On veut tous croire qu'on a un Destin.
Tout est écrit ! C'est une idée qui nous rassure parce qu'au fond de nous-mêmes, il y a une chose qu'on abhorre : le Hasard. Se savoir balloté au gré de ses caprices, n'être que les pantins d'un théâtre sans queue ni tête, ça nous est insupportable.
On aime donc bien incriminer des forces obscures ou un ordre prédéterminé, ça excuse à bon compte notre inertie et nos infortunes.
Du reste, cette idée n'est pas complétement infondée. Chacun de nous porte bien tout le poids de son enfance et c'est là que prennent source nos passions, inclinations, amours, forces, faiblesses. Un engrenage subtil et complexe qui se met en place dès nos jeunes années, fixe la "mécanique" de notre vie et établit le cadre de notre destinée individuelle. Le plus grand frein à notre évolution, c'est d'ailleurs qu'on s'interdit souvent de mieux réussir que ses parents. On se plaît à rater sa vie pour les maintenir sur leur piédestal.
Mais un destin, ça se construit aussi continuellement. Il faut certes reconnaître ce qui nous est échu mais on peut aussi devenir l'agent de sa vie, distinguer, pour cela, ce qui relève de notre sort (notre enfance/adolescence) et de notre ressort (notre avenir). Imposer sa chance pour devenir ce que l'on est.
Je pense que j'ai eu une enfance et une adolescence plutôt privilégiées. Des parents éclairés et tolérants; pas du tout monstrueux, ni sadiques, ni pervers. Pas de misère économique (ou alors, je ne m'en rendais pas compte). Pas de difficultés scolaires.
Mais j'étais quand même insatisfaite, je trouvais ma vie nulle. Je déclarais sans cesse que je m'ennuyais à mourir. Et aujourd'hui encore, j'ai tendance à rejeter tout ce qui a fait mon enfance et je déteste évoquer cette période de ma vie.
Je me suis toujours sentie différente, pas comme les autres. C'est peut-être une attitude arrogante, voire méprisante. Mais c'est simplement aussi que j'ai toujours eu du mal à me situer, me définir.
D'abord, je me sens un peu partout étrangère. Je pense comprendre les Français mais c'est sans doute imparfait. Et pareillement, je crois que je les déconcerte forcément. Il y a tout de même quelque chose de partiellement infranchissable dans les différences culturelles. Et dans tous les pays où je me rends, j'éprouve ça.
Et puis, il y a, à l'adolescence, la conquête de son identité, notamment sexuelle. Comment être une femme, un homme, comment se comporter avec l'autre sexe ? Être une séductrice, très construite, ou bien une fille sans artefact, sympa et sincère ?
Je me suis évidemment rangée dans la première catégorie, celle d'une séductrice froide, parce que je ne crois ni au naturel, ni à la spontanéité. Le plaisir amoureux, ça n'a rien à voir avec une satisfaction biologique. Pour moi, le Désir est toujours trouble, il n'est jamais pur mais un mélange d'amour et d'hostilité. Plus que satisfaction, on y trouve gloire et avilissement.
Il y a donc toujours des rapports de pouvoir entre les individus et notamment entre les sexes. On peut le déplorer mais c'est aussi des coups de deux silex qu'est issue l'étincelle qui fait la saveur de la vie.
Le désir, la passion, est une confrontation. On en sort vainqueur ou essoré. Et peut-être que pour ne pas se faire dévorer, pour ne pas être condamné à vivre en état de dépendance, il faut savoir aller à contre-courant de sa "nature".
J'étais une paumée, incertaine de tout et, surtout, de moi-même. Comme je n'étais pas trop moche, la voie "normale" qui s'ouvrait à moi, c'était de trouver un protecteur qui m'offrirait une relative sécurité, entre des week-ends chez les beaux-parents et des vacances au Touquet.
Et puis, j'ai choisi une autre voie: aller à rebours de mes tendances naturelles. Ce changement d'attitude a sans doute été facilité, provoqué, par la mort de mes parents. Je n'avais plus à craindre de les surpasser.
J'étais une rêveuse, j'ai décidé de me consacrer aux chiffres. Je n'étais globalement pas douée pour l'exercice physique, j'ai fait de la compétition en course à pied. J'étais timide, j'ai appris à parler en public. Je ne savais pas résister aux sollicitations, je me laissais facilement impressionner et embobiner, j'ai commencé à mettre des distances. Faire ce à quoi on ne semble pas destiné, c'est ce qui m'intéresse et me fascine et c'est un peu devenu pour moi un guide de vie et de conduite.
Je suis devenue, en fait, sous des abords froids et paisibles, une belliqueuse, une bagarreuse. Je carbure à l'ambition, au défi. C'est ce qui me rend sans doute si difficile à vivre. Il ne faut surtout pas chercher à exercer une emprise sur moi.
Tableaux de Frantisek Kupka, Sascha Schneider, William Ladd Taylor, Arnold Böcklin, Karl Wilhelm Diefenbach. Toutes ces images ont bien, pour moi, un lien avec mon texte, même si cela peut paraître énigmatique.
Livres recommandés :
- Catherine MULLER: "Freud et Napoléon". Je recommande vivement ce petit livre très clair et très incisif. Pas seulement si vous vous intéressez à Napoléon dont la psychologie trouve ici un éclairage novateur. C'est aussi une leçon de vie : comment on se construit, comment on affronte et compose une destinée. A lire même si vous ne vous intéressez pas du tout à la psychanalyse; c'est d'ailleurs dépouillé de tout jargon.
- Benoît PEETERS: "Robbe-Grillet - L'aventure du Nouveau Roman". J'avoue que le Nouveau Roman, ça me barbe le plus souvent. Mais la personnalité d'Alain Robbe-Grillet m'intéresse. Rien ne le destinait à révolutionner l'art du roman français. Il était issu d'une famille très conservatrice, pétainiste. Il est devenu ingénieur agronome dont la spécialité était les maladies des bananiers. Il a su dépasser tout cela, tout ce qui faisait sa condition "normale", pour accéder au monde de l'Art et de la culture.
































































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