. Le chemin se fait ici d'Est en Ouest, de la Chine à la Turquie. Un livre très intelligent, très pertinent par un auteur cultivé.


Tezer Özlü : "La vie hors du temps". Le voyage à travers l'Europe d'une jeune femme turque décédée prématurément (1942-1986). Un récit, écrit en allemand, sur les traces de Kafka, Svevo, Pavese. Très beau, très poétique. Je ne la connaissais pas mais il paraît qu'on la place au côté de Sylvia Plath.


Jean-Pierre MINAUDIER: "Poésie du gérondif -vagabondages linguistiques d'un passionné de peuples et de mots". Un livre étonnant qui parvient à nous rendre passionnants ces livres rébarbatifs que sont les grammaires. Jean-Pierre Minaudier en possède 1 200 chez lui. Il est surtout doté d'un humour ravageur. A lire absolument par tous ceux qui s'intéressent aux langues étrangères. Une langue, c'est une vision du monde. Et puis un conseil personnel: si vous voulez apprendre une langue, ne vous polarisez pas sur le vocabulaire. Commencez par assimiler la grammaire, la syntaxe. Le reste viendra tout seul après.


Peter SLOTERDIJK: "Les lignes et les jours Notes 2008 - 2011". Jusqu'alors, je n'avais jamais réussi à lire un bouquin du célèbre philosophe allemand. Je trouvais que c'était du sous Deleuze, un recyclage "fashion" des idées en cours avec plein de tics de langage et de pensée. Là, il s'agit d'un recueil de ses notes quotidiennes, une espèce de journal. Ca se picore avec plaisir et c'est très vivant. Ca apprend plein de choses sur la culture et la pensée allemande. A lire absolument quand on est germaniste.


Krisztina TOTH : "Code-barres". Quinze petits récits, quinze moments décisifs dans la vie de 15 femmes: l'humiliation, la trahison, le deuil, l'intrusion des autres...C'est à chaque fois très troublant. Krisztina Toth (1967), écrivain hongrois, est par ailleurs reconnue comme grande poète.


Christine ANGOT: "La petite foule". Christine Angot, je la connais très mal, les médias l'ont dévorée. Mais j'ai bien aimé cette galerie de portraits qui m'ont, certes, plus ou moins accrochée mais qui sont toujours incisifs. On s'y retrouve tous, on y reconnaît, tous, plusieurs personnages de son entourage.


Zakhar PRILEPINE: "Je viens de Russie". L'un des gourous de la jeunesse russe, hyper connu depuis son roman San'kia. La caricature de la bêtise et du génie russes. Un Edouard Nabe qui aurait du talent. Un recueil de ses chroniques de 2000 à aujourd'hui. Ca se veut radical, il faut dire que Prilepine est fortement engagé dans le mouvement national-bolchevique de Limonov. C'est sûr que ça ne manque pas de punch et d'acidité. Mais moi, j'en ai complètement marre de toute cette littérature russe qui n'arrête pas de radoter sa nostalgie de l'URSS. C'est le fascisme qui se pare des atours de l'anti-fascisme. Ce qui me rend dingue, c'est que ça se vend à l'Ouest. Il est peut-être temps que les Russes cessent de se considérer comme des innocents, voire des victimes. Rien que le titre me fait gerber : vous venez de Russie et alors..., retournez-y, je vous en prie ! L'âme russe, on s'en fout ! Ca n'intéresse que vous et d'ailleurs, ça n'existe pas !


Vladimir LORTCHENKOV : "Des mille et une façons de quitter la Moldavie". La Moldavie, ça fait partie de ces pays mystérieux dont je vous recommande la visite. Dépaysement et émerveillement garantis. Dans ce bouquin hilarant, on se croit plongés dans un film de Kusturica.



Katia CHAPOUTIER: "Les vies secrètes de Paris". J'avais beaucoup aimé le livre de Katia Chapoutier sur Jérusalem, tellement hors des partis-pris et des sentiers battus. Tous les Parisiens adoreront son livre sur Paris avec plein de lieux inconnus et mystérieux à découvrir.


