Depuis un bon moment, dans mon entourage social et professionnel, j'ai cessé de parler de l'Ukraine.
J'ai peur de passer pour une casse-pied, une raseuse. Et c'est vrai qu'il n'y a rien de plus ennuyeux que les sermons vertueux.
Dans les conversations de bonne société, on préfère, en effet, les esprits forts, ceux qui se déclarent éclairés, "à qui on ne la fait pas". Avoir une opinion tranchée, ce serait être d'une grande naïveté. Il faudrait savoir partager les responsabilités. Et d'ailleurs, les Ukrainiens ne valent pas mieux que les Russes, me dit-on. Ils sont aussi corrompus et aussi fascistes dans leur mentalité. Et pour clore tout débat, on me ramène la seconde guerre mondiale, la collaboration avec les nazis et Bandera.
Ce qui me sidère même quelquefois, c'est que certains interlocuteurs n'hésitent pas à me considérer de haut, me donner des leçons et m'asséner leurs âneries alors qu'ils n'ont jamais fichu les pieds ni en Russie, ni, à fortiori, en Ukraine. Je dois vraiment avoir l'air d'une pauvre fille, passer pour une idiote.
Mais tant pis ! Je fais semblant d'écouter et je préfère en rigoler intérieurement. J'ai envie de leur demander s'ils seraient disposés à organiser des référendums de rattachement de l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, ou du Jura et de la Savoie-Dauphiné à la Suisse. L'issue en serait, probablement, incertaine parce que c'est tout de même le rêve d'une grande part de la population active de ces régions. Foin de tout sentiment, on préfère les salaires suisses ou allemands.
Et je n'ose rappeler que l'Allemagne d'Hitler s'est montrée éventuellement clémente envers la France. Il n'était pas envisagé de la rayer de la carte et elle n'a pas été soumise à des bombardements aveugles et incessants. Ce dont ne se prive pas Poutine.
Tous ces beaux esprits qui dénoncent le "maximalisme" ukrainien, qui appellent à des concessions, des négociations, se dépêchent, en fait, de jeter par dessus bord le pilier de toute démocratie : le Droit. C'est seulement sa stricte application que réclame l'Ukraine : le Droit et rien que le Droit. Il n'y a là aucun extrémisme.
J'ai bien sûr envie d'étrangler tous ces crétins (Arno Klarsfeld, Luc Ferry, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Todd, Gérard Araud) qui voudraient justifier par l'histoire l'agression russe sur la Crimée ou le Donbass. Ce seraient des terres culturellement russes. Ce n'est pas la question et c'est éminemment contestable : avant 2014, il n'y avait aucun mouvement autonomiste dans ces régions. Aucune terre n'appartient à une nation, n'est l'expression de son "âme". C'est une vision d'extrême droite. Les Grecs ou les Polonais, qui ne vivent plus sur leur territoire d'origine, le savent bien.
Mais je suis lasse, j'ai renoncé à convaincre qui que ce soit. En matière politique, l'émotionnel l'emporte toujours sur le rationnel. Dans tout comportement public, dans tout choix politique, il y a une large part de "surdétermination", de motivations purement affectives, de petites haines ou d'amour inconsidérés. Et cela, on ne veut pas l'admettre et, d'ailleurs, on est bien incapables de le décomposer.
Et il est vrai que la donne évolue sans cesse. Peu à peu, s'installe aujourd'hui, du côté ukrainien, l'idée d'une guerre longue. L'espoir d'un triomphe rapide s'estompe progressivement. Et rien n'est plus déprimant que la perspective d'une guerre longue. Il n'y a plus d'exaltation du combat, il n'y a plus de héros, plus de romantisme.
Rien qu'une immonde saloperie, une infâme boucherie. Des dizaines de milliers de corps suppliciés, déchirés, définitivement brisés. On bute sur cette sinistre réalité: la guerre, c'est sale, c'est dégueulasse. On perd même tout compassion, toute pitié. Moi-même, je me fiche bien et je me réjouis plutôt d'apprendre la mort de soldats russes.

La grande hantise, ça devient, parfois aussi, l'échec. Mais cela, c'est une perspective absolument inadmissible, inconcevable. On ne pourrait jamais sortir de cette épreuve, on vivrait dans un traumatisme infini, on deviendrait complétement dingues.

