samedi 17 décembre 2022

Fragments proustiens

 

A l'occasion de la réception du Prix Nobel, Annie Ernaux a déclaré qu'elle écrivait "pour venger sa race".


Ca n'a guère donné lieu à critique ou débat. Je sais seulement que ça a embarrassé beaucoup de traducteurs. On n'ose plus trop, en effet, employer ce mot de "race" dans de nombreuses langues.


Moi, ça m'a vraiment plongée dans la perplexité. Les identités fixes, femme, prolétaire, dominé, victime, qui vous définissent et vous enferment à jamais dans un destin, elle semble vraiment y croire notre nouveau Prix Nobel. Il est vrai qu'elle carbure à Bourdieu/Jdanov. Ce découpage simpliste du monde entre oppresseurs et oppressés, ça me hérisse. 


Tout le contraire de l'esprit d'émancipation des Lumières ou bien de la dispersion des identités, de l'éclatement du Moi, prônés par la modernité philosophique (Gilles Deleuze). Et je ne parle pas de cette sinistre passion du ressentiment qui emporte les sociétés occidentales.


Les gens qui croient savoir qui ils sont, leur assurance me rebute immédiatement. J'ai heureusement trouvé un élixir contre leur influence toxique: il s'agit de Marcel Proust. Curieusement, j'ai toujours vécu à proximité de ses domiciles successifs : 9 boulevard Malesherbes, 45, rue de Courcelles, 102, Boulevard Haussmann, 44, rue Hamelin (où il est mort, il y a exactement un siècle). A une époque, je pouvais même observer, depuis ma chambre, la cour du lycée Condorcet où il a été élève.


Grande différence entre aujourd'hui et hier : à l'époque de Proust, c'étaient des quartiers résidentiels réputés pour leur calme et leur verdure, offrant presque une vie provinciale. On a évidemment du mal à imaginer ça maintenant.


Un point commun entre Annie Ernaux et Marcel Proust. L'un et l'autre ont eu des parents épiciers dans un petit village en Normandie. Pour Marcel Proust, il s'agissait de ses grands-parents paternels. Mais la comparaison s'arrête ici parce qu'on serait bien en  peine de déceler un quelconque point commun dans les descriptions des villages d'Yvetot et d'Illiers-Combray. Un traumatisme d'une part, un émerveillement d'autre part. De quoi disserter sur le poids de l'enfance et de l'éducation peut-être pas si déterminants que ça.


Marcel Proust, j'y pense donc souvent: quand je traverse le Parc Monceau ou bien quand je vais à ma piscine (située juste à côté du 45, rue de Courcelles). Le plus singulier, c'est que son œuvre fascine tant de gens pourtant a priori  aussi éloignés que possible du monde de Proust: qu'est-ce que ces histoires de salons parisiens, de duchesses, de grands bourgeois, d'étranges invertis, peuvent bien dire à des gens modestes ?


Un livre récent de Stéphane Carlier ("Clara lit Proust") aborde cette question. Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire. Un monde broyé par la banalité quotidienne avec une patronne et un copain caricaturaux. Jusqu'au jour où Clara rencontre l'homme qui va changer sa vie, qui va lui permettre de s'émanciper: Marcel Proust.


On peut penser aussi au livre de Joseph Czapski : "Proust contre la déchéance". Il s'agit d'entretiens avec des codétenus polonais, dans un camp soviétique, au début de la seconde guerre mondiale. Parler de Proust quand on va peut-être être exécuté demain, parler de Proust pour ne pas sombrer.


Pour ce qui me concerne, la découverte de Proust a été aussi importante que celle de Freud. J'y ai trouvé des clés de compréhension de la psychologie humaine et de la vie en société: le mensonge, la jalousie, la férocité, le snobisme, les signes amoureux, les "tiraillements" et ambiguïtés de la sexualité. 


Et puis sa conception du Temps, avec l'effraction continuelle du passé dans le présent. Rien n'est jamais révolu, tout est relié comme les piliers d'une Grande Arche, et c'est ce qui nous rend, d'une certaine manière, immortels.