Tableaux de David HOCKNEY (1937). J'ai ici sélectionné des oeuvres de sa dernière période (2000-2010). Ca change des villas hollywoodiennes de ses débuts, magnifiques mais tellement connues. Cependant, il faut bien le reconnaître, un tableau de David Hockney sur Internet, ça n'évoque pas grand chose. Il faut absolument voir les originaux.

samedi 2 août 2014

L'avenir de l'Europe


L'actualité politique française m'étonne toujours un peu. Alors qu'en général, on ne s'intéresse pas trop aux affaires internationales, on se déclare, aujourd'hui, pleins de compassion pour le peuple palestinien. C'est estimable mais il ne faudrait pas que cet amour ne soit qu'un voile inavouable : celui de la haine portée à Israël et aux Juifs. Pour faire scandale dans un dîner parisien, il suffit, mais c'est très dangereux, de déclarer qu'on est également sensible aux souffrances de la population d'Israël. Et puis, j'aimerais bien que tous ces grands démocrates pro-Hamas, style Besancenot, Soral, Mélenchon, soient également prêts à manifester pour la paix en Syrie ou contre l'extermination des Chrétiens en Irak.

Quant à l'Ukraine, c'est maintenant le silence radio. Je me doute bien, évidemment, qu'il n'y aura jamais une seule manifestation en France en faveur de la démocratie ukrainienne. C'est peut-être normal tellement l'Est, c'est, culturellement, éloigné de la France mais je trouve que c'est quand même dommage : ce qui se joue là-bas, ce n'est pas la destinée d'un pays en particulier mais c'est la considération apportée à certaines valeurs et grands principes démocratiques. Je sais bien que ça fait complétement ringard, aujourd'hui, de parler de valeurs mais c'est quand même bien ça qui a fondé l'Europe. Pour conforter mon propos, je me permets de reproduire ci-dessous l'article d'un grand journaliste polonais, Adam Michnik, avec le quel je me sens totalement en accord. 

Comme le souligne fort justement Masha Gessen, ce n'est pas contre l'Ukraine que Poutine est en guerre, c'est contre l'Occident ! Le choc des civilisations, Poutine, il y croit dur comme fer. Et il est aussi convaincu que cette bêtise de la spiritualité russe va nous sauver de la décadence. 


" En Ukraine se joue l'avenir de toute l'Union européenne

L'hypocrisie, la bêtise et le silence de l'élite intellectuelle, des artistes, des scientifiques et des médias face à l'avancée des régimes totalitaires nazi et stalinien resteront à jamais dans nos mémoires, resteront à jamais l'un des tristes souvenirs du XXe siècle.Avoir fermé les yeux sur l'annexion de l'Autriche, sur celle de la Tchécoslovaquie, et sur celle des pays baltes sera toujours un motif de honte pour l'Europe. Personne ne parla avec autant d'éloquence qu'Hitler et Staline de la paix et du droit international, et personne ne commit autant de crimes que ces dictateurs.


Aujourd'hui, l'Europe garde le silence devant la politique impérialiste agressive de Vladimir Poutine, le président de la Fédération de Russie. L'Occident tolère en silence sa politique agressive, qui viole explicitement la souveraineté d'autres Etats : celle de la Moldavie, celle de la Lettonie, celle de la Géorgie, et – surtout – celle de l'Ukraine.

L'Union européenne se comporte comme une version grand format de la très neutre Suisse. Cela est tout particulièrement vrai de ses élites politiques et de ses milieux d'affaires. Mais l'Europe n'est pas la Suisse. Elle a été le théâtre de deux guerres mondiales sanglantes.
En conséquence, nous – intellectuels, journalistes, scientifiques – avons le devoir d'être vigilants, et d'alerter l'opinion publique. Nous devons être les oies du Capitole de notre temps. Nous ne devons pas succomber aux vieilles illusions, nous devons refuser notre conformisme confortable. Notre devoir est désormais de parler clairement, et aujourd'hui avec énergie.
Nous ne devons pas identifier M.Poutine à la nation russe, exactement comme nous avions refusé d'identifier Brejnev à la nation russe lorsqu'il a entrepris sa guerre en Afghanistan. La véritable et authentique voix de la Russie était alors Andreï Sakharov, ce grand dissident, honnête et courageux. Sakharov, quelques années plus tard, au Parlement russe, désigna cette guerre en Afghanistan comme la ''guerre de la honte''.
Le conflit actuellement en cours avec l'Ukraine, qui a débuté avec l'annexion de la Crimée, et les provocations permanentes menées dans l'est de ce pays sont honteux, tragiques, et dangereuses. Elles s'accompagnent en Russie de violations permanentes des libertés démocratiques, décidées par le gouvernement de M. Poutine.

