samedi 15 mai 2021

De l'orthodoxie - "Apocalypse russe"

 

Être Russe, être Slave, c'est tout de même une autre mentalité. C'est peut-être d'abord entretenir un autre rapport à la mort, à la vie, c'est refuser les limites du permis et de l'interdit, du bien et du mal.  L'esprit conventionnel, petit-bourgeois, on ne connaît pas trop, on aime plutôt l'excès, le off-limits.

C'est ce que je me dis souvent et ça me travaille parce que je constate que, souvent, je n'échappe pas à cette aspiration. Des bêtises, des folies, j'adore en faire, notamment avec ma copine Daria, c'est ma soupape de décompression.

J'y pensais encore en écoutant ce qu'on me rapportait de la vie à Moscou en ce moment. On parle souvent du contre-exemple suédois dans la lutte contre le Covid. Mais ça n'est rien du tout en comparaison de la Russie. Là-bas, depuis l'automne dernier, les mesures de restriction sanitaire, on ne connaît  quasiment pas. Moscou par exemple (qui n'est qu'une partie de la Russie) est demeurée, il faut le reconnaître, une capitale agréable à vivre : propre, sûre, belle, ultra-connectée. Surtout, on continue de goûter des plaisirs simples : faire du shopping, aller au spectacle, rencontrer des amis, dîner dans un restaurant et même finir la soirée en boîte de nuit. Quant au port du masque, à la distanciation sociale, ça n'est pas un gros souci (même dans les transports et le métro).

Évidemment, on n'évoque pas l'envers de la médaille : dans un pays où la densité de population est tout de même très faible, le bilan humain du Covid est effroyable. Au moins 400 000 morts et une chute d'environ 2 ans de l'espérance de vie d'après les données annuelles de surmortalité (non falsifiables à la différence des statistiques de Poutine). La Russie est, en outre, un pays dont la population décline à toute vitesse et où le nombre d'avortements serait supérieur à celui des naissances.

Mais il est vrai que ça n'émeut guère la population russe. Le Covid, tout le monde s'en fiche un peu. Qu'est-ce que ça représente d'ailleurs dans un village reculé du fond de la Sibérie ? Quant au vaccin russe, le Spoutnik V, il n'y a guère que les Occidentaux pour en chanter les louanges. Le produit sorti du laboratoire n'est peut-être pas mauvais mais on connaît trop les camelotes issues de la fabrication industrielle russe pour avoir confiance.

Que sont donc 400 000 morts à l'échelle d'un pays qui demeure hanté par plusieurs décennies d'épouvante et d'horreur ? Où la population entretient une étroite proximité avec la mort et vit longtemps en contact avec ses défunts, comme s'ils n'avaient pas vraiment quitté ce monde.

Il suffit de se rendre dans un cimetière. Ça fait partie des activités courantes de la vie quotidienne en Russie et dans tout le monde slave. On rend visite au mort pour parler, échanger avec lui, le tenir au courant des événements et même lui faire des cadeaux et manger et boire.


Une promenade au cimetière est quand même franchement déprimante parce qu'à recenser la quantité de  morts précoces, on se rend compte de la faiblesse de l'espérance de vie en Russie. Même si ça évolue un peu, l'hygiène de vie, la prévention des risques, ça demeure largement étranger aux mentalités. L'accident, l'imprévu, le drame, c'est plutôt ça qui rythme l'existence.

Et ça va même au-delà d'une irresponsabilité générale et j'm'en foutiste. Le "malheur russe", ce n'est pas une espèce d'inconscience ou d'hébétude congénitale. C'est une fascination pour l'excès, le dépassement de sa condition limitée.

On l'oublie trop : la Russie, ça demeure l'esprit de Byzance, la puissance de l'orthodoxie. Byzance, l'orthodoxie, on s'en préoccupe peu et on en ignore à peu près tout dans le monde occidental. On croit qu'il s'agit de vieilleries d'un monde révolu. Moi-même, je déteste l'exploitation politique et nationaliste aujourd'hui faite de l'orthodoxie mais force est de reconnaître qu'elle est plus vivante que jamais.

