samedi 4 juin 2022

Istanbul ou le basculement du monde

 

J'étais partie en Turquie un peu par nostalgie pour retrouver des miettes de mon passé, de cette époque où j'étais une étudiante foldingue et déjantée. De ces lieux où j'avais eu l'impression de vivre plus fort, où les couleurs du monde m'apparaissaient plus éclatantes.


Et puis la Turquie, ça a toujours été le grand rival, avec des guerres incessantes, de deux pays qui m'ont tout de même façonnée : l'Iran et la Russie. Bizarre d'ailleurs de constater à quel point ces voisins proches peuvent être culturellement dissemblables. Leur seul point commun aujourd'hui, c'est peut-être d'être des autocraties. Ils font semblant maintenant de se rapprocher politiquement mais je doute qu'ils aient effacé leurs méfiances ancestrales réciproques.

Et enfin, j'avais commencé de m'intéresser, ces derniers temps, à l'orthodoxie et donc à Byzance. Cette satanée orthodoxie, tellement liée au pouvoir politique russe, qui est peut-être la cause de nos malheurs actuels. Son esthétique, sa spiritualité presque mystique, son messianisme, c'est vrai que ça vous secoue autrement plus que le catholicisme et le protestantisme qui apparaissent au ras des pâquerettes en comparaison. L'orthodoxie, c'est pouvoir planer complétement, être autorisé à délirer à fond, à se livrer à tous les emportements. Et d'ailleurs, s'adonner au Mal, c'est se rapprocher de Dieu. Poutine l'a bien compris.


De mes études en orthodoxie, avait émergé, pour moi, la figure de Théodora, prostituée et Impératrice de Byzance aux côtés de l'Empereur Justinien (première moitié du 6ème siècle après JC). Mais c'est moins sa vie scandaleuse qui est intéressante (enfant des Jeux de l'Hippodrome, aventurière, courtisane, voyageuse...) que la splendeur de son règne. C'est en effet sous Justinien et Théodora qu'ont été édifiés les monuments les plus remarquables de Byzance, notamment la fabuleuse Sainte-Sophie. La ville a été, à cette époque, portée à un niveau de splendeur inouïe.

Mais j'ai vite compris que voyager avec le passé en tête, le sien propre et celui de la grande Histoire, c'était un peu idiot. C'est s'interdire de percevoir, comprendre, les mutations en cours.

On a tendance, en fait, à croire au caractère plus ou moins immuable d'un pays. Et c'est vrai que ça se vérifie plus ou moins pour l'Europe de l'Ouest. La France des années 50-60 par exemple, quand on regarde son cinéma, on n'a pas tellement l'impression qu'elle ait beaucoup changé. Ou même quand on lit Flaubert, Zola, Maupassant, leurs analyses, leurs personnages, semblent toujours d'actualité. D'ailleurs, pour beaucoup de Français, "c'était mieux avant", un point de vue qu'on ne retrouve quasiment jamais ailleurs.

C'est déjà plus compliqué pour l'Europe Centrale, complétement bouleversée par les guerres et la dictature rouge. Et ça ne se vérifie absolument pas pour la Turquie et même pour toute l'Asie.

On s'en rend compte tout de suite quand on débarque au nouvel aéroport d'Istanbul. Il serait le plus grand du monde et c'est, en effet, peu dire qu'il est gigantesque. Il est presque cauchemardesque parce qu'il faut tout de suite galoper au travers de labyrinthes pendant des kilomètres. Et puis, consulter le tableau des vols est vertigineux. Même des destinations comme Bichkek, Tachkent, Nour-Soultan, semblent banales. On m'a raconté qu'il y a seulement 40 ans, l'aéroport international d'Istanbul, ça n'était qu'une espèce de grand hangar qui attendait quelques vols chaque jour, principalement en provenance de l'Europe.

Tout de suite, on comprend que la Turquie d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec la Turquie d'hier. Pas seulement, celle de l'Empire ottoman, bien sûr, ni celle de la République d'Atatürk, mais simplement la Turquie d'il y a 10 ans, 20 ans, 40 ans.

Il y a d'abord eu une croissance démographique vertigineuse. La population totale (85 millions aujourd'hui) a doublé depuis 1980 (43 millions) et plus que triplé depuis 1960 (27 millions). Mais c'est surtout à Istanbul que ça a été effrayant. La ville comptait 700 000 habitants en 1927, 1 million en 1950, 2 millions en 1960, 3,5 millions en 1970, 4,7 millions en 1980, 10 millions en 2000. Et finalement, on en serait aujourd'hui à plus de 15 millions. Et il ne s'agit que de chiffres officiels qui ne prennent que plus ou moins en compte des flopées de réfugiés venant de Syrie, d'Irak, du Yémen, d'Iran, etc... Un chauffeur de taxi me disait qu'il fallait ajouter à 15 millions de Turcs stambouliotes au moins 5 millions d'étrangers-réfugiés.

