samedi 2 juillet 2022

La vie fantôme

 

 Déclarer aujourd'hui qu'on croit aux fantômes, c'est tout de suite passer pour une idiote.  On oublie pourtant que les fantômes ont vraiment été une préoccupation populaire en Europe (accompagnant, en fait, la déchristianisation progressive) durant une bonne partie des 19 et 20èmes siècles. Les fantômes, c'était un peu la vision laïque de la présence/résurrection chrétienne des morts.

D'ailleurs beaucoup d'écrivains majeurs se sont intéressés aux fantômes : Horace Walpole ("Le château d'Otrante"), Hoffmann ("Les mines de Falun"), Dickens ("Un chant de Noël"), Oscar Wilde ("Le Fantôme de Canterville"). Et surtout Henry James et Guy de Maupassant.


Et puis hors d'Europe, le pays le plus étonnant est le Japon. On croit les Japonais hyper rationnels, épris de technologie et d'efficacité. On découvre qu'en matière religieuse, ils sont presque des "primitifs", encore animistes. C'est la religion shinto à laquelle personne ne croit mais que tout le monde pratique. Le monde est pour les Japonais "enchanté", peuplé d'une multitude d'esprits (les kamis). La croyance aux fantômes demeure très vivace, ce sont les Yurei, ces âmes éternellement errantes dont on craint toujours la colère ou la vengeance parce qu'elles sont mortes tragiquement. 


Mais il est vrai qu'en Europe, les morts, on s'en fiche complétement aujourd'hui. "A mort, la Mort", dit-on. On cherche, par tous les moyens, à effacer les morts de notre horizon, les évacuer de nos vies. Des tombes, des cimetières, il n'y en aura bientôt plus avec la généralisation de la crémation. Ne resteront plus que des urnes funéraires dont on se dépêchera de disperser les cendres n'importe où dans la nature. Que nous devenions la première société humaine qui n'honore plus ses morts, ça ne semble émouvoir personne.

 

 C'est le triomphe d'un scientisme à deux balles, d'un matérialisme grossier. Il n'y aurait rien au delà des apparences et de la réalité concrète. Je ne crois que ce que je vois. 


L'imbécilité de cette attitude, Marcel Proust l'a très justement dénoncée. Il était fervent défenseur des Impressionnistes. Il raille alors tous ces peintres et écrivains "naturalistes" qui prétendent épuiser le réel en le décrivant le plus minutieusement possible. Ils ne nous font grâce d'aucun détail, même le plus trivial. Comme si le monde empirique existait a priori, était seul garant d'objectivité et de vérité.


Proust remet les choses à l'endroit : il n'est de réalité que psychique et ce qui est intéressant, c'est la variété infinie des relations entre un sujet et un objet. Le réel, le hic et nunc, l'ici et le maintenant, se creuse toujours d'autre chose que lui-même. Le réel, c'est un afflux d'"impressions" multiples et parfois contradictoires. Il est sans cesse débordé par l'émotion, l'affectivité. On n'a jamais de regard neutre; le passé, la nostalgie font continuellement effraction dans notre vécu quotidien.

Deux bruits, deux images que séparent plusieurs années de notre vie, peuvent, néanmoins être concomitants, c'est cela qui est fascinant. Le Passé est-il d'ailleurs vraiment passé, effacé, aboli ? Ou plutôt, Tout, absolument tout, ne continue-t-il pas d'exister encore ? C'est la grande leçon de Proust. Les souvenirs, les hallucinations sont alors une grande plongée dans le Temps, une communication avec les morts.

Mes parents, ma sœur, sont, par exemple, sans doute morts en effet. Mais ils n'ont nullement disparu de ma conscience. Ils ne cessent de se manifester. 


Ce sont d'abord mes parents qui "émergent" dans mes rêveries. Ils apparaissent titubants, en état de survie précaire, vêtus de loques poussiéreuses et couverts de sang. Ils m'engueulent généralement : "Quelle tête de linotte, tu peux être. Tu n'as même pas pris la peine de vérifier qu'on était bien morts et tu as laissé refermer notre cercueil". Mais leur survie est éphémère et ils sont rapidement de nouveau happés par le grand gouffre de la Mort.


Et puis, c'est le tour de ma sœur, pas très fringante elle non plus, qui surgit à ma porte et vient également m'engueuler : "T'étais vraiment une salope, tu cherchais toujours à me piquer mes mecs. J'espère que tu en baves à ton tour".

