Ca n'a guère donné lieu à critique ou débat. Je sais seulement que ça a embarrassé beaucoup de traducteurs. On n'ose plus trop, en effet, employer ce mot de "race" dans de nombreuses langues.
Moi, ça m'a vraiment plongée dans la perplexité. Les identités fixes, femme, prolétaire, dominé, victime, qui vous définissent et vous enferment à jamais dans un destin, elle semble vraiment y croire notre nouveau Prix Nobel. Il est vrai qu'elle carbure à Bourdieu/Jdanov. Ce découpage simpliste du monde entre oppresseurs et oppressés, ça me hérisse.
Tout le contraire de l'esprit d'émancipation des Lumières ou bien de la dispersion des identités, de l'éclatement du Moi, prônés par la modernité philosophique (Gilles Deleuze). Et je ne parle pas de cette sinistre passion du ressentiment qui emporte les sociétés occidentales.
Les gens qui croient savoir qui ils sont, leur assurance me rebute immédiatement. J'ai heureusement trouvé un élixir contre leur influence toxique: il s'agit de Marcel Proust. Curieusement, j'ai toujours vécu à proximité de ses domiciles successifs : 9 boulevard Malesherbes, 45, rue de Courcelles, 102, Boulevard Haussmann, 44, rue Hamelin (où il est mort, il y a exactement un siècle). A une époque, je pouvais même observer, depuis ma chambre, la cour du lycée Condorcet où il a été élève.
Grande différence entre aujourd'hui et hier : à l'époque de Proust, c'étaient des quartiers résidentiels réputés pour leur calme et leur verdure, offrant presque une vie provinciale. On a évidemment du mal à imaginer ça maintenant.
Un point commun entre Annie Ernaux et Marcel Proust. L'un et l'autre ont eu des parents épiciers dans un petit village en Normandie. Pour Marcel Proust, il s'agissait de ses grands-parents paternels. Mais la comparaison s'arrête ici parce qu'on serait bien en peine de déceler un quelconque point commun dans les descriptions des villages d'Yvetot et d'Illiers-Combray. Un traumatisme d'une part, un émerveillement d'autre part. De quoi disserter sur le poids de l'enfance et de l'éducation peut-être pas si déterminants que ça.
Marcel Proust, j'y pense donc souvent: quand je traverse le Parc Monceau ou bien quand je vais à ma piscine (située juste à côté du 45, rue de Courcelles). Le plus singulier, c'est que son œuvre fascine tant de gens pourtant a priori aussi éloignés que possible du monde de Proust: qu'est-ce que ces histoires de salons parisiens, de duchesses, de grands bourgeois, d'étranges invertis, peuvent bien dire à des gens modestes ?
Un livre récent de Stéphane Carlier ("Clara lit Proust") aborde cette question. Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire. Un monde broyé par la banalité quotidienne avec une patronne et un copain caricaturaux. Jusqu'au jour où Clara rencontre l'homme qui va changer sa vie, qui va lui permettre de s'émanciper: Marcel Proust.
On peut penser aussi au livre de Joseph Czapski : "Proust contre la déchéance". Il s'agit d'entretiens avec des codétenus polonais, dans un camp soviétique, au début de la seconde guerre mondiale. Parler de Proust quand on va peut-être être exécuté demain, parler de Proust pour ne pas sombrer.
Pour ce qui me concerne, la découverte de Proust a été aussi importante que celle de Freud. J'y ai trouvé des clés de compréhension de la psychologie humaine et de la vie en société: le mensonge, la jalousie, la férocité, le snobisme, les signes amoureux, les "tiraillements" et ambiguïtés de la sexualité.
Et puis sa conception du Temps, avec l'effraction continuelle du passé dans le présent. Rien n'est jamais révolu, tout est relié comme les piliers d'une Grande Arche, et c'est ce qui nous rend, d'une certaine manière, immortels.
Et enfin, l'Amour ! On croit généralement que l'amour, c'est quelque chose qui vous submerge soudainement, vous tombe brutalement dessus. Mais non, pas du tout ! C'est plutôt qu'un jour, on décide d'aimer. Et on décide alors d'aimer ce qu'on n'a pas. Pourquoi ? Justement parce qu'on ne l'a pas.
