
Même si on préfère généralement s'en détourner, parfois le passé resurgit brutalement en nous. C'est un peu le coup de la Madeleine de Proust.
J'ai ainsi téléchargé, ce week-end dernier, l'application Stellarium. C'est un truc que j'ai trouvé carrément génial qui vous offre, en temps réel et depuis votre position, une simulation du spectacle de la voûte céleste. Ca permet de repérer et identifier très facilement les planètes, les étoiles, les constellations et même les satellites artificiels ou les pluies de météores qui sont au-dessus de vos têtes. Avec ça, l'astronomie devient à la portée de tout le monde, presque un jeu d'enfant.
Ca m'a tout de suite ramenée plusieurs années en arrière quand, gamine, j'avais développé une véritable passion pour l'observation du ciel et l'astronomie. Je ne sais pas trop pourquoi, ça n'avait rien de scientifique ni, surtout, de philosophique. Il est vrai que je connaissais les villes de Torun et de Gdansk (Dantzig en allemand) en Pologne où avaient officié Nicolas Copernic et Hevelius et sa fameuse épouse, Elisabeth.
Mais au total, c'était plutôt, pour moi, une fascination esthétique. J'adorais tous ces jolis noms des constellations. Parmi les moins connus: le brancard du Chariot, le carré de Pégase, le triangle d'été, le baudrier d'Orion, l'oiseau de Paradis, la chevelure de Bérénice, l'Hydre femelle, l'écu de Sobieski, le lynx, la girafe, le poisson volant. Il faut préciser qu'il existe ainsi 88 constellations (un ensemble d'étoiles reliées par une civilisation par des des lignes imaginaires) dûment répertoriées.
C'était au point qu'à l'âge de 12 ans, j'avais confectionné moi-même une lunette astronomique. Sans rien dire à mes parents, j'avais cassé ma tirelire pour aller commander des lentilles chez un opticien qui avait bizarrement accédé à ma demande. Après, j'avais bricolé moi-même les tubes nécessaires. C'était rudimentaire, plutôt encombrant (l'équivalent d'un 800-900 mm en photographie), mais ça marchait quand même.
Ca avait étonné et plutôt fait rigoler un peu tout le monde. C'est de là qu'est partie ma réputation d'un peu bizarre, un peu dingo. A l'école, on m'a surnommée "Cosmos" parce que j'avais l'air toujours détachée, plutôt au-dessus du monde.
L'astronomie, j'ai abandonné parce qu'en milieu urbain, il est quasi impossible d'observer le ciel à cause de la pollution lumineuse. Je me suis donc reportée sur la photographie et là encore, je me suis mise à bricoler un téléobjectif. Bizarrement, ce n'était pas un cul de bouteille mais exhiber ça dans la rue, c'était la honte. Et puis, je n'ai jamais réussi à développer de talent photographique.
Le kitsch ne me faisait pas peur. Mon modèle féminin, c'était Alison Shaw (ci-dessus), la gracile chanteuse des Cranes ("Everywhere" sur You Tube). Quant aux mecs, les artistes, les poètes, ça ne m'attirait pas beaucoup: trop mégalos, trop imbus d'eux-mêmes. J'avais plutôt des histoires avec des types "mûrs", plutôt de l'âge de mon père. Mais je ne peux pas dire que ça m'ait traumatisée (au contraire même) et pourtant quel scandale ce serait aujourd'hui.
C'est aussi à cet époque que je me suis prise de passion pour la course à pied. Il s'était en effet révélé que je courais plus vite qu'à peu près tout le monde, du moins sur longue distance. La course de fond, c'est bizarre, ce n'est pas seulement un sport, ça a vite fait de relever de l'addiction. Pour faire de la compétition, il faut d'abord s'imposer une discipline de fer, quasi-obsessionnelle, parce que les volumes d'entraînement nécessaires sont importants (100 kms/semaine au minimum) et, surtout, continus sur plusieurs années.
Mais on en retire un sentiment de toute puissance parce qu'on a l'impression de tout maîtriser. Le pire, c'est qu'il n'y a rien de tel pour devenir anorexique parce que l'exigence première, c'est bien sûr d'être la plus légère possible: plus de 50 kilos pour une femme et 60 kilos pour un homme et c'est fichu.
J'ai achevé mon adolescence en devenant accro à la Bourse et à la spéculation financière. Comme on était plutôt toutes les trois (ma mère, ma sœur et moi-même), dans la dèche, je me suis mise à rêver de belle vie et de fortune vite faite. Parce que, venant de l'Est, le capitalisme pour moi, c'était ça, c'était la Bourse, c'était Wall-Street, la City ou le Palais Brongniart. J'ai commencé par opérer sur les comptes bancaires de ma mère, bien indulgente. Si l'on voulait me faire plaisir, rien n'était plus simple: m'offrir du LVMH ou du Hermès, mais en actions bien sûr.
Je me suis mise à traîner dans ces milieux là. C'est vrai qu'on y rencontre des gens fascinants, jeunes et moins jeunes, qui y consacrent une bonne partie de leur vie et sont capables de prendre des risques insensés. C'est l'amour du jeu. Spéculer et gagner, ça donne le sentiment de devenir le Maître du monde. Ce que j'ai surtout aimé, c'est que ce sont, généralement, des individus absolument pas conventionnels affichant une grande liberté de pensée et de comportement. Ca m'a marquée.