 L'orthodoxie, ce n'est pas seulement un cérémonial, une liturgie, infiniment plus "bandants" (la puissance évocatrice des iconostases et des chants comme prières) que la messe catholique ou le culte protestant (sinistres parce que se voulant "modernes" et dans l'esprit du temps). 


 Les orthodoxes considèrent presque avec déférence les catholiques et les protestants, comme les porteurs d'une décadence. Ils estiment, en effet, que catholiques et protestants ont, petit à petit, sécularisé le monde. Ils l'ont désenchanté, banalisé, rapetissé, rendu petit bourgeois. L’État laïc moderne, avec ses préoccupations bassement matérielles, n'en est, en fait, que l'achèvement, la conclusion logique. 

 Les orthodoxes se vivent, eux, au-dessus de ce bas-monde. Parce qu'être orthodoxe, c'est d'abord avoir une vision tragique de l'existence, c'est se sentir emporté par un destin qui, souvent, nous broie. La vie a pour les orthodoxes une dimension métaphysique, celle d'un affrontement continuel entre le Bien et le Mal.


 Et dans ce combat entre le Bien et le Mal, il y a une différence essentielle entre les orthodoxes et les catholiques et protestants. Les catholiques et les protestants s'intéressent prioritairement au Bien, à la vertu, à la morale et finalement refoulent et condamnent le Mal.  Les orthodoxes considèrent avant tout le Mal en l'homme et se préoccupent, assez peu, de la question du Bien.


 Ça apparaît sans doute bien abstrait ce que je raconte là mais pourtant ça trouve une traduction dans l'ensemble des comportements en société. C'est ainsi un fait que les occidentaux jugent, en général, les Russes et l'ensemble des Slaves, un peu barges et foldingues. A l'inverse, les Slaves considèrent souvent les occidentaux comme ennuyeux et petits bourgeois. Dans ce différend, je vois une empreinte de l'orthodoxie.

Être orthodoxe, c'est en effet avant tout entretenir une compassion envers le pêcheur et surtout ne jamais le condamner moralement. Vous n'êtes pas rejeté, réprouvé, si vous êtes un fou, un criminel, un voleur. Je dirais même que la tolérance de la population est, aujourd'hui encore, beaucoup plus grande envers les anormaux, les déviants, les comportements déments ou erratiques. Vous avez le droit de vous saouler à mort pendant plusieurs jours (le "zapoï"), de vous mettre dans des colères terribles, de proférer des injures, des insanités, d'être un vagabond, un délinquant, un voleur, d'être violent, bruyant, ça ne suscitera jamais une réprobation complète (Poutine reconnaît lui-même avoir été un peu délinquant dans sa jeunesse).

C'est la grande leçon qu'avait retirée Dostoïevsky de ses quatre années de bagne. Le bagne auquel il avait été condamné parce qu'il avait été séduit  par les idéaux démocratiques de l'Occident, ceux de l'affranchissement individuel et de l'individu-roi.

Mais le bagne dont il est sorti en quelque sorte ressuscité parce qu'au milieu des condamnés de droit commun, des ivrognes et des misérables, il a découvert le peuple, le peuple qui, lui, ne nie pas le crime, qui sait que le crime est une partie essentielle de la condition humaine. Le peuple qui se sent profondément solidaire du criminel et qui se sait, comme lui, coupable. Au sein du peuple, on se sent d'emblée pardonnés parce qu'on se sait tous coupables et qu'on est coupables pour tous.


 Et cette conviction aboutit à cette révélation troublante : le criminel est plus proche de Dieu que le saint, tout simplement parce qu'il est au plus près de la vérité de la vie. Qui n'a pas connu l'Enfer ne peut accéder à Dieu. Pour accéder au Paradis et à la vie éternelle, il faut épuiser le mal qui est en nous et traverser les cercles de l'Enfer. C'est l'assassin qui devient immortel comme le proclameront une multitude de terroristes russes au début du 20 ème siècle (sait-on que plus de plus de 20 000 attentas auraient été perpétrés, en Russie, durant sa première décennie ?).