Et enfin, l'Amour ! On croit généralement que l'amour, c'est quelque chose qui vous submerge soudainement, vous tombe brutalement dessus. Mais non, pas du tout ! C'est plutôt qu'un jour, on décide d'aimer. Et on décide alors d'aimer ce qu'on n'a pas. Pourquoi ? Justement parce qu'on ne l'a pas.


J'ajouterai que je trouve le personnage de Proust extrêmement sympathique. Quelqu'un que j'aurais sans doute aimé connaître dans la vraie vie. J'aime son côté lunaire, détaché, absolument en dehors des contingences de ce bas monde.


De sa biographie, j'ai ainsi retenu les anecdotes suivantes :

- il vivait "à rebours" se levant dans l'après-midi (aux alentours de 17 H 30) et se couchant au petit matin. Il sortait en ville tard le soir (vers 23 heures) souvent pour rejoindre les salons des Grands Hôtels (celui du Ritz notamment). 


- il ne mangeait à peu près rien: juste, à son réveil et durant les dernières années de sa vie, deux croissants et deux cafés au lait. Quelques rares fantaisies: une sole et des crèmes glacées auxquelles il touchait à peine. Quasiment jamais de viande, seulement un peu de  poulet. Il était évidemment très mince et longiligne surtout pour son époque.


- il était incapable d'une quelconque activité pratique ou manuelle. Il n'a jamais fait de courses de sa vie, ne s'est rendu chez un coiffeur, dans une boutique d'habillement ou de chaussures. De tout cela, il chargeait ses domestiques à toute heure de la nuit (ce qui les exposait à de mauvaises rencontres). Même ouvrir ou fermer une porte lui était étranger: comme il ne prenait jamais de clés quand il sortait, il fallait l'attendre durant toute la nuit.  Quant à la cuisine, il en proscrivait toute odeur et se contentait, généralement, de se faire livrer par une grande maison.  


Il était néanmoins féru de toutes les nouvelles technologies de son époque, un véritable "geek" avant l'heure : l'électricité, le téléphone, le "théâtrophone" (une invention disparue), les ascenseurs, l'automobile, les trains et même l'avion.


- il était bourré de "manies". Ou plutôt, disons qu'il s'adonnait, continuellement, à la jouissance et à l'angoisse de troubles obsessionnels et compulsifs. Il vivait calfeutré, avait peur des courants d'air, des coups de froid, des pollens. Chaque détail quotidien devait obéir à un ordonnancement et un cérémonial compliqués. Il était donc un tyran domestique d'autant plus qu'il exigeait que tout soit réalisé immédiatement. Il ne supportait pas d'attendre. Mais selon les témoignages de tous ceux qui l'ont servi, il était un tyran bienveillant et agréable (jamais en colère, toujours d'humeur égale), toujours très poli. Une seule chose l'irritait profondément et le conduisait à se séparer de ceux qui le côtoyaient: qu'on lui dise comment il devait conduire sa vie, "corriger" ses habitudes. Il n'entendait nullement s'amender.


- il avait un rapport inhabituel à l'argent. Sa seule préoccupation était de connaître le montant global de sa fortune, d'avoir l'assurance qu'il pouvait faire face. Mais les dépenses de la vie quotidienne, il s'en désintéressait complétement. Il payait aveuglément, sans contrôle, les factures qui lui étaient présentées. Il était connu, notamment, pour verser des pourboires extravagants. Pour ses besoins courants, il prélevait dans une armoire bourrée de billets de banque entassés n'importe comment. Aussi désintéressé soit-il, il s'intéressait beaucoup néanmoins, peut-être étrangement, à la Bourse et à aux marchés financiers. Il ne manquait pas d'éplucher la Cote chaque jour. Il y investissait toute sa fortune mais perdait aussi beaucoup d'argent parce qu'il manquait de sang froid et s'attachait affectivement à ses valeurs. 


Voici les traits de caractère que j'ai retenus de Marcel Proust. Je partage évidemment avec lui, du moins je crois, quelques traits de caractère : le détachement général, le rapport à l'argent, à la nourriture, au rythme du temps. 


