samedi 16 septembre 2023

Incommunicable


 Depuis un bon moment, dans mon entourage social et professionnel, j'ai cessé de parler de l'Ukraine.

J'ai peur de passer pour une casse-pied, une raseuse. Et c'est vrai qu'il n'y a rien de plus ennuyeux que les sermons vertueux.


Dans les conversations de bonne société, on préfère, en effet, les esprits forts, ceux qui se déclarent éclairés, "à qui on ne la fait pas". Avoir une opinion tranchée, ce serait être d'une grande naïveté. Il faudrait savoir partager les responsabilités. Et d'ailleurs, les Ukrainiens ne valent pas mieux que les Russes, me dit-on. Ils sont aussi corrompus et aussi fascistes dans leur mentalité. Et pour clore tout débat, on me ramène la seconde guerre mondiale, la collaboration avec les nazis et Bandera. 


Ce qui me sidère même quelquefois, c'est que certains interlocuteurs n'hésitent pas à me considérer de haut, me donner des leçons et m'asséner leurs âneries alors qu'ils n'ont jamais fichu les pieds ni en Russie, ni, à fortiori, en Ukraine. Je dois vraiment avoir l'air d'une pauvre fille, passer pour une idiote.


Mais tant pis ! Je fais semblant d'écouter et je préfère en rigoler intérieurement. J'ai envie de leur demander s'ils seraient disposés à organiser des référendums de rattachement de l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, ou du Jura et de la Savoie-Dauphiné à la Suisse. L'issue en serait, probablement, incertaine parce que c'est tout de même le rêve d'une grande part de la population active de ces régions. Foin de tout sentiment, on préfère les salaires suisses ou allemands.


Et je n'ose rappeler que l'Allemagne d'Hitler s'est montrée éventuellement clémente envers la France. Il n'était pas envisagé de la rayer de la carte et elle n'a pas été soumise à des bombardements aveugles et incessants. Ce dont ne se prive pas Poutine.


Tous ces beaux esprits qui dénoncent le "maximalisme" ukrainien, qui appellent à des concessions, des négociations, se dépêchent, en fait, de jeter par dessus bord le pilier de toute démocratie : le Droit. C'est seulement sa stricte application que réclame l'Ukraine : le Droit et rien que le Droit. Il n'y a là aucun extrémisme.


J'ai bien sûr envie d'étrangler tous ces crétins (Arno Klarsfeld, Luc Ferry, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Todd, Gérard Araud) qui voudraient justifier par l'histoire l'agression russe sur la Crimée ou le Donbass. Ce seraient des terres culturellement russes. Ce n'est pas la question et c'est éminemment contestable : avant 2014, il n'y avait aucun mouvement autonomiste dans ces régions. Aucune terre n'appartient à une nation, n'est l'expression de son "âme". C'est une vision d'extrême droite. Les Grecs ou les Polonais, qui ne vivent plus sur leur territoire d'origine, le savent bien.


Mais je suis lasse, j'ai renoncé à convaincre qui que ce soit. En matière politique, l'émotionnel l'emporte toujours sur le rationnel. Dans tout comportement public, dans tout choix politique, il y a une large part de "surdétermination", de motivations purement affectives, de petites haines ou d'amour inconsidérés. Et cela, on ne veut pas l'admettre et, d'ailleurs, on est bien incapables de le décomposer.


Donc, je préfère me taire. Je ne parle même pas, et surtout pas, du front. D'abord parce qu'il est fait silence, des deux côtés, sur les opérations en cours. Tout ce qu'on peut raconter relève donc de la grande spéculation d'autant qu'on est rarement expert militaire. En parler, ça n'est donc souvent qu'une tentative de se rassurer.


Et il est vrai que la donne évolue sans cesse. Peu à peu, s'installe aujourd'hui, du côté ukrainien, l'idée d'une guerre longue. L'espoir d'un triomphe rapide s'estompe progressivement. Et rien n'est plus déprimant que la perspective d'une guerre longue. Il n'y a plus d'exaltation du combat, il n'y a plus de héros, plus de romantisme.