FRANCHIR LES LIGNES ROUGES
Une politique de conciliation ne mènera à rien ici. Vladimir Poutine n'est pas un homme politique à l'européenne. M. Poutine ne pratique que l'aventurisme permanent. Comme en témoignent des signes inquiétants, il a déjà ouvert la boîte de Pandore. Des aventuriers chauvins et nationalistes, amateurs de conquêtes sanglantes font le voyage de la Russie vers l'Ukraine. Armer ces bandits, les approvisionner en équipements militaires de pointe est un crime.
Nous appelons les dirigeants et responsables des pays de l'Union européenne à mettre un terme à la politique agressive du président Poutine. L'expérience nous a enseigné que dialoguer avec le président Poutine, c'est perdre son temps. M. Poutine ne recule que lorsqu'il a en face de lui unité et fermeté. M. Poutine se moque des adversaires faibles et mous. Sa perception des pays de l'Union européenne est manifestement la suivante : ils parlent, ne font que parler. Et pendant ce temps-là, le Kremlin ne cesse de franchir toujours plus de lignes rouges.
Vladimir Poutine continue de fournir l'est de l'Ukraine en armes et en mercenaires. Il continue de masser ses troupes le long de la frontière ukrainienne. Mais l'Ukraine a le droit de choisir de rejoindre les démocraties européennes. Et les Ukrainiens ont le droit de vivre dans un Etat se comportant avec honnêteté. Il est bien possible que l'avenir de l'Union européenne se joue aujourd'hui dans l'est de l'Ukraine.

Les Vingt-Huit feraient bien d'utiliser tous les moyens de pression dont ils disposent. Ils feraient bien de cesser de fournir la Russie en matériels militaires, et d'adopter à son endroit des sanctions économiques et politiques. La véritable réponse à la crise ukrainienne, c'est la solidarité contre Vladimir Poutine".


Adam MICHNIK
Tableaux de Marianne Von Werefkin (1860-1938). Une de mes peintres préférées. Née en Russie à Ekaterinburg. Décédée en exil en Suisse. A accompagné Alexi Von Jawlensky, autre grand peintre. A contribué à la création du groupe "Der Blaue Reiter" (Le cheval bleu).

samedi 26 juillet 2014

"Passions de joueurs"



Pourquoi certains parmi nous, peu nombreux il est vrai, basculent-ils dans la passion du jeu au point de sacrifier leurs moyens de subsistance, leurs relations, leur vie ?

Le jeu, il y a un tabou de plus en plus fort là-dessus.C'est vraiment mal considéré dans nos sociétés vertueuses, écolo-responsables, où on nous incite (nous contraint ?) à la tempérance. On tolère, à la rigueur, les casinos avec leurs relents aristocratiques et leurs souvenirs littéraires. Mais des aristocrates, il n'y en a justement plus dans les casinos, rien que des gens qui ont soif de revanche sociale.



Il y a aussi les petits joueurs. Moi-même, je considère souvent avec compassion ces "pauvres gens" qui font la queue dans les bistrots pour jouer au Loto, au tiercé, au bingo. Quelle aliénation ! Comment peut-on avec tant d'enthousiasme accepter de renflouer les caisses de l'Etat ?


Mais en fait, je me sens en empathie avec toutes ces personnes : je suis moi aussi, ou plutôt j'ai été, une joueuse effrénée. La Bourse, ça a été ma passion. Ca a débuté lorsque j'étais très jeune, dès la fin de mes études. C'était bien sûr très lié à mon petit talent pour les chiffres. Dès que j'ai eu un peu d'argent, j'ai commencé à le faire circuler sur les marchés financiers. J'ai vécu des années entières avec toute la cote, le CAC 40, dans la tête, à scruter des écarts, à guetter une proie. Ma tactique, c'était d'acheter des canards boiteux ou alors, au contraire, d'attaquer les valeurs gonflées. J'ai comme ça, aujourd'hui encore, le grand fantasme de participer, un jour, à un grand raid qui fera chuter Google, Facebook, Apple.