On est en droit de juger le personnage ou fou ou odieux. Au minimum, un affreux bourgeois. Il était cela probablement mais sans doute, aussi, pas que cela. Notre époque est celle d'une catégorisation à outrance, on enferme les individualités dans des schémas binaires: dominant, dominé. C'est le ferment d'une haine généralisée. 


De toute façon, Proust n'avait cure de ce que l'on pouvait penser de lui. Son unique préoccupation était de tracer son propre chemin, de réaliser son œuvre. Celle qui fut, dans ses dernières années, sa gouvernante et confidente, Céleste Albaret, rapporte ainsi qu'il était effectivement difficile de travailler auprès de lui, tant il était maniaque et exigeant, mais que sa vie s'est trouvée "illuminée" de son contact avec Proust.


Quelques images (Monet, Bonnard, Caillebotte, Helleu, van Dongen) se rapportant à l'époque de Proust. Il faut surtout rappeler qu'il soutenait l'avant-garde artistique de son temps, souvent décriée dans les milieux qu'il fréquentait: les Impressionnistes, Van Gogh, les musiciens Ravel, Satie, et Debussy, les ballets russes et leur décorateur Léon Bakst.

Lectures :

- Céleste ALBARET: "Monsieur PROUST". Un livre capital, une image fidèle de la vie quotidienne de Proust.

- Evelyne BLOCH-DANO: "Madame PROUST". Le portrait d'une femme remarquable, aimante et très cultivée (grande polyglotte, pianiste et amoureuse des livres). Capable, à son époque, de ne pas désapprouver l'homosexualité de son fils. Ce livre passionnant est également la reconstitution du monde de la bourgeoisie juive parisienne.

- Mathilde BREZET: "Le grand monde de Proust". 2 500 personnages peupleraient "la Recherche". Ce livre est certes un dictionnaire mais ne recense pas ces 2 500 personnes. Il s'attache à une centaine d'entre eux, les plus significatifs, et surtout à leur évolution, transformation. Car les personnages de Proust n'ont rien à voir avec ceux de Balzac. Chez Balzac, ils sont donnés une fois pour toutes et, ensuite, ils ne changent pas. Chez Proust, ils sont sans cesse mouvants et susceptibles de se contredire au cours de leur évolution.

- Charles DANTZIG: "Proust Océan". Il y a, pour moi, deux essayistes majeurs de la littérature française : Cécile GUILBERT et Charles DANTZIG. Ce "Proust Océan" est extrêmement brillant, novateur, inattendu. Et même aussi révolutionnaire que "la Recherche" dans son écriture. Merveilleux !

Je signale enfin que je ne posterai pas samedi prochain. Je serai en Pologne, nouvelle patrie des Ukrainiens. Retour le 31 décembre. Mais on peut bien sûr continuer de m'écrire.

samedi 10 décembre 2022

"Femme, vie, liberté"- Vers une République Laïque

 

On l'a ici assez peu commenté mais, dans les rues de Téhéran, on a célébré la défaite de l'équipe iranienne de football contre celle des Etats-Unis dans un match de Coupe du Monde. La population iranienne redoutait qu'une victoire n'alimente la propagande du régime  avec ses absurdes slogans anti-américains. Et aussi parce que, contrairement à ce que l'on pense à l'Ouest, les Iraniens ne détestent nullement les USA. D'ailleurs, quand ils ont la possibilité de voyager, ils choisissent prioritairement les USA; on peut aussi rappeler qu'ils se sont massivement exilés en Californie (où ils ont, généralement, brillamment réussi).


De même, les Iraniens ne souhaitent plus aujourd'hui voir aboutir un accord, avec les occidentaux, sur le nucléaire. Cela aussi renforcerait le gouvernement des mollahs.


La tension monte maintenant sans cesse et l'impensable commence à être envisagé. L'impensable, c'est à dire la chute des religieux, honnis et détestés depuis presque toujours, peut-être même depuis leur prise du pouvoir en 1979.


Une démonstration saisissante: le grand jeu aujourd'hui, chez les jeunes, consiste à arracher dans la rue le turban d'un mollah. Cela va, ensuite, jusqu'à jouer au football avec ce turban. C'est évidemment très risqué (ça peut vous valoir au moins de la taule) mais on trouve sur les réseaux sociaux plein de vidéos de ces énormes "sacrilèges" .