 

Ces apparitions, ça n'est pas très gai, évidemment. Mais je crois qu'on y est  tous confrontés et qu'on vit bien de cette manière : dans un dédoublement permanent du réel. Le passé et le présent viennent à fusionner, la perception rencontre l'hallucination. Le réel, l'objectivité, ce n'est finalement qu'une petite partie de notre vie. Beaucoup plus important est ce monde fantomatique, entièrement affectif, dans lequel nous baignons.

Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, c'est le monde objectif qui semble avoir gagné la partie contre le monde hanté. La condition moderne, c'est devenu la banalité et le prosaïsme absolus. L'ennui a énergiquement évacué le merveilleux et l'émotion qui va avec.

Je vois toutefois quelques motifs de ne pas désespérer entièrement. Les 19 et 20èmes siècles ont tout de même bien inventé la photographie et le cinéma, arts fantomatiques par excellence. Je peux, par exemple, retrouver sans difficultés Romy Schneider et cette rencontre cinématographique a davantage de force et de vérité que si elle avait été réelle. Et que dire des vieux clichés de notre enfance, souvent flous et mal cadrés mais porteurs d'une charge émotionnelle incomparable ?

Et aujourd'hui enfin, le formidable développement des réseaux sociaux ne rend-il pas notre existence de plus en plus virtuelle (c'est-à-dire fantomatique) ? On vit de moins en moins "en présentiel", on a une identité mouvante, on se rêve une destinée moins sinistre.

Tableaux de Viktor OLIVA (1861-1928), Arnold Böcklin (1827-1901) et de la peintre tchèque TOYEN (1902-1980) à laquelle le Musée d'Art Moderne vient de consacrer une belle exposition.

Le château est celui de Chateaubriand à Combourg (Bretagne). Il serait parcouru d'un fantôme.

Une image également du célèbre film d'horreur japonais "Ring".

A lire :

 - Lafcadio HEARN (1850-1904) : "Fantômes du Japon". Une cinquantaine d'histoires aux frontières du rêve et de la mort recueillies à la fin du 19ème siècle. A lire par tous les amoureux du Japon. Vient de faire l'objet d'une réédition illustrée de magnifiques estampes.

- MINH TRAN HUY : "Les inconsolés". Une histoire de fantômes et de vengeance. Un bouquin que j'avais adoré, paru en janvier 2020 (vient d'être réédité en poche Actes Sud). Son auteur est une Française d'origine vietnamienne. Elle signe un conte noir, un vrai roman gothique.

Son univers est, en fait, assez proche de celui de Linda Lê, autre franco-vietnamienne décédée prématurément le 9 mai dernier. J'ai été sidérée que l'on n'évoque quasiment pas la mort de Linda Lê dans les médias. Elle était pourtant l'un des grands écrivains français.

- Didier BLONDE : "Autoportrait aux fantômes", "L'inconnue de la Seine", "Leïla Mahi 1932". Un autre écrivain français injustement méconnu. De petits livres oniriques mystérieux. Lisez au moins "Leïla Mahi (poche Folio).

- Henry JAMES : il faut absolument avoir lu "Le tour d'écrou", un chef d’œuvre. C'est à compléter par "Histoires de fantômes" en poche bilingue chez Flammarion, et "Le fantôme locataire" en poche Folio.

- Maupassant ("Apparition"), Pouchkine ("La Dame de Pique"), Gautier ("Spirite"), Villiers-de-l'Isle-Adam ("Véra").

samedi 25 juin 2022

"Pourquoi nous n'aimons pas la démocratie"


Le moteur de l'Histoire, c'est la lutte des classes, disait Marx. 

Le moteur de l'Histoire, c'est l'esprit démocratique, prophétisait Tocqueville peu avant Marx.

A vous de choisir celui qui vous semble avoir vu juste.

Marx, c'était peut-être clair au 19ème siècle, il y avait bien une classe ouvrière prolétarienne, des patrons et des exploités. Mais aujourd'hui ? La classe ouvrière, les propriétaires d'entreprises, ça n'existe plus guère, on n'a plus que des fonds d'investissement et des salariés du tertiaire. Alors, on s'empêtre dans des histoires de dominant-dominé un peu confuses parce que chacun d'entre nous se révèle, tout au long de sa vie, tantôt l'un, tantôt l'autre.


