samedi 24 octobre 2020

"Vivre heureux sans espoir"

 

Passés l'effroi, l'horreur, la compassion, les hommages suscités par le  crime terroriste de Conflans-Sainte-Honorine, est-il possible, est-il autorisé, de s'interroger sur nos attitudes, nos mots d'ordre ? Autant l'avouer : je ne partage pas l'unanimisme de rigueur, cette posture bravache qui consiste à affirmer, sans discussion possible, notre liberté de pensée et d'expression, le droit absolu à la critique et à la caricature. C'est très bien mais je trouve quand même ça un peu étrange dans un pays où les sensibilités sont exacerbées, où chacun se sent tout de suite insulté, méprisé, rumine ses petites haines et rancœurs, se vit comme une victime. Essayez de critiquer publiquement, en France, n'importe quelle communauté ou catégorie socio-professionnelle (à l'exception, bien sûr, des banquiers et financiers) et vous verrez le Déluge qui s'abattra sur vous, on vous poursuivra tout de suite pour diffamation ou incitation à la haine, tant pis pour votre Droit à l'expression. La critique, on aime bien l'exercer, on est d'ailleurs les champions du persiflage, mais on déteste la subir. 


Comme il est agréable d'avoir bonne conscience ! Est-ce que ça a un sens d'affirmer notre liberté de pensée face au terrorisme, est-ce qu'on pense sérieusement convaincre quelques djihadistes, surtout quand on commence par déclarer que l'Islam est une religion de cons alors même qu'en bon athée laïc, on s'est bien gardé de jamais ouvrir le Coran ? 

Les "discours contre l'obscurantisme", les poses martiales, les coups de menton, c'est non seulement grotesque mais c'est d'une morgue et d'une fatuité insupportables. Et puis, il faut être honnête, "Charlie-Hebdo", c'est devenu une vache sacrée mais ça n'est tout de même pas le sommet de la pensée française, ce n'est pas Voltaire, ce n'est pas l'esprit encyclopédiste des Lumières. Des "beaufs" qu'ils dénoncent, ils ont souvent hérité l'assurance ricanante et une vision tourmentée des femmes. Et d'ailleurs, combien Charlie a-t-il de lecteurs et pour quelles raisons, autres que financières, a-t-il cru bon de rééditer, début septembre, ses fameuses caricatures ? J'ose le dire, elles ne m'ont jamais fait rire et ont toujours suscité en moi un malaise. Je les ai toujours trouvées d'une odieuse arrogance, une arrogance de beaufs justement. C'est quand même une manière de cracher à la gueule des déshérités qui n'ont que la religion pour conquérir un peu de dignité.

J'arrête là... J'en ai assez écrit pour me faire fusiller. Je préfère laisser la parole à l'un de mes écrivains et essayistes préférés, Nancy HUSTON. Il s'agit d'un entretien diffusé en 2016 mais qui reste entièrement d'actualité. A quelques nuances près, je souscris entièrement à ses propos.

"Quel regard portez-vous sur la période actuelle marquée notamment par les attentats ?

Nancy Huston : Pour Charlie Hebdo, ma première réaction a été, comme tout le monde, l’incrédulité, la stupéfaction, un pan de ma jeunesse qui partait…. J’avais beaucoup lu ce journal étant jeune, avant de prendre mes distances. De façon générale, je n’ai plus envie d’absorber le persiflage. Notamment  à l’endroit des femmes et des homosexuels, je suis convaincue que l’humour graveleux et agressif de Charlie a fait du mal à la sexualité des Français parce que ça la trivialise. C’est une façon de ne pas habiter son corps, de ne pas valoriser la tendresse.

 Je suis allée immédiatement place de la République mais je n’ai pas été d’accord avec les slogans. On ne peut pas dire « Liberté d’expression » à des terroristes. C’est comme dire « Droit de propriété » à un voleur. On demande la liberté d’expression à un gouvernement. Charlie Hebdo avait la liberté d’expression. Ils l’ont utilisée, ça a blessé, rendu fou de rage des gens et le résultat est là, atroce, tragique. Jamais je ne dirais : ils méritent ce qui leur est arrivé, mais j’avais trouvé la publication des dessins antimusulmans innommable.

Vous pensez qu’on ne peut pas tout dire ?

NH : Evidemment ! On ne peut pas plaisanter sur l’Holocauste. Plein de choses sont interdites. Et si on parle de liberté d’expression, qui a accès aux moyens d’expression ? qui a accès à la presse ? qui peut publier ? Pas tout le monde. On ne parle jamais de ça. On brandit la liberté d’expression et on placarde des corps de femmes nues dans nos villes, ça fait vendre…

Pourtant dans vos livres, vous ne vous censurez pas.