J'ai toujours été gênée pour parler de ça, pour évoquer cette face cachée de ma vie et, même avec vous, mes chers lecteurs, je ne suis pas sûre que je ne vais pas, à compter de ce jour, catastrophiquement dégringoler dans votre estime. Au mieux, ça étonne mais, plus généralement, en France, déclarer qu'on s'intéresse aux marchés financiers, ça vous vaut une réaction de rejet violente et définitive, surtout dans les milieux qui se prétendent intellectuels: suppôt du capitalisme, exploiteur des masses. Mais moi, mon ambition était en fait toute simple: je voulais ne pas avoir à travailler, ne vivre que de ça.


Malheureusement, c'est beaucoup plus compliqué. On connaît certes quelquefois la gloire, on vit dans l'euphorie, on gagne en un mois ce que l'on peine à amasser en un an mais l'inverse est également vrai (on perd en un mois l'équivalent d'une année de travail) et on se casse donc souvent la gueule. Alors, je me suis rangée et puis l'argent que j'ai, aujourd'hui, me suffit.  Mais je suis toujours attirée par ça, je suis toujours à l'affût d'un bon coup et je sais qu'il suffirait que je dispose d'un peu plus de temps libre pour que la fièvre m'emporte à nouveau. 

Mais ça, ce n'est que ma vie, ça n'a pas grand intérêt. Je n'en parle que parce que ça me permet d'apporter quelques réponses à cette énigme qu'est la passion du jeu. 


D'abord quand on joue, qu'on soit joueur de loto, de poker, de casino, ou spéculateur en Bourse, on redécouvre la saveur et l'intensité de la vie. On cesse de s'ennuyer, de vivre dans la léthargie. Finie l'existence toute tracée, son long cours monotone jusqu'à la retraite. Tout peut désormais basculer, le monde prend de nouvelles couleurs. On joue pour faire de sa vie un destin, pour transmuer magiquement les hasards de l'existence en fatum.


Ensuite, pour jouer, il faut être un rebelle, un révolté. Les joueurs, tous ceux que j'ai pu connaître, ont des personnalités décalées, indifférentes à la bienséance et aux règles sociales. Le jeu, c'est le refus du monde de la production, des échanges normalisés. Le jeu, c'est la "part maudite" en nous, une alternance héroïque. 


Je fais mienne enfin cette analyse de Freud qui a indiqué que le joueur ou le spéculateur ne jouent pas pour gagner mais, plus finement, pour perdre. Accomplir le fantasme, si fort en chacun de nous, de la perte, de la dépossession, satisfaire notre besoin d'autopunition. C'est la leçon de Dostoïevsky: on joue pour évacuer un sentiment de culpabilité.


"Ce à quoi aspire l'homme, c'est l'enfer".

"Tout devient beau quand j'ai perdu, la mer, les arbres, les nuages comme si je ne devais jamais les revoir. Quand j'ai gagné, je ne regarde rien". (Jacques Dutronc dans le film "Tricheurs" de Barbet Schroeder).


Photographies de Juliette Bates, jeune photographe parisienne dont la série, ici sélectionnée, "Histoires naturelles" vient d'être exposée à la galerie Esther Woerdehoff.
 
Je recommande enfin le film: "L'homme que l'on aimait trop" d'André Téchiné.

samedi 19 juillet 2014

De la rencontre


Dans le flux d'une vie quotidienne, monotone, je crois qu'on est tous, quelquefois, brusquement sidérés par ça : le bouleversement d'une rencontre. C'est brutal, inattendu, violent. C'était imprévu. C'est une rupture, un choc. Notre existence ne trouve pas seulement une nouvelle couleur, elle semble surtout animée d'une nouvelle capacité d'élan, du pouvoir de bifurquer.

La rencontre, c'est ce qui fait la saveur de la vie. Que serait une vie sans rencontres, où on serait prisonniers de son moi, enfermés dans un bloc de glace ? La rencontre, c'est la possibilité de ne plus être le même, de s'ouvrir à l'autre, d'échapper à la répétition de l'identique.



La rencontre signe aussi ce qui fait l'écartèlement continuel de notre vécu : entre contingence et nécessité. Une rencontre, on ne veut absolument pas admettre qu'il puisse simplement s'agir d'un jeu du hasard; on perd toute rationalité, on devient presque mystique: il faut que ça obéisse à une fatalité, un destin. C'était écrit, c'est une loi implacable. 