Rien qu'une immonde saloperie, une infâme boucherie. Des dizaines de milliers de corps suppliciés, déchirés, définitivement brisés. On bute sur cette sinistre réalité: la guerre, c'est sale, c'est dégueulasse. On perd même tout compassion, toute pitié. Moi-même, je me fiche bien et je me réjouis plutôt d'apprendre la mort de soldats russes.


Et au-delà, quand on sortira enfin de ce long tunnel, quand on verra enfin la lumière, comment pourra-t-on s'en relever, échapper à tous ces cauchemars qui ne cessent de nous hanter ? Comment pourra-t-on retrouver une vie normale ? Se délivrer de la haine et de l'angoisse ?


La grande hantise, ça devient, parfois aussi, l'échec. Mais cela, c'est une perspective absolument inadmissible, inconcevable. On ne pourrait jamais sortir de cette épreuve, on vivrait dans un traumatisme infini, on deviendrait complétement dingues.


Et c'est ce que ne comprennent pas  tous ces cyniques, tous ces idiots, qui voudraient contraindre les Ukrainiens à négocier, à engager un dialogue avec leurs bourreaux. Pourtant, on ne cesse aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, d'évoquer le "traumatisme" des victimes. On va jusqu'à prendre en considération les incidents et "accrochages" de la vie quotidienne: le moindre attouchement, le moindre baiser volé, marqueraient une vie entière. 


Mais une guerre, on croit probablement qu'on s'en remet facilement. On semble raisonner comme si les Ukrainiens avaient "consenti" à la guerre. La dévastation mentale subie par tout un pays, on n'en tient pas compte. Pourtant, le plus redoutable, c'est peut-être ce qui se passera "après". Comment pourra-t-on encore vivre là-bas, surmonter les rancœurs et les angoisses, recommencer à parler à un Russe sans amertume ? Reconstruire un pays complétement détruit, vidé de sa population ? 


Une simple chose me déprime. On ne pourra même plus, pendant des décennies, se promener dans la campagne ukrainienne, ses champs et ses forêts, tellement les Russes y ont balancé de bombes et de mines. La guerre ne s'effacera donc jamais de nos esprits.


Tout est donc plutôt sombre. Ma seule certitude, c'est que la guerre ne pourra s'arrêter que lorsque l'Ukraine aura obtenu complète réparation des crimes subis. Et qu'on ne me parle pas de jusqu'au boutisme. On veut simplement la justice et que soient établies les responsabilités. La vertu réparatrice de la Justice, on en fait grand cas dans les démocraties occidentales, mais on est peu soucieux d'en faire usage dans les relations internationales. 


En attendant, plutôt que ruminer continuellement, on préfère donc le silence. Dans toute expérience humaine, il y a une très grande part d'incommunicable. Je trouve ça désolant mais je n'en veux nullement à ceux qui ne s'intéressent pas à l'Ukraine. Moi-même, ma compassion est sélective. Mais comprendre cela et l'accepter peut aussi permettre d'accéder à plus de tolérance et d'attention.


J'ai été ainsi impressionnée par le récit très émouvant de Marianna Perebenesiuk, de retour d'un récent séjour à Kyïv. Elle souligne en particulier que, contrairement à ce qu'on attend, les Ukrainiens parlent, entre eux, très peu de la guerre. On répond à la question "comment ça va ?" avec une émotion proportionnée aux missiles qu'on s'est pris ou non sur la tête durant la nuit. Mais sinon, on est très peu diserts. 


On parle simplement de sa fatigue éprouvée à force de mal dormir dans l'angoisse des bombardements. On ne raconte pas sa vie, on ne s'y attarde pas, c'est à peine si on mentionne qu'un proche, un ami, un membre de la famille, vient de mourir. Comme si c'était devenu le cours normal des choses. On fait comme si de rien n'était, même les choses les plus atroces.


Dans la rue, les gens sont presque transformés. Ils se montrent extrêmement bienveillants les uns envers les autres. Plus personne ne crie, ne se dispute, ne se bouscule. Même la circulation automobile est devenue fluide et courtoise. Les petites querelles sont devenues totalement dérisoires.