C'est sans doute exagéré mais peut-être pas trop et c'est vrai qu'on est impressionnés par les foules énormes qui arpentent aujourd'hui les rues d'Istanbul. J'ai tout de même connu Téhéran et Tokyo mais je n'ai jamais vécu de pareilles bousculades, comparables, dans les grandes avenues, à celles du métro parisien. C'est perturbant, déstabilisant, au début, surtout quand on a en mémoire les récits des premiers routards vers l'Inde qui décrivent Istanbul comme une halte paisible où il est par exemple agréable de se reposer en prenant un verre sur la place de l'Hippodrome.

Et puis aux réfugiés, s'ajoutent des touristes innombrables venus de tous les pays du Golfe (E.A.U., Koweit, Qatar) et de toute l'Asie Centrale (Ouzbekistan, Azerbaïdjan, Turkmenistan, Kazakhstan etc...), pour les quels la Turquie a un parfum d'Occident auquel ils peuvent goûter sans qu'ils se fassent remarquer par leur tenue vestimentaire. Je redoutais de rencontrer plein de Russes à Istanbul (c'est un lieu où ils ont encore libre accès) mais ils sont vraiment noyés dans la masse. En revanche, j'ai été interpellée plusieurs fois directement en russe (ce qui ne me fait pas forcément plaisir) par des Ouzbeks et des Kazakhs.

J'avais le souvenir d'un Istanbul surtout fréquenté par des touristes occidentaux. Ils sont minoritaires aujourd'hui largement remplacés par une immense vague orientale.


Il faut bien le constater : Istanbul n'est plus seulement turque, elle est devenue une "ville monde". Et surtout, c'est toute la Turquie qui est devenue une immense plaque tournante des échanges avec toute l'Asie.

 On parle beaucoup aujourd'hui des nouvelles "routes de la soie". C'est vrai qu'un petit séjour à Istanbul permet d'en appréhender tout de suite la réalité. Ça se mesure à son cosmopolitisme mais aussi, il faut bien le reconnaître, à l'enrichissement extraordinaire (en dépit d'une inflation galopante) de la ville. Plus rien à voir avec le pays crasseux et délabré où on redoutait autrefois les horreurs qu'allaient nous réserver une chambre d'hôtel, un restaurant, des toilettes publiques et où les coupures d'eau et d'électricité étaient fréquentes. Aujourd'hui, tout marche, tout fonctionne, tout est nickel mais on y perd aussi en esprit d'aventure.


Le monde change à toute vitesse et on n'y prête pas suffisamment attention. On est prisonniers de schémas du passé. Je me dis que j'étais vraiment une idiote avec mon idée de redécouvrir les origines de Byzance.

Ça n'est sûrement plus d'actualité. La Turquie chrétienne (20 % de la population au début du 20 ème siècle), c'est fini, balayé. Des Grecs, des Arméniens, des Assyro Chaldéens, il n'y en a plus guère (moins de 1% de la population).

On peut le déplorer parce que le patrimoine architectural, lui, est toujours bien là. Et puis visiter Sainte-Sophie, récemment transformée en moquée, est devenu un enfer tant l'affluence y est importante. Quant à St-Sauveur- in-Chora, autre joyau byzantin lui aussi converti en mosquée, il est fermé pour travaux.

 Mais on ne reviendra jamais en arrière, la Turquie chrétienne, grecque et arménienne, c'est bien fini. Il faut plutôt essayer de comprendre le basculement du monde aujourd'hui en cours.


Peter Frankopan (in "Les nouvelles routes de la soie") résume bien le problème : "Le changement est normal, de grands déplacements des centres du pouvoir mondial sont fréquents et notre univers actuel, chaotique et déroutant, n'est peut-être pas si bizarre et inhabituel, après tout".


Istanbul illustre bien ça. La ville est devenue énorme, monstrueuse. Quand j'ai dit à une jeune femme turque que j'habitais Paris, elle m'a répondu : "Oh ! Paris, c'est petit."


Et c'est vrai qu'elle a raison, que c'est tout petit comparé au mastodonte turc. Une vraie ville de poupées, presque provinciale.

 Istanbul est littéralement propulsée dans une autre dimension. Elle rêve au-delà d'elle-même et de ses limites géographiques. Vivre à Istanbul, ce n'est pas seulement vivre à cheval sur deux continents (l'Europe et l'Asie) et deux mers (Marmara et la Mer Noire), et être dispersés sur une multitude d'îles et de quartiers aux noms évocateurs (Galata, Beyoglu, Sultanahmet, Eminönû, Eyüp, Usküdar, Dolmabahçe). C'est surtout se projeter bien au-delà d'Istanbul lui-même, très au loin à l'Est, partout où l'on est turcophone : à Tachkent, à Nour-Soultan et même jusqu'à Iakoutsk (République de Sakha). C'est la résurrection du Panturquisme.
 


C'est cela le grand bouleversement que vit aujourd'hui la Turquie, un bouleversement que l'on appréhende mal en Europe. La chute de l'URSS a, en fait, complétement redistribué les cartes : le monde turc est devenu gigantesque. Quant à la Russie, elle a bien du souci à se faire car elle est directement confrontée à deux colosses, le turc et le chinois.

Et en Turquie, finis la morosité, le déclinisme, le sentiment, éprouvé depuis la fin de la 1ère guerre mondiale, d'avoir été relégués parmi les nations de second ordre.