NH : Effectivement, mais pour me lire, les gens doivent le choisir. C’est très différent de recevoir un dessin en pleine figure. Et je n’écris jamais pour me « payer la tête » des gens… Pour en revenir à la situation mondiale, je partage le point de vue du journaliste américain Chris Hedges. L’Occident est en train de recevoir sur la tête les tuiles qu’il a lancées. D’abord, l’histoire de la colonisation mais surtout, depuis le 11-Septembre, on a conduit des guerres, déstabilisé et renversé des régimes au Moyen Orient, cassé l’Irak, tué 500 000 Irakiens depuis 2003. L’an dernier, la France a lâché 2000 bombes achetées aux Etats-Unis. Je suppose qu’elles ont fait plus de 120 morts mais on ne montre jamais en gros plan les sœurs, frères, mères musulmans en train de pleurer parce qu’ils ont tout perdu par notre faute.

« C’est très facile, quand les garçons sont pauvres et sans avenir, de les transformer en révolutionnaires aux yeux de feu. »

Mais la plupart des terroristes qui ont frappé ici sont Européens…

NH : En effet, et là se pose la question du masculin : si vous êtes un garçon basané qui grandit en région parisienne, comment faites-vous pour devenir un homme ? comment faites-vous pour séduire une femme ? qu’avez-vous à lui offrir ? Rien. Je pense que c’est très facile, quand les garçons sont pauvres et sans avenir, de les transformer en révolutionnaires aux yeux de feu. On l’a fait en Russie. On l’a fait à Cuba. Quand ils n’arrivent pas à exister sur le plan social, les hommes sont extrêmement vulnérables à ce genre de propagande. Les filles arrivent mieux à tirer leur épingle du jeu. D’abord, elles savent que pour donner un sens à leur vie elles ont la maternité en dernier recours si ce n’est en premier. Ensuite, elles réussissent mieux leurs études, elles décrochent  des emplois, elles « tombent » moins hors de la société parce qu’elles sont toujours prises dans les soins des aînés ou des enfants à travers la ligne des générations.

Est-ce qu’on n’en revient pas aux stéréotypes sur les femmes ?

NH : Je parle de ce qui existe. Si vous regardez uniquement la société française, mais c’est sans doute vrai partout, ce n’est pas seulement que les hommes occupent encore les postes les plus élevés. Ils occupent aussi le bas de l’échelle de façon hyper majoritaire. Ils sont majoritaires parmi les chômeurs, et hyper majoritaires parmi les intoxiqués à l’alcool ou à la drogue, les incarcérés, les suicidés…. C’est très difficile d’être un garçon de nos jours ! Au temps des chasseurs-cueilleurs, pour être un homme, il fallait tuer des animaux, être guerrier, fort, bien entraîné, des rites vous faisaient entrer dans le monde viril. Depuis la Révolution industrielle, la majorité des hommes ont du mal à se sentir fiers de ce qu’ils font.

« Chaque œuvre d’art est un miracle relatif mais jamais je ne dirai que la beauté sauvera le monde. Je pense que rien ne sauvera le monde. »

Vous sentez-vous une responsabilité en tant qu’écrivain ?

NH : Romain Gary, qui est mon modèle absolu, ou Victor Hugo, qui était le sien, avaient une compréhension très profonde des injustices, mais les politiques ne vont jamais puiser de la sagesse chez les littéraires ! En tant qu’écrivaine, je suis invitée dans des lieux comme des prisons, des écoles, des bibliothèques, où là, peut-être, à un niveau individuel, je peux avoir un impact sur des gens. Je ne crois pas aux grandes solutions. Je crois aux miracles relatifs : l’amour, la beauté, le partage de la beauté, les rencontres. C’est déjà un miracle relatif que les journaux culturels soient ouverts aux femmes, que les écrivains soient aussi des femmes, qu’on ne soit pas en guerre ni en période de famine. Lire un bon roman aussi. Chaque œuvre d’art est un miracle relatif mais jamais je ne dirai que la beauté sauvera le monde. Je pense que rien ne sauvera le monde.

La culture en tant que transmission ou apprentissage ne permet-elle pas de donner un sens ?