On est évidemment à mille lieux de l'image du peuple vertueux que l'on prône sans cesse en Europe de l'Ouest. Le peuple est plutôt criminel et immoral, pense-t-on à l'Est. On y est véritablement freudiens.

Mais c'est l'empire du Bien qui est en passe de s'imposer dans le monde occidental. On ne serait qu'un troupeau de petits saints névrosés avec juste quelques brebis galeuses qu'il serait urgent de rééduquer. A cette normalisation des esprits, s'appliquent les multiples thérapies de l'âme tellement prisées : anxiolytiques, thérapies du bien-être, pensées positives, psychiatrie...Des gens normaux, sains et bien dans leur peau, c'est devenu l'idéal démocratique. Mais ce triomphe de l'individu-roi dissimule aussi un monde vide, parce que vidé, expurgé; un monde dans le quel on est certes libres mais où il n'y a plus aucune liberté à exercer tout simplement parce qu'il n'y a plus rien à désirer. 

Savoir d'abord accepter les démons que l'on porte en soi et peut-être même leur donner une expression, ça peut aussi dessiner un autre chemin  de vie, à l'écart des thérapies moralisatrices du "feel-good". Il y a bien un schisme entre l'Occident et l'esprit de Byzance. J'ai souvent du mal à rentrer dans la normalité française parce que je me sens continuellement hantée de rêves et de démons. Mais ma dinguerie intérieure, je m'en accommode et même la cultive. Pouvoir "plaidoyer pour une certaine anormalité", ça pourrait changer beaucoup de choses, ça pourrait nous aider à sortir de la grisaille de nos jours.

Outre les peintres Nesterov et Chagall, images principalement extraites des films d'Andreï Tarkovsky.  

Un post très personnel qui cherche à expliquer ce qui, à mes yeux, différencie l'Est et l'Ouest de l'Europe. Je précise que je ne suis ni croyante ni orthodoxe mais je connais un peu quand même.  Surtout ma vision de l'orthodoxie est très influencée par Dostoïevsky et est bien éloignée de l'idéologie réactionnaire de l'actuelle église orthodoxe russe. Néanmoins, la vision de Dostoïevsky me semble très proche, aujourd'hui encore, de celle des mentalités populaires.

Les livres que je recommande : 

- Ivan Tourgueniev : "Père et fils"

- Sophie Kovalevskaia  : "Une nihiliste"

- Jean-François Colosimo : "L'Apocalypse russe". Un petit livre très juste et très érudit mais d'un accès peut-être un peu difficile.

- Jean-Michel Cosnuau : "Froid devant" avec une préface d'Emmanuel Carrère. La nuit moscovite et tous ses excès.

- il y a évidemment tout l’œuvre de Dostoïevsky, en précisant toutefois qu'il faut absolument lire les traductions en français d'André Markowicz. Ce sont les seules fidèles à la prose volontairement négligée de Dostoïevsky. On a jusqu'alors traduit Dostoïevsky en beau style, comme s'il écrivait comme Flaubert alors qu'il écrivait plutôt comme Céline. Mais les traductions de Markowicz changent tout !

- Mikhaïl Boulgakov : "Le Maître et Marguerite" dans la toute récente nouvelle traduction du même Markowicz.

- Jan Brokken : "Le jardin des cosaques". Le grand écrivain néerlandais suit ici Dostoïevsky dans son exil en Sibérie. J'ai adoré !

Enfin, à ceux qui visitent Paris, je rappelle que la nouvelle cathédrale orthodoxe russe est ouverte, depuis fin 2016. Mais les peintures et décorations intérieures (fresques et mosaïques) restent à faire (c'est donc forcément décevant aujourd'hui). Elle est située quai Branly, juste à côté du musée des Arts Premiers et au pied de la Tour Eiffel. Mais je ne suis pas contente parce que cet édifice a donné lieu à des polémiques stupides. Le projet initialement retenu à l'issue d'un concours international d'architectes était original et audacieux. Mais il s'est vu opposer un veto de la part de l'ancien Maire de Paris (Delanoë) qui a, alors, imposé son projet, beaucoup plus banal, celui de Wilmotte. Ci dessous, images du premier projet et du projet finalement réalisé.