A Istanbul, on se sent emportés par un grand dynamisme, un vent d'optimisme. On sent que l'avenir vous appartient.

Il n'y a pas si longtemps, la Turquie ambitionnait de rejoindre l'Europe. Elle a été mise en stand-by. Déception, humiliation sans doute à l'époque. Mais est-ce aujourd'hui encore une préoccupation ?

C'est la grande force d'Erdogan. Il a su réinsuffler l'esprit de l'Empire. Mais un Empire tourné non pas vers l'Ouest c'est-à-dire vers l'Europe, comme l'ancien Empire Ottoman, mais carrément vers l'Est, vers toute l'Asie Centrale. Et là-bas, c'est infiniment plus vaste et prometteur.

Depuis 3 décennies, la Turquie a cessé d'être un "grand malade". Elle est de retour à toute vitesse et elle est en pleine expansion.

Faut-il s'en inquiéter ? Je ne sais pas. En Europe, et particulièrement en France, on voit  le problème sous l'angle de la montée de l'islamisme. C'est une grande peur que je trouve personnellement excessive et même un peu ridicule. On nous bassine avec les femmes voilées et on s'imagine déjà toutes les Parisiennes obligées de revêtir un tchador ou une burqa.

Cette polarisation sur la question du voile m'insupporte. C'est vrai qu'à Istanbul, la proportion des femmes voilées a sensiblement progressé depuis mon dernier séjour. Mais il y a mille interprétations à fournir du phénomène. Les Iraniennes n'ont aucunement abdiqué leur liberté en étant contraintes de porter le voile. Et puis une femme est toujours déguisée, voilée, même avec une mini-jupe et un maquillage outrancier. On obéit toujours à un dress-code. L'important, c'est de le savoir, d'en avoir conscience.

Quant à Istanbul donc, je dois dire que j'ai apprécié l'extrême diversité des tenues vestimentaires des femmes. Bien sûr, on est dans un pays musulman mais on ne perçoit pas de rigorisme moral. A Istanbul du moins, tout est possible, tout est permis : depuis la stricte burqa jusqu'aux vêtements fluo qui vous boudinent les fesses. L'important surtout, c'est que personne ne s'offusque ni ne vous fait de remarques. Quelle que soit votre tenue, on ne vous embête pas. Et j'ai pu parler avec la même facilité aussi bien à des femmes voilées qu'à des gamines aux cheveux teints en rose.

Le problème est ailleurs, me semble-t-il. J'ai tendance à voir les choses sur un plan politique plus général. J'ai précisé qu'un vent d'optimisme soufflait aujourd'hui sur les routes qui vont d'Istanbul à Pékin. Les échanges se multiplient, de nouvelles alliances, de nouvelles coopérations sont scellées. Les vieux antagonismes sont dépassés. Il y a un enrichissement collectif considérable.

Ça contraste singulièrement avec l'immobilisme de l'Europe qui n'avance qu'à une lenteur désespérante et qui est confrontée aux populismes.

Tout ce qui se passe donc aujourd'hui sur les anciennes routes de la Soie est sans doute enthousiasmant, formidable. Mais c'est en même temps inquiétant pour les démocraties occidentales et "la vieille Europe".

Elles sont empêtrées dans leurs difficultés à travailler ensemble, elles sont en déclin sinon économique du moins démographique et elles se retrouvent maintenant confrontées à un grand bloc de régimes autocratiques et illibéraux qui exècrent les idées démocratiques.


L'Avenir n'est bien sûr pas écrit mais il peut bifurquer.

 Mes petites photos d'Istanbul pour les quelles j'ai surtout essayé d'être un peu personnelle. J'ai notamment intégré des images de la gare de l'Orient-Express, du musée personnel de l'écrivain Orhan Pamuk et de mon restaurant favori (aux céramiques bleues). La 7ème image est prise sur l'hippodrome romain autrefois arpenté par celle qui allait devenir l'impératrice Théodora (elle serait sans doute un peu dépaysée aujourd'hui face à cette manifestation de jeunes filles turques). La dernière image, symbolique, est, bien sûr, celle du fameux pont du Bosphore qui relie l'Europe à l'Asie.

Istanbul fait partie de ces villes qu'il faut avoir vues dans sa vie. Mais je reconnais aujourd'hui qu'il ne faut vraiment pas être allergique à la foule. Si c'est votre cas, sachez que le reste du pays est magnifique. J'adore personnellement l'Est : Sivas, Erzurum, Trabzon, Kars, Dogubayazit, Van.

Mes conseils de lecture :

- Peter FRANKOPAN : "Les routes de la soie" édité en 2015 et suivi des "Nouvelles routes de la soie" (2018).

- Metin ARDITI : "Dictionnaire amoureux d'Istanbul" Un ouvrage tout récent qui recense tous les aspects merveilleux d'Istanbul. Tout ce qui y étonne, émerveille. Une lecture indispensable. 

- Orhan PAMUK : "Istanbul". Evocation d'une ville dans les années 50-60. Roman de formation.