NH : Il y a eu de nombreuses tentatives et réflexions en ce sens mais, encore aujourd’hui, quand on va dans les maisons de la culture, on ne voit presque que des Blancs. Le problème des non-Blancs, c’est comment faire pour manger ou payer son loyer, pas comment enrichir son esprit. Un garçon qui naît dans une banlieue, il est fichu. Et sous prétexte qu’on est laïc, on décrète que les femmes qui portent le foulard sont opprimées. Les musulmans se sentent pointés du doigt : pour eux le mot « laïc » signifie antimusulman. Personnellement, les images omniprésentes de femmes nues m’agressent au moins autant que le foulard islamique. On sous-estime le fait que la vue d’une belle jeune femme trouble les hommes. Comme les êtres humains interprètent tout, l’homme pense qu’il y a une raison à cela et que c’est « la faute de la femme ». Ce n’est pas « la faute des femmes » mais ce n’est pas « la faute des hommes » non plus. Cette réaction physique est génétiquement programmée pour la reproduction de l’espèce. On est dans la dénégation de l’animalité. En revanche, l’industrie pornographique tire de cette vulnérabilité masculine des bénéfices gigantesques !

Comment fait-on aujourd’hui pour être libre ?

NH : Si on regarde l’Histoire, on est forcé de conclure que pour la majorité des humains la liberté n’est pas d’une importance primordiale ! La sécurité oui, savoir que nos enfants ne seront pas pris dans une guerre ou des attentats en sortant de la maison, c’est ça qu’on demande à nos politiciens. On se flatte beaucoup à dire que la liberté est notre valeur sine qua non. Les gens n’y tiennent pas tant que ça, ils ne savent pas quoi en faire. La liberté est très angoissante. Je suis très pessimiste. Très heureuse dans ma vie personnelle et très pessimiste".

 Tableaux de la grande Marjane SATRAPI née dans les années 70 à Téhéran.De sa liberté, elle a su trouver de multiples expressions : la bande dessinée, le cinéma, l'écriture, la peinture. Elle expose aujourd'hui au 24, rue de Penthièvre.

Un post qui va à l'encontre de la "doxa" et qui déplaira peut-être. Je ne suis sûrement pas islamo-gauchiste mais de ma vie en Iran (merveilleuse sous beaucoup d'aspects), j'ai retenu au moins ne chose : la force de l'Islam; c'est qu'il fait de chaque croyant, même le plus humble et le plus déshérité, un interlocuteur direct de Dieu. Ce dialogue continu, très concret, très pratique, permet à chaque musulman de conquérir une dignité. C'est cette fierté que nous ne savons pas prendre en compte et repecter.


samedi 17 octobre 2020

Contre la Réalité, la Vie et la Littérature

 

Après hésitation, je reprends mes petits conseils de lecture puisés dans l'actualité récente. C'est  aussi, malgré tout, un peu moi :

- Mircea CATARESCU : "Solenoïde". Vous m'en voudrez peut-être de vous avoir recommandé ce bouquin. C'est un monstrueux pavé de 800 pages, vraiment pas gai et plutôt déprimant. Pour planter le décor, le narrateur est un professeur de roumain dans une terrifiante école de quartier. Bucarest y est décrit comme le "musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose". On se situe aux confins de Borges et de Kafka. Contre la vie, il y a une "conspiration de la réalité". Mais la vie émet des signes qu'il nous appartient d'interpréter pour trouver un "plan d'évasion". Catarescu, chef de file d'une riche littérature roumaine et probable futur Prix Nobel.

- Olga TOKARCZUK : "Histoires bizarroïdes".  Par le Prix Nobel 2018, dix récits étonnants (traitant notamment de l'enfance, de l'immortalité, de la nature etc..). Une excellent introduction  à ce grand écrivain. Mystérieux et fascinant !

 Alexeï SALNIKOV : "Les Petrov, la grippe, etc." Si vous recherchez un livre russe de chez les Russes, vous trouverez votre bonheur dans ce bouquin. Salnikov est la révélation littéraire de ces dernières années. Tout y plus vrai que vrai, du pur Dostoïevsky, une longue errance hallucinatoire entre rêve et alcool. Mais ça peut aussi lasser.

- Nazanine HOZAR : "ARIA". L'Iran et Téhéran de 1953 à 1981, soit de Mossadegh à Khomeiny. Un peu trop romantique à mon goût mais un livre couvert d'éloges : "Un Docteur Jivago iranien" (Margaret Atwood), "Une Odyssée féministe" (John Irving).


 Et maintenant, de la littérature française.


 - Emmanuel RUBEN : "Sabre". Par l'auteur de l'excellent "Sur la route du Danube". Ce serait mon prix Goncourt 2020. Il y a tout ce que j'aime dans un livre : de l'Histoire, des voyages. Une question : qu'est-ce que la filiation ?

