J'étais partie en Turquie un peu par nostalgie pour retrouver des miettes de mon passé, de cette époque où j'étais une étudiante foldingue et déjantée. De ces lieux où j'avais eu l'impression de vivre plus fort, où les couleurs du monde m'apparaissaient plus éclatantes.
Et enfin, j'avais commencé de m'intéresser, ces derniers temps, à l'orthodoxie et donc à Byzance. Cette satanée orthodoxie, tellement liée au pouvoir politique russe, qui est peut-être la cause de nos malheurs actuels. Son esthétique, sa spiritualité presque mystique, son messianisme, c'est vrai que ça vous secoue autrement plus que le catholicisme et le protestantisme qui apparaissent au ras des pâquerettes en comparaison. L'orthodoxie, c'est pouvoir planer complétement, être autorisé à délirer à fond, à se livrer à tous les emportements. Et d'ailleurs, s'adonner au Mal, c'est se rapprocher de Dieu. Poutine l'a bien compris.
Mais j'ai vite compris que voyager avec le passé en tête, le sien propre et celui de la grande Histoire, c'était un peu idiot. C'est s'interdire de percevoir, comprendre, les mutations en cours.
On a tendance, en fait, à croire au caractère plus ou moins immuable d'un pays. Et c'est vrai que ça se vérifie plus ou moins pour l'Europe de l'Ouest. La France des années 50-60 par exemple, quand on regarde son cinéma, on n'a pas tellement l'impression qu'elle ait beaucoup changé. Ou même quand on lit Flaubert, Zola, Maupassant, leurs analyses, leurs personnages, semblent toujours d'actualité. D'ailleurs, pour beaucoup de Français, "c'était mieux avant", un point de vue qu'on ne retrouve quasiment jamais ailleurs.
C'est déjà plus compliqué pour l'Europe Centrale, complétement bouleversée par les guerres et la dictature rouge. Et ça ne se vérifie absolument pas pour la Turquie et même pour toute l'Asie.
On s'en rend compte tout de suite quand on débarque au nouvel aéroport d'Istanbul. Il serait le plus grand du monde et c'est, en effet, peu dire qu'il est gigantesque. Il est presque cauchemardesque parce qu'il faut tout de suite galoper au travers de labyrinthes pendant des kilomètres. Et puis, consulter le tableau des vols est vertigineux. Même des destinations comme Bichkek, Tachkent, Nour-Soultan, semblent banales. On m'a raconté qu'il y a seulement 40 ans, l'aéroport international d'Istanbul, ça n'était qu'une espèce de grand hangar qui attendait quelques vols chaque jour, principalement en provenance de l'Europe.
Tout de suite, on comprend que la Turquie d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec la Turquie d'hier. Pas seulement, celle de l'Empire ottoman, bien sûr, ni celle de la République d'Atatürk, mais simplement la Turquie d'il y a 10 ans, 20 ans, 40 ans.
Il y a d'abord eu une croissance démographique vertigineuse. La population totale (85 millions aujourd'hui) a doublé depuis 1980 (43 millions) et plus que triplé depuis 1960 (27 millions). Mais c'est surtout à Istanbul que ça a été effrayant. La ville comptait 700 000 habitants en 1927, 1 million en 1950, 2 millions en 1960, 3,5 millions en 1970, 4,7 millions en 1980, 10 millions en 2000. Et finalement, on en serait aujourd'hui à plus de 15 millions. Et il ne s'agit que de chiffres officiels qui ne prennent que plus ou moins en compte des flopées de réfugiés venant de Syrie, d'Irak, du Yémen, d'Iran, etc... Un chauffeur de taxi me disait qu'il fallait ajouter à 15 millions de Turcs stambouliotes au moins 5 millions d'étrangers-réfugiés.
C'est sans doute exagéré mais peut-être pas trop et c'est vrai qu'on est impressionnés par les foules énormes qui arpentent aujourd'hui les rues d'Istanbul. J'ai tout de même connu Téhéran et Tokyo mais je n'ai jamais vécu de pareilles bousculades, comparables, dans les grandes avenues, à celles du métro parisien. C'est perturbant, déstabilisant, au début, surtout quand on a en mémoire les récits des premiers routards vers l'Inde qui décrivent Istanbul comme une halte paisible où il est par exemple agréable de se reposer en prenant un verre sur la place de l'Hippodrome.