- Ahmet ALTAN : "Madame Hayat". Un roman tout récent, une belle histoire d'amour pour une femme sensuelle d'Istanbul. Il faut souligner que ce livre n'est pas paru en Turquie. Il a été rédigé pendant 5 années d'une dure détention pour des motifs politiques. Un livre qui a été une manière d'échapper à la réalité carcérale.

- Charles KING : "Minuit au Pera Palace - La naissance d'Istanbul". L'histoire du grand hôtel de luxe (ouvert en 1892) d'abord destiné aux voyageurs de l'Orient-Express. Une histoire qui rencontre la Grande Histoire avec Agatha Christie, Léon Trotski, Dos Passos, Goebbels.

- Hors-série du journal "Le Monde" : "Où va la Turquie ?" (novembre 2021).

samedi 28 mai 2022

Le nomade et le sédentaire

 

J'ai déjà évoqué mon goût pour les voitures de sport.

C'est petit bourgeois, c'est de la frime, me direz-vous.

Sans doute ! Mais, de la part d'une femme, ça demeure aujourd'hui inhabituel et disruptif et sans doute sexy. Et puis, je n'utilise pas ma voiture pour des motifs utilitaires, faire des courses ou aller à mon travail, mais simplement pour "bouffer" des kilomètres, tracer mon chemin à toute vitesse, changer sans cesse d'horizon, de quotidien, d'environnement. Je pense parfois à mon ancêtre Carmilla la vampire qui se déplaçait toujours à bride abattue en magnifique équipage.

Mais la bagnole, c'est de plus en plus déprécié aujourd'hui surtout dans les milieux intellos. Ça n'intéresserait plus que les beaufs et, surtout, c'est scandaleusement anti-écolo. On a complétement oublié qu'à ses débuts, l'automobile, ça a été un extraordinaire instrument de liberté et d'émancipation. Ça a consacré le réveil de cet esprit nomade si souvent réprimé mais qui subsiste, très fort, chez beaucoup d'entre nous. Se détacher enfin de sa ville natale, pouvoir découvrir d'autres lieux, d'autres gens.

Quand j'étais gosse, je déclarais à mes parents : "Quand je serai grande, je serai romanichelle". Ça les faisait rigoler mais il faut dire que, dans les anciens pays communistes, ça n'était pas complétement insensé. Les nomades y bénéficiaient d'un statut spécial en conservant une liberté de circulation entre pays. Ça leur permettait de se livrer à de multiples petits trafics dont ils vivaient, matériellement, fort bien, beaucoup mieux, du moins, que les travailleurs socialistes. 


Au delà de mes élucubrations de gamine, les anthropologues s'entendent généralement pour penser qu'il y a, dans l'histoire de l'humanité, une opposition atavique entre les nomades et les sédentaires. Ou plus précisément, une répression souvent féroce, voire une persécution, des itinérants, des nomades, par les gens établis, les sédentaires.

Être sans domicile fixe, c'est un délit majeur qui vous vaut d'être traité comme un repris de justice en vertu d'une réglementation infâme et infamante. "Stationnement interdit aux nomades", affichait-t-on, jusqu'à une époque récente, à l'entrée des villages français.

Cette haine du sédentaire envers le nomade, on la retrouve d'ailleurs dans la Bible avec la querelle d'Abel et de Caïn et le récit du premier assassinat de l'histoire humaine. Abel était berger, c'est à dire nomade et Caïn laboureur, c'est à dire sédentaire. Caïn sera maudit pour son meurtre et il ira se fixer dans un autre lieu, une ville, la première de l'histoire, qu'il fondera. C'est alors le début de l'histoire des paysans qui fuient la misère et la dureté des campagnes pour alimenter le prolétariat urbain.

Ce conflit Abel/Caïn, c'est celui de deux types de sociétés humaines. Il y aurait ainsi eu, au néolithique, une véritable révolution anthropologique au cours de laquelle on serait passés de groupements très lâches de chasseurs-cueilleurs à des sociétés, beaucoup plus organisées, d'agriculteurs (ou horticulteurs). 

Et ce développement de l'agriculture, ce serait  la naissance du monde moderne : stable, sédentaire, mais aussi beaucoup plus coercitif avec l'introduction d'un appareil de Lois répressives et l'exercice d'un pouvoir politique. Avec l'agriculture, finie la vie paisible et libre. On doit désormais se plier à de multiples contraintes et rentrer dans une organisation du travail. Surtout, avec la naissance de l'agriculture, un poison mortel va se répandre entre les hommes, celui des inégalités accompagnées des jalousies et des haines.


Beaucoup d'ethnologues vont alors jusqu'à exprimer une véritable nostalgie pour ces "sociétés primitives" des chasseurs-cueilleurs.  Des sociétés plus libres, plus égalitaires, incarnant un véritable Eden perdu.  C'est au point que redevenir nomade, c'est maintenant s'affirmer "moderne" en empruntant un nouveau mythe littéraire (Arthur Rimbaud) ou philosophique (Gilles Deleuze).


Là dessus, je n'ai évidemment pas d'opinion tranchée. J'ai, personnellement, sans cesse besoin d'ailleurs, de bouger, de changer. Cela pour me remettre en question, découvrir de nouveaux points de vue. Mais de là à devenir une véritable nomade... 