Et puis, les "détails" de la vie quotidienne ne sont pas négligés: les gens continuent de s'habiller avec soin, les rues, les toilettes publiques, demeurent remarquablement propres alors que ça aurait pu devenir le cadet des soucis.


D'une manière générale, la vie, à Kyïv, semble continuer presque comme avant. Même les cafés et lieux branchés. Un récent article du "Monde" (13 août 2023) d'Alain Grynszpan, généralement mieux inspiré, m'a pourtant, à ce sujet, sidérée, ulcérée. 


Il évoque un lieu bien connu: le Fifty Beach Club pourvu d'un bassin sur les bords du Dniepr. Le ton est d'emblée donné en évoquant une jeunesse dorée: "des filles, toutes en bikini et très maquillées, qui dansent sur une musique house, papotent, sirotent des cocktails en s'observant mutuellement. En bermudas, les hommes, pour la plupart culturistes et tatoués, font de même. Ils roulent des mécaniques." 


Tout est de ce tonneau: difficile de se montrer plus cureton, plus moralisateur. On sent l'auteur presque indigné. Mais ce type de filles et de mecs, j'en rencontre quasiment tous les jours dans les piscines parisiennes mais personne n'en parle et n'en fait un article dans la presse.  Ce qui me gêne surtout, c'est que beaucoup de lecteurs vont comprendre que la guerre en Ukraine, ça n'est finalement pas si terrible que ça parce qu'à côté, on y prend du bon temps.


Je ne préciserai même pas que tous les garçons et filles qui se prélassent au bord de cette petite piscine sont susceptibles de partir, dès le lendemain, sur le front. Donc, parler de jeunesse dorée...


Surtout, je comprends parfaitement  que, dans cette ambiance tellement incertaine, d'angoisse permanente, sans avenir garanti, on ait d'autant plus envie de draguer, de séduire, de bien s'habiller, de s'éclater.


Parce qu'on a surtout besoin de sentir que tout ne s'écroule pas autour de vous. Que tout ne sombre pas dans la misère, la crasse et le désespoir. Alors oui ! On s'accroche à une multitudes de petites choses qui, dans le contexte, peuvent paraître futiles voire même déplacées. Continuer de s'entretenir, de s'habiller, de demeurer propre, de faire le ménage et de petites réparations, de s'occuper de ses animaux, de s'accorder de petits plaisirs, d'avoir des aventures sentimentales. Ne surtout pas laisser paraître que plus rien n'est comme avant.


A mon petit niveau, je nourris avec affection un couple de mésanges bleues. Pourquoi Diable ? Parce que c'est un oiseau aux couleurs de l'Ukraine. 


Parce que c'est ça, tous ces petits gestes, qui vous maintiennent en vie, qui vous permettent de ne pas complétement sombrer dans la folie. La guerre, ce n'est pas seulement un combat physique contre un adversaire extérieur, c'est aussi un affrontement avec un ennemi intérieur prêt à vous détruire psychologiquement.


Images de Wyczolkowski, Kotarbinski, Repin, Kuindji. Photographies également de Kyïv aujourd'hui.

Je recommande:

- Diana FILIPPOVA: "De l'inconvénient d'être Russe". Voilà un bouquin qui émerge dans le torrent de publications actuelles. Intelligent et subtil. Le récit d'émancipation d'une jeune femme qui a décidé de ne plus être Russe, de s'affranchir de ses mythes destructeurs, de son illusion de la grandeur. Je m'y reconnais même presque entièrement.

Je recommande également vivement la chaîne LCI (canal 26) qui a l'immense mérite de consacrer la majorité de ses magazines à la guerre en Ukraine en faisant appel à des experts compétents.

samedi 9 septembre 2023

Barbey, Proust et la Méduse

 
J'en avais complétement marre de cet été sans fin dont la chaleur écrasante vous rend stupide. A ces moments là, je suis prête à adhérer à cette thèse, teintée de racisme, suivant la quelle les gens du Nord sont forcément plus agiles d'esprit. C'est pourtant vrai que, pour vous abrutir, rien de tel que des températures extrêmes.