Mais une guerre, on croit probablement qu'on s'en remet facilement. On semble raisonner comme si les Ukrainiens avaient "consenti" à la guerre. La dévastation mentale subie par tout un pays, on n'en tient pas compte. Pourtant, le plus redoutable, c'est peut-être ce qui se passera "après". Comment pourra-t-on encore vivre là-bas, surmonter les rancœurs et les angoisses, recommencer à parler à un Russe sans amertume ? Reconstruire un pays complétement détruit, vidé de sa population ?
Une simple chose me déprime. On ne pourra même plus, pendant des décennies, se promener dans la campagne ukrainienne, ses champs et ses forêts, tellement les Russes y ont balancé de bombes et de mines. La guerre ne s'effacera donc jamais de nos esprits.
Tout est donc plutôt sombre. Ma seule certitude, c'est que la guerre ne pourra s'arrêter que lorsque l'Ukraine aura obtenu complète réparation des crimes subis. Et qu'on ne me parle pas de jusqu'au boutisme. On veut simplement la justice et que soient établies les responsabilités. La vertu réparatrice de la Justice, on en fait grand cas dans les démocraties occidentales, mais on est peu soucieux d'en faire usage dans les relations internationales.
J'ai été ainsi impressionnée par le récit très émouvant de Marianna Perebenesiuk, de retour d'un récent séjour à Kyïv. Elle souligne en particulier que, contrairement à ce qu'on attend, les Ukrainiens parlent, entre eux, très peu de la guerre. On répond à la question "comment ça va ?" avec une émotion proportionnée aux missiles qu'on s'est pris ou non sur la tête durant la nuit. Mais sinon, on est très peu diserts.
On parle simplement de sa fatigue éprouvée à force de mal dormir dans l'angoisse des bombardements. On ne raconte pas sa vie, on ne s'y attarde pas, c'est à peine si on mentionne qu'un proche, un ami, un membre de la famille, vient de mourir. Comme si c'était devenu le cours normal des choses. On fait comme si de rien n'était, même les choses les plus atroces.
Dans la rue, les gens sont presque transformés. Ils se montrent extrêmement bienveillants les uns envers les autres. Plus personne ne crie, ne se dispute, ne se bouscule. Même la circulation automobile est devenue fluide et courtoise. Les petites querelles sont devenues totalement dérisoires.
Et puis, les "détails" de la vie quotidienne ne sont pas négligés: les gens continuent de s'habiller avec soin, les rues, les toilettes publiques, demeurent remarquablement propres alors que ça aurait pu devenir le cadet des soucis.
D'une manière générale, la vie, à Kyïv, semble continuer presque comme avant. Même les cafés et lieux branchés. Un récent article du "Monde" (13 août 2023) d'Alain Grynszpan, généralement mieux inspiré, m'a pourtant, à ce sujet, sidérée, ulcérée.
Il évoque un lieu bien connu: le Fifty Beach Club pourvu d'un bassin sur les bords du Dniepr. Le ton est d'emblée donné en évoquant une jeunesse dorée: "des filles, toutes en bikini et très maquillées, qui dansent sur une musique house, papotent, sirotent des cocktails en s'observant mutuellement. En bermudas, les hommes, pour la plupart culturistes et tatoués, font de même. Ils roulent des mécaniques."
Tout est de ce tonneau: difficile de se montrer plus cureton, plus moralisateur. On sent l'auteur presque indigné. Mais ce type de filles et de mecs, j'en rencontre quasiment tous les jours dans les piscines parisiennes mais personne n'en parle et n'en fait un article dans la presse. Ce qui me gêne surtout, c'est que beaucoup de lecteurs vont comprendre que la guerre en Ukraine, ça n'est finalement pas si terrible que ça parce qu'à côté, on y prend du bon temps.
Je ne préciserai même pas que tous les garçons et filles qui se prélassent au bord de cette petite piscine sont susceptibles de partir, dès le lendemain, sur le front. Donc, parler de jeunesse dorée...
Surtout, je comprends parfaitement que, dans cette ambiance tellement incertaine, d'angoisse permanente, sans avenir garanti, on ait d'autant plus envie de draguer, de séduire, de bien s'habiller, de s'éclater.
Parce qu'on a surtout besoin de sentir que tout ne s'écroule pas autour de vous. Que tout ne sombre pas dans la misère, la crasse et le désespoir. Alors oui ! On s'accroche à une multitudes de petites choses qui, dans le contexte, peuvent paraître futiles voire même déplacées. Continuer de s'entretenir, de s'habiller, de demeurer propre, de faire le ménage et de petites réparations, de s'occuper de ses animaux, de s'accorder de petits plaisirs, d'avoir des aventures sentimentales. Ne surtout pas laisser paraître que plus rien n'est comme avant.
A mon petit niveau, je nourris avec affection un couple de mésanges bleues. Pourquoi Diable ? Parce que c'est un oiseau aux couleurs de l'Ukraine.
Images de Wyczolkowski, Kotarbinski, Repin, Kuindji. Photographies également de Kyïv aujourd'hui.
Je recommande:
- Diana FILIPPOVA: "De l'inconvénient d'être Russe". Voilà un bouquin qui émerge dans le torrent de publications actuelles. Intelligent et subtil. Le récit d'émancipation d'une jeune femme qui a décidé de ne plus être Russe, de s'affranchir de ses mythes destructeurs, de son illusion de la grandeur. Je m'y reconnais même presque entièrement.
Je recommande également vivement la chaîne LCI (canal 26) qui a l'immense mérite de consacrer la majorité de ses magazines à la guerre en Ukraine en faisant appel à des experts compétents.





















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