J'observe surtout que les sociétés nomades ne sont, paradoxalement, surtout pas révolutionnaires. Elles sont même archi-conservatrices, empêtrées dans le respect absolu de leurs traditions. Elles détestent en fait l'Histoire et ses bouleversements, elles se révèlent d'un incroyable statisme. L'Art, la création, ne sont pas non plus leur fort. On a même le sentiment que leur souci premier est de ne laisser aucune trace dans la mémoire des hommes, de ne transmettre aucun legs. Pour comprendre cela, il faut aller à Karakorum, l'ancienne capitale de l'Empire mongol qui a jadis dominé le monde mais dont il ne subsiste aujourd'hui à peu près rien.

"Le romantisme d'une conscience nomade libre de toute attache, que n'emprisonnent ni les murs ni les exigences inéluctables du sol à cultiver, est aussi peu substantiel que le vent" (Stanley Stewart).


Images d'affiches automobiles du début du 20 ème siècle (à l'exception de la première, publicité récente de BMW). Tableaux également de Vincent Van Gogh (les roulottes), William Blake, Picasso et Paul Gauguin. L'automobile, c'est aussi l'évocation de Francis Scott Fitzgerald (Gatsby le magnifique) et d'Isadora Duncan tragiquement étranglée par sa longue écharpe.

Concernant la pensée nomade et les chasseurs-cueilleurs, je recommande :

- Gilles Deleuze : "L'Anti-Oedipe". Un livre prophétique, d'une écriture fascinante, que j'ai maintes fois évoqué. 

- Michel Tournier : "Le Roi des Aulnes". Un ami de Gilles Deleuze. Un livre qui a plus de 50 ans que j'ai lu alors que j'étais en Turquie. Michel Tournier tombe aujourd'hui un peu dans l'oubli. Mais ce "Roi des Aulnes" (de même que "les météores") est incroyablement moderne et novateur. L'a-t-on vraiment compris quand il a été publié ? Et aujourd'hui même, il ferait vraiment scandale.

- Marshall Sahlins : "Age de pierre, âge d'abondance". Un grand classique de la littérature ethnologique. Sahlins y déconstruit le mythe du "sauvage" luttant pour sa survie. Il montre que les chasseurs-cueilleurs trouvaient au contraire aisément leur subsistance, ce qui leur laissait beaucoup de temps libre et leur permettait de se consacrer à des activités sociales et culturelles.

- Christopher Ryan : "Civilisés à en mourir - le prix du progrès". Un livre d'anthropologie tout récent. Comment notre prétendu progrès dégrade nos façons de vivre. Un livre de bout en bout contestable mais d'une lecture facile et qui nous interroge tous. 

Alain Testart : "Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités". Un livre remarquable, très documenté, qui vient d'être réédité en poche. Un grand classique qui démonte complétement cette idée commune que l'invention de l'agriculture serait au fondement des inégalités. Les peuples de chasseurs-cueilleurs ont souvent, également, édifié des sociétés stratifiées.


samedi 14 mai 2022

Complicité passive

 

Aussi étonnant que ça puisse paraître, la population russe continue de soutenir, dans son ensemble, Vladimir Poutine. Pire, elle adhère à sa thèse absurde des crimes commis par le pouvoir ukrainien sur sa population, crimes aux quels tenterait de s'opposer l'armée russe. Quant à cette armée, les défections y sont, finalement, peu nombreuses, preuve que le moral tient. Pas de doute, la propagande de Poutine, aussi grossière et surréaliste soit-elle, fonctionne plutôt bien. 

C'est d'abord lié à un apolitisme assez général de la population russe. Depuis longtemps, depuis toujours (?), elle a choisi de ne pas se sentir concernée par les affaires publiques, de se recroqueviller sur la sphère privée. On se replie sur soi, sur son univers proche, la famille et les voisins. On subit souvent mais on a appris à endurer. Avec le temps, les choses finissent toujours par se tasser, dit-on.

Et puis, pour encore plus de tranquillité, on préfère donner son soutien, même sans ferveur, aux dirigeants en place. C'est d'abord facilité par la conviction générale des Russes d'être l'incarnation supérieure des Slaves parce qu'ils seraient porteurs d'une spiritualité et d'une civilisation millénaires. 

Les autres, ce ne sont que des succédanés que l'on déteste plus ou moins. Sur l'échelle de la haine russe, il y a ainsi, au sommet, les Polonais. Un symbole : Vladimir Poutine, toujours en mal d'absurdités historiques, a ressuscité, en 2005, la fête tsariste de l'unité nationale russe (4 novembre), commémorant la libération de Moscou des envahisseurs polonais. Pourquoi pas ? Sauf que cette libération date tout de même de 1613. Et puis, on accuse maintenant la Pologne de vouloir restaurer l'ancienne République des deux Nations et donc de réannexer l'Ukraine. 