Alors, je me suis pris un long week-end. J'ai embarqué avec moi ma copine Daria. Elle a besoin d'être réconfortée, toujours prise entre deux eaux: le spleen et l'exaltation. Elle est un peu bizarre avec moi. Elle qui est si fantaisiste, qui n'en fait qu'à sa tête et n'a vraiment pas froid aux yeux, elle se montre d'une étrange docilité en ma compagnie. Elle accepte tout ce que je propose sans discussion, elle me laisse l'entière initiative. Elle m'a même avoué qu'elle tient un journal dans lequel elle s'efforce de noter tout ce que je dis. Ca doit être vraiment curieux, c'est sûr que je ne réclamerai jamais de lire ça.

Elle a donc tout de suite adhéré avec enthousiasme à mon projet d'aller voir à Caen l'étonnante exposition consacrée au mythe de la Méduse. Et puis d'enchaîner avec "La villa du Temps Retrouvé", récemment ouverte à Cabourg et bien sûr consacrée à Marcel Proust. Et pourquoi pas de pousser, enfin, vers la Pointe de la Hague où on pourra trouver un peu de fraîcheur et surtout s'imprégner de l'ambiance des romans de Barbey d'Aurevilly.


Bien sûr, Daria n'a jamais entendu parler de Barbey (il est quasi inconnu en Russie). Quant à Proust, c'est doublement difficile à aborder pour une Russe: l'aristocratie parisienne plus les problèmes insolubles de traduction, c'est franchement insurmontable. Et enfin la Méduse. Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Mais ça ne la dérange pas. C'est ce que j'aime en elle: ce qu'elle ne connaît pas, ça ne la rebute pas du tout, elle juge ça, au contraire, d'autant plus attirant.


Pour moi, ça avait une cohérence. D'abord, le mythe de la Méduse. Il a irrigué toute l'Antiquité. Et puis, il est revenu en force au 19ème siècle et il s'est prolongé jusqu'au milieu du 20ème. 


Ce mythe exprime, en fait, l'effroi universel face à la sexualité et particulièrement celle de la Femme. Feud et Ferenczi ont écrit là-dessus en rattachant la peur éprouvée à l'angoisse de castration.


Ca apparaît banal aujourd'hui mais c'est quand même complétement contraire à l'idéologie actuelle qui voit dans la sexualité une simple activité festive et récréative. Un pur moment de plaisir qui répondrait à un besoin hygiénique.


Et bien non ! C'est infiniment plus compliqué que ça et surtout ça met en jeu toute l'identité qu'on s'est laborieusement construite. On ne l'avoue jamais, de peur qu'on ne se moque de nous, mais l'angoisse sexuelle, ça nous taraude tous en fait. L'harmonie, l'épanouissement, je n'y crois guère. Au contact de l'autre, c'est plutôt une terreur diffuse qui se répand en nous.


La Méduse qui pétrifie les hommes de son regard, elle exprime bien ça. Le regard de l'Autre, la confrontation qui s'ensuit, ça nous cloue littéralement en effet.



Et peut-être plus encore les hommes que les femmes parce que le Masculin s'angoisse ou s'affole à l'idée de devenir proie et non plus prédateur. C'est cette idée d'un féminin qui le dépasse en savoir et en puissance qui terrifie le mâle. C'est la honte de l'impuissance et de la perte de domination.



La peur des femmes, c'est ça qu'exprime le mythe de la Méduse. Et même quand un homme croit posséder une femme en la pénétrant, il vit ça avec angoisse parce qu'une bouche ou un sexe peuvent être dévorateurs, castrateurs. La douce jeune fille est toujours ambivalente, elle a vite fait de se transformer en une cruelle prédatrice.

J'expliquais ça à ma copine Daria. Ces idées l'enchantaient, elle qui est presque caricaturalement séductrice.


Quant à Barbey d'Aurevilly et à Proust, ils relèvent d'une interrogation qui me turlupine depuis quelque temps: quels sont les grands écrivains qui ont écrit les choses les plus belles et les plus justes sur les femmes ? Sûrement pas les plus progressistes et les plus égalitaristes. Hugo, par exemple, je n'y trouve aucun portrait de femme forte ou "puissante" comme on dit aujourd'hui. Pareil chez Maupassant ou Zola (à l'exception peut-être de Thérèse Raquin).