- il ne mangeait à peu près rien: juste, à son réveil et durant les dernières années de sa vie, deux croissants et deux cafés au lait. Quelques rares fantaisies: une sole et des crèmes glacées auxquelles il touchait à peine. Quasiment jamais de viande, seulement un peu de poulet. Il était évidemment très mince et longiligne surtout pour son époque.
- il était incapable d'une quelconque activité pratique ou manuelle. Il n'a jamais fait de courses de sa vie, ne s'est rendu chez un coiffeur, dans une boutique d'habillement ou de chaussures. De tout cela, il chargeait ses domestiques à toute heure de la nuit (ce qui les exposait à de mauvaises rencontres). Même ouvrir ou fermer une porte lui était étranger: comme il ne prenait jamais de clés quand il sortait, il fallait l'attendre durant toute la nuit. Quant à la cuisine, il en proscrivait toute odeur et se contentait, généralement, de se faire livrer par une grande maison.
Il était néanmoins féru de toutes les nouvelles technologies de son époque, un véritable "geek" avant l'heure : l'électricité, le téléphone, le "théâtrophone" (une invention disparue), les ascenseurs, l'automobile, les trains et même l'avion.
- il était bourré de "manies". Ou plutôt, disons qu'il s'adonnait, continuellement, à la jouissance et à l'angoisse de troubles obsessionnels et compulsifs. Il vivait calfeutré, avait peur des courants d'air, des coups de froid, des pollens. Chaque détail quotidien devait obéir à un ordonnancement et un cérémonial compliqués. Il était donc un tyran domestique d'autant plus qu'il exigeait que tout soit réalisé immédiatement. Il ne supportait pas d'attendre. Mais selon les témoignages de tous ceux qui l'ont servi, il était un tyran bienveillant et agréable (jamais en colère, toujours d'humeur égale), toujours très poli. Une seule chose l'irritait profondément et le conduisait à se séparer de ceux qui le côtoyaient: qu'on lui dise comment il devait conduire sa vie, "corriger" ses habitudes. Il n'entendait nullement s'amender.
- il avait un rapport inhabituel à l'argent. Sa seule préoccupation était de connaître le montant global de sa fortune, d'avoir l'assurance qu'il pouvait faire face. Mais les dépenses de la vie quotidienne, il s'en désintéressait complétement. Il payait aveuglément, sans contrôle, les factures qui lui étaient présentées. Il était connu, notamment, pour verser des pourboires extravagants. Pour ses besoins courants, il prélevait dans une armoire bourrée de billets de banque entassés n'importe comment. Aussi désintéressé soit-il, il s'intéressait beaucoup néanmoins, peut-être étrangement, à la Bourse et à aux marchés financiers. Il ne manquait pas d'éplucher la Cote chaque jour. Il y investissait toute sa fortune mais perdait aussi beaucoup d'argent parce qu'il manquait de sang froid et s'attachait affectivement à ses valeurs.
Voici les traits de caractère que j'ai retenus de Marcel Proust. Je partage évidemment avec lui, du moins je crois, quelques traits de caractère : le détachement général, le rapport à l'argent, à la nourriture, au rythme du temps.
On est en droit de juger le personnage ou fou ou odieux. Au minimum, un affreux bourgeois. Il était cela probablement mais sans doute, aussi, pas que cela. Notre époque est celle d'une catégorisation à outrance, on enferme les individualités dans des schémas binaires: dominant, dominé. C'est le ferment d'une haine généralisée.
De toute façon, Proust n'avait cure de ce que l'on pouvait penser de lui. Son unique préoccupation était de tracer son propre chemin, de réaliser son œuvre. Celle qui fut, dans ses dernières années, sa gouvernante et confidente, Céleste Albaret, rapporte ainsi qu'il était effectivement difficile de travailler auprès de lui, tant il était maniaque et exigeant, mais que sa vie s'est trouvée "illuminée" de son contact avec Proust.
Quelques images (Monet, Bonnard, Caillebotte, Helleu, van Dongen) se rapportant à l'époque de Proust. Il faut surtout rappeler qu'il soutenait l'avant-garde artistique de son temps, souvent décriée dans les milieux qu'il fréquentait: les Impressionnistes, Van Gogh, les musiciens Ravel, Satie, et Debussy, les ballets russes et leur décorateur Léon Bakst.

































































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