- Barbara CASSIN : "Le bonheur, sa dent douce à la mort"? Une merveille d'autobiographie philosophique, de réflexion sans pédanterie sur l'existence, d'érudition grecque et latine. Une étonnante réhabilitation du mensonge (comme Art de combat) face à la vérité. Une promotion de l'amoralisme. Et puis René Char, Heidegger, Jacques Lacan. Un éloge du corps gai : "Vous avez les plus belles jambes du monde. Vous serez ma femme ou ma maîtresse". A lire même si vous n'êtes pas un professionnel de la philosophie, on ne décroche que rarement.

- Eric REINHARDT : "Comédies Françaises". On retrouve avec plaisir la verve et la qualité d'écriture de "Cendrillon" dans ce bouquin mais on est quand même un ton en dessous. La faute au choix d'une thématique vraiment pas convaincante : la France empêchée de devenir le leader mondial d'Internet dans les années 70 par la faute du "patron des patrons" (Ambroise Roux), promoteur du "capitalisme d'influence". Réactualisation étonnante, tout de même, d'un monde à la fois proche et lointain.

- Muriel BARBERY : "Une rose seule". Par l'auteur de "L'élégance du hérisson". Depuis le succès phénoménal de ce dernier livre, elle avait disparu au Japon et avait un peu perdu ses capacités romanesques. Ce dernier livre ravira, du moins, les amoureux du Japon et notamment de Kyoto. Mais quand est-ce qu'on pourra retourner, un jour, au Japon ?

Sinon, j'ai trouvé la rentrée littéraire française bien décevante. Qu'est-ce que ça veut dire ces bouquins dont la vie réelle est le seul étalon, dans les quels on se veut aussi fidèles que possible dans la retranscription de sa vie propre (Emmanuel Carrère : "Yoga"; Raphaël Enthoven : "Le temps gagné"). Que devient la dimension de l'imaginaire ? On était submergés par l'auto-fiction, maintenant on a la vie telle quelle. Il est vrai que je n'ai pas lu le livre de Carrère (dont j'apprécie pourtant l'oeuvre) mais je suis tellement allergique aux thérapies de l'âme que son titre m'a fait fuir. 

Le livre de Raphaël Enthoven m'a en revanche intéressée même si les critiques l'ont généralement éreinté : qu'est-ce que c'est, ce sale gosse de riche qui a le culot de se plaindre ? Et puis il est carrément obscène, il voit tout en dégueulasse. Mais ce bouquin dévoile bien, à mes yeux, une réalité essentielle : la violence ne sévit pas seulement dans les milieux déshérités. Chez les gens heureux, dans les familles "saines", il existe aussi une violence sourde, insidieuse, pareillement déstabilisante. En fervent proustien, Raphaël Enthoven ne craint pas d'arracher les maques, d'afficher l'essentielle duplicité des êtres; On est tous un mélange d'amour et de haine et le bonheur, ça n'est souvent qu'un vernis qui a vite fait de se craqueler.

- Jean-Claude CARRIERE : "Un siècle d'oubli Le XX e".  Par l'extraordinaire scénariste (notamment des films de Bunuel et de Forman), dramaturge (avec Peter Brook) et écrivain, une histoire du 20 ème siècle à la subjectivité revendiquée. Des épisodes personnels, des anecdotes, des histoires merveilleuses, on se situe ici à distance de l'Histoire officielle. Mais cette histoire partiale et partielle, ressuscitant l'arbitraire et l'émotion, n'est-elle pas moins vraie ? "Je me méfie des ouvrages d'histoire rectilignes, bien structurés, où la réalité, toujours complexe, a été mise en ordre, où les événements se succèdent dans une logique impeccable" écrit Jean-Claude Carrière.

- Tristan GASTON-BRETON : "Basil ZAHAROFF L'incroyable histoire du plus grand marchand d'armes du monde". L'histoire époustouflante d'un personnage hors du commun, né en Turquie de parents grecs en 1849 mais endossant toutes les nationalités et parlant toutes les langues. Vendant sans états d'âme des armes aux dirigeants de tous les pays du monde. Il a été immortalisé par Hergé dans Tintin et "L'oreille cassée".

- Bernard CHAMBAZ : "Hourra l'Oural encore". Le titre est repris d'un recueil d'Aragon. Le récit d'un voyage peu banal dans l'Oural, principalement en train, en hiver puis en été. On visite des villes et des lieux où personne ne va jamais. C'est drôle, sans prétention et bien écrit. Mais c'est surtout très juste avec une galerie de portraits bien saisis et des  histoires pittoresques. Un véritable récit à la Gogol.

