samedi 20 juillet 2024

Les nomades

 
Dans l'ancien monde communiste, il n'était pas rare de croiser des groupes de nomades qui, avec leurs carrioles et leurs chevaux, erraient d'un pays à l'autre.


Ils s'accommodaient fort bien du système, non seulement parce qu'ils conservaient liberté de circulation mais surtout parce qu'il leur était facile de se livrer à une multitude de petits trafics internationaux qui leur permettaient d'assez bien vivre, mieux que les autochtones. Etrangement, ils étaient tolérés par les autorités communistes et les populations locales, peut-être parce qu'ils facilitaient la soupape de sécurité du marché noir.


On les considérait avec distance, on s'en méfiait mais on les enviait aussi parce qu'ils bénéficiaient de cette liberté de déplacement dont on était justement privés. Et puis leurs grosses bagnoles (des Mercedes) et les bijoux rutilants de leurs femmes... Dans les restaurants, c'étaient eux qui commandaient l'horrible champagne russe. Ils voyageaient et étaient riches sans beaucoup travailler. Ils incarnaient, en fait, notre rêve à tous.


C'est à peu près terminé aujourd'hui. Dans la nouvelle Europe, les ethnies sans attache nationale, ça n'existe tout simplement pas.


Néanmoins, il existe encore un territoire fascinant mais absolument méconnu en Europe. C'est à l'Est de la Slovaquie, bordant la frontière ukrainienne (c'est pour ça que je le connais).  Là, croupissent, dans de véritables ghettos, la plupart des Roms (environ 500 000 personnes) du pays. En matière de bidonville, c'est vraiment glauque de chez glauque. Mais qui parle de ça, qui connaît ça ? On ne connaît que les citoyens laborieux et on préfère chanter le miracle économique slovaque. Seul, le réalisateur autrichien, Ulrich Seidl, ose évoquer cette "zone" informe, indistincte, dans un film saisissant: "Import/Export" (2006).

Les nomades, on préfère fermer les yeux, ne pas les voir. Ou plutôt, on est victimes d'un véritable biais cognitif: on a été tellement façonnés par la philosophie des Lumières (le contrat social et les révolutions techniques et industrielles) qu'on est, aujourd'hui, entièrement convaincus que le Progrès de l'humanité, ça consiste à s'entasser et se fixer dans de grands centres urbains bétonnés avec des monuments pérennes, des bureaux de verre, des immeubles collectifs.

Et on croit surtout que ce sont les sédentaires qui ont fait l'Histoire, tandis que les nomades, toujours rétifs, auraient plutôt freiné, entravé, celle-ci. On ne perçoit pas que ce que l'on appelle la Grande l'Histoire, ça n'est jamais que celle des vainqueurs, celle des Pyramides d'Egypte et de l'Acropole à Athènes. 


On oublie que des nomades, il y en avait encore beaucoup au 19ème siècle: dans la Perse, en Turquie, dans l'Inde des Moghols, en Arabie. Ca n'est pas si vieux que ça.


Aujourd'hui, ça n'est évidemment plus le cas puisque la population mondiale, c'est 7,8 milliards d'habitants, la population urbaine, 5,6 milliards et les nomades, guère plus de 40 millions. La disproportion est telle qu'on n'arrive plus à imaginer qu'il y a eu longtemps un équilibre (certes au sein d'une population totale très inférieure) entre nomades et sédentaires,. Mais si l'on retrouvait, aujourd'hui, cet équilibre, les grandes problématiques du monde (notamment écologiques) s'en trouveraient bouleversées. 


La vérité, c'est que, depuis les origines de l'humanité, les peuples sont en mouvement. Même après que l'on ait édifié les premières grandes cités (Babylone, Rome, Bagdad, Hangzhou), les hommes n'ont cessé de se déplacer et de vivre en nomades. Et du reste, jusqu'au 19ème siècle et le développement effréné de la ville de Londres (plus de 2 millions d'habitants dès le milieu du 19ème siècle), les grandes cités n'ont jamais excédé 1million d'habitants (la Rome de l'Empereur Auguste au 1er siècle avant JC).



Il existe d'autres passés, ceux de minorités effacées de la mémoire, qui ont, aussi, largement contribué à faire l'Histoire: les Scythes et les Huns, les Mongols et les Turcs. Ces peuples se sont aventurés jusqu'aux confins de l'Europe, jusqu'au Danube. Et il s'en est fallu d'un cheveu qu'ils ne remportent une victoire définitive. Et si ce cheveu avait cédé, quelle serait la face du monde aujourd'hui ? Serait-il pareillement couvert de grands ensembles urbains et industriels surpeuplés ?