En matière d'église orthodoxe, je recommande plutôt, outre celle de la rue Daru, celle située au 93, rue de Crimée (19 ème). Dépaysement garanti dans un oasis de calme et de verdure.



samedi 8 mai 2021

"Je ne sais rien de la Corée"

 


 La Corée, j'ai découvert un peu par hasard quand j'étais étudiante. Juste en face de l'immeuble dans le quel je vivais, dans une petite rue du 17 ème, se trouvait un restaurant coréen. C'est banal aujourd'hui mais c'était, à l'époque, encore très rare. Et puis, il était tellement discret qu'il n'était pratiquement fréquenté que par des Coréens. 

Ça m'a tellement intriguée que je n'ai pas tardé à en pousser la porte. Et là, j'ai été émerveillée, j'ai eu un coup de foudre pour la cuisine coréenne, à nulle autre pareille (bien différente en particulier de la chinoise ou de la japonaise) : son esthétique, la multitude des petits plats offerts, le kimchi (chou fermenté et pimenté), le gimbap (algue séchée), le bulgogi (barbecue de porc ou de bœuf)... Je n'ai pas tardé à aller m'empiffrer régulièrement. Et puis quand j'ai raconté qu'il y avait plein de Coréens en URSS (déportés, notamment en Ouzbékistan, par Staline dans les années 30) et qu'un célèbre rocker soviétique, Viktor Tsoï, était d'origine coréenne, j'ai été adoptée par le patron et obtenu table ouverte.

 C'est à partir de là que j'ai rêvé de me rendre au "Pays du matin calme", au "Royaume ermite". J'ai réalisé ça il y a une dizaine d'années. A l'époque, c'était vraiment original parce que la Corée, c'était encore "terra incognita" en Europe de l'Ouest. On ne connaissait pas encore ses géants de l'électronique ou de l'automobile (Samsung, LG, Hyundai, Kia, Kepco qui viennent de supplanter l'industrie japonaise) et encore moins la K-Pop et le cinéma coréens.

 

J'imaginais un pays de montagnes brumeuses arpentées par des moines impavides se rendant d'un temple à un autre. Mais dès mon arrivée à l'aéroport d'Incheon à Séoul, un splendide matin d'avril, j'ai compris que ça n'était pas du tout ça. La Corée du Sud, c'est tout de même 57 M d'habitants sur un territoire d'à peine la moitié du territoire français. Il faut bien le dire, j'ai d'abord été affreusement déçue par l'environnement urbain étouffant de la Corée. Si les villes peuvent être laides au Japon, c'est encore bien pire en Corée. Il faut traverser un océan d'horreur avant de découvrir un havre de paix, un quartier miraculeusement préservé, un temple retiré et bien caché, au sein du quel la magie, tout à coup, opère. Les préoccupations architecturales, elles ont longtemps été secondaires. Ça s'explique simplement :  la Corée du Sud était, au début des années 60, l'un des pays les plus pauvres au monde. Il ne faut donc pas s'étonner des ravages d'une urbanisation débridée avec une croissance fulgurante et sous un régime politique longtemps autoritaire.

J'étais tellement déprimée par la laideur des villes que j'ai décidé de me rendre en province et à la campagne. En particulier à Gyeongju, le centre de l'ancien royaume de Silla, où j'ai eu la chance d'être hébergée par une famille coréenne dans une vraie maison coréenne. Là, ça a été l'émerveillement et le dépaysement absolus d'autant plus que c'était l'époque des cerisiers en fleurs, aussi merveilleuse qu'au Japon.

