Je viens d'avouer mon caractère hystérique.
Une hystérie joyeuse, voire fantaisiste, avec la recherche éperdue de mon désir et de sa satisfaction. Et aussi mon goût des apparences et de la séduction.
Étrangement, c'est complétement en dehors de l'esprit du temps. Être moderne, c'est plutôt prôner la jouissance, la transparence et le "cool".
Je suis donc peut-être complétement ringarde ou alors franchement subversive. Ce qui est sûr, c'est que je me sens peu d'atomes crochus avec certaines figures de la modernité qui, aujourd'hui, prolifèrent.
Il s'agit d'abord des obsessionnels.Ceux là, ils m'effraient, je me sens une incompatibilité totale avec eux. Une hystérique et un obsessionnel, ça ne peut pas faire bon ménage. C'est d'ailleurs une autre déclinaison de la guerre des sexes parce que les obsessionnels sont surtout des hommes tandis que les hystériques sont surtout des femmes.
A mes yeux, les obsessionnels, ce sont tout simplement des gens qui préfèrent renoncer au désir et à la vie, qui se barricadent même contre le risque de leur émergence. Ils sont les produits achevés de nos sociétés bureaucratiques, de l'administration générale de nos pensées et de nos sentiments, de leur complète normalisation.
Les obsessionnels sont de parfaits citoyens, ils font d'excellents fonctionnaires, méticuleux et organisés, avec des dossiers bien classés et une procédure pour chaque chose. C'est peu dire qu'ils sont bien adaptés, ils sont sur-adaptés. Le capitalisme aventure, initiative, c'est fini. On est rentrés dans l'ère du capitalisme obsessionnel avec l'infinie prolifération de normes et de règles, de business-plans et de tableaux de suivi et d'évaluation.
A titre individuel, des obsessionnels, on connaît surtout les manies, les rites compulsifs infinis.On en pratique tous d'ailleurs quelques-uns et c'est anecdotique. De petites bêtises quotidiennes prennent une importance démesurée, mon destin est suspendu à quelques rites ou un signe minuscule. L'obsessionnel est minimaliste, mais c'est tout l'ordre du monde qui est ici en jeu. Il s'agit de s'assurer de sa solidité, de son bon agencement, de sa sécurité. En fait, l'obsessionnel est constamment agité par la trouille que les échafaudages ne s'écroulent, qu'il y ait une faille dans le système, une faille au travers de laquelle s'engouffrera l'imprévu.
Les obsessionnels, ça produit ainsi beaucoup d'écolos avec leurs "petits gestes", leurs "grands déséquilibres", l'homme responsable (et donc coupable). Et puis aussi des "collapsologues" et des "complotistes". Et enfin, l'immense cohorte des victimes de toutes sortes, tous ceux qui se sentent continuellement menacés. Quant à la pandémie actuelle, c'est une période bénie pour les obsessionnels : les gestes barrières, l'humanité fautive.
L'imprévu, c'est, pour l'humaine condition, d'abord la Mort, bien sûr, mais c'est aussi, à un premier degré, le désir puis la jouissance (le fameux couple Éros/Thanatos). Et c'est de cela dont l'obsessionnel ne veut justement absolument pas entendre parler. Ce qui terrorise l'obsessionnel, c'est la perte de son identité avec l'irruption du désir, son agitation, sa perturbation. La sexualité lui est un poids, un fardeau. Quant à l'amour, la passion, il faut surtout les éviter.
Si l'hystérique recherche sans fin son désir et sa réalisation, l'obsessionnel, lui, veut s'en prémunir absolument en le déclarant, d'emblée, tout simplement impossible. Il lui faut s'en protéger à tout prix mais, pour ça, il n'est jamais sûr que les barrières qu'il a érigées sont suffisantes, qu'elles ne vont pas céder sous la pression. C'est pourquoi il est dans le "doute permanent" : est-ce que les choses ne vont pas subitement se casser la gueule ?