Les Iraniens avaient inauguré ce que l'on avait appelé "la Révolution au nom de Dieu". Cette apparente revanche du spirituel sur le matériel avait été célébrée à peu près partout, notamment par des "intellectuels" occidentaux. Les conséquences à l'échelle mondiale de cette révolution iranienne ont été immenses. Elle a enclenché dans tous les pays musulmans, alors qu'ils semblaient se laïciser d'un bon pas, un renforcement de la pratique religieuse sous ses aspects les plus rigides et obsessionnels. 


Mais les Iraniens avaient-ils vraiment souhaité une révolution religieuse et une prise du pouvoir par les mollahs ? Rien n'est moins sûr. Il faut d'abord rappeler que cette prise du pouvoir par les religieux a été, à l'époque, une immense surprise. Personne ne s'y attendait, n'avait prévu cela. Le Shah, lui-même, redoutait les communistes et leur Parti Toudeh qui, même condamné à la clandestinité, demeurait puissant. C'était donc eux que sa police politique, la sinistre SAVAK, ciblait et persécutait. 


Mais les religieux, le Shah  s'en fichait bien et il les méprisait même carrément: des personnages incultes et ignorants, hostiles au progrès. L'Islam appartenait au passé, c'est ce que pensait à peu près tout le monde à l'époque, en particulier en Occident. Le Shah avait donc chassé Khomeiny au début des années 60 comme perturbateur réactionnaire, opposé à "la Révolution Blanche" et notamment à la réforme agraire et la représentation accrue des femmes. Khomeiny a alors vécu en Irak. Quand il a commencé à réapparaître presque 15 ans après, il était devenu quasi inconnu en Iran.


C'était "la grande civilisation" que voulait promouvoir le Shah, une civilisation qui trouvait ses racines non pas dans l'Islam mais dans la Perse antique, celle de l'Empire Achéménide de Cyrus et Darius (à partir de - 552 avant JC). Le calendrier iranien avait même été modifié. Il ne partait plus de l'Hégire (calendrier musulman) mais de la fondation de l'Empire achéménide. 


C'était sans doute mégalomane et, à l'époque, ça avait fait hurler les religieux (pour qui l'histoire de l'Iran commence simplement avec Mahomet). Au lendemain de la Révolution, ont d'ailleurs couru des rumeurs de destruction de Persépolis.


Mais aujourd'hui, l'histoire longue revient en force. Il n'est pas un Iranien qui ne soit fier du passé préislamique de la grande Perse. On porte même un intérêt accru à l'époque sassanide et zoroastrienne (224-651 après JC) dont subsistent, d'ailleurs, de nombreuse coutumes (en particulier celle du Nouvel An, du Now-Rouz à l'équinoxe du printemps).


Si vous voulez irriter un Iranien, demandez lui si la langue persane est proche de l'arabe. C'est bien sûr une ânerie parce que le persan est une langue indo-européenne (assez facile  à apprendre pour un Français notamment) Mais il faut bien dire, aussi, que les Iraniens détestent, dans leur immense majorité, les Arabes. Ca remonte même à la défaite, en 637, de Ctésiphon (alors capitale de l'Empire) qui a consacré la victoire des musulmans sur les Sassanides.


Tous les Iraniens sont déchirés par leur histoire et ils continuent d'entretenir rancœur et amertume. Ca explique qu'ils aient choisi un courant minoritaire, beaucoup plus politique, de l'Islam: le chiisme. Et ça explique aussi beaucoup des tensions internationales actuelles au sein du Proche-Orient. Les Sunnites, on les a en horreur.


Ce long détour pour préciser que, dans les années 70, les Iraniens n'étaient nullement des fous de Dieu. Et d'ailleurs, les mosquées étaient plutôt vides. Le pays était déjà fortement occidentalisé (un processus entamé depuis la chute des Qadjars en 1925) et la condition féminine était sans doute la plus émancipée de tous les pays musulmans. Il était devenu presque rare de croiser des femmes voilées dans les rues de Téhéran.