Je me garderais bien de répondre. L'Histoire, ce n'est pas ma spécialité. Mais je sais bien que les Russes continuent de vivre dans l'imprégnation du joug mongol (ou joug tatar) qui a tout de même duré de 1236 à 1480. Ils ne s'en sont jamais complétement remis, ça expliquerait leur facilité à courber l'échine, à se soumettre à un pouvoir.


Pourtant, le joug mongol, les historiens découvrent aujourd'hui qu'il n'a peut-être pas été si terrible que ça. D'abord, les Mongols ont contribué à donner une unité territoriale à la Russie. Sans eux, il n'y aurait probablement, sur cet immense territoire, qu'une multitude de petits Etats rivaux (ce qui, au regard de ce qui se passe depuis un siècle, ne serait peut-être pas plus mal). Mais surtout, les Mongols ne se comportaient pas en colon : ils se contentaient d'exiger un tribut de leurs territoires et, pour le reste, ils ne cherchaient nullement à imposer une religion ou même une organisation politique. C'est au point que ce sont les Mongols qui se sont fondus dans la Russie et non l'inverse.


Et ca donne une bonne indication de ce qu'a été, souvent, l'esprit nomade. Les nomades ont généralement été tolérants envers les croyances des autres peuples. Leurs mentalités les portaient,  généralement, à se montrer ouverts envers les autres et muticulturels. Ils défendaient, en fait, surtout leur Droit inaliénable à se déplacer.


Mais ils n'étaient pas, pour autant, bornés et obtus. Ils aimaient aussi la poésie, les Arts et les sciences. Ils ont domestiqué le cheval et inventé de nombreuses armes et ils étaient les premiers écolos vivant dans le respect du monde naturel. L'ouverture d'esprit des nomades a, en fait,  bouleversé toute la culture de l'Eurasie et favorisé, à l'Ouest et par contrecoup, la Renaissance. Finalement, ces "minorités" qu'étaient les nomades ont bouleversé l'histoire de toute l'humanité.


C'est ce qui explique largement la relation ambiguë que l'on continue, aujourd'hui, d'entretenir avec les nomades.


Crainte d'abord parce que l'on se rend bien compte que les nomades sont des rebelles. Ou plutôt des rétifs: ils se montrent profondément indifférents à notre belle culture, à notre mode de vie. Ils n'ont pas du tout envie qu'on les socialise, les stabilise, mais, en même temps, ils s'intéressent aux autres. C'est ce que j'avais moi-même éprouvé quand, en Iran, j'avais rencontré, dans les montagnes du Zagros, des nomades Bakhtiaris. C'était un peu la même expérience que Vita Sackville-West ("Twelve Days"). 


Eux et moi, on vivait vraiment aux antipodes. Pourtant, j'avais été accueillie avec une joie et une curiosité immenses. C'est tout juste si les femmes ne voulaient pas me déshabiller complétement, échanger tous leurs vêtements et bijoux avec les miens. Et partager de la nourriture avec eux avait été bizarre et troublant. Il a fallu que je fasse effort pour goûter ce qu'ils m'offraient (de la viande, probablement de chameau).



Et on se prend alors à rêver fugacement. C'est vrai que la sédentarisation complète du monde, ça n'est finalement que très récent. Est-ce que je n'aurais pas dû me laisser entraîner et devenir, du moins pendant quelque temps, une jeune fille bakhtiari ? Se déplacer continuellement dans des paysages magnifiques, vivre en symbiose avec le vivant, la nature, c'est sûrement exaltant. 


Vita Sackville-West avait ainsi rêvé d'accompagner, pendant plusieurs années, les Bakhtiaris mais elle n'avait physiquement tenu le coup que pendant quelques jours. Quant à moi, je n'ose songer à l'envers du décor pour une femme. Parce qu'il faut bien le dire, la mythologie de la Liberté dans une société nomade, ça n'est, justement, qu'une...mythologie. Ses règles de fonctionnement internes, ses hiérarchies, sont souvent plus butées, plus bornées, que celles d'une société sédentaire. Y chercher son émancipation en son sein est illusoire.