- Cédric GRAS :  "Alpinistes de Staline". L'histoire méconnue des frères Abalakov, deux alpinistes russes héroïques. Avec des moyens matériels et techniques très limités, ils ont pourtant vaincu, dans les années 20 et 30, les plus grands sommets du Caucase et du Pamir, au prix souvent de grandes souffrances. Fervents communistes en dépit de leurs origines bourgeoises, ils ont pourtant été rattrapés par la Terreur stalinienne et exécutés. Un livre passionnant et très bien documenté.

- Cécile GUILBERT : "Roue libre". J'aime beaucoup Cécile Guilbert, sa plume acérée, sa liberté de pensée. Son érudition également avec sa parfaite connaissance des écrivains des 18 et 17 ème siècles. "Roue libre", c'est un recueil de chroniques récentes publiées dans le journal "La Croix". Elle parle beaucoup d'Art (notamment contemporain), de littérature et surtout de sociologie. Celle-ci montre bien que "les apories de l'individualisme de masse débouchent sur toujours plus de grégarisme et de conformisme". Cécile Guibert ne se prive pas de frapper fort : la modernité revisitée par l'Esprit des Lumières.

- Pierre MENARD : "Les infréquentables Frères Goncourt". Pas d'écrivains plus controversés que les frères Goncourt : odieux et géniaux, réactionnaires et révolutionnaires, adorant le scandale. Ils ont surtout fréquenté toute l'avant-garde artistique et culturelle de la seconde moitié du 19 ème siècle. La vie des Goncourt, c'est donc un extraordinaire panorama de ce Paris bouillonnant de Napoléon III puis de la République. On rencontre Baudelaire, Zola, Flaubert, Maupassant, la Princesse Mathilde. Des portraits détonants. Un livre passionnant et très bien écrit.

- David Le BAILLY : "L'autre Rimbaud". L'immense poète Arthur Rimbaud, vénéré par des générations entières, avait un frère aîné, Frédéric, avec le quel il a entretenu, jusqu'à leur adolescence, une grande complicité. Mais de ce frère, aucun de ses nombreux biographes n'a curieusement jamais parlé. Un frère rejeté, occulté, maudit. David Le Bailly révèle cette part d'ombre et nous permet de découvrir un autre Arthur Rimbaud.

- Benoît PEETERS : "Sandor Ferenczi. L'enfant terrible de la psychanalyse". J'ai parmi mes lecteurs fidèles quelques fans, comme moi, de psychanalyse. Je leur recommande donc vivement ce très bon bouquin consacré à l'un des premiers disciples de Freud. Ce n'est pas un livre de théorie mais c'est un récit très vivant, celui d'une amitié entre deux hommes. On y découvre également un portrait insoupçonné de Freud qui intervenait volontiers dans la vie des couples.

Enfin, je lis en ce moment deux très bons livres :

- Mathias ENARD : "Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs"

- Philippe AGHION/Céline ANTONIN/Simon BUNEL : "Le pouvoir de la destruction créatrice". 

Ils viennent juste de sortir et je n'ai pas pu les terminer mais je les recommande, d'ores et déjà, vivement. J'en reparlerai peut-être. Mathias Enard (ancien Prix Goncourt 2015) rehausse le niveau de cette rentrée littéraire. Quant à Philippe AGHION et ses collègues, ils pulvérisent les élucubrations d'un Piketty. Enfin des gens qui connaissent l'économie. Ce n'est pas si fréquent aujourd'hui mais ça ne garantit pas qu'on les lira. Mais si vous cherchez à vous initier à la macro-économie, je vous conseille ce bouquin.

Je n'ai quasiment pas fait de photos ces derniers mois. Je vous en livre tout de même quelques unes réalisées au hasard de mes humeurs et à proximité de chez moi (à distance pédestre). Vous y trouvez notamment la tombe de Nijinsky, la sculpture offerte par Jeff KOONS (que j'avoue apprécier) à la ville de Paris, la nouvelle église orthodoxe russe de Paris au pied de la Tour Eiffel, le musée des Arts Premiers du Quai Branly, le café Courcelles qui est souvent mon lieu de rendez-vous. L'avant- avant dernière image, c'est le nouveau chien de ma copine Daria. C'est moi qui lui avais conseillé un Chow-Chow parce que c'étaient les chiens préférés de Sigmund Freud. Mais je suis finalement un peu déçue, je le trouve trop placide et débonnaire. Mais je vais peut-être maintenant le lui emprunter quelques fois pour pouvoir sortir le soir pendant le couvre-feu.

samedi 10 octobre 2020

BAKOU Terre de Feu, Terre en Feu

 

Je n'arrive pas à partir, à quitter mon travail et Paris, à me motiver. Je ne cesse de ruminer sur la quasi impossibilité, à cause du Covid, de quitter la France. Curieusement, les Français semblent s'en accommoder et ça ne les perturbe pas trop. Sans doute parce qu'ils n'ont jamais connu de système soviétique. C'était là-bas, à l'époque, une aspiration lancinante, dévorante. On était prêts à tout pour voir autre chose que sa grisaille quotidienne, même à se rendre dans les pays les plus instables ou les plus déshérités (l'Iran pour mes parents). Ce serait malgré tout mieux que son Paradis socialiste.