Le rapport des Iraniens à la religion est compliqué, toujours teinté de méfiance. Ils se sont, à un moment, regroupés autour de Khomeiny parce qu'il était la seule figure d'opposition capable de rassembler les foules pour abattre la monarchie.


Mais c'était de liberté politique et de démocratie qu'ils rêvaient et certainement pas d'une dictature religieuse. C'est, en fait, sur un coup de force et en dépit des engagements initiaux de Khomeiny, que les mollahs ont conquis le pouvoir. Ce pouvoir, ils l'ont ensuite conservé par l'exercice de la terreur et d'une répression impitoyable. 


On pensait néanmoins qu'ils allaient s'écrouler tant ils s'étaient rapidement fait détester. Mais la longue guerre contre l'Irak (jusqu'en 1989) leur a permis d'accroître leur emprise sur la société, en développant notamment un culte délirant des martyrs.


Mais il n'y a jamais eu d'adhésion véritable à la République Islamique. Les Iraniens ont toujours "fait semblant" de se conformer aux obligations édictées pour pouvoir continuer à vivre le moins mal possible. Dans l'espace public, on essayait de passer inaperçus, mais chez soi, en privé, on menait une vie complétement "destroy", agrémentée de fêtes démentes entre amis, sonorisées à fond et à l'occasion des quelles circulaient alcool et drogue. 


Les religieux, on continuait de les mépriser. J'ai toujours été surprise par la violence des attaques verbales qui leur étaient portées. On dit que l'Islam ne tolère pas le blasphème. C'est vrai pour le Prophète mais ça ne vaut pas pour ses "médiateurs", ses érudits supposés, les mollahs. On leur prête toutes les "qualités": bêtes, sales, méchants, opportunistes, cyniques, corrompus, fornicateurs. La haine vécue peut être résumé avec l'histoire de ce chauffeur de taxi qui dit à un mollah: "Regarde bien les platanes qui bordent cette avenue. C'est là que vous vous balancerez bientôt une corde au cou".


Aujourd'hui la marmite est prête à exploser et les mollahs peuvent commencer à compter leurs abattis. La priorité, c'est de se débarrasser des religieux. De mettre en place une République laïque. Et les Iraniens sont tout à fait prêts à cette nouvelle Révolution car, contrairement à ce que l'on imagine souvent en Occident, les mentalités sont résolument modernes en Iran.


Ce serait un nouveau séisme géopolitique. D'abord avec un bouleversement des alliances économiques et stratégiques (ça ne plaira guère à la Russie et à la Chine). Ce sera peut-être ensuite l'amorce d'une déclin de l'Islam dans sa dimension politique. Un joli démenti aux prophètes d'une France bientôt musulmane.


Des images qui évoquent d'abord le grand écrivain iranien, souvent comparé à Poe et Kafka, Sadegh Hedayat (1903-1951), auteur d'un livre merveilleux "La chouette aveugle". Hedayat détestait les religieux et il a écrit un livre féroce à leur sujet : "Hâdji Aghâ". Un modèle d'impertinence ravageuse à lire urgemment aujourd'hui. Hedayat s'est suicidé à Paris. Sa tombe (6ème image) se trouve au Père Lachaise, tout près de celle de Marcel Proust. La 5ème image est celle de sa maison à Téhéran. 

Si vous souhaitez enfin vous imprégner de l'"esprit" d'une vie de famille iranienne, reportez vous à un autre chef-d'œuvre de la littérature persane: "Mon oncle Napoléon" d'Iraj Pezeshkzsad.

Plusieurs films donnent aussi un aperçu non conventionnel de l'Iran contemporain : "Les chats persans" de Bahman Ghobadi; "La loi de Téhéran" de Saed Roustayi; "Les nuits de Mashad" de Ali Abbasi.


samedi 3 décembre 2022

De la méchanceté ordinaire


C'est l'hiver. On sort forcément moins; alors pour compenser, on multiplie les réunions familiales ou amicales, les "pots" au bureau. 