Mais au total, à l'issue de mon séjour, je ne suis revenue qu'avec des impressions de la Corée; peut-être d'ailleurs totalement fausses. Je me garderai donc d'avoir un jugement sur ce pays. "Je ne sais rien de la Corée", je le souligne mais voilà, du moins, ce que j'en ai retenu :

- il est d'abord facile d'aborder les gens dans la rue et d'échanger avec eux. Ils semblent d'ailleurs enchantés de nouer contact. Beaucoup parlent d'ailleurs un bon anglais. Ce n'est pas comme les Japonais que l'on stresse épouvantablement en s'adressant à eux parce qu'ils ont peur de perdre la face s'ils ne savent pas répondre et parce que leur niveau en langues étrangères est généralement lamentable. 


 - mais j'ai eu aussi l'étrange sentiment d'être, dans les campagnes coréennes, un sujet de curiosité, sans doute lié à mon apparence physique. Peut-être qu'on me trouvait affreuse ? Je n'y percevais aucune hostilité ou harcèlement mais j'étais souvent longuement accompagnée par de vieux messieurs coréens. Et puis, je me suis laissée prendre moi-même à ce préjugé "racialiste". J'ai ainsi rencontré, là-bas, de nombreux américains. On se mettait alors rapidement à échanger sans doute simplement parce qu'on se sentait un peu perdus au fin fond de l'Asie et qu'on se reconnaissait alors mutuellement blancs et occidentaux. Terrible de découvrir qu'on n'est pas soi-même indemne de ça.

- pourtant, la Corée est l'un des pays d'Asie les plus occidentalisés dans ses mentalités. C'est leur langue d'abord d'origine turco-ouralo-altaïque et qui n'a rien à voir avec le chinois ou le japonais. Et puis, ils ont un simple alphabet, l'Hangeul, véritable fierté nationale de 24 lettres. Ça ne m'est pas apparu beaucoup plus difficile que le cyrillique.

- et aussi, la religion dominante, c'est le christianisme (avec une majorité de protestants), un christianisme d'ailleurs en continuelle expansion. Il apparaît d'ailleurs presque incongru de contempler des paysages de rizières émaillés du clocher d'une église. La religion y semble d'ailleurs fervente à tel point que je suscitais souvent l'incompréhension des Coréens quand je leur déclarais que j'étais athée.


 - il est vrai qu'en plus d'être chrétiens, les Coréens sont, en même temps, tous confucéens. Être le pays de Confucius, c'est ce qu'ils revendiquent et ça implique une discipline morale et personnelle très stricte. Le respect de la vie (l'IVG est interdit), des maîtres, des ancêtres, on ne rigole vraiment pas avec ça. Ça explique peut-être, en partie, leur réussite économique. C'est notamment le pays où l'on travaille le plus au monde; quant au parcours scolaire, c'est absolument épouvantable : l'école est systématiquement doublée de cours de cours particuliers. Les enfants sont stressés, épuisés.


 - et les Coréens sont évidemment aussi bouddhistes et surtout chamanistes. Le chamanisme, qui vient de Sibérie, ça nous apparaît bien primitif dans un pays aussi moderne mais c'est une pratique qui demeure très vivante en Corée. En témoignent les innombrables cafés et maisons de voyance, surmontés de deux drapeaux (un blanc et un rouge), que l'on rencontre un peu partout dans les villes. Les Coréens consulteraient ainsi le ou la chaman (appelé "mudang") à toute étape importante de leur vie : mariage, travail, examen. Et puis, on ne construirait pas un bâtiment, une maison, une usine, un temple, sans s'être assurés au préalable, par des rituels chamaniques, de la bienveillance des esprits du lieu. Ça explique que les grands monuments et lieux religieux se situent dans des lieux qui nous apparaissent impossibles, improbables, parfois difficiles à trouver. Étrange irrationalité dans un pays tellement organisé.


 Je me suis donc baladée en toute innocence et selon mon humeur en Corée. C'est vraiment facile : tout marche, tout fonctionne, tout est à l'heure, tout est propre, tout est très sûr (se faire voler, agresser, embêter, est quasiment inconcevable). Et puis la population est attentive, aidante.

