vendredi 27 novembre 2009

« L’oeil écoute »



A plusieurs reprises, j’ai passé des vacances d’été en Lituanie. Au bord de la mer, plus précisément, dans l’une de ces admirables maisons en bois de la presqu’île de Neringa, peintes en bleu de Prusse et ocre rouge.


D’immenses dunes de sable, bordées de forêts de pins et de bouleaux, des étendues de bruyère rose composent un paysage austère auquel était sensible Thomas Mann qui y avait une grande maison, à Nida tout près de la frontière russe.
























Il y a aussi une célèbre photo de Jean-Paul Sartre faisant péniblement l’ascension d’une dune lituanienne. Il était là, en 1965, accompagné d’une traductrice russe, Lena Zonina, qui fut sa maîtresse. Curieusement, presque tout a été occulté de cette liaison, tant du côté russe que des proches de Sartre.


La Lituanie, c’est aussi pour moi le peintre et compositeur Čiurlionis. Je crois qu’il est un peu connu, en France, comme musicien. Il était contemporain de Maurice Ravel.


























Personnellement, je l’apprécie surtout comme peintre. Un musée lui est consacré à Kaunas. Il est bien sûr influencé par le symbolisme et l’art nouveau mais ce qui est intéressant, c’est que toute son œuvre cherche à établir une correspondance, ou plutôt une interpénétration, entre deux sphères, l’une picturale, l’autre musicale. Une commune réflexion de l’œil et de l’ouïe, en somme.
Que « l’œil écoute », comme disait Claudel, Čiurlionis en donne une illustration.



Mikalojus Konstantinas Čiurlionis

vendredi 20 novembre 2009

Par delà la ligne d’horizon



Alors, parfois, …lorsque je suis stressée..., je quitte Paris, à la nuit tombante et m’engage sur l’autoroute;
alors, je pousse à fond ma BM, aussi vite que possible, aussi loin que possible, vers le Nord, vers la mer, vers le ciel.

Vers le cimetière marin de Varengeville-sur-mer, là où Georges Braque est enterré.



Photos Carmilla le Golem sur Sigma DP 2

dimanche 15 novembre 2009

L’implosion du réel ou la révolution du désir



J’ai évidemment suivi avec attention les commentaires consacrés au 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. C’est drôle, tous ces « spécialistes », journalistes et politologues, qui ressassent les mêmes clichés et dépeignent l’ancien monde communiste sous les couleurs les plus noires : la terreur policière et la misère.

Ce n’est certes pas complètement faux mais ce n’est pas non plus complètement vrai et ce n’est en tous cas pas l’explication première de la chute du mur.


C’est d’abord négliger que l’immense majorité de la population avait une vie à peu près normale et n’avait qu’exceptionnellement affaire au KGB, la STASI ou la SB. Je vous étonnerai même sans doute en vous disant qu’en ce qui concerne la vie privée, la liberté des mœurs et même la création artistique (même si ça ne bénéficiait pas forcément d’une reconnaissance officielle et que ça variait sensiblement selon les pays), tout était à peu près possible. On ne s’exposait en fait à des ennuis que si l’on s’avisait de monter un groupe politique ou un syndicat dissidents.


Je vais aussi vous choquer en vous disant que, s’agissant du niveau de vie, la pauvreté était très relative car chacun bénéficiait d’un minimum vital et beaucoup de choses étaient presque gratuites (livres, cinéma, théâtre, médecine, université, transports). En fait, on vivait tous médiocrement mais pas dans la gêne. On avait même un rapport complètement détaché vis-à-vis de l’argent comme s’il n’avait aucune valeur, aucun pouvoir.

















En fait, la vie était simplement frugale et morose, sans aucun relief. On jouissait même d’une absolue sécurité, matérielle et psychologique, et il n’y avait normalement pas lieu de s’inquiéter pour l’avenir.


Etrangement cependant, c’est cela justement, cette absence de tonalité, cette matité du réel, qui était lancinant. Tout était tracé, programmé d’avance, de telle sorte que rien ne pouvait arriver, ni sur le plan individuel, ni sur le plan collectif. Le poids du réel était écrasant car il était de béton ou de plomb.