L'ambiance est joyeuse, festive mais, presque à chaque fois, on assiste à un coup d'éclat. C'est votre proche parent, votre meilleur(e) ami(e), votre collègue sympa qui, tout à coup, vous critiquent violemment, vous descendent en flammes, vous tiennent des propos horribles. Ça peut même tourner au pétage de plombs complet. Ça vous sidère, vous bouleverse, vous déstabilise. Comment la personne exquise, adorable, que vous connaissiez jusqu'alors, peut-elle, brusquement, se révéler immonde vis-à-vis de vous ?


On ne comprend pas ou, plutôt, on ne parvient pas à percevoir que la méchanceté est partout, quasi universelle, même si elle ne porte pas toujours ce nom.


Surtout, on s'exonère soi-même de toute méchanceté. On est convaincus d'être plein de compassion, d'accorder toute son attention aux autres. Et d'ailleurs est-ce qu'on ne s'investit pas dans une foule d'organisations humanitaires ? Et puis, on ne manque pas, en fin d'année, de faire des dons à des associations caritatives.


On a une vision binaire du monde, en noir et blanc, dans une opposition du Bien et du Mal. Il y a d'un côté les gens bien et de l'autre les crapules et les monstres. Cela recoupe la distinction des bourreaux et des victimes, des coupables et des innocents. On se croit évidemment du bon côté du manche, celui des opprimés et des victimes. C'est pour cela que les figures du harceleur et du pervers narcissique et, récemment, ce concept fumeux d'"emprise", rencontrent aujourd'hui tant de succès: ils fournissent une grille de lecture tellement commode d'une vie victimaire. 


Pourtant, on prend, soi-même, plaisir à participer à des séance de persiflage entre amis. On y dégomme, dans une franche hilarité, tout son entourage: depuis ses chefs (leurs manies, leur caractère) jusqu'aux personnes les plus humbles (leur accoutrement, leur indolence); on s'en prend ensuite aux stars de l'actualité, tous nuls, incompétents et corrompus.  On a également oublié qu'à l'école, on se rangeait du côté de la "meute" et qu'on participait, plus tard, aux séances de bizutage.


C'est innocent, ça ne porte pas préjudice, croit-on. On se contente d'user de mots (raillerie, médisance, ironie). A un niveau plus concret, on est également souvent petits, mesquins, âpres au gain. On aime bien fomenter des intrigues, manœuvrer pour sa promotion.


Mais au total, on ne se voit pas méchant parce que notre méchanceté nous échappe. Il est vrai que la méchanceté s'observe moins (il est quasi impossible d'en fournir la "preuve matérielle") qu'elle ne se "signale" par son impact, sa percussion, la blessure qu'elle inflige.


Et cette déflagration, ça fait plaisir. Parce que c'est bien ça le ressort essentiel de la méchanceté : le plaisir qu'elle procure à celui qui la dispense. Et ce plaisir, il consiste à rabaisser, humilier l'autre, le ramener à rien, à zéro.


Il y a en effet quelque chose qu'on ne supporte absolument pas en l'autre: qu'il s'affiche comme particulier, différent. En étant méchant, on le ramène à la norme. Sa distinction, ce n'est que du vent. Il est bien un minable comme nous tous.


La méchanceté règle ainsi la plupart des relations humaines. 

Ca concerne d'abord le couple conjugal avec son lot banal de disputes, injures, séparations, violences. Mais plus subtilement, ce sont les petites réflexions, les allusions, les petites humiliations. Il y a toujours dans un couple une volonté de rabaisser l'autre avec une forme de mépris. C'est particulièrement vrai du côté masculin. Une femme n'est vraiment désirable pour un homme que si elle est dévalorisée (une nulle ou une putain). Une femme supérieure, trop parfaite, fait fuir les hommes. Elle s'identifie en effet trop à leur mère rendant, de ce fait, la relation carrément incestueuse.


Quant aux femmes, c'est un peu différent. De désir, elles n'en éprouvent guère, voire sont carrément frigides, avec leur mari. Le désir, la passion, elles n'en font l'expérience qu'avec leurs amants. Les femmes ont besoin de soufre, d'interdit, pour aimer. L'amour des femmes pour les très méchants, les délinquants, est bien connu. Les grands criminels reçoivent ainsi de nombreuses lettres d'amour dans leur prison. La méchanceté appelle l'amour.