Après les Polonais, qu'on déteste mais redoute tout de même, viennent les Ukrainiens. Eux, ils ne sont pas vraiment nos égaux, ils ont toujours été des esclaves, des paysans, des simplets; d'ailleurs on les appelle des bottes de foin (des khokholy, par analogie avec les meules très verticales des Carpates, évoquant une forme humaine). Viennent ensuite les Slovaques, les Tchèques, les Slovènes qui sont quantités négligeables et trop germanisés. On commence à aimer un peu les Croates et les Monténégrins et on apprécie franchement le Serbes et les Bulgares qui nous vouent reconnaissance éternelle.

Cette fâcheuse mégalomanie explique évidemment le manque de compassion pour les Ukrainiens, des frères peut-être mais tout de même d'un rang inférieur. Comment d'ailleurs s'apitoyer sur des "bottes de foin"? L'humour n'est pas toujours drôle, il est souvent discriminant et déshumanisant.

Mais je ne veux pas davantage accabler les Russes. La principale raison affichée de leur soutien à Poutine, c'est qu'il aurait rétabli l'ordre en Russie et permis à la population de retrouver fierté (on est puissants, on nous respecte) et prospérité économique (même si c'est surtout lié à l'envolée des cours des matières premières et si ça n'a concerné que les grandes agglomérations).

En effet ! Mais ça me rappelle les propos du grand cinéaste allemand Volker Schlöndorff qui racontait qu'au lendemain de la chute du nazisme, la majorité des Allemands estimaient que si Hitler n'avait pas fait la guerre, l'exercice de son pouvoir aurait été positif pour l'Allemagne et on le considérerait même, aujourd'hui, comme un grand homme politique. 

Une terrible manière de s'absoudre, de se mentir à soi-même et aux autres. Mais quel comportement aurait-on nous-mêmes si on vivait dans l'Allemagne nazie ou la Russie de Poutine ? Impossible, bien sûr, d'apporter une réponse tranchée mais est-ce qu'on ne préférerait pas qu'on nous fiche la paix, quitte à devenir complices par passivité ?

L'une des clés de compréhension du dilemme est fournie, je crois, par le livre "Les désarrois de l'élève Törless" de Robert Musil. C'est l'histoire d'un jeune homme qui fréquente, au début du 20ème siècle, un internat autrichien austère et huppé. Il y côtoie des élèves sages et disciplinés le jour qui se transforment ensuite en tortionnaires sadiques et pervers avec un collègue doux et tranquille. Törless choisit d'abord de ne rien faire et il assiste passivement aux sévices exercés. Quand il se décide enfin à intervenir auprès des enseignants, il est trop tard. La direction du Lycée le juge alors lui-même trop sensible et intellectuel.


 Ce bouquin m'avait remuée parce qu'au lycée, j'avais moi-même été témoin de séances odieuses de harcèlement par des meutes crapuleuses, ivres de meurtre psychologique. Mais je n'avais rien fait. Il est vrai que j'étais très hautaine à l'époque, je détestais les clans, les groupes, je me considérais vraiment "au dessus de la mêlée". C'était peut-être pour me protéger moi-même mais je me rends compte aujourd'hui que mon indifférence était presque criminelle. On peut tuer avec des mots, de simples moqueries, des plaisanteries, . Oserais-je le dire ? Je déteste ainsi, en France, cette manie du persiflage, tellement prisée dans les milieux "cultivés".

Comment se transforment des gens normaux en criminels de masse ? Il semble que ce que l'on appelle le conformisme de groupe joue un rôle déterminant. C'est la crainte de se faire remarquer, de croiser le regard réprobateur des autres. C'est surtout l'effort, la difficulté, d'une simple affirmation de soi-même, de sa singularité, dans un contexte où toutes les valeurs sont bouleversées.

Etre non-conformiste, ça devient au-dessus de nos forces. On trouve plus facile de suivre les autres. Surtout parce qu'on a l'impression que si on se met en retrait, on laisse aux autres le "sale boulot". On devient "planqué", asocial. On est condamné à la solitude. Confrontés à cette perspective, on a, tout à coup, peur de trop perdre, de se retrouver complétement isolés.


 Comment secouer cet effrayant poids du groupe ? Ceux qui y sont parvenus, ce sont ceux qui ont su faire preuve d'une capacité de désobéissance. Une capacité de désobéissance qui, comme le précise Pierre Bayard ("Aurais-je été résistant ou bourreau ?"), est d'abord une capacité à sortir du cadre imposé par la société. 

Et ça ne signifie pas simplement bouleverser cette société qui nous entoure, mais ça implique surtout de se transformer, de se recréer soi-même. Notre moi social n'est probablement qu'un moi étriqué. En chacun de nous, il y a sans doute un autre moi. Il s'agit donc de se réapproprier la plénitude de notre personnalité en ayant le courage d'emprunter une déviation, une bifurcation, par rapport aux chemins prescrits.

 Œuvres du peintre Maryan (Pologne/USA 1927-1977) que l'on redécouvre aujourd'hui et qui fait l'objet de plusieurs expositions à Paris. Une peinture tourmentée, absolument dérangeante, qui n'a que faire des normes du joli et du bon goüt. Curieusement Maryan refusait, avec véhémence, qu'on la mette en relation avec son expérience du camp d'Auschwitz.