Et que dire des écrivains du 20ème siècle? Gide, Aragon, Sartre, Malraux, Camus, Céline, Tournier...., c'est zéro, le grand vide sidéral. 


Force est de constater que les écrivains qui ont le mieux parlé des femmes sont de vieux garçons, pas toujours agréables, aux tendances homosexuelles plus ou moins affirmées: Balzac, Flaubert, les frères Goncourt, Barbey d'Aurevilly, Marcel Proust. On peut y ajouter le philosophe Friedrich Nietzsche. Ca en dit long sur les capacités d'identification à l'autre et la bisexualité psychique.



Barbey était un personnage excessif, acariâtre, ayant su se faire de nombreux ennemis (ce qui explique, peut-être le discrédit porté, jusqu'à aujourd'hui, sur son œuvre). Détestable à maints égards: profondément monarchiste et réactionnaire. Il croyait vraiment à une "race" aristocratique.


Evidemment profondément misogyne.  Pourtant ses portraits de femmes sont d'une lucidité saisissante. On ne rencontre dans ses livres aucune "sotte" entièrement absorbée par sa famille et ses enfants. Les femmes ne sont jamais, chez lui, des "victimes" endurant passivement leur condition.



Au contraire: les femmes chez Barbey n'en ont rien à fiche des convenances sociales. Elles savent les contourner. Elles sont toutes, en réalité, dévorées par la passion et, singulièrement, la passion du Mal.


Quels personnages féminins extraordinaires ne rencontre-t-on pas, en effet, chez Barbey ? Prostituées, criminelles, androgynes, empoisonneuses, incestueuses, infanticides, cannibales ... Des "Diaboliques" prêtes à tout,  qui ne reculent devant rien. Les femmes ne sont jamais pires que lorsqu'elles cherchent à se venger. 


Des femmes dangereuses, qui prennent la parole et l'initiative. Des femmes sans doute émasculantes et qui rejoignent en cela le mythe de la Méduse. Barbey, cet affreux réactionnaire, se révèle, en fait, le premier écrivain féministe.



J'avoue que cette vision des femmes, bien éloignée de la doxa moderne, me convient assez bien. Tout vaut mieux qu'une existence molle et dépassionnée. Même l'Enfer et surtout l'Enfer ! C'est pourquoi, j'en appelle à lire, relire, Barbey.


Et ce qui est extraordinaire, quand on se rend dans le département de la Manche (dans un périmètre ayant pour centres les villes de Valognes et Saint-Sauveur), c'est qu'on retrouve, je crois, à deux siècles d'écart, l'ambiance mélancolique et inquiétante des écrits de Barbey.


- Le petit port de Barneville-Carteret, les immenses plages à proximité, la petite chapelle : "Une vieille maîtresse".
- Le château d'Olonde: "Une histoire sans nom"
- La lande et l'abbaye de Lessay: "L'ensorcelée"
- La ville aristocratique de Valognes que l'on surnomme le Versailles normand. Ca peut sembler d'une incroyable prétention mais l'architecture globale de la ville est effectivement harmonieuse. Valognes est, en tous cas, la référence majeure des romans de Barbey. 


Pour des motifs que je ne m'explique pas, le Nord du département demeure miraculeusement préservé du tourisme.  Il est étrange d'arpenter d'immenses et magnifiques plages quasiment désertes, sur les quelles viennent galoper  des chevaux de course.


C'est peut-être lié au climat (Cherbourg est systématiquement, en été, la ville la plus fraîche de France). On avait apporté nos maillots de bain les plus sexy mais on ne les a guère utilisés. 


D'abord, à quoi bon s'exhiber sur une plage déserte ? Et surtout, une température de l'eau à 17°, quelle épreuve épouvantable quand on n'a pas de masse adipeuse ! J'avais moins froid quand j'allais me baigner sur la plage de Jurmala en Lettonie.