Je me suis donc dépêchée de rentrer à Téhéran, la ville des extrêmes, aussi monstrueuse que fascinante. Rejoindre des nomades, très peu pour moi ! Mais je me sens toujours portée par l'appel du voyage et j'aurais aimé vivre à l'époque du mouvement hippie et de la Route des Indes. Parce qu'il faut bien le reconnaître: si on voyage de plus en plus aujourd'hui, on est aussi, de plus en plus, des culs-de-plomb. On n'emprunte plus que des chemins balisés,  on ne visite plus que des sites 4 étoiles, on est bardés d'assurance en tous genres, on n'accepte plus la moindre déconvenue.


Retrouver le goût de l'aventure et de la découverte, c'est peut-être ça qui peut nous aider à sortir de notre torpeur. Le grand écrivain polonais Andrzej Stasiuk s'est ainsi fait l'apologue des "pays et régions moches"; ceux et celles que ne recense aucun guide touristique, où il n'y a rien à voir (du genre les confins des pays d'Europe Centrale ou les plaines du Kazakhstan, voire ce que l'on appelle, en France, "l'Enfer du Nord"). C'est en effet cette démarche qui nous ouvre les yeux, nous ouvre au monde, nous apprend à voir.


Et puis, il y a eu, aussi, le grand bouquin de philosophie paru en 1972: "L'anti-Œdipe" de Gilles Deleuze et Felix Guattari. Il faut relire l'étonnant chapitre "Sauvages, Barbares, Civilisés". L'Etat, c'est la résidence et la territorialité. Le nomade, c'est la déterritorialisation, mentale et physique, permanente. Ce sont l'espace et la géographie, plutôt que le temps, qui font l'Histoire.


Images d' Alexander Usto MUMIN, un artiste ouzbek (1897-1957). J'ai par ailleurs intégré de nombreuses photographies de l'Iran et des nomades bakhtiaris dans les montagnes du Zagros. La dernière image, ça pourrait être moi, sauf que je suis trop peureuse pour faire de la moto et même du camping. 

La littérature consacrée à l'esprit nomade, elle est immense et très belle. J'ai déjà évoqué, à maintes reprises, les noms de Nicolas Bouvier, Ella Maillart, Anne-Marie Schwarzenbach, Paul Theroux, Bruce Chatwin. Il faut, bien sûr, également mentionner les Polonais Andrzej Stasiuk et Olga Tokarczuk ("Les pérégrins"). Tous ces bouquins m'ont profondément marquée.

J'ajouterai enfin deux livres :

- Gérard CHALIAND : "Les Empires nomades, de la Mongolie au Danube". Un bouquin que tous les écoliers européens devraient lire. Afin qu'ils comprennent que la naissance de l'Europe, ça n'est vraiment pas allé de soi.

- Anthony SATTIN: "Les nomades". Ca vient tout juste de sortir. C'est un bouquin de "journaliste" qui n'a certes pas la rigueur d'un historien. Mais il est vraiment plaisant et agréable à lire.



samedi 13 juillet 2024

La vie est un roman

 
J'aime bien les transports en commun, les trains, les métros. Ce sont des lieux privilégiés d'observation de la" grande comédie sociale". 

Régulièrement, fugacement, y apparaissent, disparaissent, quelques individus qui semblent hors du commun. Mon grand plaisir, c'est alors de leur broder rapidement une vie, une destinée.



Mais il faut bien dire que, depuis quelque temps, j'ai le sentiment de ne plus avoir affaire qu'à des zombies. Tous plongés, absorbés, emmurés, dans leur smartphone. Plus personne n'échange un regard avec les autres, plus personne ne lit, pas même un journal.


Ca me sidère! Moi, le smartphone, ça ne me sert qu'à consulter le déluge de mes mails professionnels, ce qui est une véritable corvée. Le smartphone, c'est d'abord une horreur, un esclavage permanent rarement dénoncé: l'obligation d'être disponible à tout moment, 24 h sur 24 et toute l'année. Le reste, ça m'apparaît relever de la distraction infantile ou du pratico-pratique inutile. Je pense toujours alors à cet acariâtre et misanthrope Schopenhauer qui pestait contre les "joueurs de cartes": des abrutis qui ne cherchaient qu'à tuer leur ennui, à se procurer un anesthésiant à leur souffrance de vivre. La banalité comme remède à l'angoisse, c'est cela la modernité.



