
J'aime bien les transports en commun, les trains, les métros. Ce sont des lieux privilégiés d'observation de la" grande comédie sociale".
Régulièrement, fugacement, y apparaissent, disparaissent, quelques individus qui semblent hors du commun. Mon grand plaisir, c'est alors de leur broder rapidement une vie, une destinée.
Ca me sidère! Moi, le smartphone, ça ne me sert qu'à consulter le déluge de mes mails professionnels, ce qui est une véritable corvée. Le smartphone, c'est d'abord une horreur, un esclavage permanent rarement dénoncé: l'obligation d'être disponible à tout moment, 24 h sur 24 et toute l'année. Le reste, ça m'apparaît relever de la distraction infantile ou du pratico-pratique inutile. Je pense toujours alors à cet acariâtre et misanthrope Schopenhauer qui pestait contre les "joueurs de cartes": des abrutis qui ne cherchaient qu'à tuer leur ennui, à se procurer un anesthésiant à leur souffrance de vivre. La banalité comme remède à l'angoisse, c'est cela la modernité.

Régulièrement, je me dis que j'ai eu une chance paradoxale dans ma vie: celle de naître et de vivre d'abord dans des pays "moches de chez moche". Où il n'y avait pas grand chose à faire et d'où les grands médias étaient largement absents. Le seul dérivatif, c'était alors de rêver, de s'évader par l'imagination.
L'ennui, la médiocrité, peuvent aussi avoir leurs vertus, ils peuvent nous booster. C'est un peu l'histoire de Don Quichotte. Vieillard perclus (à plus de 50 ans), accablé d'ennui, il décide tout à coup de remodeler son existence, de lui redonner force et intensité, en la calquant sur les grands romans de chevalerie qui avaient enchanté sa jeunesse.
Je l'avoue, je n'ai fait que parcourir le "Don Quichotte". Mais je me rends compte aujourd'hui que j'ai complétement adhéré, sans le savoir, à son projet: faire de sa vie un roman, c'est à dire "substituer au monde réel un imaginaire où l'on puisse conserver espoir."
Et je suis en effet devenue une espèce de Don Quichotte. Au lycée, j'avais une réputation de fantasque et de lunaire (d'où mon surnom de "Cosmos"). Et il est vrai que ma vie a, très tôt, été entièrement absorbée par le livre, les livres.
Ca a d'abord été la construction d'un modèle de féminité. Je me souviens avoir vraiment pleurniché, à l'âge de 13/14 ans, à la lecture de "Madame Bovary" et des "Hauts-de-Hurlevent". Pourtant, je n'y comprenais forcément pas grand chose à l'époque.
Mais aujourd'hui, je me dis que je n'ai jamais cessé d'être une Madame Bovary. Je préfère le rêve à la réalité. J'ai horreur des contraintes matérielles et financières, je suis une insatisfaite permanente, je me complais dans les aventures éphémères et cruelles. Mais au total, j'ai aussi appris à devenir dure pour éviter de me faire dévorer.
Quant aux "Hauts-de-Hurlevent', j'en ai retenu le tourbillon familial destructeur, la folie qui l'anime et l'esprit de vengeance qui s'ensuit. Ca explique (même si on était plutôt "normalement dingues" chez moi) que je me sente incapable de fonder une famille.
Et puis, il y a eu l'environnement social et urbain immédiat. Lviv (Lemberg), ça a tout de même été une sacrée référence pour moi. Et aussi "l'âme slave" ou plutôt la culture slave dans la quelle la place des femmes est bien différente. Je me suis bien sûr tout de suite plongée dans Sacher Masoch (même si ça m'a plutôt ennuyée au début) mais surtout dans Bruno Schulz ("Les boutiques de cannelle", "Le sanatorium au croque-mort"). Il y a, chez ces deux écrivains une vision de la féminité comme puissance, et même jouissance, qui continue de me marquer même si elle peut être jugée presque kitsch aujourd'hui.
Ensuite, à l'âge de 16 ans, je me suis retrouvée en classe de terminale. Là, le prof de philo s'est dépêché de "m'initier", à la théorie et à la pratique. C'était un affreux raseur gauchiste, radoteur et bétonné. Mais il m'a tout de même fait découvrir Freud, Nietzsche et Rimbaud.
Freud, je ne vais pas revenir sur ses théories mais c'est son comportement humain qui m'impressionne le plus aujourd'hui. Son absolue maîtrise de lui-même, sa constante égalité d'humeur, l'écoute qu'il savait porter à tout et à tout le monde, sa politesse, sa sociabilité, son honnêteté scrupuleuse. On n'a, étonnamment, découvert aucune "faille" dans sa biographie. Je continue de penser à Freud quand je m'interroge sur moi-même, sur mon comportement. Que ferait-il à ma place, quels seraient ses choix ?
Nietzsche, il a bien correspondu à mon exaltation et à ma mégalomanie adolescentes. On se croit alors vraiment uniques, des créateurs, des artistes qui s'écartent du "troupeau" humain englué dans la religion et les préoccupations bassement matérielles. Inutile de dire que j'étais incroyablement prétentieuse et grandiloquente. Ca m'a passé, je crois, et Nietzsche, je ne le lis plus trop. Mais tout de même: y-a-t-il plus beaux et plus grands bouquins que le Zarathoustra, "La généalogie de la morale" et "Le gai savoir"? Il n'existe rien de plus urticant: un remède à la pensée commune et à la vie commune.
Rimbaud, c'est un peu pareil. Son écriture est proprement sidérante. Rien de tel pour vous secouer, vous réveiller, vous inciter à chausser vos "semelles de vent", à arpenter, sans aucun préjugé, le vaste monde et sa diversité. Mais le plus stupéfiant, c'est que Rimbaud a su, un jour, abandonner complétement la poésie pour devenir homme d'affaires. Etre capable de faire le contraire de ce qui semble être son inclination naturelle, c'est cela, en fait, la vraie Liberté. C'est cela aussi qui m'a guidée dans mon orientation professionnelle, a priori aussi éloignée que possible de celle que j'étais.
J'ai enfin clos mon adolescence avec la découverte, chez un bouquiniste, du livre d'Annie Le Brun: "Les châteaux de la subversion". Y sont évoqués le roman noir, la littérature gothique, du 19ème siècle. C'est principalement allemand et britannique. Ca m'a tout de suite fascinée et je me suis dépêchée de presque tout lire en la matière: du Marquis de Sade à Bram Stoker en passant par Hoffmann, Mary Shelley, Maturin, Le Fanu, Lewis, etc...Et puis, je suis devenue une fille gothique. Je pense même que j'étais très convaincante en la matière (même si ça faisait le désespoir de ma mère) grâce à mon physique longiligne. D'ailleurs, je ne rejette rien de cette période.

Mais je ne cesse de me poser cette question: quelle adolescente serais-je aujourd'hui ? Je n'ai bien sûr pas de réponse mais je pense quand même que, biberonnée au smartphone plutôt qu'à la littérature, je serais infiniment plus conventionnelle. Bourrée de préjugés et de lieux communs.























































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