 

J'ai d'abord donné libre cours à ma passion pour les marchés. Ils sont gigantesques, fascinants, avec une foule de produits que je ne connaissais pas. On m'a même fait manger de la pieuvre découpée sous mes yeux et encore vivante. Quant à ma connaissance de la cuisine coréenne, je l'ai bien sûr approfondie mais je me suis souvent retrouvée en pleurs, sur le point d'étouffer, tellement c'était épicé.

Le plus difficile pour moi, ça a été d'apprendre à vivre par terre, dans les restaurants et les maisons. En province, les Coréens n'ont, en effet, pas complétement intégré l'usage des chaises. J'ai donc du remiser mes jupes.


  A mon retour, je me suis dit que la Corée, ça n'était vraiment ni la Chine, ni le Japon, ni une synthèse des deux. Il y a bien une identité coréenne.  Mais je me suis demandé si cette identité n'était pas continuellement troublée par l'histoire, l'évolution du monde. Un symptôme ? La Corée du Sud est le pays de la chirurgie esthétique. Elle s'affiche partout dans Séoul et les cliniques privées abondent. 50 % des jeunes filles auraient, dès l'âge de 18 ans, recours au bistouri et les jeunes garçons ne seraient pas non plus épargnés. On se refait massivement le nez et les lèvres, on se débride les paupières, bref on cherche à ressembler à tout le monde et, en particulier aux Occidentaux.


 Qu'est-ce que ça veut dire dans un pays qui a tellement combattu pour ne pas être dévoré par ses voisins ? Il y a peut-être une explication simple : la Corée est en effet devenue un pays riche mais au prix d'une discipline sociale et professionnelle effroyable. Le seul horizon est souvent celui du travail. Une semaine de travail de 2 fois 35 heures (70 heures), c'est tout à fait courant pour les cadres d'une entreprise. Quant aux week-ends et congés, on ne connaît pas trop. La vie en société devient alors un enfer mais quand on ne peut pas changer cet enfer, on peut, du moins, changer son apparence et se changer soi-même.

Un post sans doute un peu prétentieux et candide. Mais je sais très bien qu'il faut beaucoup plus qu'un voyage touristique pour commencer à connaître, un peu, un pays. Disons que je ne traduis ici que quelques impressions et souvenirs.

Je conseille néanmoins vivement de visiter la Corée : c'est facile, sympathique et déroutant. A cause du climat (à la fois très chaud et très froid), il faut absolument privilégier deux saisons : le printemps (pour les cerisiers) et l'automne (pour une explosion de couleurs). Mes conseils personnels : le parc national des Seorak-San,  Gyeongju et sa vallée, l'île de Jeju (l'un des sites préférés de Le Clézio).

Quelques livres pour prolonger : 

- Eric SURDEJ : "Ils sont fous ces Coréens" (2015). L'ancien directeur de LG France (téléviseurs) décrit une entreprise impitoyable et terrifiante où règne une ambiance à la fois mystique et guerrière. Dix ans chez les forcenés de l'efficacité, le prix humain de la réussite coréenne. Un livre qui fait frémir, sans doute partial voire contestable, mais qui interroge sur l'économie mondialisée.

- Arthur DREYFUS : "Je ne sais rien de la Corée". Par un jeune écrivain talentueux qui vient de s'illustrer, tout récemment, avec la publication, d'un livre monstrueux (plus de 2 000 pages mais je n'ai pas lu) : "Histoire sexuelle d'un jeune garçon d'aujourd'hui". Son livre sur la Corée est très drôle, très réussi : un chef-d’œuvre d'impertinence et de pertinence.

- Jean-Marie LE CLEZIO : "Bitna, sous le ciel de Séoul". Le prix Nobel de littérature 2008 connaît bien la Corée où il a été maintes fois invité et où il est très apprécié.

- Young-Ha KIM : "Ma mémoire assassine". Un tueur en série septuagénaire

- Yeon-hee LIM : "Séoul, vite, vite". Huit écrivains, huit nouvelles, un petit panorama de la littérature contemporaine coréenne.