Evidemment, ce sont des propos d'un insupportable élitisme. Mais c'est tellement étrange, ça me donne un tel coup de vieux : je fais partie de la dernière génération qui n'a pas été "éduquée" au smartphone.

Mais qu'est-ce qu'on peut dire de plus ? Il faut être bien arrogant pour décréter aujourd'hui qu'on ne "fabrique" plus  que des crétins. Personne n'en sait rien et le smartphone développe peut-être de nouvelles facultés, capacités, que je suis incapable d'appréhender.


Ce qui est sûr, c'est que je me sens de plus en plus "décalée": la prose du monde, ça n'est plus que monotonie et conservatisme. On en a expurgé une dimension essentielle: l'imaginaire. "La terre est bien basse!", c'est ce qu'on éprouve maintenant.


Régulièrement, je me dis que j'ai eu une chance paradoxale dans ma vie: celle de naître et de vivre d'abord dans des pays "moches de chez moche". Où il n'y avait pas grand chose à faire et d'où les grands médias étaient largement absents. Le seul dérivatif, c'était alors de rêver, de s'évader par l'imagination.


L'ennui, la médiocrité, peuvent aussi avoir leurs vertus, ils peuvent nous booster. C'est un peu l'histoire de Don Quichotte. Vieillard perclus (à plus de 50 ans), accablé d'ennui, il décide tout à coup de remodeler son existence, de lui redonner force et intensité, en la calquant sur les grands romans de chevalerie qui avaient enchanté sa jeunesse.


Je l'avoue, je n'ai fait que parcourir le "Don Quichotte". Mais je me rends compte aujourd'hui que j'ai complétement adhéré, sans le savoir, à son projet: faire de sa vie un roman, c'est à dire "substituer au monde réel un imaginaire où l'on puisse conserver espoir."


Et je suis en effet devenue une espèce de Don Quichotte. Au lycée, j'avais une réputation de fantasque et de lunaire (d'où mon surnom de "Cosmos"). Et il est vrai que ma vie a, très tôt, été entièrement absorbée par le livre, les livres.


Inconsciemment sans doute, j'ai cherché à ressembler aux héros/héroïnes de mes bouquins préférés. Et  je me rends maintenant compte que les "identifications" de mon adolescence ont non seulement été décisives mais, surtout, elles perdurent et continuent de m'imprégner aujourd'hui. J'en viendrais presque à penser qu'effectivement, presque tout se joue durant cette période de basculement dans l'âge adulte.


Ca a d'abord été la construction d'un modèle de féminité. Je me souviens avoir vraiment pleurniché, à l'âge de 13/14 ans, à la lecture de "Madame Bovary" et des "Hauts-de-Hurlevent". Pourtant, je n'y comprenais forcément pas grand chose à l'époque.


Mais aujourd'hui, je me dis que je n'ai jamais cessé d'être une Madame Bovary. Je préfère le rêve à la réalité. J'ai horreur des contraintes matérielles et financières, je suis une insatisfaite permanente,  je me complais dans les aventures éphémères et cruelles. Mais au total, j'ai aussi appris à devenir dure pour éviter de me faire dévorer.


Quant aux "Hauts-de-Hurlevent', j'en ai retenu le tourbillon familial destructeur, la folie qui l'anime et l'esprit de vengeance qui s'ensuit. Ca explique (même si on était plutôt "normalement dingues" chez moi) que je me sente incapable de fonder une famille. 


Et puis, il y a eu l'environnement social et urbain immédiat. Lviv (Lemberg), ça a tout de même été une sacrée référence pour moi. Et aussi "l'âme slave" ou plutôt la culture slave dans la quelle la place des femmes est bien différente. Je me suis bien sûr tout de suite plongée dans Sacher Masoch (même si ça m'a plutôt ennuyée au début) mais surtout dans Bruno Schulz ("Les boutiques de cannelle", "Le sanatorium au croque-mort"). Il y a, chez ces deux écrivains une vision de la féminité comme puissance, et même jouissance, qui continue de me marquer même si elle peut être jugée presque kitsch aujourd'hui. 


Ensuite, à l'âge de 16 ans, je me suis retrouvée en classe de terminale. Là, le prof de philo s'est dépêché de "m'initier", à la théorie et à la pratique. C'était un affreux raseur gauchiste, radoteur et bétonné. Mais il m'a tout de même fait découvrir Freud, Nietzsche et Rimbaud.