Je me console un peu en me rappelant que mon projet pour le mois d'octobre, cette année, c'était d'aller dans le Caucase et notamment à Bakou. Avec la guerre qui vient d'éclater, ça aurait été sportif, voire aurait carrément tourné en eau de boudin.

 

Et c'est sûr que c'est parti pour longtemps. D'abord parce que pour les Arméniens, le Haut-Karabakh (ce territoire absurdement découpé et rattaché par Staline), c'est un symbole très fort : celui d'une victoire éclatante, obtenue en 1994. Enfin une victoire! une victoire qui fait suite à des siècles de négation, humiliation, quasi esclavage, extermination d'une brillante culture. Le Haut-Karabakh a rendu  aux Arméniens confiance en eux-mêmes. 

Mais de l'autre côté, il y a les Turcs qui continuent de poursuivre les Arméniens de leur haine folle, aveugle, qui pensent que les écraser, une nouvelle fois, permettra de faire un silence définitif sur le génocide de 1915. Et il y aussi les Azéris qui, à la suite de leur défaite de 1994, ont été massivement "déplacés". Avant la fin de la guerre, près d'un demi-million d'Azéris auraient fui le Haut-Karabakh et ses régions limitrophes. Rapporté à la population totale du pays (10 millions), c'est un chiffre considérable, une multitude de "déplacés intérieurs" qui peinent à trouver emploi et formation et rabâchent ressentiment et nostalgie. Vivre en Arménie, c'est donc aujourd'hui une situation terrible: c'est vivre aux côtés de deux peuples qui ne rêvent que de les anéantir.

Mais t'y connais rien, vous allez me dire, t'es bien prétentieuse de nous assener tes analyses et ton diagnostic. Pas grand chose, oui ! Rien, non ! L'Azerbaïdjan, je connais quand même un peu, du moins sa partie la plus vaste qui se trouve en Iran.

Parce que ces territoires actuels, ils faisaient partie du royaume de Perse jusqu'à la guerre russo-persane de 1813. Les Iraniens ne l'ont pas oublié et ils continuent de se sentir injustement spoliés de ces possessions caucasiennes. Azerbaïdjan, ça vient d'un mot perse Azer, le feu, c'est donc la Terre de feu. Le Feu, c'est celui que, jusqu'à une époque récente, on pouvait allumer directement sur la Mer Caspienne grâce aux immenses nappes de pétrole qui y affleuraient. Un spectacle féérique, magique, qui ne pouvait qu'exalter les croyances des Zoroastriens.

Quoi qu'il en soit, après cette guerre du Caucase, le peuple azéri a été divisé mais il est quand même demeuré chiite (comme les Iraniens). Quant aux Arméniens, ils ont continué de vivre dispersés sur plusieurs pays. Ils étaient nombreux à Téhéran, Ispahan et bien sûr en Azerbaïdjan iranien (on pouvait leur acheter de l'alcool et parfois même du jambon). Je crois pouvoir affirmer qu'ils n'y étaient pas persécutés et notamment pas par les Azéris. Deux réalités bien différentes de chaque côté des frontières alors que les ethnies sont les mêmes.

C'était donc pour ça que je voulais aller traîner mes guêtres dans le Caucase et notamment à Bakou. Bakou, c'est paraît-il une ville bluffante, d'autant plus déconcertante qu'on n'a, généralement, aucunement envie d'y aller. Elle a été, à la fin du 19 ème siècle (donc sous la domination tsariste) la première capitale mondiale et cosmopolite du pétrole. Sait-on que c'est à Bakou que les frères Nobel, les Suédois, ont jeté les bases de leur immense fortune ? Sait-on que toute l'industrie pétrolière y est née dans les années 1880 avec l'installation de la famille Rothschild et la Standard Oil de Rockfeller ? Bakou, premier exportateur de pétrole au monde ! 

De son immense prospérité à la fin du 19 ème siècle, il subsiste une trace essentielle : celle d'une architecture urbaine complétement repensée, fortement inspirée par l'Europe. Bakou est ainsi un petit Paris haussmannien avec des immeuble en pierre de taille, des portes surmontées de frontons élégants, des balcons soutenus par des cariatides avenantes. Quant au front de mer, on le compare à la Promenade des Anglais à Nice. Et aujourd'hui, l'indépendance ayant apporté la richesse à ce petit pays, tout a été retapé, tout y est nickel. On y trouve profusion de commerces de luxe, de cafés, de restaurants et on n'a vraiment pas l'impression d'être dans un pays musulman : alcool sans restriction et filles aguichantes, jamais voilées.