Un sentiment d’immobilisme absolu, voilà ce qui nous plongeait dans une dépression profonde. On a pu dire que L’Afrique n’était pas encore rentrée dans l’histoire; c’était évidemment stupide, mais ce qui est sûr c’est que le monde communiste, lui, en était sorti pour une éternelle stagnation. Et puis, il y avait la honte, l’humiliation vis-à-vis de l’Occident qui nous considérait avec condescendance.


Retrouver l’histoire, le mouvement, l’incertitude et éventuellement la peur, voilà ce qui explique, avant même les aspirations démocratiques et les revendications économiques, le mouvement qui a conduit à l’effondrement du système communiste. Retrouver la brûlure de l’imprévisible, de l’aventure et de la passion. Tout, plutôt que ce monde momifié, entièrement prévisible, qui ne faisait jamais vibrer.


Rien n’est plus oppressant qu’une société sécurisée, planifiée, sans aspérité, chatoiement, mystère.


Un monde sans désir, voilà ce qu’avait réalisé l’Union Soviétique.



















D’ailleurs, ce qui nous fascinait dans l’Occident, c’était moins son confort matériel que ses aspects sulfureux : le luxe, les beaux objets, les beaux vêtements, la supposée liberté sexuelle, les paradis artificiels, les stars, les boîtes de nuit, bref tout ce qui fait la beauté et l’esthétique de la vie.


Cela vous apparaîtra trivial mais on avait d’abord envie de boire du champagne, avoir des produits de maquillage et des parfums raffinés, porter de la lingerie chic, rouler dans de belles bagnoles et s’éclater dans une grande fête nocturne.

Je sens votre réprobation moralisatrice mais vous ne pouvez négliger que les groupes LVMH (Louis Vuitton, Dior) et l’Oréal ont autant contribué, en nous faisant rêver, au renversement du communisme que les théoriciens des droits de l’homme.






Boris Koustodiev (Борис Кустодиев), Nick Hannes, photo Carmilla le Golem sur SIGMA DP2

dimanche 8 novembre 2009

Manifeste pour une vampire


Je me réjouis. Le mouvement vampirique prend sans cesse de l’ampleur. Je ne parle pas seulement des nombreux films, très beaux, récemment sortis : « Morse » du suédois Thomas Alfredsson, « Thirst, ceci est mon sang » du coréen Park, « Jennifers’Body » de Karyn Kusama avec la renversante Megan Fox. On annonce également la prochaine sortie de « Twilight n°2 » mais c’est un peu trop ado pour moi. J’ai aussi remarqué que, dans les librairies, il y a maintenant tout un rayon consacré à la littérature vampirique ; ça change des étagères entières autrefois consacrés à Karl Marx. Et puis, il y a, dans les journaux, beaucoup d’articles consacrés au phénomène. Certes, on parle d’un effet de mode, d’adolescents un peu attardés ; quelques parents s’inquiètent, tout de même. Ils ont bien raison, car je suis convaincue qu’il s’agit d’une tendance de fond.






















Le vampirisme, c’est d’abord une révolte :

Contre la société hygiéniste et écologiste,
Contre l’Etat Orwellien qui cherche à nous exproprier de notre vie et de notre mort,
Contre le totalitarisme de la transparence absolue,
Contre le gouvernement des purs et des incorruptibles,
Contre tous les moutons dociles, pour qui la loi intérieure s’assimile à la loi positive, tous ces pieux et zélés fonctionnaires, thuriféraires du familialisme, artisans de la banalité et de l’ordre moral.





















Echapper à la grisaille ataraxique du monde, l’atonie du désir, l’indifférenciation généralisée, voilà mes rêves de vampire. Cracher sur les « hommes sans qualités » pour qui tout se vaut, retrouver la dimension tragique de la condition humaine.

Le vampirisme redonne d’abord à la sexualité sa force subversive. Elle n’est pas un choix, une hygiène, une satisfaction. Elle est d’abord un trouble, un bouleversement, une terreur. Elle est transgression, elle a partie liée avec le mal et avec la mort. Ce n’est pas le bien qui nous fait rêver, c’est l’abîme de la perte qui nous attire.
C’est le mal qui nous séduit jusqu’au vertige, tel est le message de Dostoïevsky (Фёдор Достоевский). Personne n’a envie de vivre avec un saint, en revanche nous sommes tous fascinés par les criminels.