Freud, je ne vais pas revenir sur ses théories mais c'est son comportement humain qui m'impressionne le plus aujourd'hui. Son absolue maîtrise de lui-même, sa constante égalité d'humeur, l'écoute qu'il savait porter à tout et à tout le monde, sa politesse, sa sociabilité, son honnêteté scrupuleuse. On n'a, étonnamment, découvert aucune "faille" dans sa biographie. Je continue de penser à Freud quand je m'interroge sur moi-même, sur mon comportement. Que ferait-il à ma place, quels seraient ses choix ?


Nietzsche, il a bien correspondu à mon exaltation et à ma mégalomanie adolescentes. On se croit alors vraiment uniques, des créateurs, des artistes qui s'écartent du "troupeau" humain englué dans la religion et les préoccupations bassement matérielles. Inutile de dire que j'étais incroyablement prétentieuse et grandiloquente. Ca m'a passé, je crois, et Nietzsche, je ne le lis plus trop. Mais tout de même: y-a-t-il plus beaux et plus grands bouquins que le Zarathoustra, "La généalogie de la morale" et "Le gai savoir"? Il n'existe rien de plus urticant: un remède à la pensée commune et à la vie commune.


Rimbaud, c'est un peu pareil. Son écriture est proprement sidérante. Rien de tel pour vous secouer, vous réveiller, vous inciter à chausser vos "semelles de vent",  à arpenter, sans aucun préjugé, le vaste monde et sa diversité. Mais le plus stupéfiant, c'est que Rimbaud a su, un jour, abandonner complétement la poésie  pour devenir homme d'affaires. Etre capable de faire le contraire de ce qui semble être son inclination naturelle, c'est cela, en fait, la vraie Liberté. C'est cela aussi qui m'a guidée dans mon orientation professionnelle, a priori aussi éloignée que possible de celle que j'étais.


J'ai enfin clos mon adolescence avec la découverte, chez un bouquiniste, du livre d'Annie Le Brun: "Les châteaux de la subversion". Y sont évoqués le roman noir, la littérature gothique, du 19ème siècle. C'est principalement allemand et britannique. Ca m'a tout de suite fascinée et je me suis dépêchée de presque tout lire en la matière: du Marquis de Sade à Bram Stoker en passant par Hoffmann, Mary Shelley, Maturin, Le Fanu, Lewis, etc...Et puis, je suis devenue une fille gothique. Je pense même que j'étais très convaincante en la matière (même si ça faisait le désespoir de ma mère) grâce à mon physique longiligne. D'ailleurs, je ne rejette rien de cette période.



Voici donc, rapidement esquissée, la matrice de mon éducation adolescente. Tout est passé par les livres. A partir de là, ma vie est devenue un roman et même plusieurs romans. Et j'ai l'impression de ne pas avoir tellement changé depuis: je continue de "vivre par procuration", à travers des bouquins. 


Mais je ne cesse de me poser cette question: quelle adolescente serais-je aujourd'hui ? Je n'ai bien sûr pas de réponse mais je pense quand même que, biberonnée au smartphone plutôt qu'à la littérature, je serais infiniment plus conventionnelle. Bourrée de préjugés et de lieux communs.


Images de Robert DELAUNAY, Auguste RENOIR, Henri CARTIER-BRESSON, Louis ANQUETIN, Anka ZHURAVLEVA, Charles de STEUBEN, Honoré DAUMIER, Leo MULLER, John William Waterhouse, INGRES, Bruno SCHULZ, Henri MARTIN, Carl Gustav CARUS, Jean-Jacques HENNER, Jacek MALCZEWSKI

L'image 19, que je trouve très évocatrice, est celle d'un grand mur, rue Férou (donnant sur la Place Saint-Sulpice), consacré à Arthur Rimbaud.

Je recommande :

- William MARX : "Un été avec don Quichotte". Un épatant bouquin qui vous donne de vraies clés pour lire don Quichotte, ce best-seller tellement peu lu et mal lu. Don Quichotte ou comment franchir la barrière séparant la fiction de la réalité.

- Andrea WULF : "Les rebelles magnifiques". L'histoire des premiers romantiques, dans les années 1790, à Iéna. On y apprend tout de la vie des frères Schlegel, de Johan Fichte, de Novalis, de Schelling, de Schiller, de Hegel. Et il y a , aussi, de multiples portraits de femmes remarquables. Et tout ce beau monde est amicalement régenté par Goethe. Et tout le monde est admirateur de la Révolution française.