Quant à Tocqueville, les individus venaient tout juste, en ce même 19ème siècle, d'être libérés de leurs pesantes chaînes avec la promotion des individus-citoyens dégagés de toutes les déterminations liées à leur naissance (non seulement son rang social, du paysan au roi, mais son sexe, homme-femme, et son pays de naissance). C'est l'égalité de tous dans des sociétés où la destinée de chacun est façonnée par ses choix et ses mérites individuels.

Marx envisageait une fin de l'Histoire, l'avènement du socialisme. Avec Tocqueville, l'Histoire ne s'arrête jamais, il y a une remise en cause continuelle de toutes les situations acquises; rien n'est définitif ni pour soi ni, surtout, pour sa famille et sa descendance; les rentes de situation, c'est terminé. Marx était finalement un optimiste : il voyait l'avenir sous la forme d'une félicité à venir et d'un ordre stable. Tocqueville, en revanche, c'est le bouleversement et le désordre permanents.


Aujourd'hui, on peut quand même constater que le monde tout entier s'est largement démocratisé et est devenu une vaste illustration des thèses de Tocqueville : de grands fracas et des conflits incessants mais d'où émerge, finalement, davantage de liberté et d'égalité. La vie devient meilleure mais c'est au prix de multiples inquiétudes et interrogations. C'est l'émergence de la grande angoisse contemporaine qui va jusqu'à abominer à tel point l'instabilité démocratique qu'est souhaitée l'émergence d'un ordre fort.


Cette liberté nouvellement acquise, elle nous plonge d'abord en plein désarroi. Parce qu'avec la liberté, c'est à nous de faire des choix qui vont engager notre vie personnelle et professionnelle. Alors, le doute s'installe. C'est ainsi que lorsqu'on se trouve à la croisée des chemins, il y a toujours une petite voix intérieure qui s'élève : choisis mais surtout ne te trompe pas parce qu'un retour en arrière est quasi impossible. On vit alors avec l'angoisse d'avoir pris la mauvaise décision et d'éprouver, à partir de là, le sentiment définitif d'avoir gâché sa vie. La société démocratique a ainsi inventé, pour une majorité de gens, la culpabilité de l'échec. 

Qui ne s'est pas, en effet, senti, un jour, un raté, un nul ? Et cet échec éprouvé, on l'impute rarement à soi-même, à ses propres insuffisances, mais plutôt aux autres, à la société toute entière que l'on prend en détestation absolue. D'une certaine manière, c'était moins angoissant dans une société traditionnelle où il n'y avait rien à choisir parce que les cadres étaient définitivement établis. On faisait un mariage arrangé, on avait des enfants, on subsistait ensuite dans un entourage familial, point final.

Et puis de la détestation de soi, il est facile de passer à la haine des autres. Aujourd'hui, on rencontre la concurrence de tous et on passe alors son temps à vérifier qu'aucune tête ne dépasse, que personne ne marche plus vite que les autres. Chacun observe ses voisins et trouve, bien sûr, mille raisons de crever de rage parce que la vie ne cesse, malgré tout, de fournir des inégalités. C'est la face noire de la passion démocratique de l'égalité qui exacerbe les envies, la jalousie, les haines. 


Par exemple, de ma vie en France, j'ai dû apprendre que si je voulais vivre en bonne entente avec mon entourage, il fallait surtout que j'en dise le moins possible sur moi-même : ne pas mentionner où j'habitais, quelle était ma profession, à quoi je consacrais mes loisirs et vacances. Tant pis si je passe pour une brave fille sans intérêt. La haine dévorante, qui se répand comme une traînée de poudre, c'est, au final, ce qui menace le plus les démocraties.


Et puis, la société démocratique brise les identités et les solidarités qui vont avec. Après l'invention de l'échec, c'est l'invention de la solitude. On nous demande d'être des citoyens du monde, hors sol, universalistes, dans une grande société globale. Les identités, ça a mauvaise presse et ça se tourne aussi bien contre la droite que contre la gauche.

Contre la droite parce que c'est considéré comme de la nostalgie imbécile pour un monde de "nos pères" qui n'a jamais existé et surtout parce que c'est perçu comme source de guerre, de racisme, de domination. Aimer son groupe, c'est, en effet, détester ceux qui lui sont extérieurs.