Le vampirisme, c’est donc la conscience du mal en chacun de nous, cette pulsion de mort qui nous travaille sans cesse, nous pousse au crime et au suicide. Pas de désir sans interdit,… reconnaître cela c’est comprendre que nous sommes pêcheurs pas essence, ce qui fait notre grandeur et nous rapproche peut-être du divin.

Le sentiment de la faute, l’ivresse de la destruction, voilà ce qui nous entraîne, dicte nos conduites, sans que l’on sache si le crime précède la faute ou inversement. On peut aussi être criminel à force culpabilité dit Freud.

Le mal, le péché, la faute, l’interdit, voilà des notions qui font ricaner aujourd’hui à l’heure où tout le monde se proclame innocent, sincère, transparent, honnête, spontané.



Le vampirisme ne craint pas de réhabiliter tout cela. De même, il réaffirme l’absolu de la différence des sexes alors que l’on semble aujourd’hui croire à leur possible communion, confusion, réconciliation, dans une vision idyllique et pacifiée. Mais non !! Le mythe androgyne qui hante nos sociétés est là encore un fantasme totalitaire visant à évacuer le désir et la sexualité. Qu’on s’en réjouisse ou s’en afflige, il y a le roc du destin, l’incontournable de l’anatomie.

Le vampirisme est donc une exaltation de la féminité, sous ses aspects aujourd’hui les plus occultés : la séduction, l’artifice, l’apparence et surtout le pouvoir, un pouvoir terrifiant, maléfique. Ce n’est pas pour rien que je m’appelle Carmilla. Je sais bien en effet que certaines femmes ont une puissance d’effroi sur les hommes, une capacité à provoquer la terreur et l’angoisse. Comment ? Je ne vous le dirai évidemment pas mais c’est un thème qui affleure de plus en plus dans le cinéma et la littérature.

La toute puissance féminine, voilà ce qui me transporte. J’ajouterai évidemment, pour conclure, le goût des voyages insolites et la folie des langues.


Lord Leighton, Hugo Simberg, Photos Carmilla Le Golem sur SIGMA DP 2 à Montmartre

dimanche 1 novembre 2009

« Trouble everyday »



« Trouble everyday », en hommage au film magnifique de Claire Denis, avec Béatrice Dalle et la musique idoine des Tindersticks.











« Trouble everyday », pour la saison de ténèbres et d'angoisse qui s’ouvre aujourd’hui.

Pour le 1er novembre, le plus beau jour de l’année, je vous ai concocté, hier matin, quelques photos.

Comme la plus banale des touristes, je suis allée me balader du côté de la Tour Eiffel. Voilà un aperçu de ce que cela donne.
J’ai montré, hier soir, à quelques copines mes photos de la Tour Eiffel. Elles m’ont regardée avec un drôle d’air.


Il faut croire, décidément, qu’on ne voit pas le monde de la même manière, nous les vampires. Pourtant, la Tour Eiffel, c'est bien ça aussi.


Photos Carmilla Le Golem sur SIGMA DP 2, garanties sans montage ni bidouillage Photoshop.

dimanche 25 octobre 2009

« Lokis » - L’homme-ours


La Lituanie m’a toujours fait rêver. Une grande puissance déchue qui s’étendait « de la mer à la mer », de la Baltique à la Mer Noire. Une langue étrange, une sorte d’indo-européen originel proche, paraît-il, du sanskrit. Une capitale mythique Vilnius (que j’ai toujours eu tendance à appeler Wilno), merveille d’architecture baroque.

Je croyais aussi que la Lituanie était couverte de forêts primitives peuplées d’animaux sauvages. Mais ce n’est pas du tout ça ; la campagne est cultivée, plate et monotone. Seule la presqu’île de Nida réserve des moments d’émerveillement.

En visitant pour la première fois Vilnius, j’ai découvert, dans ses ruelles entrelacées, le restaurant « Lokis » dont le nom, qui signifie l’ours en lituanien, est un hommage à une nouvelle de l’écrivain Mérimée.






