Le Romantisme allemand, ça fait aussi partie des courants littéraires qui m'ont influencée. Je n'ai rien à ajouter à ce bouquin passionnant et merveilleux, l'un des grands livres de cette année. Même si l'Allemagne (ou plutôt la Saxe et la Prusse à cette époque), ça n'est pas votre tasse de thé, je suis sûre qu'il vous passionnera.





samedi 6 juillet 2024

Animal mon frère Toi: Mon Double

 
On se croit singulier et, en même temps, tout à fait normal, enfermé seul dans la cage de son identité.

Pourtant, chacun de nous vit avec un double, voire plusieurs doubles, fichés en son cœur.


La preuve, on aime se regarder dans un miroir. Et notre reflet, on le perçoit avec une espèce de gêne. C'est à la fois nous et quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un, il nous regarde lui aussi. Et ça ne se limite pas à cette épreuve du miroir. Toute notre vie, en fait, on a ce sentiment étrange d'être en permanence regardé.


L'œil est maintenant partout, de la caméra de vidéo-surveillance à l'imagerie R.M.N.. Surtout, on se prend aujourd'hui tous de passion pour les Arts visuels: mode, dessin, peinture, cinéma, photo, etc... Et le regard que nous portons n'est alors jamais neutre, détaché, mais au contraire émotionnel, passionnel.


On pensait, jusqu'à une époque récente, n'être regardés que par Dieu mais on avait une petite marge de liberté: on pouvait essayer de s'affranchir de ce regard de Dieu. Mais c'est fini, Dieu est mort et on s'est en quelque sorte substitués à lui en devenant omni-voyeurs. L'apparence, le spectacle du monde, on n'y prêtait guère attention jusqu'à la fin du 18ème siècle. On ne s'intéressait même ni aux paysages ni aux vêtements. La modernité, c'est devenu le développement sans frein de la pulsion scopique. L'"esprit du monde", sa matrice, c'est Tik Tok et Instagram. 


On est tous devenus des voyeurs, on ne cesse de "mater" et de se laisser absorber par des flux incontrôlés d'images. Mais on ne perçoit pas qu'en même temps que nous regardons, tout le monde, aussi, nous regarde. Et tout le monde, ce ne sont pas seulement des gens, des personnes de rencontre, ce sont aussi des objets inertes, un bijou, un tableau, voire même une photographie ratée. C'est leur caractère énigmatique qui nous accroche, qui fait vibrer quelque chose en nous.



C'est au point qu'il y a plein de "choses" concrètes du monde extérieur qui, dans un déclic soudain, nous saisissent et s'emparent de nous. Elles nous regardent, elles nous font signe, elles nous mettent en fièvre. On ne comprend pas l'attirance qu'elles exercent sur nous mais on s'interroge et on revient sans cesse sur elles.


C'est finalement troublant, déstabilisant parce que le regard que l'on porte sur le monde extérieur ne coïncide jamais avec celui qui est porté sur nous. On sent bien alors qu'il y a en nous une espèce de cassure ou de fêlure essentielles ("The crack up" selon Scott Fitzgerald). 


En gros, notre identité, elle est faite de deux morceaux qu'on n'arrive jamais à ajuster. Il y en a toujours un qui se débine tandis que l'autre essaie de se maintenir tant bien que mal. C'est pour cette raison que, même si on ne l'avoue jamais de peur de passer pour folle, on ne cesse de se parler à soi-même. C'est notre continuel examen de conscience. On se fait des reproches ou on se félicite mais toujours en se donnant le beau rôle. On se vit en héroïne toujours triomphatrice, on s'invente un Destin. C'est au point qu'on en rigole toute seule: "Ah!Ah! je m'en suis bien sortie".


Mais on se ment à soi-même, parce que cela, c'est notre Moi moral qui fait férocement obstacle à nos aspirations profondes. La vérité, c'est qu'on est continuellement tiraillés par notre double intérieur qui signe la vérité de notre Désir. 


On est d'abord fascinés par le regard des autres, de l'Autre. Et ce regard, celui de notre Désir, nous absorbe, nous siphonne. Il nous hypnotise même au point qu'on se sent disparaître en lui. 