Etre élu, choisi par le destin, les dieux, c'est un fantasme très fort dans la relation sentimentale. Avec un tel niveau d'exigence, il n'est pas étonnant qu'ensuite, les choses se cassent rapidement la gueule.

Moi, je suis beaucoup plus prosaïque, plus athée. La rencontre, il faut d'abord être réceptif, disposé à ça. Tout le reste, c'est de l'idéalisation infantile.


L'esprit de la rencontre, c'est très fort chez moi. Je suis en éveil continuel.Ce n'est pas pour rien que je suis une vampire, une séductrice.

Je ne considère jamais les gens de manière neutre, objective. J'essaie toujours de détecter ce qui accroche ou non. C'est souvent très peu de choses. Les individus dans leur globalité, leur apparence sociale, ça ne m'intéresse pas trop. Je préfère les détails qui les différencient subtilement : une silhouette, un bijou, un vêtement, le grain d'une voix, des mains, un regard et même... une écriture.  


C'est pour ça que j'aime tellement le monde urbain ou les voyages dans des pays improbables. Les occasions de rencontre y sont multipliées. La campagne, la province, je m'y ennuie tout de suite. En revanche, j'aime les métros, les trains, les avions, les terrasses de café, tous ces lieux d'apparente indifférence mais d'où peut surgir, brusquement, une étincelle. Tout à coup, une vision, une image, un échange me vrillent le coeur, le ventre. Ca peut être aussi fort qu'un rapport sexuel. Il y a des gens qui me brûlent et d'autres me glacent, c'est aussi simple et affreux que ça.

Mais une rencontre, je ne cherche surtout pas à la solidifier. Je préfère la laisser à son énigme, à son alchimie éphémère. L'échange d'un regard, d'un instant de compréhension mutuelle me bouleverse souvent plus qu'une déclaration enflammée. Je désespère comme ça à peu près tous ceux qui cherchent à faire ma connaissance. Je jette à peu près tout le monde: hélas ! pour moi rien n'est écrit, il n'y a que des affinités provisoires, des troubles fulgurants.


Tableaux de Suhair SIBAI (1956). D'origine syrienne, elle vit en Californie.

dimanche 13 juillet 2014

La domination bureaucratique


Ca y est ! J'ai maintenant mes billets d'avion et de train pour aller bientôt en Ukraine.


Mais ce n'est pas tout de suite. J'ai encore un mois à attendre avant de partir en vacances. Enfin, bien sûr, des vacances en Ukraine, ça risque d"être sportif.


Mais je souffle quand même un peu, en ce moment, dans mon travail. Je suis toujours contente quand arrive cette période de l'année. J'ai un peu moins de pression et j'ai le sentiment, à chaque fois, d'avoir passé un cap : je suis toujours là, je n'ai pas été virée, j'ai encore du temps devant moi. Le krach n'est pas encore pour demain et j'espère qu'on va continuer à s'en sortir cahin-caha.


Je dois l'avouer: je ne rigole pas tous les jours à mon boulot même si je n'oserais avoir l'impudence de me plaindre. Les harceleurs, c'est un thème à la mode; j'en suis, en principe, à l'abri mais, en fait, j'en ai tout un paquet sur le dos qui me pourrissent la vie : pas seulement mon DG qui me demande des choses extravagantes ou infaisables mais surtout l'armée de tous ces gens dont la seule profession est d'embêter les autres, les contrôler, les traquer, les prendre en défaut.


D'abord ces innombrables employés de l'Etat, services fiscaux ou de la Sécu, qui m'exhibent des textes aux quels je ne comprends rien, ou encore ces commissaires aux comptes, maniaques de la comptabilité et de procédures stériles, ou alors ces avocats, pleins de ressentiment, qui rêvent de me traîner devant les tribunaux, ou enfin ces bataillons de contrôleurs qui me demandent de justifier la plus petite dépense.


Que beaucoup de Français soient convaincus de vivre dans une société ultra-libérale, ça me laisse toujours songeuse. Pour moi, on est plutôt confrontés à l'extension sans limites de la domination et de la coercition exercées par l'Etat. Contrôler, culpabiliser, punir, c'est aujourd'hui le mode de gouvernement étatique. Ca s'adresse bien sûr en premier lieu à toute l'activité économique mais ça envahit jusqu'à notre vie intime. C'est d'autant plus insidieux que ça se fait sous des dehors protecteurs au nom du Droit, de l'intérêt général, de la lutte contre la corruption et de l'équité entre citoyens.