C’est drôle, les lituaniens connaissent mieux Mérimée que les français qui ne le lisent plus guère. C’est sans doute dommage car son œuvre est fiévreuse et troublante. De plus Mérimée était un personnage hors du commun, cultivé et cosmopolite. Ami de Tourgueniev, il connaissait bien la langue et la culture russes, ce qui n’était pas si habituel à l’époque.

Mérimée a donc écrit une nouvelle « Lokis » qui se passe en Lituanie. Il y retranscrit parfaitement, à mes yeux, l’imaginaire de l’Europe Centrale.






















Mérimée résume lui-même, dans une lettre à l'Inconnue datée de 1867, cette nouvelle dans les termes suivants « La scène se passe en Lithuanie [...). Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d'être prise par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle est restée folle, ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à un garçon bien constitué, qui grandit et qui devint charmant; seulement, il a des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie; et, la première nuit de ses noces, il mange la femme toute crue. Vous qui connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illégitime de cet ours mal élevé'".

Une sorte de nouvelle vampirique donc… On peut y voir une réflexion sur la part d’animalité en l’homme.

Plus profondément, il s’agit surtout pour moi de l’étroite imbrication du mal en chacun de nous.


Ivan Shishkin Иван Шишкин
Constantin Flavitskiï, (Константин Флавицкий) La mort de la princesse Tarakanova
Franciszek Starowieyski
Arkhip Kuinji , Архип Куинджи

dimanche 18 octobre 2009

Morsures d’automne

Vous me demandez souvent de parler davantage de ma vie quotidienne, concrète, bref de préciser qui je suis et comment je vis.















Je crois pourtant l’avoir déjà évoqué mais c’est en fait très simple. Je vis absolument seule, du fait de mon histoire personnelle mais surtout par goût, par choix, par horreur de la sujétion des relations sentimentales. Par horreur aussi de la vie familiale, de sa promiscuité et de sa malpropreté, de l’intrusion permanente de l’autre dans votre vie intime.

Pour beaucoup, le blog semble avoir une vertu compensatoire à une vie médiocre et morose. On tente alors de se présenter sous un jour aimable et sympathique et de justifier ses échecs. La demande d’amour fonctionne à plein sous un registre mensonger et conventionnel.




















Pour moi, ça n’est pas ça. J’ai la chance de n’avoir aucun souci, ni professionnel, ni matériel. Je suis libre, dégagée des contingences, je n’ai personne à envier. Je n’ai donc rien à compenser et n’ai pas à chercher à plaire ou à être sympathique. Surtout, j’ai en horreur la pensée commune. Le blog, c’est de la décharge émotionnelle pure.

Donc…, je vis principalement à Paris, tout près du parc Monceau, dans un appartement à mon image, mélange d’extrême modernité et d’esprit art nouveau-art déco.

Durant la semaine, je ne fais rien. Rien que travailler dans une sorte de tension frénétique en affrontant chaque jour des situations improbables. Les nuits, en revanche, sont toutes entières pour moi et je les épuise à essayer d’abaisser mes piles de livres.



















Le week-end, je sillonne inlassablement Paris. J’ai en effet déjà parlé du bonheur d’être une vampire, de l’hypersensibilité qui s’y attachait. Mais c’est aussi une torture, une obsession, avec le retour continuel de rêveries sensuelles qui réclament un assouvissement. Alors, je recherche dans la ville des objets de satisfaction. Ce n’est heureusement pas difficile de faire plein de rencontres. Je fréquente beaucoup les parcs, les grands magasins, la Fnac, certains cafés.


Je m’amuse aussi à fixer mes émotions en faisant des photographies. Je fais partie d’un cercle très fermé, conduit par un jeune suédois, Carl Rytterfalk, celui des adorateurs d’un drôle d’appareil, le Sigma DP 2. Je connais bien la technique mais je n’ai pas de talent, enfin… vous me reconnaîtrez probablement dans mes photos.



Alexandre Séon, Photos Carmilla le Golem, fontaine Médicis, les Tuileries, le parc Monceau