Contre la gauche, parce que l'identité encourage le séparatisme, la fragmentation de la société en groupes revendicatifs et victimaires (minorités raciales, sexuelles, etc..).


On sombre ainsi dans le populisme, à droite comme à gauche. Mais est-ce qu'être un citoyen du monde, ça a davantage de sens ? C'est un "tourisme social" tellement abstrait qu'il n'incite guère à faire preuve de générosité concrète envers ses proches et les déshérités. Le citoyen du monde est finalement un citoyen égoïste qui s'enferme dans la solitude et le malheur.


Et force est de constater que, généralement, rien ne remplace la solidarité communautaire. Il y a une éthique générale qui s'exerce envers ceux que nous percevons comme nos proches, soit par nos origines (pays, religion, famille) soit par notre parcours social (entreprise, quartier, hobby). A tous ceux là, on accorde une attention certes sélective mais spontanée.


Que ça plaise ou non, la moralité s'enracine bien dans une identité et cette moralité, elle détermine le sens de notre vie. 


L'échec, la solitude, la haine, la perte d'identité. La démocratie, ça peut aussi être ça, ce tableau très noir. Ça explique que certains, à droite, en viennent à fantasmer sur un retour des valeurs, de l'ordre moral de sociétés traditionnelles idéalisées. Ou que d'autres, à gauche,  veuillent aller, encore plus loin, dans l'arasement des inégalités pour une société supposée entièrement solidaire. 

Mais au total, c'est le refus de l'histoire, l'immobilisme, le repli sur soi qui sont revendiqués. Ça me débecte profondément. La perfectibilité, le dépassement de soi-même,  de ses petites origines, c'est tout de même bien ce qui signe la condition humaine.


Images du nouveau graphisme constructiviste apparu dans les années 20, notamment en Allemagne et en Russie. Les deux dernières photographies sont de moi-même, prises en septembre dernier, avec l'Arc de Triomphe emballé par Christo.

Quelques conseils de lecture :

- Brigitte KRULIC : "Tocqueville". Un livre qui entrecroise intelligemment la vie et l’œuvre de Tocqueville. Un récit notamment instructif de ses voyages en Amérique et en Algérie. Je rappelle, par ailleurs, qu'il ne faut pas manquer d'aller voir le très beau château de Tocqueville dans le département de la Manche.

- Alain MINC : "Ma vie avec Marx". Des livres sur Marx, ça devient rare. Celui-ci a le mérite de rappeler que Marx était aussi un penseur du "capitalisme révolutionnaire" et de la mondialisation.

- Augustin LANDIER & David THESMAR : "Le prix de nos valeurs - Quand nos idéaux se heurtent à nos désirs matériels". Une approche très novatrice, vraiment stimulante, visant à intégrer la dimension non pécuniaire de nos vies (la liberté, l'identité, l'altruisme, la justice, la culture) à l'analyse économique. Des mêmes auteurs, on pourra également lire/relire : "Le Grand Méchant Marché" et "Dix idées qui coulent la France".

- Hippolyte D'ALBIS et Françoise BENHAMOU : "Des économistes répondent aux populistes". Un livre à offrir aux fachos-gauchos, Le Pen et Mélenchon, dont les programmes économiques délirants sont étrangement proches mais dont l'argumentaire n'est jamais analysé et déconstruit comme tel.


samedi 18 juin 2022

Ma sorcière bien-aimée


J'ai déjà évoqué ma période "gothique", cette époque durant laquelle, adolescente-étudiante, je me trimballais, chaussée de Docs Martens, vêtue de longues jupes noires et de chemisiers-dentelle, arborant plein de bijoux argent (croix et pointes), le tout exalté par un visage effrayant, craie et khôl. Je trouvais ça classe alors que c'était une vraie horreur mais c'est sûr que ça faisait son effet et que je ne passais pas inaperçue. C'était mon petit trip mental, je me vivais absolument différente, en Maudite, côtoyant les forces diaboliques et du Mal. Ça désespérait bien sûr ma mère mais comme ma sœur était encore plus folle que moi, elle me fichait la paix..