Certes ! mais c'est aussi incroyablement stérilisant. C'est l'esprit de la société bureaucratique et de son juridisme à outrance. Quand vous avez réussi à intérioriser toutes les petites bêtises de l'administration, les arcanes de la réglementation, à les considérer même comme normales, vous êtes bien sûr devenu un parfait citoyen, obéissant et docile.

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Le Droit ne nous est pas extérieur, il façonne profondément nos mentalités. On ne voit plus le monde qu'à travers les catégories du licite et de l'illicite, du permis et du défendu; on est ultra-pétochard, on agite sans cesse le principe de précaution. Et puis, c'est aussi tout un mode de pensée. On apprend à écrire de manière parfaitement neutre, aseptisée, en maniant la langue de bois et en bannissant tout excès.


Enfin..., moi, là dedans, j'essaie de surnager. J'avoue que, pendant longtemps, j'ai eu du mal avec l'esprit juridique. Pour moi, ce qui était important, c'étaient les maths, les chiffres, la finance. Après, c'étaient des problèmes de fonctionnaire. 


Le Droit, j'ai longtemps eu ça en horreur ! Mais finalement, je considère ça aujourd'hui comme une espèce de comédie, un jeu dont il faut bien accepter les grandes règles. Ensuite, j'essaie de composer avec tout ça. Quand on a un peu compris l'ordre formel dans le quel on nous demande de nous situer, on trouve de nouveaux espaces de liberté.


Tableaux de Conroy MADDOX (1912-2005), peintre surréaliste anglais.

samedi 5 juillet 2014

Délivrez-nous de nos corps !


Le sport, qu'est-ce qu'on nous bassine avec ça en ce moment ! Une chose m'a quand même fait plaisir: la Russie a été ridiculisée au cours de la Coupe du Monde. Un regret aussi: j'aurais bien aimé une finale France-Belgique.


Comme passion collective, le sport, c'est vraiment horrible: la rencontre du totalitarisme et des instincts infantiles. La psychologie collective a pour ressort une demande éperdue d'amour, la demande d'un chef, disait Freud.


Comme passion individuelle, c'est plus compliqué, c'est autre chose. Dans le sport, il y a la recherche d'un dépassement de son individualité propre, une tentative de s'arracher de l'humaine condition.


Je connais un peu ça puisque j'ai toujours été fascinée par les sports d'endurance: la course à pied surtout mais aussi le vélo et la natation. Dans ces sports, ce ne sont pas les épreuves de compétition qui sont difficiles, c'est l'entraînement nécessaire qui est terrible et qui réclame une absolue persévérance: au moins une heure par jour pour un coureur à pied et jusqu'à 5 heures pour un nageur. C'est lancinant, monstrueux.


Ca correspond bien à ma volonté de puissance. J'ai ce fantasme très fort en moi d'être rapide, légère, inépuisable. Pour ça, je me suis toujours levée aux aurores pour faire du sport quelles que soient les circonstances. Ca a porté ses fruits: rares sont les gens capables de courir plus vite que moi.


Bien sûr, ça correspond aussi à des préoccupations narcissiques. Il s'agit aussi, pour moi, d'être mince; pas question d'avoir un kilo de trop, quelle horreur !


Mais ça va au-delà de ça. C'est un peu simple de dire que, dans le sport, on cherche à se conformer à un corps narcissique idéal, façonné notamment par les icônes publicitaires et médiatiques.


Ce qui m'apparaît plus essentiel, c'est que, dans le sport, on cherche, avant tout, à s'affranchir de son corps et même à l'abolir. On ne veut plus être dépendants de sa matérialité, de ses limites, sa pesanteur, sa lourdeur et ses contraintes.


En cela, on rejoint la démarche des anorexiques. Etre tout puissants au point de maîtriser et les corps...et la vie. On cherche un au-delà du corps, on cherche à être de purs esprits, délivrés des souffrances de l'individuation.

Tableaux de Quint BUCHHOLZ, peintre allemand (1957).

Enfin, si vous voulez un peu mieux me connaître et connaître Carmilla, je vous recommande absolument le film "Under the skin" de Jonathan Glazer avec Scarlett Johansson. Magnifique !