 Mais c'est peut-être ça qui est inquiétant. Qui va soutenir la misérable Arménie contre le riche Azerbaïdjan soutenu par l'ogre, le colosse turc ? Contrairement à ce qu'on dit, la Russie ne soutiendra pas obligatoirement l'Arménie même si elle est normalement liée par un accord militaire de défense (c'était le cas avec l'Ukraine mais ça n'a pas empêché l'invasion de la Crimée). Elle cherchera simplement une solution dont elle peut profiter et tirer avantage politique. Surtout, Poutine répugne à apporter des solutions. Il préfère entretenir des situations pourries et perpétuellement instables (Transnistrie, Abkhazie, Donbass, Ossétie etc...) de manière à exercer une pression continuelle. A moins qu'il n'en vienne à s'irriter des incursions du trublion Erdogan sur ses "chasses gardées". Quant à l'Europe, elle ne fera évidemment rien de peur de froisser ou la Turquie ou la Russie.

Images Internet de la Caspienne, de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie (côtés persan et ex-URSS).

Sur Bakou, je recommande les livres suivants :

Olivier Rolin : "Bakou, Derniers jours"

Jean-Christophe Rufin : "Le flambeur de la Caspienne". Pas vraiment un roman policier mais un héros attachant et, surtout, un livre qui donne envie d'aller en Azebaïdjan.

Qu'il soit bien clair, enfin, que ma sympathie, dans ce conflit, se porte, naturellement, sur l'Arménie, le pays faible, opprimé depuis des siècles.

Je viens  d'apprendre, ce matin, que le Groupe de Minsk venait de décider d'un cessez-le-feu ce jour. C'est très bien mais je crains que trop de parties prenantes dans ce conflit n'aient intérêt à entretenir une situation perpétuellement instable. C'est devenu le mode de gestion des crises internationales. Surtout ne rien pacifier, sécuriser, mais laisser mijoter une inquiétude permanente. La tactique du bourbier et de l'enlisement, c'est devenu la nouvelle diplomatie. Beaucoup y trouvent leur compte.

samedi 3 octobre 2020

Le corps marqué

 

Enfin ! Cet été épouvantable avec ses chaleurs affolantes vient de s'achever. 

Pour moi, le passage à l'automne se marque très concrètement: je porte à nouveau des collants. Ça me fait plaisir car j'aime bien les collants C'est surtout pour leur esthétique, ceux qui sont agrémentés de jolis motifs qui "accrochent" les regards sur vos jambes. Mais il faut reconnaître que c'est de moins en moins prisé, la plupart des femmes se contentant d'un modèle "pratique" et de bas de gamme, d'une teinte unie.

 

Le collant continue quand même de  charrier un certain potentiel érotique même si la plupart des hommes, mais aussi certaines femmes, fantasment plutôt sur les bas et les porte-jarretelles. C'est vrai que le porte-jarretelles, c'est davantage un marqueur de cette fameuse différence sexuelle que l'on s'emploie aujourd'hui à effacer.  C'est sûr que ça engage davantage un rapport à "l'autre". Un collant, surtout s'il enveloppe une affreuse culotte, ça n'est pas très dépaysant. Ce qui est intéressant, c'est la réprobation ricanante des bien-pensants à l'encontre du porte-jarretelles. Il faut être tordu, voire pervers, pour apprécier ça laisse-t-on entendre.

Depuis le début du siècle, une tendance de fond se dessine : celle d'une désérotisation du corps et de ses marques. Simple anecdote : quand je vais à la piscine, les femmes ne portent presque plus que des maillots une pièce. Le bikini devient osé et les seins nus carrément proscrits. C'est d'ailleurs pareil pour les hommes : un slip tarzan, ça fait carrément libidineux. Et que dire des shorts des joueurs de football ou de tennis. On est devenus très pudiques. Quant à l'actuelle polémique sur l'habillement républicain et le crop top, elle est carrément hilarante. Souvenons-nous que la mode est née à la fin du 18 ème siècle, avec les Incroyables et les Merveilleuses, en réaction à la Terreur.
 

Il paraît ainsi qu'en 1999, les Galeries Lafayette avaient exhibé dans des vitrines de charme des mannequins vivants "en petite tenues" affriolantes de la dernière collection lingerie Chantal Thomass. Ça avait fait scandale et provoqué une manifestation féministe au point que les Galeries Lafayette avaient du reculer. Ça n'est pas si vieux que ça et ça serait probablement encore pire aujourd'hui. Finalement, Paris est moins éloigné de Téhéran  qu'on ne le pense.