La 5ème et la 6ème images ne sont cependant pas de Maryan. J'ai évoqué que les Russes traitaient les Ukrainiens de "bottes de foin" (« khokhol », хохол). De leur côté, les Ukrainiens (et les Polonais) appellent les Russes des "katsapés" (каца́п en ukrainien et kacap en polonais). Ca signifie des boucs, par analogie avec les barbes qu'ils arborent.

Quant à l'affiche ukrainienne, elle dit: les 10 commandements à une jeune fille. 7ème commandement: ne jamais s'enticher d'un Katsap.

Mes conseils de lecture :

- Giulano Da EMPOLI : "Le mage du Kremlin". Les livres écrits par des non-Russes sur la Russie, je suis généralement réservée. J'y détecte tout de suite plein de clichés. Mais ce bouquin, inspiré par Vladislav Sourkov longtemps éminence grise de Poutine, a une réelle qualité d'écriture et est assez convaincant même si Poutine est plutôt présenté comme un chef mystique (alors que d'autres sources le présentent généralement comme un médiocre et inculte bureaucrate du KGB).

- Evgenia BELORUSETS: "Il est 15 H 30 et nous sommes toujours vivants". J'ai déjà évoqué Evgenia Belorusets. Il s'agissait d'un blog maintenant publié en français. La vie quotidienne à Kyïv, entre horreur et grâce, depuis le 24 février. Une approche incarnée et l'impossibilité de concevoir la guerre, un guerre tellement ahurissante.

-Tetiana ANDRUSHCHUK et Danièle GEORGET : "Dictionnaire amoureux de l'Ukraine". Il y a encore peu de temps, je n'osais pas dire que je venais d'Ukraine parce que ça ne disait absolument rien. Je racontais plutôt que j'étais Russe ou Polonaise. Triste bénéfice de la guerre: à peu près tout le monde a maintenant entendu parler de Marioupol, de Kharkiv, de Lviv, d'Odessa, de Tchernigov. C'est au point que les éditions Plon viennent de sortir, dans leur excellente collection des "Dictionnaires amoureux", ce volume consacré à l'Ukraine, son histoire, ses écrivains, ses artistes. Je recommande absolument ce livre pas du tout ennuyeux et bien fait. Quelques omissions étonnantes toutefois : Isaac Babel, Vassili Grossman, Bruno Schulz, Sacher Masoch. 

Enfin, je pars la semaine prochaine à Istanbul. Je devais y être le 2 janvier dernier. Bien des choses ont changé depuis cette date. C'est notamment devenu une ville refuge pour des Russes et, dans une moindre mesure, pour des Ukrainiens. Décidément, on a du mal à échapper à ses origines. Pas de post donc la semaine prochaine mais, bien entendu, on peut toujours m'écrire.

samedi 7 mai 2022

Les bonheurs rebelles

 

J'ai souvent constaté que le bonheur brut moyen des habitants  d'un pays n'était pas complétement lié à leur niveau de vie économique. Dans les pays riches, dont l'avenir apparaît peut-être trop assuré, on constate même souvent un désenchantement et une langueur générale.

J'ai personnellement pu appréhender, même avec décalage, la crasse et la misère soviétiques ainsi que la nuit iranienne. Le monde extérieur était certes lugubre. Mais les gens étaient-ils vraiment malheureux ? Sans doute pas complétement parce qu'ils choisissaient de se détourner de la réalité imposée pour vivre dans une autre réalité, celle du rêve.

Et d'ailleurs, si on me demandait d'établir une liste des lieux que j'aime le plus au monde, j'inscrirais, sans doute, la ville de Téhéran aux premiers rangs. Pourtant, je sais qu'on peut aussi considérer cette ville comme absolument abominable. Et c'est vrai que, selon mon humeur, je peux moi-même la percevoir tantôt affreuse, tantôt merveilleuse.

Ou bien, en France, j'ai eu l'occasion de séjourner à Amiens. C'est-à-dire en Picardie,  une région souvent considérée comme le début de l'Enfer du Nord, sinistre et misérable. Et bien ça m'a beaucoup plu, j'ai eu l'impression de me retrouver un peu en Europe Centrale avec une modestie générale et une facilité des contacts et relations sociales. Entre la Picardie et Côte d'Azur, je n'hésiterais pas. La région la plus intéressante, la plus attachante, n'est pas celle que l'on croit.


Ou bien l'Ukraine. Le pays était considéré jusqu'alors comme l'un des plus pauvres d'Europe (avec la Moldavie). Sans doute, mais je n'ai jamais perçu que l'ambiance y était à la sinistrose. Si la campagne était effectivement misérable, les grandes villes étaient même trépidantes, électriques. 

A l'inverse, j'ai séjourné en Suède et en Suisse. Peut-être que je me trompe complétement mais tout de même: des gens policés, une vision hygiéniste et prosaïque de l'existence, un auto-contrôle généralisé. Le triomphe de la vie "agréable", des bonheurs simples, sous une forme utilitaire et fonctionnelle. Ca ne suffit pas, c'est même frustrant.