Chaque jour, le monde nous fait signe, nous interpelle par des biais divers. A nous d'interpréter les messages qui nous sont ainsi adressés. Quand je me sens regardée (pas simplement par un mec ou une fille mais aussi par une image, voire un objet, qui me troublent), ça me vrille littéralement les entrailles, ça me fait mouiller ma culotte. J'éprouve même alors une certaine plénitude comme si s'effaçaient les limites de ma condition humaine: plus de frustrations, plus d'angoisse de la mort.


Le Double, mon Double, ce n'est pas un individu extérieur qui viendrait me tourmenter, c'est ma Part Maudite, ma part inavouée, celle que je porte en moi et qu'une simple sollicitation fait revivre. C'est l'autre fille, celle sans craintes et sans angoisses, que j'aimerais (aurais aimé) être. Peut-être criminelle, peut-être débauchée. En tous cas, celle qui accepte ses désirs.


Le monde est hanté, c'est ma conviction. Ca ne veut bien sûr pas dire que je crois aux fantômes mais ça signifie simplement qu'on vit presque tous dans une perpétuelle dualité.


Le Double, il est engendré par les désirs que j'ai refoulés. C'est aussi ce qui fait mon drame narcissique, celui d'une névrosée moyenne comme l'immense majorité des gens. Contrairement au pervers assumé qui n'a pas d'hésitations et qui fait toujours ce qu'il dit, je suis continuellement partagée, divisée. Je ne sais jamais bien ce que je veux.


La "fêlure" qui me parcourt, qui m'écartèle même, c'est que je veux toujours une chose et son contraire, que je suis inconstante, jamais satisfaite. Et puis, je ne cesse de rêver d'un meilleur monde, d'une autre vie, dans un autre pays, avec d'autres amis.


Je me dépêche de jeter ce que je viens d'obtenir, les choses et les amants. Je suis vite déçue, je veux passer à autre chose, je répugne à me fixer. 


J'en ai conscience, cette insatisfaction permanente, cet inassouvissement perpétuel, ça me rend sans doute difficile à vivre. Mais c'est aussi un puissant moteur pour moi, c'est ce qui me remue et m'agite sans cesse, me pousse à rechercher sans cesse autre chose. Disons que je suis une rêveuse mais qui agit.


Ca me permet, en particulier, d'échapper à la Folie. Parce que si on se laisse absorber par le regard des autres, si on se plie entièrement à ses injonctions, on finit par éprouver un insupportable malaise, on finit par avoir honte, honte de soi, honte d'être un homme (Kafka "Le procès").


Je dirai qu'on a les Doubles que l'on mérite. Il est donc préférable, même si on est, comme moi, une incurable névrosée, de choisir ses Doubles, plutôt que d'être choisi(e)  par eux. C'est une manière d'enrichir sa vie et, peut-être, de contourner la Mort.


Images de Sophie CALLE, Fernand KHNOPFF, Noelle S.OSZVALD, Deborah TURBEVILLE, Ron RICHMOND, Paolo ROVERSI, René MAGRITTE.

Le titre de mon post "animal mon frère toi" renvoie à un étrange livre (1971) de Paul Roazen évoquant l'histoire de la rivalité méconnue entre Sigmund Freud et Victor Tausk, l'un de ses plus brillants disciples. Victor Tausk, qui se trouvait dans un état de dépendance névrotique (comme beaucoup d'entre nous), fut conduit au suicide...

J'ai déjà évoqué (le 22 janvier 2011) ce thème du Double. Mais j'étais passée à côté de bien des choses. Je recense, du moins, quelques prolongements littéraires (Mary Shelley, Hoffmann, Stevenson, Oscar Wilde, Michel Tournier) de cette figure du Double. Je ne reviens donc pas dessus.

Je recommande vivement, en revanche, deux bouquins récents et impressionnants qui ne traitent peut-être pas directement du Double mais, du moins, de cette fêlure qui traverse chacun d'entre nous:


- Undine RADZEVICIUTE: "La bibliothèque du Beau et du Mal". La littérature lituanienne, ça ne vous dit peut-être pas grand chose. En voici un chef d'oeuvre vraiment troublant. Mais accrochez-vous bien, c'est détonnant.

- Phoebe Hadjimarkos CLARKE : "Aliène". Ce livre vient d'obtenir le Prix du Livre Inter 2024. Son auteure est franco-américaine, ce qui explique, peut-être, qu'elle s'écarte résolument de la littérature pleurnicharde et victimaire actuelle.