 C'était puéril, bien sûr, je déraillais complétement mais je ne renie pas du tout cette période de mon existence. Délirer, dérailler un peu dans sa jeunesse, je crois que c'est très formateur. Qu'est-ce qu'on peut penser, en effet, d'un ado complétement docile, d'un conformisme absolu, un petit-bourgeois avant l'heure ? On peut douter de ses futures capacités créatrices.


Le monde m'apparaissait alors une vaste comédie sociale mais je me voyais mal endosser un rôle sur la scène de ce grand théâtre. Et puis, quand on est étudiante, c'est la période des initiations sexuelles et on ne veut surtout pas passer pour une cruche en la matière. On se proclame donc anti-conformiste et on joue à fond la carte de la séductrice, de celle qui est expérimentée, sans tabous, entreprenante.


C'est bien sûr à cette époque que j'avais commencé à m'intéresser aux vampires. Mais pas seulement. J'avais aussi découvert la figure apparentée de la sorcière. C'est le magnifique bouquin de Jules Michelet, peut-être moins un livre d'histoire qu'un manifeste féministe, qui m'avait interrogée. Si j'avais vécu à leur époque, n'aurais-je pas été moi-même une sorcière ? C'était quand même plus intéressant que d'être l'épouse d'un paysan qui vous faisait trimer sans cesse, vous battait comme plâtre et n'arrêtait pas de vous engrosser.

 
Être sorcière, c'était à peu près la seule possibilité pour une femme du peuple de jouir d'une vie autonome. Dans l'imaginaire collectif, on les voit généralement comme de vieilles femmes hideuses et méchantes, affublées d'un grand nez crochu (ce nez crochu qui, à cette époque, est également attribué aux Juifs et aux hérétiques). 

 
En réalité, les sorcières étaient des femmes de tous âges qui exerçaient, généralement, des métiers de guérisseuses et de sages-femmes. Elles avaient en outre recours à toute une pharmacopée de leur cru faite de plantes médicinales et onguents. Pour une population rurale, ces femmes-guérisseuses, ces sorcières, étaient généralement le seul recours pour se soigner. Mais c'est une situation périlleuse car vos malades ont tôt fait de percevoir le remède comme un poison et le soin comme un assassinat.
 

Ces sorcières, ces femmes indépendantes, relativement éduquées et détentrices d'un pouvoir de vie et de mort, ont donc d'emblée suscité une certaine méfiance, surtout chez les représentants de l’Église et de l’État. On leur prête rapidement des pouvoirs maléfiques, on les associe au Malin, à la figure du Diable. Elles sont Satan médecin. On leur prête des mœurs débauchées, se livrant à des orgies nocturnes criminelles ("le sabbat des sorcières"). 
 

C'est à partir de là que va débuter leur persécution. Contrairement à l'opinion commune, ce n'est pas au Moyen-Âge que les chasses aux sorcières seront les plus intenses mais à la Renaissance, au XVIème et XVIIème siècle. Ça n'est donc pas si vieux que ça. Ça n'a pris fin qu'au début du siècle des Lumières.
 
 
Elles mettraient en péril la religion, les mœurs et le pouvoir royal, elles seraient des servantes de l'Antéchrist. Les sorcières sont alors jugées devant les tribunaux de l'Inquisition puis de la Réforme. 
 

On les tond d'abord, la chevelure étant supposée concentrer le pouvoir des femmes. Puis on les soumet à la torture. Les méthodes étaient pour le moins étonnantes. On les piquait d'abord pour repérer sur leur corps les marques du Diable (grain de beauté, tâche de naissance) et surtout pour voir si elles saignaient bien (si ce n'était pas le cas, la femme était reconnue coupable).


Puis, on jetait la sorcière toute nue à l'eau, pieds et mains attachés. Si elle se noyait, c'était regrettable mais elle était innocente. Elle rejoindrait du moins le Royaume des Cieux. Si, au contraire, elle flottait, c'était la preuve qu'elle était bien une sorcière, celle-ci étant être supposée être très légère, plus légère que l'eau. On la repêchait alors et on la conduisait tout de suite au bûcher.


Ça me fait un peu frémir parce que, pour ce qui me concerne, la perte de mes beaux cheveux serait déjà un choc. Ensuite, si je saigne normalement, la seconde torture me serait fatale : compte tenu de mon poids et de mes qualités de nageuse, je flotterais sûrement. Et quant à terminer comme un rôti...