Quant à la Russie que j'ai évoquée de manière dépréciative dans mon dernier post, qu'il s'agisse d'une société autoritaire, c'est évident. Que tout le monde s'y conforme absolument, c'est moins sûr. On peut aussi y croiser de multiple personnes (et peut-être plus que partout ailleurs) d'une extraordinaire fantaisie.  Et puis, en dépit de toutes mes réserves, je n'oublie pas que je suis tout de même plus à l'aise avec des Russes qu'avec des Français. L'inter-compréhension est plus immédiate.


Dans chaque société, on est, en fait, pris dans les mailles d'un Pouvoir qui s'exerce de façons multiples.  Les institutions s'expriment ainsi à travers nous, façonnent nos mentalités. L'école, la famille, l'armée, l'administration, les systèmes judiciaires et de santé, ça imprègne à la longue plus ou moins nos conduites sociales et nos formes de pensée. C'est ce qui fait l'efficacité de l'éducation. A ce sujet, il y a eu une effrayante logorrhée, notamment en France : toute une pensée 68 (Foucault, Deleuze, Lyotard) s'inscrivant dans le sillage de Nietzsche. On s'est mis à voir du Pouvoir partout même dans la vie la plus quotidienne. 


On serait éduqués à mort, à tel point qu'on serait brisés, incapables d'affirmer notre singularité. Mais, en réalité, on constate aussi qu'il y a, selon les individus et les groupes, plus ou moins de jeu avec ce carcan du Pouvoir. Des rebelles, des asociaux, des "nomades", des "schizos", il y en a heureusement.


Pour illustrer ça, je me remémore souvent deux textes pour moi fondateurs. Deux propos que l'on peut juger stupéfiants, scandaleux, mais qui n'arrêtent pas de m'agiter : 

- ceux de Dostoïevsky au sortir du bagne : « Oh, c’était un grand bonheur pour moi : la Sibérie, le bagne ! On dit que c’est monstrueux, scandaleux, on parle d’une espèce de révolte légitime…monceau d’inepties ! C’est là seulement que j’ai commencé à mener une vie saine, heureuse, c’est là que je me suis senti moi-même. Mes meilleures pensées me sont venues à cette époque ! Oh ! si seulement vous pouviez vous aussi être envoyé au bagne ! »


 - ceux d’Imre Kertész à la fin d’ «Etre sans destin » : "Là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. (...) Oui, c'est de cela, du bonheur des camps de concentration que je devrais parler la prochaine fois, quand on me posera des questions. Si jamais on m'en pose. Et si je ne l'ai pas moi-même oublié."


Est-ce que le véritable Enfer, ça n'est pas plutôt, en effet, celui de la vie ordinaire, quotidienne, vouée toute entière à la consommation ? Cette vie plate, enfermée dans la finitude et la répétition. 

Je comprends qu'on s'insurge contre cette monotone, cette pauvre réalité qui se prétend incontournable. Est-ce qu'on n'a pas le droit de lui préférer celle que l'on porte en soi, tellement plus vaste et chatoyante ?

Le bonheur, ce n'est pas de jouir de l'instant présent, de prendre du bon temps, de "profiter" comme disent les Français. 

On peut avoir une autre vision, préférer s'adonner à une forme de folie, une folie qui est le meilleur adjuvant de la vie: celle qui a toujours tenu les hommes debout avec le goût du rêve, le goût du risque et la soif de choses nouvelles. 


Tableaux de la grande artiste mexicaine Frida KAHLO (1907-1954). Elle a vécu dans une souffrance continuelle à la suite d'un accident mais ça a peut-être contribué à exacerber ses capacités vitales et créatrices.

Mes conseils :

- Lydie SALVAYRE : "Rêver debout". Une relecture tonifiante du Don Quichotte de Cervantes trop souvent assimilé aux tribulations d'un vieux fou ridicule. Lydie Salvayre (prix Goncourt 2014) dresse le portrait de "l'homme révolté par excellence, animé par le désir farouche d'agrandir une réalité étroite et inique". Don Quichotte révolutionnaire, un point de vue novateur ! Ce qui est sûr, c'est qu'on a ensuite envie de se plonger tout de suite dans le Don Quichotte.

- Dictionnaire Lévi-Strauss (sous la direction de Jean-Claude Monod - collection Bouquins). Interroger le regard que l'on porte sur nous-même et sur les autres, c'est l'ambition de l'anthropologie. Un remarquable bouquin qui ne porte pas seulement sur le grand penseur Lévi-Strauss, mais sur l'ensemble des sciences sociales au 20 ème siècle. Si vous voulez vous initier à l'ethnologie/anthropologie, ne manquez pas ce livre, très complet et pédagogique.

- Benjamin HOFFMANN: "L'île de la sentinelle". Connaissez-vous cette petite île indienne qui abrite un peuple (400 individus ?) qui refuse tout contact avec la civilisation (au point de tuer les rares aventuriers) ? Mais ce livre étonnant ne contente pas de parler des "Sentinelles". Il parle aussi de l'Amérique contemporaine, de l'amitié, des rapports de classe, de la mondialisation. Un bouquin qui déplace beaucoup de points de vue.