Il paraît aussi qu'en 2003, la ministre Ségolène Royal, jamais avare de moraline, avait condamné le port du string à l'école. Comme si on ne pouvait pas laisser aux femmes la liberté de s'habiller comme elles l'entendent (sans le consentement de leurs pères et de leur frères), et comme si on ne pouvait pas reconnaître que le port du string était, pour une jeune fille, un véritable "rite de passage à l'âge adulte" (Jean-Paul Kaufman), un premier accès à la sexualité.

La réprobation, elle porte aujourd'hui sur une foule de détails d'apparence. Ça concerne, par exemple, l'épilation dite "intégrale" qui établit presque une frontière entre générations. C'est sûr que Gustave Courbet ne peindrait pas aujourd'hui, de la même manière, "L'origine du monde". C'est sûr que beaucoup d'hommes ont la nostalgie de sexes féminins sombres et velus, comme d'effrayantes araignées. "J'ai l'impression de devenir pédophile ou bien d'avoir affaire à une prostituée", m'ont dit certains amants. Pauvre patate, je réponds, c'est exactement ce que je recherche. Va retrouver ta mère adorée ! Apprends ça, le sexe, ça ne se confond pas avec le naturel. Le sexe a besoin d'un étayage, d'un truc, d'un artifice propre à chacun qui le met en marche.

La séduction,  le trouble, c'est ce qu'on cherche à tout prix à extirper. On se félicite ainsi que, de plus en plus, les tenues vestimentaires des écoliers, garçons et filles, soient à peu près interchangeables. Et en effet, toutes les adolescentes se contentent, aujourd'hui, de porter, comme les garçons, un jean, des baskets et un tee-shirt. On pourra dire que c'est moderne, non discriminant, que c'est dans l'esprit de la "fluidité" des genres. On pourra aussi considérer que c'est le prélude à une nouvelle époque d'écrasement et de répression du désir. Des temps modernes mornes et atones.

L'horizon des temps futurs, c'est la banalisation, l'aplatissement de la vie. Et on se soumet bien volontiers à cette vaste entreprise. J'en veux notamment pour preuve la quasi-généralisation du "tatouage" dans nos sociétés. Il paraît que près de 20% des Français majeurs seraient aujourd'hui tatoués et que la proportion serait même de 30% chez les moins de 30 ans. Autrefois marginale, anecdotique, signe d'appartenance à un groupe (mafia, secte), la pratique du tatouage est maintenant en voie de généralisation dans toutes les couches sociales. Mais l'ampleur du phénomène fait qu'il ne s'agit plus de revendiquer sa singularité mais au contraire d'emprunter les chemins du conformisme. 

Le plus inquiétant, c'est que le tatouage est aujourd'hui tellement banalisé qu'il est devenu presque interdit, au nom de la tolérance et du vivre ensemble, de s'interroger ou d'émettre des réserves à son sujet.

J'avoue que le tatouage me révulse. Je passe sur la laideur esthétique de la chose, l'agression visuelle qu'elle constitue. Le tatouage, ça n'a vraiment rien de fun, ça évoque trop, pour moi, les prisonniers des camps ou le bétail ou les animaux domestiques que l'on marque. Est-il vraiment possible d'éviter ce sinistre rapprochement quand on se fait tatouer ?

Le tatouage, ça en dit long sur l'évolution de l'espèce humaine. On était censés avoir un corps unique, incomparable. On était censés pouvoir entamer un dialogue singulier avec Dieu dont notre corps et notre âme étaient les garants. On avait un corps glorieux, singulier et sans limites.

Avec le tatouage, l'espèce vient de se réveiller. On a maintenant soif de grégarité : tous tatoués, tous pareils ! Le respect, on n'a plus que ce mot là à la bouche aujourd'hui. Mais du respect pour notre corps, on n'en a justement plus beaucoup. On cherche à s'en débarrasser, on l'efface, on le désérotise, on le marque à même la chair, on le puce, on l'incinère. Le grand projet de conquête de l'immortalité parachève la tendance : il s'agira de télécharger les données de notre cerveau mais le corps on s'en passera.

Images du grand photographe américain Horst P. HORST (1906-1999). Deux photographies, également, de Sophie Pawlak.

Un post qui provoquera peut-être des froncements de sourcils interrogateurs mais il faut aussi savoir laisser l'inconscient s'exprimer.

Quant à mon départ en congés, c'est maintenant conditionné par la météo.