On a terminé notre folle escapade à Cabourg où Proust a eu sa résidence d'été au "Grand Hôtel" de 1907 à 1914. Il y occupait invariablement la chambre 414.


Cabourg, c'est évidemment Balbec dans "La Recherche". Et il est étonnant et presque réconfortant de constater à quel point la municipalité exploite l'image de son illustre visiteur. La promenade du bord de mer est ainsi rythmée de citations extraites de "La Recherche". Et dans les boutiques, on trouve de multiples images et cartes postales de "la Belle Epoque". C'est peut-être un peu dérisoire car combien, parmi les touristes, ont effectivement lu Proust ? On le sait, Proust et Joyce sont les plus grands écrivains du 20ème siècle mais les tirages totaux de leurs œuvres sont ridicules en comparaison des best-sellers actuels. Il n'empêche que cette glorification de Proust illustre bien que la France demeure, malgré tout, le pays de la littérature.


Et puis l'architecture de toutes les villes de la Côte (Cabourg, Houlgate, Deauville, Trouville) est d'une homogénéité esthétique impressionnante. Ca en dit long surtout, me semble-t-il, sur la richesse économique de la France entre 1871 et 1914. Ca conduit à s'interroger sur ce qu'est la richesse d'un pays. Serait-on capables, aujourd'hui, d'édifier  des villes comparables à celles de la Côte Fleurie qui demeurent belles un siècle plus tard ?



Proust ne cesse personnellement de me fasciner parce qu'il est pour moi une leçon de vie quotidienne. On ne cesse en effet, aujourd'hui, d'en appeler à une rectitude des sentiments. On devrait tous être taillés d'un bloc entièrement transparent dans un monde dégoulinant de bonté. On se revendique profondément intègres. On est, en fait, de parfaits hypocrites.


Par rapport à cette exigence intenable, Proust, c'est le grand "dessillement social". Tous ses personnages se révèlent, in fine, le contraire de ce qu'ils étaient au début. 


"Sous le sadique, le tendre. Sous l'homme du monde, le rustre. Sous une duchesse de légende, une femme ordinaire. Le viril s'avérera l'efféminé. Le noble, l'ignoble".


Et ça vaut pour Marcel Proust lui-même. Il était parfaitement courtois et éduqué mais aurait eu aussi, dit-on, des tendances sadiques. Il se faisait livrer des rats, capturés aux abattoirs de la Villette, et prenait plaisir à écouter les cris de souffrance des pauvres bêtes torturées à coups d'aiguilles par un assistant. Cette histoire invérifiable, mais sans cesse colportée, fait partie de sa sombre légende.


On est tous de grands menteurs et de grands dissimulateurs et on s'emploie toute sa vie à porter un masque et à adresser des signes qui voudraient persuader du contraire.



Cette révélation a été pour moi un véritable affranchissement. Je ne me suis plus sentie tenue par un rôle, une bonne conduite obligatoire. Surtout, ça m'a sans doute rendue plus tolérante envers les autres. J'essaie de comprendre leur logique de fonctionnement, même dans leurs mensonges, même dans leurs coups pendables.


L'erreur, dans les relations affectives, c'est d'être radical, intransigeant. De ne rien pardonner, de ne rien excuser. C'est la meilleure recette pour vivre continuellement dans la solitude et la déception.


Il est peut-être beaucoup plus judicieux de développer une faculté à tout comprendre. Tout comprendre dans la globalité de la personne que nous venons de rencontrer, dans sa lumière comme dans ses ombres, dans ses vertus comme dans ses vices. 


Il y a ainsi, dans "La Recherche", trois femmes qui me fascinent: Odette, Albertine et Melle Vinteuil.


Odette, c'est la cocotte, la femme scandaleuse, inculte et vulgaire, qui parvient à séduire un homme raffiné et esthète, Swann. Mais elle est aussi la femme superlative, encore plus femme que toutes les héroïnes et élégantes. Elle est un tourbillon sensuel, une débauche d'exhibition, d'allure, de vêtements. Odette, elle est une nouvelle dame aux camélias, elle en dit beaucoup sur l'incarnation et la fascination de la volupté.