Et la méchanceté ne contamine pas que les adultes. Celle des enfants est notoire. Ils entrent rapidement en conflits violents entre eux pour pouvoir monopoliser à leur profit exclusif l'amour des parents ou s'accaparer les objets et l'espace disponibles.


Et même  aux plus hauts niveaux de la société, la méchanceté s'exerce en toute impunité. Des professeurs méchants, qui savent vous humilier avec quelques phrases bien senties (des paroles perverses plus efficaces que l'usage de la violence physique), on en a tous rencontrés. Et même des médecins méchants qui vous entretiennent dans l'incertitude et l'angoisse, vous font entrevoir les pires horreurs, vous rendent coupables de vos maladies. 


Et le point culminant de la méchanceté, c'est l’État lui-même avec son administration féroce. Toute cette machinerie silencieuse, tous ces textes labyrinthiques et incompréhensibles, tout ce chaos bien orchestré, ont d'abord pour but de nous mettre en faute vis-à-vis de lui. On se sent toujours perdus, pris la main dans le sac, et l'on rencontrera immanquablement l'un de ses officiants zélés, un fonctionnaire, pour vous le faire savoir avec une joie moqueuse.


Mais l'erreur serait de croire que seuls les méchants veulent le mal de l'autre. La méchanceté, rappelons-le,  emprunte toujours des voies détournées, soigneusement masquées. Ca explique que "les hommes ne sont jamais aussi mauvais que lorsqu'ils veulent imposer le Bien". 


L'idéologie du Bien, c'est aujourd'hui le grand fantasme qui anime nos sociétés. On se voudrait vertueux, compatissants, charitables, pleins d'attention envers les plus faibles. Mais s'afficher généreux, philanthrope, c'est aussi une manière d'afficher son mépris envers le pauvre, de ne pas le considérer comme son égal, de l'enfermer dans sa détresse. 


Un simple exemple: on est aujourd'hui invités, à l'approche de Noël, à effectuer, au sortir des Grands Magasins, des dons aux associations caritatives. Mais je suis toujours étonnée que l'on précise qu'il faut se cantonner aux produits de base : hygiène, riz, pâtes, thon. Est-ce qu'on ne devrait pas pouvoir offrir aussi aux pauvres des produits de luxe ? Du foie gras et du caviar plutôt que du pâté et des sardines. Répondre aussi à leurs désirs et pas seulement à leurs besoins.  Mais qu'un pauvre puisse éprouver des désirs, ça nous apparaît presque obscène.


On est en fait entrés dans une ère de méchanceté généralisée d'autant plus féroce qu'elle se dissimule sous les apparences du Bien. Cette méchanceté accrue, elle est le produit de la "société disciplinaire" annoncée par Nietzsche et Michel Foucault. Une société disciplinaire qui procède beaucoup moins par la contrainte physique que par le formatage généralisé des cerveaux, la banalisation des pensées, la normalisation des esprits. Les réseaux dits "sociaux" assurent aujourd'hui le triomphe de cette entreprise en diffusant, en continu, une haine arrogante.


On est sommés d'être tous pareils, de renoncer à notre singularité. Être tous semblables, interchangeables, c'est en effet indispensable au développement d'une économie productive. On peut bien sûr se révolter mais c'est alors qu'interviendront les Méchants. Ils détestent, on l'a dit, les déviants, les rebelles, les récalcitrants et ils sauront vite vous ramener dans les clous en vous assassinant verbalement. 

Les Méchants révèlent ainsi leur nature véritable. Ils ne sont pas, contrairement aux apparences, les démolisseurs de l'ordre social mais, au contraire, ses piliers, ses défenseurs, les plus intransigeants.


Tableaux principalement de James ENSOR et aussi de Edward HOPPER, Grant WOOD, Ben SHAHN, John SLOAN.

Lectures :

- Evidemment Marcel Proust, grand analyste des rapports sociaux et de leur ambiguïté. Le persiflage continuel dans les salons parisiens. Le théâtre cruel de la vie en société. Même ceux que je crois mes amis me détestent peut-être.

- Francis ANCIBURE et Marivi GALAN-ANCIBURE : "La méchanceté ordinaire". Un excellent livre de psychanalyse publié en 2014.