Et puis aux réfugiés, s'ajoutent des touristes innombrables venus de tous les pays du Golfe (E.A.U., Koweit, Qatar) et de toute l'Asie Centrale (Ouzbekistan, Azerbaïdjan, Turkmenistan, Kazakhstan etc...), pour les quels la Turquie a un parfum d'Occident auquel ils peuvent goûter sans qu'ils se fassent remarquer par leur tenue vestimentaire. Je redoutais de rencontrer plein de Russes à Istanbul (c'est un lieu où ils ont encore libre accès) mais ils sont vraiment noyés dans la masse. En revanche, j'ai été interpellée plusieurs fois directement en russe (ce qui ne me fait pas forcément plaisir) par des Ouzbeks et des Kazakhs.
J'avais le souvenir d'un Istanbul surtout fréquenté par des touristes occidentaux. Ils sont minoritaires aujourd'hui largement remplacés par une immense vague orientale.
On parle beaucoup aujourd'hui des nouvelles "routes de la soie". C'est vrai qu'un petit séjour à Istanbul permet d'en appréhender tout de suite la réalité. Ça se mesure à son cosmopolitisme mais aussi, il faut bien le reconnaître, à l'enrichissement extraordinaire (en dépit d'une inflation galopante) de la ville. Plus rien à voir avec le pays crasseux et délabré où on redoutait autrefois les horreurs qu'allaient nous réserver une chambre d'hôtel, un restaurant, des toilettes publiques et où les coupures d'eau et d'électricité étaient fréquentes. Aujourd'hui, tout marche, tout fonctionne, tout est nickel mais on y perd aussi en esprit d'aventure.
Ça n'est sûrement plus d'actualité. La Turquie chrétienne (20 % de la population au début du 20 ème siècle), c'est fini, balayé. Des Grecs, des Arméniens, des Assyro Chaldéens, il n'y en a plus guère (moins de 1% de la population).
On peut le déplorer parce que le patrimoine architectural, lui, est toujours bien là. Et puis visiter Sainte-Sophie, récemment transformée en moquée, est devenu un enfer tant l'affluence y est importante. Quant à St-Sauveur- in-Chora, autre joyau byzantin lui aussi converti en mosquée, il est fermé pour travaux.
Mais on ne reviendra jamais en arrière, la Turquie chrétienne, grecque et arménienne, c'est bien fini. Il faut plutôt essayer de comprendre le basculement du monde aujourd'hui en cours.
Peter Frankopan (in "Les nouvelles routes de la soie") résume bien le problème : "Le changement est normal, de grands déplacements des centres du pouvoir mondial sont fréquents et notre univers actuel, chaotique et déroutant, n'est peut-être pas si bizarre et inhabituel, après tout".
Istanbul illustre bien ça. La ville est devenue énorme, monstrueuse. Quand j'ai dit à une jeune femme turque que j'habitais Paris, elle m'a répondu : "Oh ! Paris, c'est petit."
Istanbul est littéralement propulsée dans une autre dimension. Elle rêve au-delà d'elle-même et de ses limites géographiques. Vivre à Istanbul, ce n'est pas seulement vivre à cheval sur deux continents (l'Europe et l'Asie) et deux mers (Marmara et la Mer Noire), et être dispersés sur une multitude d'îles et de quartiers aux noms évocateurs (Galata, Beyoglu, Sultanahmet, Eminönû, Eyüp, Usküdar, Dolmabahçe). C'est surtout se projeter bien au-delà d'Istanbul lui-même, très au loin à l'Est, partout où l'on est turcophone : à Tachkent, à Nour-Soultan et même jusqu'à Iakoutsk (République de Sakha). C'est la résurrection du Panturquisme.
Et en Turquie, finis la morosité, le déclinisme, le sentiment, éprouvé depuis la fin de la 1ère guerre mondiale, d'avoir été relégués parmi les nations de second ordre.
A Istanbul, on se sent emportés par un grand dynamisme, un vent d'optimisme. On sent que l'avenir vous appartient.
Il n'y a pas si longtemps, la Turquie ambitionnait de rejoindre l'Europe. Elle a été mise en stand-by. Déception, humiliation sans doute à l'époque. Mais est-ce aujourd'hui encore une préoccupation ?
C'est la grande force d'Erdogan. Il a su réinsuffler l'esprit de l'Empire. Mais un Empire tourné non pas vers l'Ouest c'est-à-dire vers l'Europe, comme l'ancien Empire Ottoman, mais carrément vers l'Est, vers toute l'Asie Centrale. Et là-bas, c'est infiniment plus vaste et prometteur.
Depuis 3 décennies, la Turquie a cessé d'être un "grand malade". Elle est de retour à toute vitesse et elle est en pleine expansion.
Faut-il s'en inquiéter ? Je ne sais pas. En Europe, et particulièrement en France, on voit le problème sous l'angle de la montée de l'islamisme. C'est une grande peur que je trouve personnellement excessive et même un peu ridicule. On nous bassine avec les femmes voilées et on s'imagine déjà toutes les Parisiennes obligées de revêtir un tchador ou une burqa.