Albertine, c'est la fille de bourgeois. Jeune, insolente, sportive, canaille. Une fille moderne, avertie, comme on dit. Bavarde et dynamique comme toutes les filles d'aujourd'hui. Aimant plaire, s'amuser, sortir, se fringuer. La véritable incarnation de l'imaginaire érotique contemporain. Franche et sans détours, croit-on. Mais qui, en réalité, ne cesse de mentir avec une habileté consommée. Elle est une incarnation du vice, celle qui "trompe de bonne foi" à coups de petites omissions et de justifications opportunes.


Quant à Melle Vinteuil, elle est une figure du Mal et du sadisme au féminin. Celle qui n'hésite pas à profaner l'image de son père (le grand compositeur) en crachant dessus. Une fille vraiment horrible mais à qui Proust parvient, étonnamment, à trouver des excuses. Elle est une sadique, certes, mais une sadique de toute bonté, une artiste du Mal. Elle est exempte de cruauté, ce véritable signe de la méchanceté, car ce n'est pas le Mal qui l'incite au plaisir mais c'est le plaisir qui lui apparaît démoniaque.


Odette, Albertine et Melle Vinteuil, j'ai tendance à penser que ces trois figures travaillent largement ma personnalité. Incontestablement, je suis frivole, effrontée, cynique, superficielle, manipulatrice. De celles qui ne s'en laissent pas compter, à qui on ne la fait pas. Sûrement pénible et compliquée.


En un mot, je suis moderne. Peut-être comme toutes les femmes d'aujourd'hui. Ou peut-être pas...


Quelques photos de mon séjour normand, principalement dans le Cotentin et la Pointe de la Hague. On dénomme cette région "la petite Irlande". Je crois que c'est amplement justifié. La photo 9 est celle de l'immeuble où vivait Barbey à Valognes non loin de l'Hôtel de Beaumont (photo 10) souvent évoqué dans son œuvre.

Je vous incite, une nouvelle fois, à lire Barbey d'Aurevilly.  Au moins "Les Diaboliques".

Essayez de voir également le très beau film de Catherine Breillat: "Une vieille maîtresse", avec Asia Argento. Catherine Breillat, une grande réalisatrice, trop peu reconnue, dont j'attends avec impatience la sortie, mercredi prochain, de "L'été dernier" (avec Léa Drucker).

Il est peut-être un peu tard pour visiter l'exposition "Sous le regard de la Méduse" à Caen (dernier jour le 17 septembre). On trouve néanmoins, dans toutes les bonnes librairies, le magnifique catalogue de l'exposition.

A lire également:

- Laure MURAT: "Proust, Roman Familial". Laure Murat est connue comme essayiste. Il faut ainsi absolument avoir lu "La maison du docteur Blanche" et "L'homme qui se prenait pour Napoléon". Elle commence par dévoiler dans ce dernier livre qu'elle est une descendante directe du roi de Naples Joachim Murat et qu'elle a reçu, à sa naissance, le titre de princesse. Elle appartient donc à la haute aristocratie d'Empire. Mais ce n'est plus du tout sa préoccupation car elle affirme s'être complétement détachée des codes vides de l'aristocratie grâce à la lecture de Marcel Proust (qui a régulièrement fréquenté l'hôtel de ses arrière grands-parents). Ce livre consiste donc en un entrecroisement vertigineux de sa biographie personnelle et de l'œuvre littéraire de Marcel Proust. C'est une tentative inédite et fascinante. Tellement réussie que pour la première fois, cet "essai" vient d'être inscrit dans la liste des Goncourables.

- Maria POURCHET: "Western". J'aime bien la personnalité de Maria Pourchet et son écriture vraiment percutante et singulière. J'ai quand même été déçue par son dernier bouquin car j'attendais plus. Mais ce n'est que mon jugement et Maria Pourchet fait quand même partie des écrivains qui comptent aujourd'hui. Et puis, elle pose bien le réel problème d'aujourd'hui: comment les hommes et les femmes peuvent encore échanger, se rencontrer, après me-too.