Comment enfin ne pas évoquer le cinéma coréen, très brillant depuis deux décennies mais qui surprend souvent par sa violence. Il faut absolument voir deux chefs d’œuvre récents : "Burning" de Chang-dong LEE et "Parasite" de Joon-ho BONG. J'ai également beaucoup aimé des films plus anciens : "Locataires", "Mademoiselle", "Printemps, été, automne, hiver...et printemps", "Ivre de femmes et de peinture".

samedi 1 mai 2021

"Le Royaume de l'insolence"

 

Le 11 septembre prochain, 20 ans jour pour jour après les attentats terroristes, les troupes américaines vont se retirer d'Afghanistan. N'y resteront plus (ce n'est même pas sûr) que quelques soldats européens.

Personne ne sait ce qui va alors se passer : probablement une aggravation de la guerre civile, une restauration de l’État islamique et la constitution d'une nouvelle base pour Al-Qaida et Daech.

Pourtant, on ne le dit pas assez, la société afghane a beaucoup évolué depuis deux décennies, notamment à Kaboul. Les femmes, en particulier, fréquentent écoles et universités et ont accès au marché du travail. Et dans la capitale, c'est beaucoup moins sinistre qu'on ne l'imagine; on y trouve tout ce qui fait le plaisir de la vie urbaine : des commerces innombrables, des lieux de rencontres, des maisons de thé, des restaurants, des cinémas, des salles de sport.


Surtout, il faut rappeler que l'Afghanistan n'a pas toujours vécu sous le régime de l'obscurantisme. Dans les années 60, quand il accueillait la génération "Peace and Love" de la route des Indes, c'était l'un des pays les plus paisibles et les plus libéraux (c'était bien sûr relatif) du Moyen-Orient. Et puis, après la chute du Roi Zaher (1973), le pays a connu une longue décennie d'expérience soviétique avec une stricte laïcité. C'est resté gravé dans les mémoires même si la population afghane est aujourd'hui très jeune (près de 38 millions d'habitants aujourd'hui mais seulement 15 millions, il y a 20 ans).

L'Afghanistan fait partie des quelques pays où, depuis mon adolescence, j'ai toujours rêvé d'aller. Mais je ne sais vraiment pas si ce sera un jour possible. Ce qui m'attire, c'est d'abord la grande proximité avec la culture persane, avec des destins souvent liés. Surtout, il s'agit de deux pays fiers, qui n'ont jamais été conquis ni soumis à un envahisseur. Et puis, sans parler de la langue, on m'a dit que les paysages (de hautes montagnes, des déserts de pierre, des jardins), l'architecture des villes et des mosquées, la cuisine, les bazars, étaient sinon les mêmes, du moins en continuité. Mais l'Afghanistan, c'est aussi le lieu de croisement de l'Asie et de l'Occident, du bouddhisme et de l'héritage grec (évidemment transmis par Alexandre le Grand), ce que l'on appelle le gréco-bouddhisme).

Des Afghans, j'en ai d'ailleurs connu pas mal. Ils sont très nombreux en Iran où ils vivent comme un sous-prolétariat clandestin, presque méprisé. Se sentant rejetés par les Iraniens qu'ils redoutaient, ils osaient nous aborder et s'adresser à nous, ma sœur et moi (il fallait faire très attention à l'éventuelle présence de "bassidjis"). Sans doute, ils nous identifiaient comme Russes. Pourtant, on était deux nanas prétentieuses, deux grandes perches au teint clair et eux des petits malingres, rachitiques et tout bruns, complétement timorés. C'étaient alors de très étranges dialogues et je ne sais pas si on arrivait à communiquer à l'autre quelque chose du monde dans le quel on vivait. On était donc très éloignés les uns des autres mais une chose nous rapprochait quand même : on était tous des exilés et on avait donc un regard extérieur sur la société iranienne.