La préoccupation première de l'obsessionnel, c'est d'abord celle d'un monde stable, immuable. Toute innovation devient alors impossible, irréalisable, à ses yeux. Il faut préserver le monde, obéir à la Nature, ne pas en transgresser les règles, ne pas sortir de sa coquille, de l'ordre établi. La répétition, la routine, c'est son refuge.
Une conversation avec un obsessionnel, c'est désespérant. Tout est d'emblée impossible. Il n'y a que des obstacles et pas de solutions. Avec un obsessionnel, vous êtes sûr d'aller déjeuner tous les dimanches chez vos beaux-parents et de passer toutes vos vacances à la Baule. Pas étonnant non plus que beaucoup d'obsessionnels soient des juristes mais des juristes "tordus" davantage préoccupés parce que l'on ne peut pas faire plutôt que par ce que l'on peut faire.
Inutile de préciser que l'obsessionnel répugne d'abord à l'action. A la question que faire ? il préfère ne pas apporter de réponse ou déléguer à l'autre la responsabilité du choix. Parce que décider, c'est s'exposer, c'est se mettre en jeu, risquer une partie de son existence. La procrastination infinie, c'est la marque de l'obsessionnel et d'ailleurs, il n'achève jamais rien. Tout reporter sans cesse, c'est sa manière d'éviter de réaliser ses désirs.
Après tout s'enchaîne. Voyager ? Oui, mais pas en dehors de sentiers étroitement balisés, en lieux de connaissance ou avec un programme détaillé. Lire ? Oui, mais des bouquins en prise avec les grands problèmes d'actualité (le réchauffement climatique, la montée des inégalités).
L'obsessionnel a les deux pieds sur terre, il est concret, engagé, pragmatique, il aime le bricolage, les travaux d'entretien. Et puis les collections de tout et n'importe quoi : des timbres aux boîtes de camembert, peu importe la qualité esthétique des objets, l'essentiel, c'est que ce soit complet, saturé. Et enfin, toutes les choses simples et saines dans les quelles l'obsessionnel pourra se retrouver, se ressourcer : la cuisine, l’œnologie, le yoga, la gymnastique, la méditation. Beaucoup de femmes apprécient les obsessionnels parce qu'ils assurent et rassurent, comme on dit, mais une vie pareille, ça m'apparaît plutôt l'antichambre de la mort.
L'ambition finale de l'obsessionnel, c'est de s'organiser un terrier, un terrier au sein du quel tout est bien en place, la famille, les amis, le travail, les loisirs. Un monde gelé, pétrifié, momifié. Le problème, c'est que ces infinies préventions contre l'imprévu, le désir, ne font qu'ajouter au fardeau de son existence et qu'à bétonner sa vie, il ne fait qu'accroître son égarement. Et qu'à refouler le Désir, on en vient finalement à désirer la Mort.
Photographies principalement d'Anka Zhuravleva et Ellen Sheidlin. Les deux dernières images, c'est un peu moi : "l'anti-obsessionnelle".
J'avoue que ce post est une diatribe contre les obsessionnels, presque un règlement de comptes; c'est peu dire que je ne les aime pas ces apathiques, épris d'ordre et de normalité; ils me font profondément suer, ils m'empoisonnent la vie. Mais il faut bien reconnaître qu'ils sont en train de gagner le combat : l'inertie obsessionnelle contre la fantaisie hystérique.
Si vous vous intéressez aux obsessionnels, il existe deux textes essentiels :
- Sigmund Freud : "L'homme aux rats" avec l'évocation d'un impressionnant supplice chinois.
- Alain Abelhauser : "Un doute infini - L'obsessionnel en 40 leçons". Ça vient juste de sortir. Excellent ! Ça en apprend beaucoup sur le fonctionnement général du psychisme humain. Une seule réserve : il faut déjà être familiarisé un peu avec la psychanalyse.


















































