J'ai revu, ces derniers jours, le film de Benoït Jacquot : "Journal d'une femme de chambre" d'après le roman d'Octave Mirbeau.
Un film à l'esthétique léchée, avec Léa Seydoux comme actrice principale. Ça m'a tout de suite donné envie de lire le bouquin (paru en 1900) que j'ai dévoré.
Incroyable ! Je me suis complétement identifiée à son héroïne, je me suis reconnue en elle. Qu'est-ce que j'ai de commun, pourtant, avec une simple bonne de la fin du 19 ème siècle (il y avait, à cette époque, plus de 300 000 employées de maison en France) méprisée et humiliée par ses patrons, harcelée par les hommes, entourée de sinistres imbéciles, obligée et finalement prête à tout pour pouvoir survivre ? C'est là l'extraordinaire puissance du roman.
J'ai aussi en mémoire le livre qui a été l'un des plus forts tirages de l'édition française : "L'élégance du hérisson" de Muriel Barbery. On s'est rarement interrogés sur les raisons de l'extraordinaire succès de ce livre. Il s'agit de la concierge d'un immeuble parisien, d'apparence et de comportement caricaturaux. Elle en rajoute même de manière à mieux cacher son jeu. Elle se fait encore plus laide qu'elle n'est, elle se nourrit de cochonneries, elle entretient un chat amorphe et obèse. En réalité, elle passe son temps à lire, elle est une érudite. Elle est infiniment plus cultivée que les bourgeois de son immeuble et elle les domine en quelque sorte parce qu'elle a une connaissance plus approfondie de la vie.
Ou bien, pour parler de mon expérience propre, j'aime bien aller faire mon marché près des Ternes et bavasser avec les commerçants. J'y suis bien connue et j'ai l'impression de me retrouver en Union Soviétique ou en Iran, avec une petite corruption relationnelle généralisée : on m'assure qu'on me réserve, à mon Excellence, les meilleurs morceaux.
Je m'y suis fait plein de copains-copines, tous des petites gens, comme on dit, mais, mais...on rencontre souvent des "spécimens" étonnants. Mon poissonnier chez Daguerre, par exemple, c'est un intello même s'il n'a probablement pas fait d'études. Je parle surtout avec lui bouquins et voyages. Tout son fric, il le consacre à ça, quitte à vivre misérablement par ailleurs. Mais il est intarissable et hyper-compétent aussi sur les poissons et fruits de mer. Pourtant, poissonnier, ça doit être un boulot épouvantable. Je crois que ça me donnerait la nausée, que j'en aurais des cauchemars, sans parler de l'épuisement.
Les gens "humbles" nous donnent souvent des leçons de vie. Ce qui vous fait grand, ce n'est pas votre situation sociale, c'est la manière que vous avez d'affronter les événements, votre destin, la manière dont vous parvenez à transfigurer le prosaïsme de votre existence. On peut ainsi trouver gloire et grandeur même dans les situations les plus humiliantes et les plus abjectes.
C'est l'un des "Credo" de ma vie propre. Je me souviens ainsi qu'Olga Tokarczuk, récent Prix Nobel de littérature, a d'abord été femme de chambre, durant un an, dans des hôtels londoniens. Qui a porté attention à Olga Tokarczuk à cette époque ? Elle n'en éprouve cependant aucune amertume. Moi-même, j'ai une conscience aiguë que c'est par une succession incroyable de hasards que je vis aujourd'hui à Paris 17 ème. Le plus probable était que je végète dans une sinistre banlieue russe ou ukrainienne en vivant de petits trafics. J'aurais sans doute été frustrée mais pas forcément plus malheureuse. Ça explique sans doute beaucoup mon caractère, le sentiment que je donne parfois d'être froide, hautaine, détachée. J'ai appris en fait que le monde extérieur ne devait et ne pouvait pas m'affecter.
L'important en effet, c'est de comprendre que ce ne sont pas les événements ou les situations qui vous définissent, qu'ils n'entament en rien votre individualité. L'important, c'est de parvenir à préserver sa dignité, de ne pas abdiquer sur ce qui nous constitue en notre for intérieur.
Ce n'est bien sûr pas du tout mon point de vue, ma vision du monde. On doit être capables de passer outre, de transcender son quotidien. Les avanies, les humiliations, j'en ai eu mon lot comme tout le monde mais ça m'a toujours glissé dessus comme sur le dos d'un canard. La colère puis la haine sont mauvaises conseillères. Dans l'abjection, on peut aussi trouver gloire et grandeur.
Être pauvre ne confère aucune vertu pas plus qu'être riche ne vous assigne à une infamie définitive. C'est notre capacité à nous affranchir de ces conditions qui nous rend souverains. "Fugitive parce que reine", c'est le titre d'un beau livre de Violaine Huisman.
Images principalement de Charles MAURIN (1856-1914). Photographie de Sarah Bernhardt. Le dernier tableau est du peintre autrichien Josef ENGELHART ("Le vent" 1897).
Dans le prolongement de ce post, je recommande tout particulièrement le remarquable livre d'Octave Mirbeau : "Journal d'une femme de chambre" ainsi que "Germinie Lacerteux" des frères Goncourt. Deux points de vue différents : triomphant et victimaire. On découvre un monde révolu, effroyable, celui de la domesticité. Sa disparition constitue sans doute l'un des plus grands bouleversements sociaux du 20 ème siècle.
Au cinéma, outre les films de Luis Bunuel et de Benoït Jacquot, on peut se référer à deux approches contemporaines : le très célèbre "Parasite" de Bong Joon-Ho, mais aussi "Le temps des Seigneurs" de l'allemand Oskar Roehler (2018). C'est, à mes yeux, encore plus fort que "Parasite".



















