 Et puis, j'ai failli partir travailler en Afghanistan au début de ma carrière professionnelle, il y a une dizaine d'années. Le Ministère des Affaires Étrangères français proposait alors un poste de Conseiller (ère) auprès du Ministre de la Santé afghan. Je remplissais alors toutes les cases : langues, connaissances techniques, capacités d'adaptation. Mais mon entourage m'a alors fermement dissuadée, me prédisant que j'allais être enlevée, décapitée, séquestrée. J'ai moi-même pris peur et je me suis dégonflée, j'ai retiré ma candidature. Mais aujourd'hui encore, je demeure mortifiée de ce revirement et j'ai même un peu honte d'avoir soudain eu la trouille. Je continue, aujourd'hui encore, de ruminer ça et ne cesse de me demander ce que je serais devenue si j'étais effectivement partie là-bas. Sûrement quelqu'un d'autre, probablement différente de celle que je suis, avec d'autres horizons, mais serais-je d'ailleurs encore de ce monde ?

 On est finalement tous portés par des rêves d'"ailleurs" qui se concrétisent ou non selon des aléas impénétrables. C'est l'histoire de l'herbe plus verte, souvent moteur de la trajectoire d'une vie; il y a ceux qui restent et ceux qui partent. C'est une préoccupation qui m'agite sans cesse mais je n'ai pas la prétention de croire au Destin. C'est d'ailleurs souvent la désillusion qui est au rendez-vous. Je suis, en fait, tout simplement émerveillée par la puissance du Hasard.


 L'avant-avant dernière photo a été prise à Kaboul par Laurence Brun au début des années 70. Ces jeunes filles ne sont peut-être pas représentatives de l'époque mais témoignent néanmoins d'une réalité complexe.

 L'Afghanistan a inspiré une étonnante multitude d'écrivains, souvent remarquables. J'ai du faire, ci-dessous, une sélection impitoyable. Mais je constate que j'ai été très marquée, influencée, par eux. L'Iran, l'Afghanistan, ce sont bien des parties de moi-même, des éléments constitutifs.

- Nicolas BOUVIER : "L'usage du monde". Un des grands livres de la littérature française, à lire et relire. Être écrivain-voyageur, y a-t-il   plus belle activité, plus belle réalisation de soi-même ?

- Peter HOPKIRK : "Le grand jeu"

- William DARLYMPLE : "Le retour d'un Roi - La bataille d'Afghanistan"

- Ella MAILLART : "La voie cruelle"

- Anne-Marie SCHWARZENBACH : "Hiver au Proche-Orient", "Bleu immortel- Voyages en Afghanistan"

- Robert BYRON : "La route d'Oxiane" 

- Bruce CHATWIN : "Qu'est-ce que je fais là ?" J'adore Chatwin qui n'a pas eu le temps de consacrer un grand livre à L'Afghanistan qu'il aimait tant.  On trouve néanmoins quelques articles percutants dans cette autobiographie.

- Rory STEWART : "En Afghanistan". Très beau !

- Michael BARRY : "Le Royaume de l'insolence L'Afghanistan 1504-2011"

- James MEELK : "Nous commençons notre descente"

- Asne SEIERSTAD : "Le libraire de Kaboul". La vie quotidienne sous les Talibans.

- Paulina DALMAYER : "Aime la guerre". Étonnant, déconcertant !

- Carsten JENSEN : "La dernière pierre". Un effrayant chef-d’œuvre !

- Olivier ROY : "En quête de l'Orient perdu - Entretiens avec Jean-Louis Schlegel"; un récit autobiographique, une réflexion originale sur notre situation actuelle. Une passionnante introduction à l'Orient compliqué. C'est aujourd'hui en poche (Le Seuil).

Enfin 2 curiosités :

- 1 bande dessinée de Nicolas WILD : "Kaboul disco" (deux tomes), suivi de "Kaboul Requiem". Nicolas a travaillé en Afghanistan au début des années 2000. Un ouvrage très vivant et, probablement, très juste.

- "Afghanistan" Petit futé. Le seul guide touristique de l'Afghanistan (2012-2013). Ça permet au moins, à défaut d'organiser son voyage, de rêver du pays.