Le nombre des victimes de ces procès est bien sûr difficile à déterminer aujourd'hui, le militantisme le disputant souvent au sexisme. Les Historiens s'accordent cependant, à peu près, à penser qu'il y aurait eu environ 100 000 condamnations pour crimes de sorcellerie aux 16ème et 17ème siècles. C'est effectivement un chiffre élevé en regard de la population de l'Europe à cette époque : environ 80 millions d'habitants, Russie comprise.


Ça n'est pas non plus une extermination de masse mais ce n'est peut-être pas la vraie question. L'histoire des sorcières et de leurs procès dit en fait quelque chose sur une société, sur sa constitution et son fonctionnement.
 

Je disais que la société était un grand théâtre sur la scène duquel chacun joue un rôle avec plus ou moins d'application. Mais ce théâtre a aussi ses coulisses qu'il occulte soigneusement et auquel les spectateurs n'ont surtout pas accès. Le théâtre, c'est en fait une expression, parmi d'autres, de l'ordre social qui se construit en mettant à l'écart ses "déviants".
 

Ces déviants, c'étaient, au Moyen-Âge et à la Renaissance, les Juifs (qui commettaient le crime d'usure), les hérétiques, les lépreux et  les sorcières. Et puis s'ajouteront les vagabonds, les bandits, les fous...


Une société est en lutte perpétuelle contre l'anarchie qui la mine, elle combat inlassablement sa propre décomposition.  Les sorcières étaient, jadis, porteuses de subversion : des criminelles, des suppôts de Satan, à la sexualité débridée. C'est ainsi qu'elles ont hanté l'imaginaire européen jusqu'à l'approche du Siècle des Lumières. 


Mais aujourd'hui, on assiste à un énorme bouleversement. Ce sont maintenant les Femmes dans leur ensemble qui portent et incarnent la Révolution en cours. Il ne faut  d'ailleurs pas craindre d'oser le dire : la révolution féministe prend la suite de la Révolution française (Philippe Sollers) et elle vaincra forcément. Le pouvoir politique n'a, en effet, plus la capacité de régler les problèmes en réprimant et exerçant la violence. L'état insurrectionnel durera peut-être encore longtemps et il y aura évidement beaucoup de dégâts collatéraux avec des éruptions plus ou moins violentes, mais, au final, la révolution féministe vaincra.  
 

D'ores et déjà, on peut considérer que les jeux de l'amour, le désir à l'ancienne, l'hétérosexualité, c'est fini/terminé. Les femmes n'ont plus besoin d'un mari, d'un homme, pour procréer. Et souhaitent-elles d'ailleurs enfanter ? On mesure encore mal la révolution anthropologique introduite par la contraception, l'avortement, la PMA, bref la maîtrise du corps féminin. La possibilité de vivre en autarcie, sans partenaire, de se reproduire sans sexualité, c'est un nouvel horizon vertigineux. Les femmes ont aujourd'hui la maîtrise de la vie et par conséquent de la mort.
 
 
 
Ça ne signifie d'ailleurs pas qu'on s'achemine obligatoirement vers une ère de félicité. On peut redouter une nouvelle normalité, celle de l'effacement du Désir, ce désir qui a alimenté l'imaginaire érotique et amoureux au cours de ces derniers siècles. Comment vivre sans ça ? Déjà, s'affiche le contre-désir et se met en place une police de l'intimidation. Mais à quoi bon s'en affliger ? C'est une évolution inéluctable mais qui ne nous empêchera pas de continuer à rêver des sorcières.


Tableaux de Aksel Waldemar JOHANNESSEN (1880-1922), John William WATERHOUSE (1849-1917), Francisco de GOYA (1746-1828), Jean DELVILLE (1867-1953)

 
Mes recommandations de lecture :
 
- Jules MICHELET : "La sorcière". A mes yeux, l'un des grands bouquins de la littérature française du 19ème siècle. Il faut absolument l'avoir lu.
 
- Colette ARNOUD : "Histoire de la sorcellerie". L'histoire de la sorcellerie de l'Antiquité au 20ème siècle. Et surtout quelques questions essentielles : la place des femmes dans la société, la tolérance ou la fascination pour le Mal ou la violence.

- Carlo GINZBURG : "Le sabbat des sorcières". Un livre éblouissant du grand historien italien qui renverse les perspectives en mettant au jour une culture chamanique. Ce livre, déjà ancien, vient d'être réédité en poche.