Evidemment, moi-même, je ne passais pas inaperçue compte tenu de mon âge et de mon look. C'était d'ailleurs bizarre ces types, tirés à quatre épingles, qui m'invitaient dans un restaurant chic mais qui ne me draguaient même pas, sans doute parce qu'ils étaient obsédés par leurs spéculations: on passait son temps à discuter des valeurs de la Cote et à échanger des tuyaux boursiers. Ils me ramenaient dans leur Porsche ou leur Jaguar mais il ne se passait rien du tout après. J'avais l'impression d'être dans un bouquin de Balzac ou de Zola. Qu'est-ce que les autres clients devaient penser ?
Mais heureusement, j'ai rencontré pas mal de dingues et têtes brûlées. Ca m'a fait réfléchir. Je me suis vite rendu compte que le meilleur moyen de se ruiner en Bourse, c'était de se laisser emporter par la frénésie, l'excitation. Ca m'a permis de bâtir une tactique exactement inverse (à la quelle je continue de me tenir aujourd'hui) : toujours garder son sang froid, ne jamais se précipiter. Avoir toute la Cote dans la tête et suivre régulièrement son évolution. N'intervenir qu'à contre-courant au moment où se dessine une opportunité (quand une valeur baisse sans raison objective). Savoir ensuite conserver patiemment ses actions.
Voilà donc un bref résumé de ma vie quand j'étais ado, quand j'étais jeune, quand j'étais dingo. Mais je me rends tout à coup compte d'une chose: finalement, je n'ai pas tellement changé car j'ai toujours les mêmes tocades (le sport, la minceur, le look, la Finance). Je suis sans doute la même et donc toujours aussi dingo. Bref, on ne se refait jamais.
Images issues des célèbres films "Melancholia" (de Lars Von Trier) et "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick. Photo (la joggeuse) de Angela Strassheim. De nombreux tableaux sont de Jozef SIMA (1891-1971), un peintre tchèque que j'apprécie. Quelques tableaux, également, de l'Allemand Siegfried ZADEMACK néo-surréaliste né en 1952.
Je vous invite vivement, par ailleurs, à télécharger l'application gratuite Stellarium sur votre ordinateur ou smartphone. Avec ça, où que vous soyez, vous pouvez passer pour un crack en astronomie capable d'identifier immédiatement et de nommer tout ce que vous avez sous les yeux. Et puis, ça m'intéresserait de savoir si vous trouvez ça aussi formidable que moi.
Quelques conseils de lecture (même si vous n'en avez à peu près rien à fiche de l'astronomie, je suis sûre que vous adorerez ces bouquins qui sont de véritables récits d'aventure).
- Florence TRYSTRAM: "Le procès des étoiles". C'est le récit d'une fameuse expédition, en 1735, jusqu'au Pérou. Elle était conduite par Charles Marie de la Condamine et il s'agissait de mesurer le méridien terrestre. Un incroyable récit d'aventures qui se termine mal. Emportés par la haine et la jalousie, presque tous les explorateurs mourront ou sombreront dans la folie. C'est en poche chez Payot.
- Denis GUEDJ: "Le mètre du monde" et "La méridienne". On se réfère, à peu près tous, aux unités de mesure du mètre et du kilomètre. Mais on n'en connaît plus l'origine. Ca remonte en fait à la Révolution française qui voulait créer une unité de mesure universelle de manière à ce "qu'il n'y ait plus, dans le territoire, deux poids et deux mesures". A cette fin, deux astronomes, Méchain et Delambre, ont quitté Paris en 1792 avec pour mission de mesurer le méridien entre Dunkerque et Barcelone et d'établir, à partir de là, le fameux mètre. Ca avait été précédé par les travaux de deux académiciens qui avaient traversé la France révolutionnaire. Deux incroyables récits qui mêlent l'aventure et la science. C'est dans la collection Points.
- Jean-Pierre LUMINET: "Histoires extraordinaires et insolites d'astronomie". 9 histoires souvent drôles et picaresques de l'astronomie depuis la Renaissance jusqu'au 20 ème siècle. On a oublié qu'il fallait, autrefois être un savant un peu fou et surtout très audacieux pour pratiquer l'astronomie: ça risquait de vous valoir les foudres du Vatican.
Sur le monde de la Bourse, je recommande, enfin, "l'Argent" d'Emile ZOLA. Ca n'a pas pris une ride et c'est très bien documenté (Zola avait une bonne connaissance des techniques boursières). Il faut également lire BALZAC ("La Maison Nucingen", "Eugénie Grandet") qui a introduit la question de l'argent dans le roman et qui était lui-même très au courant des mécanismes financiers (il a été "chef d'entreprise" même si ça a été désastreux). Mais y-a-t-il aujourd'hui un seul écrivain français qui entende quoi que ce soit à "la Finance" (même si ça n'empêche pas de la dénoncer avec virulence) ?
Je termine avec une photo-hommage de Victoria AMELINA. Elle était une très talentueuse écrivaine ukrainienne. Le 27 juin dernier, elle s'est pris un missile sur la tête dans un restaurant de Kramatorsk (ça fait partie de ces frappes de "haute précision" de l'armée russe vantées par Poutine). Elle avait délaissé la fiction pour documenter les crimes de guerres russes. Elle avait 37 ans et était originaire de Lviv. Je l'ai probablement, un jour, croisée dans la rue.
Les Russes ont-ils conscience des abîmes de détestation qu'ils sont en train de creuser ?









































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