Cette polarisation sur la question du voile m'insupporte. C'est vrai qu'à Istanbul, la proportion des femmes voilées a sensiblement progressé depuis mon dernier séjour. Mais il y a mille interprétations à fournir du phénomène. Les Iraniennes n'ont aucunement abdiqué leur liberté en étant contraintes de porter le voile. Et puis une femme est toujours déguisée, voilée, même avec une mini-jupe et un maquillage outrancier. On obéit toujours à un dress-code. L'important, c'est de le savoir, d'en avoir conscience.
Quant à Istanbul donc, je dois dire que j'ai apprécié l'extrême diversité des tenues vestimentaires des femmes. Bien sûr, on est dans un pays musulman mais on ne perçoit pas de rigorisme moral. A Istanbul du moins, tout est possible, tout est permis : depuis la stricte burqa jusqu'aux vêtements fluo qui vous boudinent les fesses. L'important surtout, c'est que personne ne s'offusque ni ne vous fait de remarques. Quelle que soit votre tenue, on ne vous embête pas. Et j'ai pu parler avec la même facilité aussi bien à des femmes voilées qu'à des gamines aux cheveux teints en rose.
Le problème est ailleurs, me semble-t-il. J'ai tendance à voir les choses sur un plan politique plus général. J'ai précisé qu'un vent d'optimisme soufflait aujourd'hui sur les routes qui
vont d'Istanbul à Pékin. Les échanges se multiplient, de nouvelles
alliances, de nouvelles coopérations sont scellées. Les vieux
antagonismes sont dépassés. Il y a un enrichissement collectif considérable.
Ça contraste singulièrement avec l'immobilisme de l'Europe qui n'avance qu'à une lenteur désespérante et qui est confrontée aux populismes.
Tout ce qui se passe donc aujourd'hui sur les anciennes routes de la Soie est sans doute enthousiasmant, formidable. Mais c'est en même temps inquiétant pour les démocraties occidentales et "la vieille Europe".
Elles sont empêtrées dans leurs difficultés à travailler ensemble, elles sont en déclin sinon économique du moins démographique et elles se retrouvent maintenant confrontées à un grand bloc de régimes autocratiques et illibéraux qui exècrent les idées démocratiques.
Mes petites photos d'Istanbul pour les quelles j'ai surtout essayé d'être un peu personnelle. J'ai notamment intégré des images de la gare de l'Orient-Express, du musée personnel de l'écrivain Orhan Pamuk et de mon restaurant favori (aux céramiques bleues). La 7ème image est prise sur l'hippodrome romain autrefois arpenté par celle qui allait devenir l'impératrice Théodora (elle serait sans doute un peu dépaysée aujourd'hui face à cette manifestation de jeunes filles turques). La dernière image, symbolique, est, bien sûr, celle du fameux pont du Bosphore qui relie l'Europe à l'Asie.
Istanbul fait partie de ces villes qu'il faut avoir vues dans sa vie. Mais je reconnais aujourd'hui qu'il ne faut vraiment pas être allergique à la foule. Si c'est votre cas, sachez que le reste du pays est magnifique. J'adore personnellement l'Est : Sivas, Erzurum, Trabzon, Kars, Dogubayazit, Van.
Mes conseils de lecture :
- Peter FRANKOPAN : "Les routes de la soie" édité en 2015 et suivi des "Nouvelles routes de la soie" (2018).
- Metin ARDITI : "Dictionnaire amoureux d'Istanbul" Un ouvrage tout récent qui recense tous les aspects merveilleux d'Istanbul. Tout ce qui y étonne, émerveille. Une lecture indispensable.
- Orhan PAMUK : "Istanbul". Evocation d'une ville dans les années 50-60. Roman de formation.
- Ahmet ALTAN : "Madame Hayat". Un roman tout récent, une belle histoire d'amour pour une femme sensuelle d'Istanbul. Il faut souligner que ce livre n'est pas paru en Turquie. Il a été rédigé pendant 5 années d'une dure détention pour des motifs politiques. Un livre qui a été une manière d'échapper à la réalité carcérale.
- Charles KING : "Minuit au Pera Palace - La naissance d'Istanbul". L'histoire du grand hôtel de luxe (ouvert en 1892) d'abord destiné aux voyageurs de l'Orient-Express. Une histoire qui rencontre la Grande Histoire avec Agatha Christie, Léon Trotski, Dos Passos, Goebbels.
- Hors-série du journal "Le Monde" : "Où va la Turquie ?" (novembre 2021).






















































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